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MÉMOIRES
D'OUTRE-TOMBE
TOME III
Philippoteaux , dei
ËIFiSiilE MiLiTâii^E.
CHATEAUBRIAND
MÉMOIRES
D'OUTRE-TOMBE
NOUVELLE ÉDITION
Avec une Introduction, des Notes et des Appendice*
Edmond BIRÉ
TOME IM
PARIS
LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES
6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6
MÉMOIRES
LIVRE V»
Années 1807, 1808, 1809 et 1810. — Article du Mercure du moie
de juillet 1807. — J'achète la Vallée-aux-Loups et je m'y retire.
— Les Martyrs. — Armand de Chateaubriand. — Années
1811, 1812, 1813, 1814. — Publication de YTtinéraire. — Lettre
du cardinal de Bausset. — Mort de Chénier. — Je suis reçu
membre de l'Institut. — Affaire de mon discours. — Prix
décennaux. — UEssai sur les Révolutions. — Les Natchez.
Madame de Chateaubriand avait été très malade
pendant mon voyage ; plusieurs fois mes amis m'avaient
cru perdu. Dans quelques notes que M. de Clausel a
écrites pour ses enfants et qu'il a bien voulu me per-
mettre de parcourir, je trouve ce passage :
« M. de Chateaubriand partit pour le voyage de Jé-
« rusalem au mois de juillet 1806 : pendant son ab-
« sence j'allais tous les jours chez Madame de Cha-
« teaubriand. Notre voyageur me fit l'amitié de
« m'écrire une lettre en plusieurs pages, de Constan-
« tinople, que vous trouverez dans le tiroir de notre
« bibliothèque, à Coussergues. Pendant l'hiver de 1806
« à 1807, nous savions que M. de Chateaubriand était
« en mer pour revenir en Europe ; un jour, j'étais à
1. Ce livre a été composé à Paris en 1839 et pctu en juin 1847.
m. 1
2 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE
■i me promener dans le jardin des Tui'eries avec M. de
« Fontanes par un vent d'ouest affreux ; nous étions à
« Tabri de la terrasse du bord de l'eau. M. de Fon-
c< tanes me dit : — Peut-être, dans ce moment-ci, un
« coup de cette horrible tempête va le faire naufrager.
« Nous avons su depuis que ce pressentiment faillit
« se réaliser. Je note ceci pour exprimer la vive ami-
« tié, l'intérêt pour la gloire littéraire de M. de Cha-
« teaubriand, qui devait s'accroître par ce voyage ;
« les nobles, les profonds et rares sentiments qui ani-
« maient M. de Fontanes, homme excellent dont j'ai
« reçu aussi de grands services, et dont je vous recom-
« mande de vous souvenir devant Dieu. »
Si je devais vivre et si je pouvais faire vivre dans
mes ouvrages les personnes qui me sont chères, avec
quel plaisir j'emmènerais avec moi tous mes amis !
Plein d'espérance, je rapportai sous mon toit ma
poignée de glanes ; mon repos ne fut pas de longue
durée
Par une suite d'arrangements, j'étais devenu seul
propriétaire du Mercure'^. M. Alexandre de Laborde
publia, vers la fin du mois de juin 1807, son voyage
en Espagne; au mois de juillet, je fis dans le Mercure
l'article dont j'ai cité des passages en parlant de la
mort du duc d'Enghien : Lorsque dans le silence de
l'abjection, etc. Les prospérités de Bonaparte, loin de
me soumettre, m'avaient révolté ; j'avais pris une
énergie nouvelle dans mes sentiments et dans les tem-
pêtes. Je ne portais pas en vain un visage brûlé parle
1. Chateaubriand l'avait acheté de M. de Fontanes pour une
somme de 20,000 francs (Préface des Mélanges littéraires, tome
XVI des Œuvres complètes).
MÉMOIRES d'outre TOMBE 3
soleil, et je ne m'étais pas livré au courroux du ciel
pour trembler avec un front noirci devant la colère
d'un homme. Si Napoléon en avait fini avec les rois,
il n'en avait pas fini avec moi. Mon article, tombant
au milieu de ses prospérités et de ses merveilles,
remua la France : on en rjpandit d'innombrables
copies à la main; plusieurs abonnés du Mercure déta-
chèrent l'article et le firent relier à part; on le lisait
dans les salons, on le colportait de maison en maison.
Il faut avoir vécu à cette époque pour se faire une idée
de l'effet produit par une voix retentissant seule dans
le silence du monde. Les nobles sentiments refoulés
au fond des cœurs se réveillèrent. Napoléon s'emporta :
on s'irrite moins en raison de l'offense reçue qu'en
raison de l'idée que l'on s'est formée de soi. Comment I
mépriser jusqu'à sa gloire ; braver une seconde fois
celui aux pieds duquel l'univers était prosterné I
« Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile, que
« je ne le comprends pas I je le ferai sabrer sur les
« marches des Tuileries. » Il donna l'ordre de suppri-
mer le Mercure et de m'arrèter. Ma propriété périt;
ma personne échappa par miracle : Bonaparte eut à
s'occuper du monde ; il m'oublia, mais je demeurai
sous le poids de la menace*.
C'était une déplorable position que la mienne ; quand
je croyais devoir agir par les inspirations de mon hon-
neur, je me trouvais chargé de ma responsabilité per-
sonnelle et des chagrins que je causais à ma femme.
Son courage était grand, mais eUe n'en souffrait pas
moins, et ces orages, appelés successivement sur ma
tête, troublaient sa vie. Elle avait tant souûert pour
1. Voir Y Appendice n» I ; L'Article du Mercure,
4 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE
moi pendant la Révolution ; il était naturel qu'elle dé-
sirât un peu de repos. D'autant plus que madame de
Chateaubriand admirait Bonaparte sans restriction ;
elle ne se faisait aucune illusion sur la légitimité : elle
me prédisait sans cesse ce qui m'arriverait au retour
des Bourbons.
Le premier livre de ces Mémoires est daté de la Val-
lée-aux-LoupSj le 4 octobre 1811 : là se trouve la des-
cription de la petite retraite que j'achetai pour me ca-
cher à cette époque K Quittant notre appartement chez
madame de Coislin, nous allâmes d'abord demeurer
rue des Saints-Pères, hôtel de Lavalette, qui tirait son
nom de la maîtresse et du maître de l'hôtel.
M. de Lavalette, trapu, vêtu d'un habit prune de
Monsieur, et marchant avec une canne à pomme d'or,
devint mon homme d'affaires, si j'ai jamais eu des
affaires. Il avait été officier du gobelet chez le roi, et
ce que je ne mangeais pas, il le buvait ^.
i. L'acquisition de la Vallée-aux- Loups est du mois d'août
1807. Joubert écrivait à Chênedollé le l«f septembre : « Chateau-
briand viendra tard à Villeneuve, car il a acheté au delà de
Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite mai-
son. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui
coûtera un mois de temps au moins et sans doute aussi beau-
coup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main,
monte déjà à plus de 30,000 francs. Préparez-vous à passer
quelques jours d'hiver dans cette solitude, qui porte un nom
charmant pour la sauvagerie. On l'appelle dans le pays : Maison
de la Vallée-au-Loup. J'ai vu cette Vallée-au-Loup : cela
forme un creux de taillis assez breton et même assez périgour-
din. Un poète normand pourra aussi s'y plaire. Le nouveau
possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n'y a point de re-
traite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de
Pythagore : Quand il tonne, adores l'écho. »
2. « En attendant d'aller prendre possession de la Vallée-aux-
Loups, nous prîmes un appartement dans un hôtel garni, rue
MÉMOIRES d'outre-tombe 5
Vers la fin de novembre, voyant que les réparations
de ma chaumière n'avançaient pas, je pris le parti de
les aller surveiller. Nous arrivâmes le soir h la vallée.
Nous ne suivîmes pas la route ordinaire, nous entrâmes
par la grille au bas du jardin. La terre des allées, dé-
trempée par la pluie, empêchait les chevaux d'avan-
cer ; la voiture versa. Le buste en plâtre d'Homère,
placé auprès de madame de Chateaubriand, sauta par
la portière et se cassa le cou : mauvais augure pour
les Martyrs, dont je m'occupais alors.
La maison, pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient,
cognaient, était chauffée avec des copeaux et éclairée
par des bouts de chandelle ; elle ressemblait à un er-
mitage illuminé la nuit par des pèlerins, dans les
bois. Charmés de trouver deux chambres passable-
ment arrangées et dans l'une desquelles on avait pré-
paré le couvert, nous nous mîmes à table. Le lende-
main, réveillé au bruit des marteaux et des chants de»
des Saints-Pères. Cet hôtel, où depuis longtemps nous avions
coutume de loger quand nous n'avions pas d'appartement, était
tenu par un ancien officier du Gobelet de Louis XVI, coiffé à
l'oiseau royal, et royaliste enragé. Sa chère femme était une
demoiselle de très bonne maison, veuve d'un marquis de Béville
pour lequel elle conservait un souvenir d'orgueil qui ne nuisait
en rien à la tendresse qu'elle portait à son nouvel époux. Elle
était sourde au point de ne rien entendre avec un cornet long
d'une demi-aune et qui ne quittait jamais son oreille. M. de La
Talette — c'est ainsi qu'il s'appelait — était le meilleur homme
du monde; il se serait mis au feu pour nous et même nous au-
rait donné sa bourse, si ce n'est qu'il prenait souvent la nôtre
pour la sienne. Le pauvre homme, Dieu ait son âme! ne pouvait
aimer quelqu'un sans se mettre de suite en communauté de biens
avec lui. Il était d'une obligeance extrême, et, pour être plus tôt
prêt à se mettre en course pour rendre un service, il ne quittait
jamais sa canne à pomme d'or. » Souvenirs de M™« de Chateau-
briand.
6 MÉMOIRES d'outre-tombe
colons, je vis le soleil se lever avec moins de souci
que le maître des Tuileries.
J'étais dans des enchantements sans fin ; sans être
madame de Sévigné, j'allais, muni d'une paire de
sabots, planter mes arbres dans la boue, passer et re-
passer dans les mêmes allées, voir et revoir tous les
petits coins, me cacher partout où il y avait unebrous-
saille, me représentant ce que serait mon parc dans
l'avenir, car alors l'avenir ne manquait point. En
cherchant à rouvrir aujourd'hui par ma mémoire
l'horizon qui s'est fermé, je ne retrouve plus le même,
mais j'en rencontre d'autres. Je m'égare dans mes pen-
sées évanouies ; les illusions sur lesquelles je tombe
sont peut-être aussi belles que les premières ; seule-
ment elles ne sont plus si jeunes ; ce que je voyais
dans la splendeur du midi, je l'aperçois à la lueur du
couchant. — Si je pouvais néanmoins cesser d'être
harcelé par des songes ! Bayard sommé de rendre une
place, répondit : « Attendez que j'aie fait un pont de
« corps morts, pour pouvoir passer avec ma garni-
« son. » Je crains qu'il ne me faille, pour sortir, pas-
ser sur le ventre de mes chimères.
Mes arbres, étant encore petits, ne recueillaient pas
les bruits des vents de l'automne; mais, au printemps,
les brises qui haleinaient les fleurs des prés voisins
en gardaient le souffle. Qu'elles reversaient sur ma
vallée.
Je fis quelques additions à la chaumière ; j'embellis
sa muraille de briques d'un portique soutenu par deux
colonnes de marbre noir et deux cariatides de femmes
de marbre blanc : je me souvenais d'avoir passé à
Athènes. Mon projet était d'ajouter une tour au bout
MÉMOIRES d'outre-tombe 1
de mon pavillon ; en attendant, je simulai des cré-
neaux sur le mur qui me séparait du chemin : je pré-
cédais ainsi la manie du moyen âge qui nous hébète à
présent. La Vallée-aux-Loups, de toutes les choses qui
me sont échappées, est la seule que je regrette; il est
écrit que rien ne me restera. Après ma Vallée perdue,
j'avais planté VInfirmerie de Marie-Thérèse *, et je
viens pareillement de la quitter. Je défie le sort de
m'attacher à présent au moindre morceau de terre ; je
n'aurai dorénavant pour jardin que ces avenues hono-
rées de si beaux noms autour des Invalides, et où je
me promène avec mes confrères manchots ou boiteux.
Non loin de ces allées, s'élève le cyprès de madame
de Beaumont ; dans ces espaces déserts, la grande et
légère duchesse de Châtillon s'est jadis appuyée sur
mon bras. Je ne donne plus le bras qu'au temps : il
est bien lourd 1
Je travaillais avec délices à mes Mémoires, et les
Martyrs avançaient ; j'en avais déjà lu quelques livres
à M. de Fontanes. Je m'étais établi au milieu de mes
souvenirs comme dans une grande bibhothèque : je
consultais celui-ci et puis celui-là, ensuite je fermais
le registre en soupirant, car je m'apercevais que la
lumière, en y pénétrant, en détruisait le mystère.
1. IS Infirmerie de Marie-Thérèse, située rue d'Enfer, au
numéro 86 (aujourd'hui rue Denfert-Rochereau n» 92), avait
été fondée par M. et M™e de Chateaubriand, qui y consacrèrent
des sommes considérables. M™« de Chateaubriand a été enterrée
sous l'autel de la chapelle. Derrière l'autel, sur une tablette de
marbre noir, on ht cette inscription :
Distinguée par l'exercice des bonnes œuvres qu'inspire la
religion, elle a voulu faire bénir sa mémoire par la pieuse
fondation de l'Infirmerie de Marie-Thérèse, faite de concert
avec son époux.
8 MÉMOIRES d'outre-tombe
Éclairez les jours de la vie, il ne seront plus ce qu'ils
sont.
Au mois de juillet 1808, je tombai malade, et je fus
obligé de revenir à Paris. Les médecins rendirent la
maladie dangereuse *. Du vivant d'Hippocrate, il y
avait disette de morts aux enfers, dit l'épigramme :
grâce à nos Hippocrates modernes, il y a aujourd'hui
abondance.
C'est peut-être le seul moment où, près de mourir,
j'aie eu envie de vivre. Quand je me sentais tomber en
faiblesse, ce qui m'arrivait souvent, je disais à madame
de Chateaubriand : « Soyez tranquille ; je vais reve-
nir. » Je perdais connaissance, mais avec une grande
impatience intérieure, car je tenais. Dieu sait à quoi.
J'avais aussi la passion d'achever ce que je croyais et
ce que je crois encore être mon ouvrage le plus correct.
Je payais le fruit des fatigues que j'avais éprouvées
dans ma course au Levant.
Girodet * avait mis la dernière main à mon portrait.
1. « Quand nous quittions le jardin, M. de Chateaubriand se
mettait à travailler à ses Martyrs et à son Itinéraire, et nous
passions ainsi très heureusement notre vie, quand, au mois
d'avril 1808, M. de Chateaubriand fut atteint d'une fièvre lente,
avant-coureur d'une grave maladie qu'il fit pendant l'été 1808.
Vers le mois de juillet (ou juin) il tomba tout à fait malade.
Nous revînmes loger à l'hôtel de Rivoli. Cette maladie fut longue
et extrêmement douloureuse. » Souvenirs de M™« de Chateau-
briand.
2. Anne-Louis Girodet (1767-1824), le peintre à'Endymion, de
la Scène du déluge, etc. Il avait exposé dans un précédent Salon
les Funérailles d'Atala. Chateaubriand lui paya sa dette au pre-
mier chant des Martyrs, où, après avoir décrit le sommeil d'Eu-
dore, il ajoute : « Tel, un successeur d'Apelles a représenté le
sommeil à'Endymion. » Et, dans une note de son poème : « Il
était bien juste, dit-il, que je rendisse ce faible hommage à l'au-
Ptuii-ppotea-ox d 1
Jif^ T^^juJOiiufz
U^.j . ^t
SI L@UiS
MÉMOIRES d'outre-tombe 9
Il le fit noir comme j'étais alors ; mais il le remplit de
son génie. M. Denon ' reçut le chef-d'œuvre pour le
Salon ^ ; en noble courtisan, il le mit prudemment à
l'écart. Quand Bonaparte passa sa revue de la galerie
après avoir regardé les tableaux, il dit : « Où est le
portrait de Chateaubriand ? » Il savait qu'il devait y
être : on fut obligé de tirer le proscrit de sa cachette.
Bonaparte, dont la bouffée généreuse était exhalée,
dit, en regardant le portrait : « Il a l'air d'un conspi-
rateur qui descend par la cheminée. »
Étant un jour retourné seul à la la vallée. Benjamin,
le jardinier 3, m'avertit qu'un gros monsieur étranger
m'était venu demander ; que, ne m'ayant point trouvé,
il avait déclaré vouloir m'attendre ; qu'il s'était fait
faire une omelette, et qu'ensuite il s'était jeté sur mon
lit. Je monte, j'entre dans ma chambre, j'aperçois
quelque chose d'énorme endormi ; secouant cette
masse, je m'écrie : « Eh 1 eh I qui est là ? » La masse
tressaillit et s'assit sur son séant. Elle avait la tète
couverte d'un bonnet à poil, elle portait une casaque
et un pantalon de laine mouchetée qui tenaient en-
semble, son visage était barbouillé de tabac et sa
langue tirée. C'était mon cousin Moreau ! Je ne l'avais
pas revu depuis le camp de Thionville. Il revenait de
Russie et voulait entrer dans la régie. Mon ancien
leur de l'admirable tableau d'Atala au tombeau. Malheureuse-
ment je n'ai pas l'art de M. Girodet, et tandis qu'il embellit mes
peintures, j'ai bien peur de gâter les siennes. »
i. Dominique Vivant, baron Denon (1745-1825). Il était, sous
l'Empire, directeur général des Musées.
2. Le portrait de Chateaubriand fut exposé au Salon de 1808.
3. « Maître Benjamin, le plus fripon des jardiniers... » Soi*-
venirs de M™« de Chateaubriand.
10 MÉMOIRES d'outre-tombe
cicérone à Paris est allé mourir à Nantes. Ainsi a dis-
paru un des premiers personnages de ces Mémoires.
J'espère qu'étendu sur une couche d'asphodèle, il
parle encore de mes vers à madame de Chastenay,
si cette ombre agréable est descendue aux champs
Élysées.
Au printemps de 1809 parurent /e* Martyrs^. Le tra-
vail était de conscience : j'avais consulté des criti-
ques de goût et de savoir, MM. de Fontanes, Bertin,
Boissonade^ Malte-Brun ^ et je m'étais soumis à leurs
raisons. Cent et cent fois j'avais fait, défait et refait la
même page. De tous mes écrits, c'est celui oîi la lan-
gue est la plus correcte.
Je ne m'étais pas trompé sur le plan ; aujourd'hui
que mes idées sont devenues vulgaires, personne ne
nie que les combats de deux religions, l'une finissant,
l'autre commençant, n'offrent aux Muses un des sujets
les plus riches, les plus féconds et les plus dramati-
ques. Je croyais donc pouvoir un peu nourrir des es-
1. « A la fin de l'été de 1808, M. de Chateaubriand ayant
achevé ses Martyrs, Toulnt, pour en surveiller l'impressioa,
passer l'hiver à. Paris ; nous louâimes un appartement rue Saint-
Honoré, au coin de la rue Saint-Florentin. » Souvenirs de
M"« de Chateaubriand. — Les Martyrs parurent au mois de
mars 1S09.
2. Jean-François Boissonade (1774-1857). Attaché au Journal
des Débats depuis 1802, il y donna régulièrement jusqu'en 1813
des articles bibliographiques qui ont été recueillis par M. Colin-
camp, sous le titre de : Critique littéraire sous le premier Em-
pire (1863, 2 vol. in-8«).
3. Malte-Conrad Brun, dit Malte-Brun, né à Thisted (Jutland)
le 12 août 1775, mort à Paris le 14 décembre 1826. Il écrivait,
eomme Boissonade, dans le Journal des Débats.
MÉMOIRES d'outre-tombe 11
pérances par trop folles ; mais j'oubliais la réussite de
mon premier ouvrage : dans ce pays, ne comptez
jamais sur deux succès rapprochés; l'un détruit l'au-
tre. Si vous avez quelque talent en prose, donnez-vous
de garde d'en montrer en vers; si vous êtes distingué
dans les lettres, ne prétendez pas à la politique : tel
est l'esprit français et sa misère. Les amours-propres
alarmés, les envies surprises par le début heureux
d'un auteur, se coalisent et guettent la seconde publi-
cation du poète, pour prendre une éclatante ven-
geance :
Tous, la mam dans l'encre, jurent de se venger.
Je devais payer la sotte admiration que j'avais pipée
lors de l'apparition du Génie du christianisme ; force
m'était de rendre ce que j'avais volé. Hélas 1 point ne
se fallait donner tant de peine pour me ravir ce que
je croyais moi-même ne pas mériter I Si j'avais déli-
vré la Rome chrétienne, je ne demandais qu'une cou-
ronne obsidionale, une tresse d'herbe cueillie dans la
ville éternelle.
L'exécuteur de la justice des vanités fut M. HofF-
man % à qui Dieu fasse paix! Le Journal des Débats
n'était plus libre ; ses propriétaires n'y avaient plus
1. François Benoît Hoffman (1760-1828). — Il avait débuté
dan/ le Journal des Débats, en 1807, par des Lettres champe-
noises, où un soi-disant provincial, membre de l'Académie de
Châlons, rend compte à un cousin de tout ce qu'il voit de
curieux à Paris. Elles obtinrent un très vif succès. Ses articles
sur les Martyrs parurent dans les Débats. Ils ont été re-
cueillis au tome IX des Œuvres complètes d'Hofifman, p. 125
et suiv.
12 MÉMOIRES d'outre-tombe
de pouvoir, et la censure y consigna ma condamna-
tion. M. Hofîman fit pourtant grâce à la bataille des
Francs et à quelques autres morceaux de l'ouvrage;
mais si Gymodocée lui parut gentille, il était trop ex-
cellent catholique pour ne pas s'indigner du rappro-
chement profane des vérités du christianisme et des
fables de la mythologie. Velléda ne me sauvait pas.
On m'imputa à crime d'avoir transformé la druidesse
germaine de Tacite en gauloise, comme si j'avais voulu
emprunter autre chose qu'un nom harmonieux 1 et ne
voilà-t-il pas que les chrétiens de France, à qui j'avais
rendu de si grands services en relevant leurs autels,
s'avisèrent bêtement de se scandaliser sur la parole
évangélique de M. Hofîman 1 Ce titre des Martyrs les
avait trompés ; ils s'attendaient à lire un martyrologe,
et le tigre, qui ne déchirait qu'une fille d'Homère, leur
parut un sacrilège.
Le martyre réel du pape Pie VII, que Bonaparte
avait amené prisonnier à Paris, ne les scandalisait pas,
mais ils étaient tout émus de mes fictions, peu chré-
tiennes, disaient-ils. Et ce fut M. l'évèque de Chartres*
1. L'abbé Clausel de Montais qui devait devenir, sous la Res-
tauration, évêque de Chartres. M™* de Chateaubriand qui était
beaucoup moins bonne que son mari, a fait durement expier au
pauvre abbé sa critique des Martyrs . « Nous vîmes, écrit-elle
dans ses Souvenirs, des gens se disant royalistes, des prêtres
mêmes, sous prétexte que les Martyrs n'étaient pas tout à fait
exempts des censures ecclésiastiques, se mettre à en dire pis que
pendre. C'était une manière un peu hypocrite de faire sa cour...
Ce fut ensuite, je le dis à regret, M. l'abbé H. de Clausel, au-
jourd'hui évêque de Chartres et frère de notre meilleur ami :
il était alors grand vicaire d'Amiens et il pensa avec raison que
•es diatribes lui vaudrtiient la croix d'honneur : il reçut effecti-
vement quelque temps après cette insigne faveur ». — Voir, aa
tome II, l'Appendice sur le* Quatre Clausel.
MÉMOIRES d'outre-tombe 13
qui se chargea de faire justice des horribles impiétés
de l'auteur du Génie du christianisme. Hélas ! il doit
s'apercevoir qu'aujourd'hui son zèle est appelé à bien
d'autres combats.
M. l'évèque de Chartres est le frère de mon excel-
lent ami, M. de Clausel, très grand chrétien, qui ne
s'est pas laissé emporter par une vertu aussi sublime
que le critique, son frère.
Je pensai devoir répondre à la censure, comme je
l'avais fait à l'égard du Génie du christianisme. Mon-
tesquieu, par sa défense de l'Esprit des lois, m'encou-
rageait. J'eus tort. Les auteurs attaqués diraient les
meilleures choses du monde, qu'ils n'excitent que le
sourire des esprits impartiaux et les moqueries de la
foule. Ils se placent sur un mauvais terrain : la posi-
tion défensive est antipathique au caractère français.
Quand, pour répondre à des objections, je montrais
qu'en stigmatisant tel passage, on avait attaqué quel-
que beau reste de l'antique ; battu sur le fait, on se
tirait d'affaire en disant alors que les Martyrs n'étaient
qu'un pastiche. Si je justifiais la présence simultanée
des deux religions par l'autorité même des Pères de
l'Église, on répliquait qu'à l'époque où je plaçais l'ac-
tion des Martyrs, le paganisme n'existait plus chez les
grands esprits.
Je crus de bonne fois l'ouvrage tombé ; la violence
de l'attaque avait ébranlé ma conviction d'auteur.
Quelques amis me consolaient ; ils soutenaient que la
proscription n'était pas justifiée, que le public, tôt ou
tard, porterait un autre arrêt; M. de Fontanes surtout
était ferme : je n'étais pas Racine, mais il pouvait être
Boileau, et il ne cessait de me dire : « Ils y reviea-
a MÉMOIRES d'outre-tombe
dront. » Sa persuasion à cet égard était si profonde,
qu'elle lui inspira des stances charmantes :
Le Tasse, errant de ville en ville, etc., etc.,
sans crainte de compromettre son goût et l'autorité
de son jugement.
En effet, les Martyrs se sont relevés ; ils ont obtenu
l'honneur de quatre éditions consécutives; ils ont
même joui auprès des gens de lettres d'une faveur
particulière : on rn'a su gré d'un ouvrage qui témoi-
gne d'études sérieuses, de quelque travail de style,
d'un grand respect pour la langue et le goût.
La critique du fond a été promptement abandon-
née. Dire que j'avais mêlé le profane au sacré, parce
que j'avais peint deux cultes qui existaient ensemble,
et dont chacun avait ses croyances, ses autels, ses
prêtres, ses cérémonies, c'était dire que j'aurais dû
renoncer à l'histoire. Pour qui mouraient les martyrs?
Pour Jésus-Christ. A qui les immolait-on? Aux dieux
de l'empire. Il y avait donc deux cultes.
La question philosophique, savoir si, sous Dioclé-
tien, les Romains et les Grecs croyaient aux dieux
d'Homère, et si le culte public avait subi des altéra-
tions, cette question, comme poète, ne me regardait
pas ; comme historien, j'aurais eu beaucoup de choses
à dire*.
Il ne s'agit plus de tout cela. Les Martyrs sont res-
tés, contre ma première attente, et je n'ai eu qu'à
m'occuper du soin d'en revoir le texte.
Le défaut des Martyrs tient au merveilleux direct
1. Voir V Appendice, n» II : Les Martyrs et M. Cruuot,
MÉMOIRES d'outre-tombe 15
que, dans le reste de mes préjugés classiques, j'avais
mal à propos employé. Efifrayé de mes innovations, il
m'avait paru impossible de me passer d'un enfer et
d'un ciel. Les bons et les mauvais anges suffisaient
cependant à la conduite de l'action, sans la livrer à
des machines usées. Si la bataille des Francs, si Vel-
léda, si Jérôme, Augustin, Eudore, Cymodocée; si la
description de Naples et de la Grèce n'obtiennent pas
grâce pour les Martyrs, ce ne sont pas l'enfer et le ciel
qui les sauveront. Un des endroits qui plaisaient le
plus à M. de Fontanes était celui-ci :
« Cymodocée s'assit devant la fenêtre de la pri-
« son, et, reposant sur sa main sa tête embellie du
« voile des martyrs, elle soupira ces paroles harmo-
« nleuses :
« Légers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme
« et brillante; esclaves de Neptune, abandonnez la
« voile au souffle amoureux des vents, courbez-vous
« sur la rame agile. Reportez-moi sous la garde de
« mon époux et de mon père, aux rives fortunées du
« Pamisus.
« Volez, oiseaux de Libye, dont le cou flexible se
« courbe avec grâce, volez au sommet de l'Ithome, et
« dites que la fille d'Homère va revoir les lauriers de
« la Messénie I
« Quand retrouverai-je mon lit d'ivoire, la lumière
« du jour si chère aux mortels, les prairies émaillées
« de fleurs qu'une eau pure arrose, que la pudeur
« embellit de son souffle M »
Le Génie du christianisme restera mon grand ou-\
vrage, parce qu'il a produit ou déterminé une révolu-
1. Les Martyrs, livre XXIII.
16 MÉMOIRES d'outre-tombe
tion, et commoncé la nouvelle ère du siècle littéraire.
Il n'en est pas de même des Martyrs; ils venaient
après la révolution opérée, ils n'étaient qu'une preuve
surabondante de mes doctrines; mon style n'était plus
une nouveauté, et même, excepté dans l'épisode de
Velléda et dans la peinture des mœurs des Francs,
mon poème se ressent des lieux qu'il a fréquentés : le
classique y domine le romantique.
Enfin, les circonstances qui contribuèrent au succès
du Génie du christianisme n'existaient plus; le gou-
vernement, loin de m'être favorable, m'était contraire.
Les Martyrs me valurent un redoublement de persé-
cution : les allusions fréquentes dans le portrait de
Galérius et dans la peinture de la cour de Dioclétien
ne pouvaient échapper à la police impériale ; d'autant
que le traducteur anglais, qui n'avait pais de ménage-
ments à garder, et à qui il était fort égal de me com-
promettre, avait fait, dans sa préface, remarquer les
allusions.
La publication des Martyrs coïncida avec un acci-
dent funeste. Il ne désarma pas les aristarques, grâce
h l'ardeur dont nous sommes échauffés à l'endroit du
pouvoir; ils sentaient qu'une critique littéraire qui
tendait à diminuer l'intérêt attaché à mon nom pou-
vait être agréable à Bonaparte. Celui-ci, comme les
banquiers millionnaires qui donnent de larges festins
et font payer les ports de lettres, ne négligeait pas les
petits profits.
Armand de Chateaubriand, que vous avez vu com-
pagnon de mon enfance, que vous avez retrouvé à
l'armée des princes avec la sourde et muette Libba,
MÉMOIRES d'outre-tombe il
était resté en Angleterre. Marié à Jersey*, il était
chargé de la correspondance des princes. Parti le
25 septembre 1808, il fut jeté sur les gisements de
Bretagne, le même jour, à onze heures du soir, près
de Saint-Cast. L'équipage du bateau était composé de
onze hommes ; deux seuls étaient Français, Roussel et
Quintal.
Armand se rendit chez M. Delaunay-Boisé-Lucas,
père, demeurant au village de Saint-Cast, où jadis les
Anglais avaient été forcés de se rembarquer : son
hôte lui conseilla de repartir; mais le bateau avait
déjà repris la route de Jersey. Armand, s'étant en-
tendu avec le fils de M. Boisé-Lucas, lui remit les
paquets dont il était chargé de la part de M. Henry-
Larivière*, agent des princes.
« Je me rendis le 29 septembre à la côte, dit-il dans
« un de ses interrogatoires, où je restai deux nuits
« sans voir mon bateau. La lune étant très forte, je
« me retirai, et je revins le 14 ou le 15 du mois. Je
« restai juqu'au 24 dudit. Je passai toutes les nuits
« dans les rochers, mais inutilement; mon bateau ne
« vint pas, et, le jour, je me rendais au Boisé-Lucas.
« Le même bateau et le même équipage, dont Rous-
« sel et Quintal faisaient partie, devaient me re-
1 . Il avait épousé, en 1795, à Jersey, où elle mourut en 1857,
Jeanne Le Brun d'Anneville Armoriai of Jersey^ I. 51).
2. Pierre-François-Joachim Henry-Larivière (1761-1838), an-
cien député à l'Assemblée législative de 1791, à la Convention
et au Conseil des Cinq-Cents, où il avait été envoyé par 63 dé-
partements. Proscrit après le 18 fructidor (septembre 1797), il
De cessa, depuis cette époque jusqu'à la Restauration, de travail-
-.èi" fc.Ti rétablissement de la monarchie. Louis XVIII le nomma
avocat général, puis conseiller à la Cour de cassation. Après la
révolution de juillet, il refusa de prêter serment au nouveau roi,
r. m. 2
18 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
« prendre. A l'égard des précautions prises avec
« Boisé-Lucas père, il n'y en avait pas d'autres que
« celles que je vous ai déjà détaillées. »
L'intrépide Armand, abordé à quelques pas de son
champ paternel, comme à la côte inhospitalière de la
Tauride, cherchait en vain des yeux sur les flots, à la
clarté de la lune, la barque qui l'aurait pu sauver.
Autrefois, ayant déjà quitté Combourg, prêt à passer
aux Grandes-Indes, j'avais promené ma vue attristée
sur ces flots. Des rochers de Saint-Cast où se couchait
Armand, du cap de la Varde oiî j'étais assis, quelques
lieues de la mer, parcourues par nos regards opposés,
ont été témoins des ennuis et ont séparé les desti-
nées de deux hommes unis par le nom et le sang.
C'est aussi au milieu des mêmes vagues que je ren-
contrai Gesril pour la dernière fois. 11 m'arrive asseï
souvent, dans mes rêves, d'apercevoir Gesril et Ar-
mand laver la blessure de leurs fronts dans l'abîme,
en même temps que s'épand, rougie jusqu'à mes pieds,
l'onde avec laquelle nous avions accoutumé de nous
jouer dans notre enfance*.
Armand parvint à s'embarquer sur un bateau acheté
à Saint-Malo; mais, repoussé par le nord-ouest, il fut
encore obligé de caler. Enfin, le 6 janvier, aidé d'un
matelot appelé Jean Brien, il mit à la mer un petit
canot échoué, et s'empara d'un autre canot à flot. Il
rend compte ainsi de sa navigation, qui tient de mon
étoile et de mes aventures, dans son interrogatoire
du 18 mars :
« Depuis les neuf heures du soir, que nous partîmes,
1. Les originaux du procès d'Armand m'ont été remis par aa«
Bain ignorée et généreuse. — Ch.
MÉMOIRES d'outre-tombe 19
« jusque vers les deux heures après minuit, ie temps
« nous fut favorable. Jugeant alors que nous n'étions
« pas éloignés des rochers appelés les Mainquiers,
« nous mîmes à l'ancre dans le dessein d'attendre le
« jour; mais le vent ayant fraîchi et craignant qu'il
« n'augmentât davantage, nous continuâmes notre
« route. Peu de moments après, la mer devint très
« grosse, et notre compas ayant été brisé par une
« vague, nous restâmes dans l'incertitude de la route
« que nous faisions. La première terre dont nous
« eûmes connaissance le 7 (il pouvait être alors midi)
« fut la côte de Normandie, ce qui nous obligea à
« mettre à l'autre bord, et de nouveau nous revînmes
« mettre à l'ancre près des rochers appelés Écreho,
« situés entre la côte de Normandie et Jersey. Les
« vents contraires et forts nous obligèrent à rester
« dans cette situation tout le reste du jour et la jour-
« née du 8. Le 9 au matin, dès qu'il fît jour, je dis à
« Depagne qu'il me paraissait que le vent avait dimi-
« nué, vu que notre bateau ne travaillait pas beau-
« coup, et de regarder d'où venait le vent. Il me dit
« qu'il ne voyait plus les rochers près desquels nous
« avions mis l'ancre. Je jugeai alors que nous allioas
« en dérive et que nous avions perdu notre ancre. La
« violence de la tempête ne nous laissait d'autre res-
« source que de nous jeter à la côte. Comme nous ne
« voyions point la terre, j'ignorais à quelle distance
« nous pouvions en être. Ce fut à ce moment que je
« jetai à la mer mes papiers, auxquels j'avais pris la
« précaution d'attacher une pierre. Nous fîmes alors
« vent en arrière et fîmes côte, vers les neuf heures
« du matin, à Bretteville-sur-Ay, en Normandie.
W MEMOIRES D'OUTRE-TOBTBE
« Nous fûmes accueillis à la côte par les douaniers,
« qui me retirèrent de mon bateau presque mort,
« ayant les pieds et les jambes gelés. On nous déposa
« l'un et l'autre chez le lieutenant de la brigade de
« Bretteville. Deux jours après, Depagne fut conduit
« dans les prisons de Coutances, et, depuis cette épo-
« que, je ne l'ai pas revu. Quelques jours après, je
« fus moi-même transféré à la maison d'arrêt de cette
« ville; le lendemain je fus conduit par le maréchal
« des logis à Saint-LÔ, et je restai huit jours chez ce
« même maréchal des logis. J'ai paru une fois de-
« vant M. le préfet du département, et, le 26 janvier,
« je partis avec le capitaine et le maréchal des logis
« de gendarmerie, pour être amené à Paris, oii j'ar-
« rivai le 28. On me conduisit au bureau de M. Des-
< marest, au ministère de la police générale, et de là
. à la prison de la Grande-Force. »
Armand eut contre lui les vents, les flots et la
police impériale ; Bonaparte était de connivence avec
les orages. Les dieux faisaient une bien grande dé-
pense de courroux contre une existence chétive.
Le paquet jeté à la mer fut rejeté par elle sur la
grève de Notre-Dame-d'Alloue, près Valognes. Les
papiers renfermés dans ce paquet servirent de pièces
de conviction; il y en avait trente-deux. Quintal, re-
venu avec son bateau aux plages de la Bretagne pour
prendre Armand, avait aussi, par une fatalité obsti-
née, fait naufrage dans les eaux de Normandie, quel-
ques jours avant mon cousin. L'équipage du bateau
de Quintal avait parlé ; le préfet de Saint-Lô avait su
que M. de Chateaubriand était le chef des entreprises
des prince». Lorsqu'il apprit qu'une chaloupe montée
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 21
seulement de deux hommes était atterrie, il ne douta
point qu'Armand ne fût un des deux naufragés, car
tous les pécheurs parlaient de lui comme de l'homme
le plus intrépide à la mer qu'on eût jamais vu.
Le 20 janvier 1809, le préfet de la Manche rendit
compte à la police générale de l'arrestation d'Armand.
Sa lettre commence ainsi :
« Mes conjectures sont complètement vérifiées :
« Chateaubriand est arrêté ; c'est lui qui a abordé sur
« la côte de Bretteville et qui avait pris le nom de
« John Fall.
« Inquiet de ce que, malgré des ordres très précis
« que j'avais donnés, John Fall n'arrivait point à
« Saint-Lô, je chargeai le maréchal des logis de gen-
« darmerie Mauduit, homme sûr et plein d'activité,
« d'aller chercher ce John Fall partout où il serait, et
K de l'amener devant moi, dans quelque état qu'il
« fût. 11 le trouva à Coutances, au moment où l'on se
« disposait à le transférer à l'hôpital, pour lui traiter
« les jambes, qui ont été gelées.
« Fall a paru aujourd'hui devant moi. J'avais fait
« mettre Leliè^Te dans un appartement séparé, d'où
« il pouvait voir arriver John Fall sans être aperçu.
« Lorsque Lelièvre l'a vu monter les degrés d'un
« perron placé près de cet appartement, il s'est écrié,
« en frappant des mains et en changeant de couleur :
« — C'est Chateaubriand ! Comment donc l'a-t-on
« pris?
« Lelièvre n'était prévenu de rien. Cette exclama-
« tion lui a été arrachée par la surprise. Il m'a prié
« ensuite de ne pas dire qu'il avait nommé Chateau-
« briand, parce qu'il serait perdu.
22 MÉMOIRES d'outre-tombe
« J'ai laissé ignorer à John Fall que je sus§e qui il
fa était. »
Armand, transporté à Paris, déposé à la Force, su-
bit un interrogatoire secret à la maison d'arrêt mili-
taire de l'Abbaye. Bertrand, capitaine à la première
demi-brigade de vétérans, avait été nommé, par le
général Hulin devenu commandant d'armes de Paris,
juge-rapporteur de la commission militaire chargée,
par décret du 25 février, de connaître l'afiFaire d'Ar-
mand.
Les personnes compromises étaient : M. de Goyon',
envoyé à Brest par Armand, et M. de Boisé-Lucas
fils, chargé de remettre des lettres de Henry-Lari-
vière à MM. Laya et Sicard ^ à Paris.
Dans une lettre du 13 mars, écrite à Fouché,
Armand lui disait : « Que l'empereur daigne rendre à
ft la liberté des hommes qui languissent dans les pri-
« sons pour m'avoir témoigné trop d'intérêt. A tout
« événement, que la liberté leur soit également ren-
« due. Je recommande ma malheureuse famille à la
a générosité de l'empereur. »
Ces méprises d'un homme à entrailles humaines
qui s'adresse à une hyène font mal. Bonaparte aussi
n'était pas le lion de Florence; il ne se dessaisissait
pas de l'enfant aux larmes de la m^e. J'avais écrit
pour demander une audience à Fouché ; il me l'ac-
corda, et m'assura, avec l'aplomb de la légèreté révo-
1. M. de Goyon-Vaurouault.
2. Laya, l'auteur de VAmi des lois, et l'abbé Sicard, l'apôtre
des sourds-muets. Henry- Larivière était homme d'esprit et ses
lettres étaient pleines de railleries piquantes à l'adresse du gou-
Ternement impérial. Sicard et Laya se tirèrent tous les deux à
xsseï bon compte de cette périlleuse affaire.
MÉMOIRES d'outre-tombe 23
lutionnaire, « qu'il avait vu Armand, que je pouvais
être tranquille ; qu'Armand lui avait dit qu'il mour-
rait bien, et qu'en effet il avait l'air très résolu. » Si
j'avais proposé à Fouché de mourir, eut-il conservé à
l'égard de lui-même ce ton délibéré et cette superbe
insouciance?
Je m'adressai à madame de Rémusat, je la priai de
remettre à l'impératrice une lettre de demande de jus-
tice ou de grâce à l'empereur. Madame la duchesse de
Saint-Leu m'a raconté, à Arenenberg, le sort de ma
lettre : Joséphine la donna à l'empereur ; il parut
hésiter en la lisant, puis, rencontrant quelques mots
qui le blessèrent, il la jeta au feu avec impatience.
J'avais oublié qu'il ne faut être fier que pour soi.
M. de Goyon, condamné avec Armand, subit sa sen-
tence. On avait pourtant intéressé en sa faveur ma-
dame la baronne-duchesse de Montmorency, fille de
madame de Matignon, dont les Goyon étaient alliés.
Une Montmorency domestique aurait dû tout obtenir,
s'il suffisait de prostituer un nom pour apporter à un
pouvoir nouveau une vieille monarchie. Madame de
Goyon, qui ne put sauver son mari, sauva le jeune
Boisé-Lucas. Tout se mêla de ce malheur qui ne frap-
pait que des personnages inconnus ; on eût dit qu'il
s'agissait de la chute d'un monde : tempêtes sur les
flots, embûches sur la terre, Bonaparte, la mer, les
meurtriers de Louis XVI, et peut-être quelque pas-
sion, âme mystérieuse des catastrophes du monde.
On ne s'est pas même aperçu de toutes ces choses ;
tout cela n'a frappé que moi et n'a vécu que dans ma
mémoire. Qu'importaient à Napoléon des insectes
écrasés par sa main sur sa couronne?
24 MÉMOIRES d'outre-tombe
Le jour de rexécution », je voulus accompagner mon
camarade sur son dernier de champ de bataille ; je ne
trouvai point de voiture, je courus à pied à la plaine
de Grenelle. Jarrivai, tout en sueur, une seconde trop
tard : Armand était fusillé contre le mur d'enceinte
de Paris. Sa tête était brisée; un chien de boucher
léchait son sang et sa cervelle. Je suivis la charrette
qui conduisit le corps d'Armand et de ses deux com-
pagnons, plébéien et noble, Quintal et Goyon, au
cimetière de Vaugirard où j'avais enterré M. de La
Harpe. Je retrouvai mon cousin pour la dernière fois,
sans pouvoir le reconnaître : le plomb l'avait défi-
guré, il n'avait plus de visage ; je n'y pus remarquer
le ravage des années, ni même y voir la mort au tra-
vers d'un orbe informe et sanglant; il resta jeune
dans mon souvenir comme au temps du siège de
Thionville. Il fut fusillé le vendredi saint : le crucifié
m'apparaît au bout de tous mes malheurs. Lorsque
je me promène sur le boulevard de la plaine de Gre-
nelle, je m'arrête à regarder l'empreinte du tir, en-
core marquée sur la muraille. Si les balles de Bona-
parte n'avaient laissé d'autres traces, on ne parlerait
plus de lui^
Étrange enchaînement de destinées I Le général
Hulin, commandant d'armes de Paris, nomma la com-
mission qui fit sauter la cervelle d'Armand ; il avait
été, jadis, nommé président de la commission qui
cassa la tête du duc d'Enghien. N'aurait-il pas dû
s'abstenir, après sa première infortune, de tout rap-
port avec un conseil de guerre? Et moi, j'ai parlé de
1. Elle eut lieu le jour du vendredi saint, 31 mars 1809.
%. Voir l'Appendice a» III : Armand de Chateaubriand.
MEMOIRES d'outre-tombe 25
la mort du fils du grand Condé sans rappeler au gé-
néral Hulin la part qu'il avait eue dans l'exécution de
l'obscur soldat, mon parent. Pour juger les juges du
tribunal de Vincennes, j'avais sans doute, à mon
tour, reçu ma commission du ciel.
L'année 1811 fut une des plus remarquables de ma
carrière littéraire*.
Je publiai Y Itinéraire de Paris à Jérusalem *, je rem-
plaçai M. de Chénier à l'Institut, et je commençai
d'écrire les Mémoires que j'achève aujourd'hui.
Le succès de Y Itinéraire fut aussi complet^ que
1. Chateaubriand ne dit rien du temps qui s'écoula d'avril
1809 à janvier 1811. Ces vingt mois ne furent, en eÉFet, mar-
qués pour lui par aucun événement politique ou littéraire.
Mme de Chateaubriand, de son côté, se borne ici à ces quelques
lignes : « A la fin de mai (1809) nous retournâmes à la cam-
pagne, où M. de Chateaubriand s'occupa de son Itinéraire.
Dans le courant de l'été, nous fûmes, comme de coutume, pas-
ser quelques jours à Méréville, ensuite à Verneuil chez M. de
Tocqueville, d'où nous allâmes au Ménil chez M™» de Rosamb©.
Cette vie de château était fort agréable et fort à la mode sous
Bonaparte : une partie de la société, celle qui n'allait point à la
nouvelle cour, passait neuf mois de l'année à la campagne. »
2. L'Itinéraire parut au mois de mars 1811.
3. Le succès fut attesté, comme autrefois celui à'Atala, par
plusieurs parodies, dont la plus spirituelle avait pour titre :
Itinéraire de Pantin au Mont-Calvaire, en passant par la rue
Mouffetard, le faubourg Saint-Marceau, le faubourg Saint-
Jacques, le faubourg Saint-Germain, les quais, les Champs-
Elysées, le bois de Boulogne, Auteuil et Chaillot, etc., ou Lettres
inédites de Chactas à Atala ; ouvrage écrit en style brillant et
traduit pour la première fois du breton sur la 9« édition par
M. de Châteauteme (René Perrin). — Paris, Dentu, inS". —
Une autre parodie, qui avait pour auteur Cadet de Gassicourt,
était intitulée : Itinéraire de Lutèce au Mont Valérien, en sui-
vant le fleuve Séquanien et en revenant par le mont des Mar-
tyrs. Cadet de Gassicourt avait déjà publié, en 1807, contro
26 MÉMOIRES D'OUTRB-TOMBE
celui des Martyrs avait été disputé. Il n'est si mince
barbouilleur de papier qui, à l'apparition de son
farrago, ne reçoive des lettres de félicitations. Parmi
les nouveaux compliments qui me furent adressés, il
ne m'est pas permis de faire disparaître la lettre d'un
homme de vertu et de mérite qui a donné deux
ouvrages dont l'autorité est reconnue, et qui ne lais-
sent presque plus rien à dire sur Bossuet et Fénelon.
L'évêque d'Alais, cardinal de Bausset', est l'historien
de ces grands prélats. Il outre infiniment la louange
à mon égard, c'est l'usage reçu quand on écrit à un
auteur et cela ne compte pas; mais le cardinal fait
sentir du moins l'opinion générale du moment sur
Y Itinéraire ; il entrevoit, relativement à Carthage, les
objections dont mon sentiment géographique serait
l'objet; toutefois, ce sentiment a prévalu, et j'ai remis
à leur place les ports de Didon. On aimera à retrouver
dans cette lettre l'élocution d'une société choisie, ce
style rendu grave et doux par la politesse, la religion
et les mœurs; excellence de ton dont nous sommes si
loin aujourd'hui.
Chateaubriand, une brochure intitulée : Saint-Qérom ou la noxt'
velle langue française, anecdote récente.
1. Louis-François de Bausset (1748-1824). Il était évêque
d'Alais depuis 1784, lorsque ce siège épiscopal fut supprimé par
l'Assemblée constituante. Obligé d'abandonner son diocèse, il
émigra en Suisse au commencement de 1791, mais ne tarda pat
à rentrer en France. Il fut incarcéré pendant la Terreur et,
après le 9 thermidor, se retira à Villemoisson, près de Longju-
meau. Lors du Concordat, il donna sa démission à la demande
du Pape et ne figura point parmi les nouveaux évêques, sa santé
ne lui permettant pas d'accepter encore un ministère actif.
Nonmié pair de France en 1815 et cardinal en 1817, il fut, k
même année, créé duc par Louis XVIII. Son Histoire de Féne-
lon avait paru en 1808; son Histoire de Bossuet parut en 1814
HÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 27
A Villemoisson, par Lonjumeau (Seine-et-Oise).
Ce 25 mars 18U.
« Vous avez dû recevoir, monsieur, et vous avez
« reçu le juste tribut de la reconnaissance et de la
« satisfaction publique; mais je puis vous assurer
« qu'il n'est aucun de vos lecteurs qui ait joui avec
« un sentiment plus vrai de votre intéressant ouvrage.
« Vous êtes le premier et le seul voyageur qui n'ait
« pas eu besoin du secours de la gravure et du dessin
« pour mettre sous les yeux de ses lecteurs les lieux
« et les monuments qui rappellent de beaux souvenirs
« et de grandes images. Votre âme a tout senti, votre
« imagination a tout peint, et le lecteur sent avec
« votre âme et voit avec vos yeux.
« Je ne pourrais vous rendre que bien faiblement
« l'impression que j'ai éprouvée dès les premières
« pages, en longeant avec vous les côtes de l'île de
« Corcyre, et en voyant aborder tous ces hommes
« éternels, que des destins contraires y ont succes-
« vement conduits. Quelques lignes vous ont suffi
« pour graver à jamais les traces de leurs pas ; on les
« retrouvera toujours dans votre Itinéraire, qui les
« conservera plus fidèlement que tant de marbres qui
« n'ont pas su garder les grands noms qui leur ont
« été confiés.
a Je connais actuellement les monuments d'Athènes
« comme on aime à les connaître. Je les avais déjà vus
« dans de belles gravures, je les avais admirés,
« mais je ne les avais pas sentis. On oublie trop sou-
« vent que si les architectes ont besoin de la descrip-
28 MÉMOIRES d'outre-tombe
« tien exacte, des mesures et des proportions, les
« hommes ont besoin de retrouver l'âme et le génie
« qui ont conçu les pensées de ces grands monuments.
« Vous avez rendu aux Pyramides cette noble et
« profonde intention, que de frivoles déclamateurs
« n'avaient pas même aperçue.
« Que je vous sais gré, monsieur, d'avoir voué à la
« juste exécration de tous les siècles ce peuple stupide
« et féroce, qui fait depuis douze cents ans la désola-
« tion des plus belles contrées de la terre ! On sourit
« avec vous à l'espérance de le voir rentrer dans le
« désert d'oîi il est sorti.
« Vous m'avez inspiré un sentiment passager d'in-
« dulgence pour les Arabes, en faveur du beau rappro-
« chement que vous en avez fait avec les sauvages de
« l'Amérique septentrionale.
« La Providence semble vous avoir conduit à Jéru-
« salem pour assister à la dernière représentation de la
« première scène du christianisme. S'il n'est plus donné
« aux yeux des hommes de revoir ce tombeau, le seul
« qui naura rien à rendre au dernier jour, les chré-
« tiens le retrouveront toujours dans l'Évangile, et les
« âmes méditatives et sensibles dans vos tableaux.
« Les critiques ne manqueront pas de vous repro-
« cher les hommes et les faits dont vous avez couvert
« les ruines de Carthage, que vous ne pouviez pas
« peindre puisqu'elles n'existent plus. Mais, je vous
« en conjure, monsieur, bornez-vous seulement à leur
« demander s'ils ne seraient pas eux-mêmes bien
« fâchés de ne pas les retrouver dans ces peintures si
• attachantes.
MÉMOIRES d"OUTRE-TOMBE 29
« Vous avez le droit de jouir, monsieur, d'un genre
« de gloire qui vous appartient exclusivement par une
« sorte de création; mais il est une jouissance encore
« plus satisfaisante pour un caractère tel que le vôtre,
« c'est celle d'avoir donné aux créations de votre génie
« la noblesse de votre âme et l'élévation de vos senti-
« ments. C'est ce qui assurera, dans tous les temps, à
« votre nom et à votre mémoire, l'estime, l'admiration
« et le respect de tous les amis de la religion, de la
« vertu et de l'honneur.
« C'est à ce titre que je vous supplie, monsieur,
« d'agréer l'hommage de tous mes sentiments.
7 L.-F. DE Bausset, anc. év. d'Alais. »
M. de Chénier* mourut le 10 janvier 1811. Mes amis
eurent la fatale idée de me presser de le remplacer à
l'Institut. Ils prétendaient qu'exposé comme je l'étais
aux inimitiés du chef du gouvernement, aux soupçons
et aux tracasseries de la police, il m'était nécessaire
d'entrer dans un corps alors puissant par sa renommée
et par les hommes qui le composaient; qu'à l'abri
derrière ce bouclier, je pourrais travailler en paix.
J'avais une répugnance invincible à occuper une
place, même en dehors du gouvernement; il me sou-
venait trop de ce que m'avait coûté la première. L'hé-
ritage de Chénier me semblait périlleux ; je ne pourrais
tout dire qu'en m'exposant; je ne voulais point passer
sous silence le régicide, quoique Cambacérès fût la
seconde personne de l'État; j'étais déterminé à faire
entendre mes réclamations en faveur de la liberté et
1. Joseph-Marie-Blaise de Chénier (1764-1811).
30 MÉMOIRES d'outre-tombe
à élever ma voix contre la tyrannie; je voulais mex-
pliquer sur les horreurs de 1793, exprimer mes
regrets sur la famille tombée de nos rois, gémir sur
les malheurs de ceux qui leur étaient restés fidèles.
Mes amis me répondirent que je me trompais; que
quelques louanges du chef du gouvernement, obligées
dans le discours académique, louanges dont, sous un
rapport, je trouvais Bonaparte digne, lui feraient
avaler toutes les vérités que je voudrais dire, que
j'aurais à la fois l'honneur d'avoir maintenu mes opi-
nions et le bonheur de faire cesser les terreurs de
madame de Chateaubriand. A force de m'obséder, je
me rendis, de guerre lasse; mais je leur déclarai qu'ils
se méprenaient; que Bonaparte, lui, ne se mépren-
drait point à des lieux communs sur son fils, sa femme,
sa gloire; qu'il n'en sentirait que plus vivement la
leçon; qu'il reconnaîtrait le démissionnaire à la mort
du duc d'Enghien, et l'auteur de l'article qui fit sup-
primer le Mercure; qu'enfin, au lieu de m'assurer le
repos, je ranimerais contre moi les persécutions. Ils
furent bientôt obligés de reconnaître la vérité de mes
paroles : il est vrai qu'ils n'avaient pas prévu la témé-
rité de mon discours.
J'allai faire les visites d'usage aux membres de
l'Académie '. Madame de Vintimille me conduisit chez
1. Un contemporain, M. Auguis, qui fut député des Deux-
Sèvres, raconte mnsi de quelle façon cavalière Chateaubriand
fit ses visites : « Lorsque Chateaubriand alla faire ses visites
d'Académie française, il se rendit à cheval cheiz ses futurs con-
frères. Aux renonunés et aux puissants, il faisait la visite en-
tière ; au fretin, il remettait sa carte et no descendait point du
fougueux coursier. Quand on en vint à la délibération, M*** vota
pour le cheval do nouveau confrère, disant que c'était de lui
MÉMOIRES d'outre-tombe 31
l'abbé Morellet. Nous le trouvâmes assis dans un fau-
teuil devant son feu; il s'était endormi, et Vltinéraire,
qu'il lisait, lui était tombé des mains. Réveillé en sur-
saut au bruit de mon nom annoncé par son domes-
tique, il releva la tête et s'écria : « Il y a des longueurs,
il y a des longueurs! » Je lui dis en riant que je le
voyais bien, et que j'abrégerais la nouvelle édition. Il
fut bon homme et me promit sa voix, malgré Atala.
Lorsque, dans la suite, la Monarchie selon la Charte
parut, il ne revenait pas qu'un pareil ouvrage poli-
tique eût pour auteur le chantre de la fille des Florides.
Grotius n'avait-il pas écrit la tragédie d'Adam et Eve,
et Montesquieu le Temple de Gnide? Il est vrai que je
n'étais ni Grotius ni Montesquieu.
L'élection eut lieu; je passai au scrutin à une assez
forte majorité *. Je me mis de suite à travailler à mon
discours; je le fis et le refis vingt fois, n'étant jamais
content de moi : tantôt, le voulant rendre possible à
la lecture, je le trouvais trop fort; tantôt, la colère me
revenant, je le trouvais trop faible. Je ne savais com-
ment mesurer la dose de l'éloge académique. Si, malgré
mon antipathie pour Napoléon, j'avais voulu rendre
l'admiration que je sentais pour la partie publique de
sa vie, j'aurais été bien au delà de la péroraison.
Milton,que je cite au commencement du discours, me
■eul qu'en bonne conscience il avait reçu visite. ». — Journal
inédit de Ferdinand Denis, auteur des Scènes de la Nature sous
les Tropiques et d'André le Voyageur.
1. L'élection eut lieu le mercredi 20 février 1811, quarante
jours révolus après la mort de Marie-Joseph Chénier. 11 n'y
avait que vingt -cinq membres présents. Chateaubriand ob-
tint la presque unanimité. (Villemain, M. de Chateaubriand^
p. 181.)
32 MÉMOIRES d'outre-tombe
fournissait un modèle : dans sa Seconde défense du
peuple anglais, il fit un éloge pompeux de Cromwell :
« Tu as non-seulement éclipsé les actions de tous
« nos rois, dit-il, mais celles qui ont été racontées de
« nos héros fabuleux. Réfléchis souvent au cher gage
• que la terre qui t'a donné la naissance a confié à
« tes soins ; la liberté qu'elle espéra autrefois de la
« fleur des talents et des vertus, elle l'attend mainte-
« nant de toi ; elle se flatte de l'obtenir de toi seul.
« Honore les vives espérances que nous avons conçues ;
« honore les sollicitudes de ta patrie inquiète; res-
« pecte les regards et les blessures de tes braves com-
« pagnons, qui, sous ta bannière, ont hardiment com-
« battu pour la liberté ; respecte les ombres de ceux
« qui périront sur le champ de bataille ; enfin respecte-
« toi toi-même ; ne souffre pas, après avoir bravé tant
« de périls pour l'amour des libertés, qu'elles soient
« violées par toi-même, ou attaquées par d'autres
« mains. Tu ne peux être vraiment libre que nous ne
« le soyons nous-mêmes. Telle est la nature des
« choses : celui qui empiète sur la liberté de tous est
« le premier à perdre la sienne et à devenir es-
« clave. »
Johnson n'a cité que les louanges données au Pro-
tecteur, afin de mettre en contradiction le républicain
avec lui-même ; le beau passage que je viens de tra-
duire montre ce qui faisait le contre-poids de ces
louanges. La critique de Johnson est oubliée; la dé-
fense de Milt(m est restée : tout ce qui tient aux en-
traînements des partis et aux passions du moment
meurt comme eux et avec elles.
Mon discours étant prêt, je fus appelé à le lire devant
MEMOIRES D'OUTBE-TOMBE 33
la commission nommée pour l'entendre * : il fut re-
poussé par cette commission, à l'exception de deux ou
trois membres. Il fallait voir la terreur des fiers répu-
blicains qui m'écoutaient et que l'indépendance de
mes opinions épouvantait ; ils frémissaient d'indigna-
tion et de frayeur au seul mot de liberté. M. Daru
porta à Saint-Cloud le discours. Bonaparte déclara que
s'il eût été prononcé, il aurait fait fermer les portes
de l'Institut et m'aurait jeté dans un cul de basse-fosse
pour le reste de ma vie.
Je reçus ce billet de M. Daru :
Saint-Cloud, 28 avril 18H .
« J'ai l'honneur de prévenir monsieur de Chateau-
« briand que lorsqu'il aura le temps ou l'occasion de
« venir à Saint-Cloud, je pourrai lui rendre le dis-
« cours qu'il a bien voulu me confier. Je saisis cette
« occasion pour lui renouveler l'assurance de la haute
« considération avec laquelle j'ai l'honneur de le
« saluer.
« Daru. »
J'allai à Saint-Cloud. M. Daru me rendit le manus-
crit, çà et là raturé, marqué ab irato de parenthèses
et de traces au crayon par Bonaparte : l'ongle du lion
était enfoncé partout, et j'avais une espèce de plaisir
d'irritation à croire le sentir dans mon flanc. M. Daru
ne me cacha point la colère de Napoléon ; mais il me
1. Elle était composé de MM. François de Neufchâteau, Re-
gnaud de Saint-Jean d'Angély, Lacretelle aîné, Laujon, Le-
gouvé.
2. Voir V Appendice n» IV : le Discours à l'Académie.
T. m. 3
34 MÉMOIRES d'outre-tombe
dit qu'en conservant la péroraison, sauf quelques
mots, et en changeant presque tout le reste, je serais
reçu avec de grands applaudissements. On avait copié
le discours au château, en supprimant quelques pas-
sages et en interpolant quelques autres. Peu de temps
après, il parut dans les provinces imprimé delà sorte.
Ce discours est un des meilleurs titres de Tindépen-
dance de mes opinions et de la constance de mes prin-
cipes. M. Suard, libre et ferme, disait que s'il avait
été lu en pleine Académie, il aurait fait crouler les
voûtes delà salle sous un tonnerre d'applaudissements.
Se figure-t-on, en effet, le chaleureux éloge de la
liberté prononcé au milieu de la servilité de l'Em-
pire?
J'avais conservé le manuscrit raturé avec un soin
religieux ; le malheur a voulu qu'en quittant l'infir-
merie de Marie-Thérèse il fût brûlé avec une foule de
papiers. Néanmoins, les lecteurs de ces Mémoires n'en
seront pas privés : un de mes collègues eut la généro-
sité d'en prendre copie; la voici •
« Lorsque Milton publia le Paradis perdu, aucune
« voix ne s'éleva dans les trois royaumes de la Grande-
« Bretagne pour louer un ouvrage qui, malgré ses
« nombreux défauts, n'en est pas moins un des plus
«< beaux monuments de l'esprit humain. L'Homère
« anglais mourut oublié, et ses contemporains lais-
« sèrent à l'avenir le soin d'immortaliser le chantre
« à'Eden. Est-ce là une de ces grandes injustices lit-
« téraires dont presque tous les siècles offrent d^s
« exemples? Non, messieurs; à peine échappés aux
« guerres civiles, les Anglais ne purent se résoudre
MÉMOIRES d'outre-tombe 35
« à célébrer la mémoire d'un homme qui se fit remar-
« quer par Tardeur de ses opinions dans un temps de
« calamités. Que réserv&rons-nous, dirent-ils, à la
w tombe du citoyen qui se dévoue au salut de son
>< pays, si nous prodiguons les honneurs aux cendres
^< de celui qui peut, tout au plus, nous demander une
« généreuse indulgence? La postérité rendra justice à
« la mémoire de Milton ; mais nous, nous devons une
« leçon à nos fils; nous devons leur apprendre, par
« notre silence, que les talents sont un présent funeste
« quand ils s'allient aux passions, et qu'il vaut mieux
« se condamner à l'obscurité que de se rendre célèbre
« par les malheurs de sa patrie.
« Imiterai-je, messieurs, ce mémorable exemple, ou
« vous parlerai-je de la personne et des ouvrages de
« M. Chénier? Pour concilier vos usages et mes opi-
« nions, je crois devoir prendre un juste milieu entre
« un silence absolu et un examen approfondi. Mais,
« quelles que soient mes paroles, aucun fiel n'empoi-
* sonnera ce discours. Si vous retrouvez en moi la
« franchise de Duclos, mon compatriote, j'espère vous
« prouver aussi que j'ai la même loyauté. *
« Il eût été curieux sans doute de voir ce qu'un
« homme dans ma position, avec mes principes et mes
« opinions, pourrait dire de l'homme dont j'occupe
« aujourd'hui la place. Il serait intéressant d'examiner
« rinfluence des révolutions sur les lettres, de mon-
te trer comment les systèmes peuvent égarer le talent,
« le jeter dans des routes trompeuses qui semblent
« conduire à la renommée, et qui n'aboutissent qu'à
« ioubli. Si Milton, malgré ses égarements politiques,
« a laissé des ouvrages que la postérité admire, c'est
96 MÉMOIRES d'outre-tombe
* que Milton, sans être revenu de ses erreurs, se retira
« d'une société qui se retirait de lui, pour chercher
o dans la religion l'adoucissement de ses maux et la
« source de sa gloire. Privé de la lumière du ciel, il
« se créa une nouvelle terre, un nouveau soleil, et
« sorti pour ainsi dire d'un monde oîi il n'avait vu que
« des malheurs et des crimes, il plaça dans les ber-
« ceaux d'Éden cette innocence primitive, cette félicité
« sainte qui régnèrent sous les tentes de Jacob et de
« Rachel; et il mit aux enfers les tourments, les pas-
« sions et les remords de ces hommes dont il avait
« partagé les fureurs.
« Malheureusement, les ouvrages de M. Chénier,
« quoiqu'on v découvre le germe d'un talent remar-
« quable, ne brillent ni par cette antique simplicité,
« ni par cette majesté sublime. L'auteur se distinguait
« par un esprit éminemment classique. Nul ne con-
te naissait mieux les principes de la littérature ancienne
« et moderne : théâtre, éloquence, histoire, critique,
« satire, il a tout embrassé ; mais ses écrits portent
« l'empreinte des jours désastreux qui les ont vus
« naître. Trop souvent dictés par l'esprit de parti, ils
o ont été applaudis par les factions. Séparerai-je, dans
« les travaux de mon prédécesseur, ce qui est déjà
« passé comme nos discordes, et ce qui restera peut-
« être comme notre gloire? Ici se trouvent confondus
« les intérêts de la société et les intérêts de la litté-
« rature. Je ne puis assez oublier les uns pour m'oc-
« cuper uniquement des autres ; alors, messieurs, je
« suis obligé de me taire, ou d'agiter des questions
« politiques.
« Il y a des personnes qui voudraient faire do te
MÉMOIRES d'outre-tombe 37
« littérature une chose abstraite, et l'isoler au milieu
« des affaires humaines. Ces personnes me diront :
« Pourquoi garder le silence? ne considérez les ou-
« vrages de M. Chénier que sous les rapports litté-
« raires. C'est-à-dire, messieurs, qu'il faut que j'abuse
« de votre patience et de la mienne pour répéter des
« lieux communs que l'on trouve partout, et que vous
« connaissez mieux que moi. Autres temps, autres
« mœurs : héritiers d'une longue suite d'années pai-
« sibles, nos devanciers pouvaient se livrer à des dis-
« eussions purement académiques, qui prouvaient
« encore moins leur talent que leur bonheur. Mais
« nous, restes infortunés d'un grand naufrage, nous
« n'avons plus ce qu'il faut pour goûter un calme si
« parfait. Nos idées, nos esprits, ont pris un cours
« différent. L'homme a remplacé en nous l'académi-
« cien : en dépouillant les lettres de ce qu'elles peu-
« vent avoir de futile, nous ne les voyons plus qu'à
« travers nos puissants souvenirs et l'expérience de
« notre adversité. Quoi 1 après une révolution qui
« nous a fait parcourir en quelques années les événe-
« nements de plusieurs siècles, on interdira à l'écri-
« vain toute considération élevée, on lui refusera
« d'examiner le côté sérieux des objets I II passera
« une vie frivole à s'occuper de chicanes grammati-
« cales, de règles de goût, de petites sentences litté-
« raires ! Il vieillira enchaîné dans les langes de son
« berceau ! Il ne montrera pas sur la fin de ses jours
« un front sillonné par ses longs travaux, par ses
« graves pensées, et souvent ces mâles douleurs qui
« ajoutent à la grandeur de l'homme ! Quels soins
« importants auront donc blanchi ses cheveux ? Les
38 MÉMOIRES d'outre-tombe
« misérables peines de l'amour-propre et les jeux pué-
« rils de l'esprit.
« Certes, messieurs, ce serait nous traiter avec un
« mépris bien étrange ! Pour moi, je ne puis ainsi me
« rapetisser, ni me réduire à l'état d'enfance, dans
« l'âge de la force et de la raison. Je ne puis me ren-
« fermer dans le cercle étroit qu'on voudrait tracer
« autour de l'écrivain. Par exemple, messieurs, si je
« voulais faire l'éloge de l'homme de lettres, de
« l'homme de cour qui préside à cette assemblée S
« croyez-vous que je me contenterais de louer en lui
« cet esprit français, léger, ingénieux, qu'il a reçu de
« sa mère, et dont il offre parmi nous le dernier mo-
« dèle ? Non sans doute : je voudrais encore faire
« briller dans tout son éclat le beau nom qu'il porte.
« Je citerais le duc de Boufflers qui fît lever aux Au-
« trichiens le blocus de Gênes. Je parlerais du maré-
« chai son père, de ce gouverneur qui disputa aux
« ennemis de la France les remparts de Lille, et con-
« sola par cette défense mémorable la vieillesse mai-
ce heureuse d'un grand roi. C'est de ce compagnon
« de Turenne que Madame de Maintenon disait : En
« lui le cœur est mort le dernier. Enfin je passerais
« jusqu'à ce Louis de Boufflers, dit le Robuste, qui
« montrait dans les combats la vigueur et le cou-
ce rage d'Hercule. Ainsi je trouverais aux deux extrê-
me mités de cette famille la force et la grâce, le che-
« valier et le troubadour. On veut que les Français
« soient fils d'Hector : je croirais plutôt qu'ils descen-
« dent d'Achille, car ils manient, comme ce héros, la
« lyre et l'épée.
1. M. de Bouffiert.
HÉMOIRES d'outre-tombe 39
« Si je voulais, messieurs, vous entretenir du poète *
« célèbre qui chanta la nature d'une voix si brillante,
« pensez-vous que je me bornerais à vous faire remar-
« quer l'admirable flexibilité d'un talent qui sut rendre
« avec un mérite égal les beautés régulières de Vir-
« gile et les beautés incorrectes de Milton? Non : je
« vous montrerais aussi ce poète ne voulant pas se
« séparer de ses infortunés compatriotes, les suivant
« avec sa lyre aux rives étrangères, chantant leurs
« douleurs pour les consoler ; illustre banni au milieu
« de cette foule d'exilés dont j'augmentais le nombre.
« Il est vrai que son âge et ses infirmités, ses talents
« et sa gloire, ne l'avaient pas mis dans sa pairie à
« l'abri des persécutions. On voulait lui faire acheter
« la paix par des vers indignes de sa muse, et sa muse
« ne put chanter que la redoutable immortalité du
« crime et la rassurante immortalité de la vertu :
« Rassurez-vous, vous êtes immortels ^.
« Si je voulais enfin, messieurs, vous parler d'un
« ami bien cher à mon cœur, d'un de ces amis »
« qui, selon Gicéron, rendent la prospérité plus écla-
« tante et l'adversité plus légère, je vanterais la finesse
1. L'abbé DeUlle.
2. C'est un vers du Dithyrambe sur l'immortalité de l'âme,
composé par l'abbé Delille pendant la Terreur. Voici les strophes
•uiquelles Chateaubriand faisait allusion :
Oai, vous qui, de l'Olympe usurpant le tonnerre,
Des éternelles lois renversez les autels ;
Lâches oppresseurs de la terre,
Tremblez, vous êtes immortels !
Et vous, vous du malheur victimes passagères,
Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels,
Voyageurs d'un moment aux terres étrangère*,
Consolez-vous, vous êtes immortels 1
A. M. de Foalanes.
40 MÉMOIRES d'outre-tombe
« et la pureté de son goût, l'élégance exquise de sa
« prose, la beauté, la force, l'harmonie de ses vers,
« qui, formés sur les grands modèles, se distinguent
« néanmoins par un caractère original. Je vanterais
« ce talent supérieur qui ne connut jamais les senti-
h ments de l'envie, ce talent heureux de tous les suc-
« ces qui ne sont pas les siens, ce talent qui depuis
« dix années ressent tout ce qui peut m'arriver d'ho-
« norable, avec cette joie naïve et profonde connue
« seulement des plus généreux caractères et de la plus
« vive amitié. Mais je n'omettrais pas la partie poli-
« tique de mon ami. Je le peindrais à la tête d'un des
« premiers corps de l'État, prononçant ces discours qui
« sont des chefs-d'œuM-e de bienséance, de mesure et
« de noblesse. Je le représenterais sacrifiant le doux
« commerce des Muses à des occupations qui seraient
« sans doute sans charmes, si l'on ne s'y livrait dans
« l'espoir de former des enfants capables de suivre un
« jour l'exemple de leurs pères et d'éviter nos erreurs.
« En parlant des hommes de talent dont se compose
« cette assemblée, je ne pourrais donc m'empêcherde
« les considérer sous le rapport de la morale et de la
« société. L'un se distingue au milieu de vous par un
« esprit fin, délicat et sage, par une urbanité si rare
« aujourd'hui, et par la constance la plus honorable
« dans ses opinions modérées ». L'autre, sous les
« glaces de l'âge, a retrouvé toute la chaleur delajeu-
« nesse pour plaider la cause des malheureux*. Gelui-
1. M. Suard.
2. L'abbé Morellet, qui avait publié en 1795 deux éloquents
écrits en faveur des victimes de la Révolution, le Cri des fa-
milles et la Cause des vèrcs.
MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 41
« ci, historien élégant et agréable poète, nous devient
« plus respectable et plus cher par le souvenir d'un
* père et d'un fils mutilés au service de la patrie *.
« Celui-là, en rendant l'ouïe aux sourds et la parole
« aux muets, nous rappelle les miracles du culte évan-
«« gélique auquel il s'est consacré * . N'est-il point
« parmi vous, messieurs, des témoins de vos anciens
« triomphes, qui puissent raconter au digne héritier
« du chancelier d'Aguesseau comment le nom de son
« aïeul fut jadis applaudi dans cette assemblée 3 ? Je
« passe aux nourrissons favoris des neuf Sœurs, et
« j'aperçois le vénérable auteur d'Œdipe retiré dans
« la solitude, et Sophocle oubliant à Colone la gloire
« qui le rappelle dans Athènes \ Combien nous devons
1. Le comte de Ségur, fils du maréchal de Ségur et père du
général de Ségur. Ce dernier, le futur historien de la guerre de
Russie, avait été criblé de balles, à la bataille de Sommo-Sierra,
le 30 novembre 1808 ; il avait reçu en pleine poitrine un biscaïen
qui lui avait mis le cœur à découvert. Mutilé, sanglant, de sa
main crispée tenant toujours son sabre, il lui fallut faire retraite
avec ses compagnons sous une pluie de fer et de feu, exposé
sans cesse à recevoir le coup décisif; il tomba enfin dans les
bras de nos grenadiers du 968. Pendant que le colonel de La
Grange lui donnait les premiers soins, animé par la lutte, il
criait encore : a En avant! en avant! que l'infanterie nous
venge! » L'empereur le vit de loin, et s'étant informé : « Ah!
pauvre Ségur 1 s'écria-t-il. Yvan, allez vite et sauvez-le moi 1 »
(Le général Philippe de Ségur, par Saint-René Taillandier,
p. 97.)
2. L'abbé Sicard.
3. Le comte d'Aguesseaa.
4. Ducis, — le vieux Ducis fut particulièrement sensible à c«
que Chateaubriand disait de lui. Il écrivait à M. Odogharty
de La Tour, le 20 juillet 1814 : « Dites bien, mon cher ami, à
M. de Chateaubriand, combien je suis sensible à l'honneur do
son estime. Ce qu'il a dit de moi dans son Discours de réception
n'est point une chose vulgaif e ni dite vulgairement II a le te-
42 MÉMOIRES d'outre-tombe
« aimer les autres fils de Melpomène, qui nous ont
« intéressés aux malheurs de nos pères 1 Tous les
« cœurs français ont de nouveau tremblé au pressen-
« timent de la mort d'Henri IV '. La muse tragique a
« rétabli l'honneur de ces preux chevaliers lâchement
« trahis par l'histoire, et noblement vengés par l'un
« de nos modernes Euripides ^.
« Descendant aux successeurs d'Anacréon, je m'ar-
« rêterais à cet homme aimable qui, semblable au
« vieillard de Téos, redit encore, après quinze lustres,
« ces chants amoureux que l'on fait entendre à quinze
« ans 3. J'irais, messieurs, chercher votre renommée
a sur ces mers orageuses que gardait autrefois le
« géant Adamastor, et qui se sont apaisées aux noms
« charmants d'Éléonore* et de Virginie^. Tibi rident
« œquora.
« Hélas I trop de talents parmi nous ont été errants
« et voyageurs 1 La poésie n'a-t-elle pas chanté en vers
a harmonieux l'art de Neptune *, cet art si fatal qui la
« transporta sur des bords lointains? Et l'éloquence
o française, après avoir défendu l'État et l'autel, ne
« se retire-t-elle pas comme à sa source dans la patrie
« de saint Ambroise"'? Que ne puis-je placer ici tous
cret des mots puissants, et son suffrage est une puissance
encore. »
1. Gabriel Legouvé, auteur de la Mort d'Abel, d'Epicharis
et Néron et de la Mort d'Henri IV.
2. Raynouard, auteur de la tragédie des Templiers.
3. Laujon.
4. Parny, le chantre d'Éléonore, né à l'île Bourbon.
5. Bernardin de Saint-Pierre.
6. Esmenard, auteur d'un poème sur la Navigation.
7. Le cardinal Maury, déjà nommé par l'Empereur archevêque
de Paris (16 octobre 1810), mais dans lequel Chateaubriand ne
MÉMOIRES d'outre-tombe 43
« les membres de cette assemblée dans un tableau
« dont la flatterie n'a point embelli les couleurs ! Car,
« s'il est vrai que l'envie obscurcisse quelquefois les
« qualités estimables des gens de lettres, il est encore
« plus vrai que cette classe d'hommes se distingue
« par des sentiments élevés, par des vertus désinté-
« ressées, par la haine de l'oppression, le dévoue-
« ment à l'amitié et la fidélité au malheur. C'est ainsi,
« messieurs, que j'aime à considérer un sujet sous
« toutes les faces, et que j'aime surtout à rendre les
« lettres sérieuses en les appliquant aux plus hauts
« sujets de la morale, de la philosophie et de l'his-
« toire. Avec cette indépendance d'esprit, il faut donc
t que je m'abstienne de toucher à des ouvrages qu'il
« est impossible d'examiner sans irriter les passions.
« Si je parlais de la tragédie de Charles IX, pourrais-
« je m'empêcher de venger la mémoire du cardinal
« de Lorraine, et de discuter cette étrange leçon
« donnée aux rois?Caius Gracchus, Galas, Henri VIII,
« Fénelon, m'offriraient sur plusieurs points cette al-
« tération de l'histoire pour appuyer les mêmes doc-
« trines. Si je lis les satires, j'y trouve immolés des
« hommes placés aux premiers rangs de cette assem-
« blée; toutefois, écrites d'un style pur, élégant et fa-
« cile, elles rappellent agréablement l'école de Voltaire,
« et j'aurais d'autant plus de plaisir à les louer, que
« mon nom n'a pas échappé à la malice de l'auteur *.
voulait voir que l'évêque de Montefiascone, nommé par le pap«
Pie VI (21 février 1794).
1. Allusion à une tirade de la satire de Marie-Joseph Chénier,
intitulée ï« Nouveaux Saints et qui commence ainsi :
Ah! vous parlez du diable? a est bien poôtiqoe,
Dit le dévot Chacta^. ce sauvage erotique.
44 MÉMOIRES d'outre-tombe
* Mais laissons là des ouvrages qui donneraient
« lieu à des récriminations pénibles : je ne troublerai
« point la mémoire d'un écrivain qui fut votre coUè-
« gue et qui compte encore parmi vous des admira-
« teurs et des amis ; il devra à cette religion, qui lui
« parut si méprisable dans les éorits de ceux qui la
« défendent, la paix que je souhaite à sa tombe. Mais
« ici même, messieurs, ne serai-je point assez mal-
«« heureux pour trouver un écueil? Car en portant à
« M. Chénier ce tribut de respect que tous les morts
« réclament, je crains de rencontrer sous mes pas des
« cendres bien autrement illustres. Si des interpréta-
« tions peu généreuses voulaient me faire un crime
« de cette émotion involontaire, je me réfugierais au
« pied de ces autels expiatoires qu'un puissant mo-
« narque élève aux mânes des dynasties outragées.
« Ah ! qu'il eût été plus heureux pour M. Chénier de
« n'avoir point participé à ces calamités publiques,
« qui retombèrent enfin sur sa tètel II a su comme
« moi ce que c'est que de perdre dans les orages un
« frère tendrement chéri. Qu'auraient dit nos malheu-
« reux frères si Dieu les eût appelés le même jour à
« son tribunal? S'ils s'étaient rencontrés au moment
« suprême, avant de confondre leur sang, ils nous au-
« raient crié sans doute : Cessez vos guerres intesti-
« nés, revenez à des sentiments d'amour et de paix;
« la mort frappe également tous les partis, et vos
« cruelles divisions nous coûtent la jeunesse et la
* vie. » Tels auraient été leurs cris fraternels.
« Si mon prédécesseur pouvait entendre ces paroles
« qui ne consolent plus que son ombre, il serait sen-
« sible à l'hommage que je rends ici à son frère, car
MÉMOIRES d'outre-tombe 45
« il était naturellement généreux; ce fut même cette
« générosité de caractère qui l'entraîna dans des nou-
« veautés bien séduisantes sans doute, puisqu'elles
« promettaient de nous rendre les vertus de Fabri-
« cius. Mais bientôt trompé dans son espérance, son
« humeur s'aigrit, son talent se dénatura. Transporté
« de la solitude du poète au milieu des factions, com-
« ment aurait-il pu se livrer à ces sentiments qui font
« le charme de la vie? Heureux s'il n'eût vu d'autre
« ciel que le ciel de la Grèce, sous lequel il était né 1
« s'il n'eût contemplé d'autres ruines que celles de
« Sparte et d'Athènes 1 Je l'aurais peut-être rencontré
« dans la belle patrie de sa mère, et nous nous se-
« rions juré amitié sur les bords du Permesse; ou
« bien, puisqu'il devait revenir aux champs paternels,
« que ne me suivit-il dans les déserts où je fus jeté
« par nos tempêtes! Le silence des forêts aurait calmé
« cette âme troublée, et les cabanes des sauvages
« l'eussent peut-être réconcilié avec les palais des
« rois. Vain souhait! M. Chénier resta sur le théâtre
« de nos agitations et de nos douleurs. Atteint, jeune
<« encore, d'une maladie mortelle, vous le vîtes, mes-
« sieurs, s'incliner lentement vers le tombeau et quit-
« ter pour toujours... On ne m'a point raconté ses
« derniers moments.
« Nous tous, qui vécûmes dans les troubles et les
« agitations, nous n'échapperons pas aux regards de
« l'histoire. Qui peut se flatter d'être trouvé sans
« tache, dans un temps de délire où personne n'avait
« l'usage entier de sa raison ? Soyons donc pleins d'in-
« dulgence pour les autres; excusons ce que nous ne
« pouvons approuver. Telle est la faiblesse h^imaine,
46 MÉMOIRES d'outre-tombe
« que le talent, le génie, la vertu même, peuvent quel-
« quefois franchir les bornes du devoir. M. Chénier
« adora la liberté; pourrait-on lui en faire un crime?
« Les chevaliers eux-mêmes, s'ils sortaient de leurs
« tombeaux, suivraient la lumière de notre siècle. On
« verrait se former cette illustre alliance entre Thon-
« neur et la liberté, comme sous le règne des Valois
« les créneaux gothiques couronnaient avec une grâce
« infinie dans nos monuments les ordres empruntés
« des Grecs. La liberté n'est-elle pas le plus grand des
« biens et le premier des besoins de l'homme? Elle
« enflamme le génie, elle élève le cœur, elle est né-
« cessaire à l'ami des Muses comme l'air qu'il respire.
« Les arts peuvent, jusqu'à un certain point, vivre
« dans la dépendance parce qu'ils se servent d'une
« langue à part qui n'est pas entendue de la foule;
« mais les lettres, qui parlent une langue universelle,
« languissent et meurent dans les fers. Comment tra-
« cera-t-on des pages dignes de l'avenir, s'il faut
« s'interdire, en écrivant, tout sentiment magnanime
« toute pensée forte et grande? La liberté est si natu-
« rellement l'amie des sciences et des lettres, qu'elle
« se réfugie auprès d'elles lorsqu'elle est bannie du
a milieu des peuples; et c'est nous, messieurs, qu'elle
« charge d'écrire ses annales et de la venger de ses
« ennemis, de transmettre son nom et son culte à la
« dernière postérité. Pour qu'on ne se trompe pas
« dans l'interprétation de ma pensée, je déclare que
« je ne parle ici que de la liberté qui naît de l'ordre et
« enfante des lois, et non de cette liberté fille de la
« licence et mère de l'esclavag-e. Le tort de l'auteur de
« Charles IX ne fut donc pas d'avoir offert son en-
MÉMoraES d'outre-tombe 47
« cens à la première de ces divinités, mais d'avoir cru
« que les droits qu'elle nous donne sont incompati-
" blés avec un gouvernement monarchique. C'est
« dans ses opinions qu'un Français met cette indé-
« pendance que d'autres peuples placent dans leurs
« lois. La liberté est pour lui un sentiment plutôt
« qa'un principe, et il est citoyen par instinct et sujet
« par choix. Si l'écrivain dont vous déplorez la perte
« avait fait cette réflexion, il n'aurait pas embrassé
« dans un même amour la liberté qui fonde et la li-
ft berté qui détruit.
a J'ai, messieurs, fini la tâche que les usages de
« l'Académie m'ont imposée. Près de terminer ce dis-
« cours, je suis frappé d'une idée qui m'attriste; il
« n'y a pas longtemps que M. Chénier prononçait sur
« mes ouvrages des arrêts qu'il se préparait à pu-
« blier : et c'est moi qui juge aujourd'hui mon juge.
« Je le dis dans toute la sincérité de mon cœur, j'ai-
« merais mieux encore être exposé aux satires d'un
« ennemi, et vivre en paix dans la solitude, que de
« vous faire remarquer, par ma présence au milieu
« de vous, la rapide succession des hommes sur la
« terre, la subite apparition de cette mort qui ren-
« verse nos projets et nos espérances, qui nous era-
« porte tout à coup, et livre quelquefois notre mé-
« moire à des hommes entièrement opposés à nos
« sentiments et à nos principes. Cette tribune est une
« espèce de champ de bataille où les talents viennent
« tour à tour briller et mourir. Que de génies divers
« elle a vus passer I Corneille, Racine, Boileau, La
« Bruyère, Bossuet, Fénelon, Voltaire, BufFon, Mon-
« tesquieu... Qui ne serait effrayé, messieurs, en pen-
48 MÉMOIRES d'outre-tombe
« sant qu'il va former un anneau dans la chaîne
« de cette illustre lignée? Accablé du poids de ces
« noms immortels, ne pouvant me faire reconnaître
« à mes talents pour héritier légitime, je tâcherai du
« moins de prouver ma descendance par mes senti-
« ments.
« Quand mon tour sera venu de céder ma place à
« l'orateur qui doit parler sur ma tombe, il pourra
« traiter sévèrement mes ouvrages ; mais il sera forcé
« de dire que j'aimais avec transport ma patrie, que
« j'aurais souffert mille maux plutôt que de coûter
« une seule larme à mon pays, que j'aurais fait sans
« balancer le sacrifice de mes jours à ces nobles sen-
ti timents, qui seuls donnent du prix à la vie et de la
« dignité à la mort.
« Mais quel temps ai-je choisi, messieurs, pour
« vous parler de deuil et de funérailles ! Ne sommes-
« nous pas environnés de fêtes? Voyageur solitaire,
« je méditais il y a quelques jours sur la ruine des
« empires détruits : et je vois s'élever un nouvel em-
« pire. Je quitte à peine ces tombeaux où dorment
« les nations ensevelies, et j'aperçois un berceau
« chargé des destinées de l'avenir. De toutes parts
« retentissent les acclamations du soldat. César monte
« au Capitule; les peuples racontent les merveilles,
« les monuments élevés, les cités embellies, les fron-
« tières de la patrie baignées par ces mers lointaines
« qui portaient les vaisseaux de Scipion, et par ces
« mers reculées que ne vit pas Germanicus.
« Tandis que le triomphateur s'avance entouré de
« ses légions, que feront les tranquilles enfants des
o Muses? Ils marcheront au-devant du char pour
MÉMOIRES d'outre-tombe 49
« joindre l'olivier de la paix aux palmes de la victoire,
« pour présenter au vainqueur la troupe sacrée, pour
« mêler aux récits guerriers les touchantes images
« qui faisaient pleurer Paul-Émile sur les malheurs
« de Persée.
« Et vous, fille des Césars, sortez de votre palais
« avec votre jeune fils dans vos bras ; venez ajouter la
« grâce à la grandeur, venez attendrir la victoire et
« tempérer l'éclat des armes par la douce majesté
« d'une reine et d'une mère. »
Dans le manuscrit qui me fut rendu, le commence-
ment du discours qui a rapport aux opinions de Milton
était barré d'un bout à l'autre de la main de Bona-
parte. Une partie de ma réclamation contre l'isole-
ment des affaires dans lequel on voudrait tenir la lit-
térature était également stigmatisée au crayon. L'éloge
de l'abbé Delille, qui rappelait l'émigration, la fidélité
du poète aux malheurs de la famille royale et aux
souffrances de ses compagnons d'exil, était mis entre
parenthèses ; l'éloge de M. de Fontanes avait une croix.
Presque tout ce que je disais sur M. Chénier, sur son
frère, sur le mien, sur les autels expiatoires que l'on
préparait à Saint-Denis, était haché de traits. Le pa-
ragraphe commençant par ces mots : « M. de Chénier
adora la liberté, etc., » avait une double rature longi-
tudinale. Néanmoins les agents de l'Empire, en pu-
bliant ce discours, ont conservé assez correctement ce
paragraphe.
Tout ne fut pas fini quand on m'eut rendu mon dis-
cours ; on voulait me contraindre à en faire un second.
Je déclarai que ie m'en tenais au premier et que je
T. m. 4
5C MEMOIRES d'OUTRE-TOMUJE
n'en ferais pas d'autre. La commission me déclara
alors que je ne serais pas reçu à l'Académie.
Des personnes pleines de grâces, de générosité et
de courage, que je ne connaissais pas, s'intéressaient
à moi. Madame Lindsay, qui, lors de ma rentrée en
France en 1800, m'avait ramené de Calais à Paris,
parla à madame Gay ' ; celle-ci s'adressa à madame
Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, laquelle invita le duc
de Rovigo à me laisser à l'écart. Les femmes de ce
temps-là interposaient leur beauté entre la puissance
et la fortune.
Tout ce bruit se prolongea par les prix décennaux
jusque dans l'année 1812. Bonaparte, qui me persé-
cutait, fît demander à l'Académie, à propos de ces
1. Marie-Françoise-Sophie Nichault de Lavalette, M™« Sophie
Gay (1776-1852), auteur de romans qui ont eu du succès et dont
les meilleurs sont : Léonie de Montbreitse, Anatole, les Malheurs
d'u/n amant heureux, ttn Mariage sous l'Empire, la Duchesse
de Châteauroux, le Comte de Guiche. Elle a eu pour fille
M"« Delphine Gay, qui devint M™» Emile de Girardin. —
M™« Sophie Gay a publié, dans la Presse du 14 août 1849, la
lettre que Chateaubriand lui avait écrite, au mois d'avril 1811,
pour la remercier du service qu'elle venait de lui rendre. En
voici le texte :
« Vous êtes, Madame, si bonne et si douce pour moi que je
ne sais comment vous remercier. J'irais à l'instant même mettre
ma reconnaissance à vos pieds, si des affaires de toutes les sortes
ne s'opposaient à l'extrême plaisir que j'aurais à vous voir. Je
ne pourrai même aller vous présenter tous mes hommages que
jeudi prochain, entre midi et une heure, si vous êtes assez bonne
pour me recevoir. Je suis obligé d'aller à la campagne. Pardon-
nez, Madame, à cette écriture arabe. Songez que c'est une
espèce de sauvage qui vous écrit, mais un sauvage qui n'oublie
jamais les services qu'on Lui a rendus et la bienveillance que l'on
lui témoigne.
« Mardi.
d De CHATKADBaiAND. •
MEMOIRES d'outre-tombe 51
prix, pourquoi elle n'avait point mis sur les rangs le
Génie du christianisme. L'Académie s'expliqua; plu-
sieurs de mes confrères écrivirent leur jugement peu
favorable à mon ouvrage*. J'aurais pu leur dire ce
qu'un poète grec dit à un oiseau : « Fille de l'Attique,
« nourrie de miel, toi qui chantes si bien, tu enlèves
« une cigale, bonne chanteuse comme toi, et tu la
« portes pour nourriture à tes petits. Toutes deux
« ailées, toutes deux habitant ces lieux, toutes deux
« célébrant la naissance du printemps, ne lui rendras-
« tu pas la liberté? Il n'est pas juste qu'une chanteuse
« périsse du bec d'une de ses semblables ^ »
1 . Voir l'Appendice n» V : L« Génie du christianisme et let
prix décennaux.
2. C'est une épigramme de l'Anthologie. L'oiseau à qui s'a-
dresse le poète grec, c'est l'hirondelle, « trop amie de l'auteur,
selon la très fine remarque de M. de Marcellus (p. 189), pour
qu'il ose la nommer quand il va en médire. » — Chateaubriand
aimait beaucoup l'Anthologie grecque et se plaisait à la citer.
Lui-même aurait pu, au besoin, lui fournir des modèles. J'en
trouve la preuve à la date même où nous sommes. « A cette
époque de perfection, dit Sainte-Beuve {Chateaubriand et son
groupe littéraire sous l'Empire, II, 98), à cette époque de per-
fection où il était parvenu (1811-1813), il excellait même dans
des bagatelles ; il portait de sa grandeur jusque dans les moin-
dres élégances; et j'ai trouvé sur un Album du temps (celui d«
Mme de Rémusat) cette admirable épigramme écrite de sa main;
elle serait célèbre si elle était traduite de l'Anthologie et ferait
chef-d oeuvre entre les plus belles de l'antique recueil, entre
celles d'un Antipater de Sidon ou d'un Léonldas de Tarente :
« La Gloire, l'Amour et l'Amitié descendirent un jour de 10-
lympe pour visiter les peuples de la terre. Ces divinités résolu-
rent d'écrire l'histoire de leur voyage et le nom des hommes qui
leur donneraient l'hospitalité. La Gloire prit dans ce dessein un
morceau de marbre, l'Amour des tablettes de cire, et l'Amiiii
un livre blanc. Les ta-ois voyageurs parcoururent le monde, et
se présentèrent un soir à ma porte : je m'empressai de l«s rece-
voir avec le respect que l'on doit aux Dieux. Le lendemain ma-
52 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
Ce mélange de colère et d'attrait de Bonaparte contre
et pour moi est constant et étrange : naguère il me-
nace, et tout à coup il demande à l'Institut pourquoi
il n'a pas parlé de moi à l'occasion des prix décen-
naux. Il fait plus, il déclare à Fontanes que, puisque
l'Institut ne me trouve pas digne de concourir pour le
prix, il m'en donnera un, qu'il me nommera surin-
tendant général de toutes les bibliothèques de France ;
surintendance appointée comme une ambassade de
première classe. La première idée que Bonaparte
avait eue de m'employer dans la carrière diplomati-
que ne lui passait pas : il n'admettait point, pour
cause à lui bien connue, que j'eusse cessé de faire
partie du ministère des relations extérieures. Et toute-
fois, malgré ces munificences projetées, son préfet
de police m'invite quelque temps après à m'éloigner
de Paris, et je vais continuer mes Mémoires à Dieppe *.
Bonaparte descend au rôle d'écolier taquin ; il dé-
terre YEssai sur les Révolutions et il se réjouit de la
tin, à leur départ, la Gloire ne put parvenir à graxer mon nom
sur son marbre; l'Amour, après lavoir tracé sur ses tablettes,
l'effaça bientôt en riant; l'Amitié seule me promit de le conser-
▼er dans son livre.
« Db Chatbaubriasd. — 1813. »
1. Le 4 septembre 18i2>, Ckateaubriand reçut du préfet de police
l'ordre de s'éloigner de Paris ; il se retira à Dieppe. (Voir le tome I
des Mémoires, ip.GS.) — Avant de quitter Paris, U adressa ce billet
à Joubert, par manière d'adieu : « Mon cher ami, je voulais
adler vous embrasser. Je pars cette nuit pour Dieppe ; j'ai grand
besoin de respirer un peu l'air de ma nourrice, la mer. La
Chatte (M™« de Chateaubriand) va se trouver bien seule, puisque
vous partez aussi. Je vous embrasse donc tendrement, ainsi que
le Loup (M™« Joubert). » — A la pa^e 191 de son livre sur Cha-
teaubriand, M. Villemain, qui brauiUe volonUers les dates,
plaee en 1SJ3^ au lieu de 181S, l'exil & Dieppe.
MÉMOIRES d'outre-tombe 53
guerre qu'il m'attire à ce sujet. Un M. Damaze de
Raymond se fît mon champion : je l'allai remercier
rue Vivienne*. Il avait sur sa cheminée avec ses bre-
loques une tête de mort; quelque temps après il fut
tué en duel, et sa charmante figure alla rejoindre la
face effroyable qui semblait l'appeler. Tout le monde
se battait alors : un des mouchards chargés de l'ar-
restation de Georges reçut de lui une balle dans la
tète.
Pour couper court à l'attaque de mauvaise foi de
mon puissant adversaire, je m'adressai à ce M. de
Pommereul dont je vous ai parlé lors de ma première
arrivée à Paris : il était devenu directeur général de
l'imprimerie et de la librairie : je lui demandai laper-
mission de réimprimer VFssai tout entier*. On peut
voir ma correspondance et le résultat de cette corres-
pondance dans la préface de VEssai sur les Révolu-
tions, édition de 1826, tome II' desCEuvres complètes.
Au surplus, le gouvernement impérial avait grande-
ment raison de me refuser la réimpression de l'ou-
vrage en entier; VEssai n'était, ni par rapport aux
libertés, ni par rapport à la monarchie légitime, un
livre qu'on dût publier lorsque régnaient le despo-
tisme et l'usurpation. La police se donnait des airs
d'impartialité en laissant dire quelque chose en ma
faveur, et elle riait en m'empêchant de faire la seule
chose qui me pût défendre. Au retour de Louis XVIII
on exhuma de nouveau VEssai; comme on avait voulu
1. Voir, sur cet épisode, l'Appendice n» VI : Petite guerre
pendant la campagne de Russie.
2. Voir la lettre de Chateaubriand à M. de Pommereul, à
l'Appendice n* VI,
54 MÉMOIRES d'outre-tombe
s'en servir contre moi au temps de l'Empire, sous le
rapport politique, on voulait me l'opposer, aux jours
de la Restauration, sous le rapport religieux. J'ai fait
une amende honorable si complète de mes erreurs
dans les notes de la nouvelle édition de \ Essai histo-
rique, qu'il n'y a plus rien à me reprocher. La posté-
rité viendra ; elle prononcera sur le livre et sur le com-
mentaire, si ces vieilleries-là peuvent encore l'occuper.
J'ose espérer qu'elle jugera YEssai comme ma tête
grise l'a jugé ; car, en avançant dans la vie, on prend
de l'équité de cet avenir dont on approche. Le livre
et les notes me mettent devant les hommes tel que j'ai
été au début de ma carrière, tel que je suis au terme
de cette carrière.
Au surplus, cet ouvrage que j'ai traité avec une ri-
gueur impitoyable offre le compendium de mon exis-
tence comme poète, moraliste et homme politique
futur. La sève du travail est surabondante, l'audace
des opinions poussée aussi loin qu'elle peut aller.
Force est de reconnaître que, dans les diverses routes
où je me suis engagé, les préjugés ne m'ont jamais
conduit, que je n'ai jamais été aveugle dans aucune
cause, qu'aucun intérêt ne m'a guidé, que les partis
que j'ai pris ont toujours été de mon choix.
Dans VEssai, mon indépendance en religion et en
politique est complète ; j'examine tout : républicain,
je sers la monarchie ; philosophe, j'honore la religion.
Ce ne sont point là des contradictions, ce sont des
conséquences forcées de l'incertitude de la théorie et
de la certitude de la pratique chez les hommes. Mon
esprit, fait pour ne croire à rien, pas môme à moi,
fait pour dédaigner tout, grandeurs et misères, peuples
MÉMOIRES d'outre-tombe 55
et rois, a nonobstant été dominé par un instinct de
raison qui lui commandait de se soumettre à ce qu'il
y a de reconnu beau : religion, justice, humanité,
égalité, liberté, gloire. Ce que l'on rêve aujourd'hui
de l'avenir, ce que la génération actuelle s'imagine
avoir découvert d'une société à naître, fondée sur des
principes tout différents de ceux de la vieille société,
se trouve positivement annoncé dans VEssai. J'ai
devancé de trente années ceux qui se disent les pro-
clamateurs d'un monde inconnu. Mes actes ont été
de l'ancienne cité, mes pensées de la nouvelle ; les
premiers de mon devoir, les dernières de ma na-
ture.
VEssai n'était pas un livre impie ; c'était un livre
de doute et de douleur. Je l'ai déjà dit*.
Du reste, j'ai dû m'exagérer ma faute et racheter
par des idées d'ordre tant d'idées passionnées répan-
dues dans mes ouvrages. J'ai peur au début de ma
carrière d'avoir fait du mal à la jeunesse ; j'ai à répa-
rer auprès d'elle, et je lui dois au moins d'autres
leçons. Qu'elle sache qu'on peut lutter avec succès
contre une nature troublée ; la beauté morale, la
beauté divine, supérieure à tous les rêves de la terre,
je l'ai vue ; il ne faut qu'un peu de courage pour
l'atteindre et s'y tenir.
Afin d'achever ce que j'ai à dire sur ma carrière
littéraire, je dois mentionner l'ouvrage qui la com-
mença, et qui demeura en manuscrit jusqu'à l'année
oii je l'insérai dans mes Œuvres complètes.
A la tête des Natchez, la préface a raconté com-
1. Au tome II des Mémoires, p. 180
56 MÉMOIRES d'outre-tombe
ment l'ouvrage fut retrouvé en Angleterre par les soins
el les obligeantes recherches de MM. de Thuisy*.
1. « Lorsqu'en 1800 je quittai l'Angleterre pour rentrer en
France sous un nom supposé, je n'osai me charger d'un trop
gros bagage : je laissai la plupart de mes manuscrits à Londres.
Parmi ces manuscrits se trouvait celui des Natchez, dont je
n'apportais à Paris que René, Atala et quelques descriptions de
l'Amérique.
« Quatorze années s'écoulèrent avant que les communications
avec la Grande-Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai guère k
mes papiers dans le premier moment de la Restauration; et
d'ailleurs comment les retrouver? Ils étaient restés renfermés
dans une malle, chez une Anglaise qui m'avait loué un petit ap-
partement à Londres. J'avais oublié le nom de cette femme; le
nom de la rue et le numéro de la maison où j'avais demeuré,
étaient également sortis de ma mémoire.
« Sur quelques renseignements vagues et même contradic-
toires, que je fis passer à. Londres, MM. de Thuisy eurent la
bonté de commencer des recherches; ils les poursuivirent avec
un zèle, une persévérance dont il y a très peu d'exemples...
« Ils découvrirent d'abord avec une peine infinie la maison
que j'avais habitée dans la partie ouest de Londres, mais mon
hôtesse était morte depuis plusieurs années, et l'on ne savait ce
que ses enfants étaient devenus. D'indications en indications, de
renseignements en renseignements, MM. de Thuisy, après bien
des courses infructueuses, retrouvèrent enfin, dans un village à
plusieurs milles de Londres, la famille de mon hôtesse.
« Avait-elle gardé la malle d'un émigré, une malle remplie de
vieux papiers à peu près indéchiffrables? N'avait-elle point jeté
»u feu cet inutile ramas de manuscrits français?
« D'un autre côté, si mon nom sorti de son obscurité axait
attiré dans les journaux de Londres l'attention des enfants de
mon ancienne hôtesse, n'avaient-ils point voulu profiter de ces
papiers, qui dès lors acquéraient une certaine valeur?
« Rien de tout cela n'était arrivé : les manuscrits avaient été
conservés ; la malle n'avait pas même été ouverte. Une religieusi
fidélité, dans une famille malheureuse, avait été gardée à un
enfant du malheur. J'avais confié avec simplicité le produit dei
travaux d'une partie de ma vie à la probité d'un dépositairi
étranger, et mon trésor m'était rendu avec la même simplicité.
Je ne connais rien qui m'ait plus touché dans ma vie que liL
MÉMOIRES d'outre-tombe 57
Un manuscrit dont j'ai pu tirer Atala, René, et plu-
sieurs descriptions placées dans le Génie du christia-
nisme, n'est pas tout à fait stérile*. Ce premier ma-
nuscrit était écrit de suite; sans section; tous les
sujets y étaient confondus : voyages, histoire natu-
relle, partie dramatique, etc. ; mais auprès de ce ma-
nuscrit d'un seul jet il en existait un autre partagé en
livres. Dans ce second travail, j'avais non seulement
procédé à la division de la matière, mais j'avais en-
core changé le genre de la composition, en la faisant
passer du roman à l'épopée.
Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées,
ses inventions, ses études, ses lectures, doit produire
le chaos ; mais aussi dans ce chaos il y a une certaine
fécondité qui tient à la puissance de l'âge.
Il m'est arrivé ce qui n'est peut-être jamais arrivé
à un auteur : c'est de relire après trente années un
manuscrit que j'avais totalement oublié.
J'avais un danger à craindre. En repassant le pin-
ceau sur le tableau, je pouvais éteindre les couleurs ;
une main plus sûre, mais moins rapide, courait ris-
que, en effaçant quelques traits incorrects, de faire
disparaître les touches les plus vives de la jeunesse :
il fallait conserver à la composition son indépendance,
et pour ainsi dire sa fougue ; il fallait laisser l'écume
au frein du jeune coursier. S'il y a dans les Natchez
des choses que je ne hasarderais qu'en tremblant au-
jourd'hui, il y a aussi des choses que je ne voudrais
bonne foi et la loyauté de cette paurre famille anglaise. » Pré-
face de 1826.
1. Il se composait de deux mille trois cent quatre-vingt-trois
pa^es in-folio. (Avertissement des Œuvres complètes.)
58 MÉMOIRES d'outre-tombe
plus écrire, notamment la lettre de René dans le second
volume. Elle est de ma première manière, et repro-
duit tout René : je ne sais ce que les René qui m'ont
suivi ont pu dire pour mieux approcher de la folie.
Les Natchez s'ouvrent par une invocation au désert
et à l'astre des nuits, divinités suprêmes de ma jeu-
nesse :
« A rombre des forêts américaines, je veux chanter
« des airs de la solitude, tels que n'en ont point en-
« core entendu des oreilles mortelles ; je veux racon-
« ter vos malheurs, ô Natchez I ô nation de la Loui-
« siane dont il ne reste plus que les souvenirs I Les
« infortunes d'un obscur habitant des bois auraient-
« elles moins de droits à nos pleurs que celles des
« autres hommes? et les mausolées des rois dans nos
« temples sont-ils plus touchants que le tombeau d'un
r Indien sous le chêne de sa patrie?
« Et toi, flambeau des méditations, astre des nuits,
« sois pour moi l'astre du Pinde 1 Marche devant mes
« pas, à travers les régions inconnues du Nouveau
c Monde, pour me découvrir à ta lumière les secrets
« ravissants de ces déserts I »
Mes deux natures sont confondues dans ce bizarre
ouvrage, particulièrement dans l'original primitif. On
y trouve des incidents politiques et des intrigues de
roman ; mais à travers la narration on entend partout
une voix qui chante, et qui semble venir d'une région
inconnue.
De 1812 à 1814, il n'y a plus que deux années pour
finir l'Empire», et ces deux années dont on a vu quel-
1. Sauf en ce qui concerne les incidents de sa vie littérair»,
MÉMOIRES d'outre-tombe 59
que chose par anticipation, je les employai à des re-
cherches sur la France et à la rédaction de quelques
livres de ces Mémoires ; mais je n'imprimai plus rien.
Ma vie de poésie et d'érudition fut véritablement close
par la publication de mes trois grands ouvrages, le
Génie du christianisme, les Martyrs et l'Itinéraire. Mes
écrits politiques commencèrent à la Restauration; avec
ces écrits également commença mon existence politi-
que active. Ici donc se termine ma carrière littéraire
proprement dite ; entraîné par le flot des jours, je
l'avais omise ; ce n'est qu'en cette année 1839 que j'ai
rappelé des temps laissés en arrière de 1800 à 1814.
les Mémoires de Chateaubriand ne nous fournissent presque
aucun détail sur ces deux années de 1812 à 1814. Les Souvenirs
de M™^ de Chateaubriand nous permettent heureusement de
combler cette lacune. En voici quelques extraits :
« Au commencement de l'hiver (1811-1812) nous louâmes un
appartement appartenant à Alexandre de Laborde, dans la rue
de Rivoli. Vers ce temps-là, M. de Chateaubriand commença à
se sentir fort souffrant de palpitations et de douleurs au cœur,
ce que plusieurs médecins qu'il consultait en secret, attribuèrent
à un commencement d'anévrisme...
« Nous restâmes à Paris jusqu'au mois de mai (1812). De re-
tour à la campagne, les palpitations de M. de Chateaubriand
augmentèrent au point qu'il ne douta pas que ce ne fût vrai-
ment un mal auquel il devait bientôt succomber. Comme il ne
maigrissait pas et que son teint restait toujours le même, j'étais
convaincue qu'il n'avait qu'une affection nerveuse. Cela ne m'em-
pêchait pas d'être horriblement inquiète. Je ne cessais de le
supplier de voir le docteur Laënnec, le seul médecin en qui
j'eusse de la confiance. Enfin, un soir, M™" de Lévis, qui était
venue passer la journée à la Vallée, le pressa tant\qu'il consentit
à profiter de sa voiture pour aller à Paris consulter Laënnec. Je
le laissai partir; mais mon inquiétude était si grande qu'il n*é-
lait pas à un quart de lieue que je partis de mon côté, et j'ar-
rivai quelques minutes après lui. Je me cachai jusqu'au résultat
de la consultation. Laënnec arriva. Je ne puis dire ce que je
«ouffris jusqu'à son départ. Je le guettais au passage, et lui
60 MÉMOIRES d'outre-tombe
Cette carrière littéraire, comme il vous a été loisible
de vous en convaincre, ne fut pas moins troublée que
ma carrière de voyageur et de soldat; il y eut aussi
des travaux, des rencontres et du sang dans l'arène ;
tout n'y fut pas muses et fontaine Castalie ; ma car-
rière politique fut encore plus orageuse.
Peut-être quelques débris marqueront-ils le lieu
qu'occupèrent mes jardins d'Acadème. Le Génie du
christianisme commence la révolution religieuse contre
le philosophisme du xvm" siècle. Je préparais en même
temps cette révolution qui menace notre langue, car
il ne pouvait y avoir renouvellement dans l'idée qu'il
n'eût innovation dans le style. Y aura-t-il après
moi d'autres formes de l'art à présent inconnues?
demandai ce qu'avait moa mari. « Riendutout », me répondit-iL
Et là-dessus il me souhaita le bonjour et s'en alla. En effet, cinq
minutes après, j'entendis le malade qui descendait l'escalier en
chantant, et quand il rentra, vers onze heures, il fut enchanté
de me trouver là pour me raconter que Laénnec trouvait son
mal si alarmant qu'il n'avait pas même voulu lui ordonner les
sangsues; il n'avait qu'une douleur rhumatismale. M. 0..., qu'il
rencontrait chez M™' de Duras, avait un anévrisme des plus ca-
ractérisés; et l'imagination s'en étant mêlée, une douleur à
laquelle M. de Chateaubriand n'aurait pas fait attention dans un
autre moment, pensa lui causer une maladie réelle. . .
« Nous passâmes l'hiver à Paris dans l'appartement que noui
avions loué rue de Rivoli. Nos soirées étaient fort agréables :
M. de Fontanes et M. de Humbold étaient nos plus fidèles habi-
tués. Nous voyions aussi beaucoup Pasquier et Mole...
« Dès le mois d'avril (1813), nous retournâmes dans notre
chère Vallée. Nous continuions à voir nos amis de l'un et de
l'autre bord. Quelquefois, cependant, nous trouvions insuppor-
table d'entendre des préfets, des grands juges et des chambellans
de Bonaparte se traiter de monarchiques, et appeler Jacobins
tout ce qui ne pliait pas sous la royauté corse ..
• Nous revînmes à Paris au mois d'octobre. L'étoile de Bona
paru: commençait à pâlir... »
MÉMOIRES d'outre-tombe 61
Pourra-t-on partir de nos études actuelles afin d'avan-
cer, comme nous sommes partis des études passées
pour faire un pas? Est -il des bornes qu'on ne saurait
franchir, parce qu'on se vient heurter contre la na-
ture des choses? Ces bornes ne se trouvent-elles point
dans la division des langues modernes, dans la cadu-
cité de ces mêmes langues, dans les vanités humaines
telles que la société nouvelle les a faites? Les langues
ne suivent le mouvement de la civilisation qu'avant
l'époque de leur perfectionnement ; parvenues à leur
apogée, elles restent un moment stationnaires, puis
elles descendent sans pouvoir remonter.
Maintenant, le récit que j'achève rejoint les pre-
miers livres de ma vie politique, précédemment écrits
à des dates diverses. Je me sens un peu plus de cou-
rage en rentrant dans les parties faites de mon édi-
fice. Quand je me suis remis au travail, je tremblais
que le vieux fils de Cœlus ne vît changer en truelle de
plomb la truelle d'or du bâtisseur de Troie. Pourtant
il me semble que ma mémoire, chargée de me verser
mes souvenirs, ne m'a pas trop failli : avez-vous beau-
coup senti la glace de l'hiver dans ma narration?
trouvez-vous une énorme différence entre les pous-
sières éteintes que j'ai essayé de ranimer, et les per-
sonnages vivants que je vous ai fait voir en vous ra-
contant ma première jeunesse? Mes années sont mes
secrétaires ; quand l'une d'entre elles vient à mourir,
elle passe la plume à sa puînée, et je continue de dic-
ter; comme elles sont sœurs, elles ont à peu près la
même main.
TROISIÈME PARTIE
CARRIÈRE POLITIQUE
1814-1830
LIVRE PREMIER
De Bonaparte. — Bonaparte. — Sa famille. — Branche particu-
lière des Bonaparte de la Corse. — Naissance et enfance da
Bonaparte. — La Corse de Bonaparte. — Paoli. — Deux pam-
phlets. — Brevet de capitaine. — Toulon. — Journées de Ven-
démiaire. — Suite. — Campagnes d'Italie. — Congrès de Ras-
tadt. — Retour de Napoléon en France. — Napoléon est nommé
chef de l'armée dite d'Angleterre. — Il part pour l'expédition
d'Egypte. — Expédition d'Egypte. — Malte. — Bataille des
Pyramides. — Le Caire. — Napoléon dans la grande pyra-
mide. — Suez. — Opinion de l'armée. — Campagne de Syrie.
— Retour en Egypte. — Conquête de la Haute-Egypte. —
Bataille d'Aboukir. — Billets et lettres de Napoléon. — Il
repasse en France. — Dix-huit brumaire. — Deuxième coa-
lition. — Position de la France au retour de Bonaparte d«
la campagne d'Egypte. — Consulat. — Deuxième campagne
d'Italie. — Victoire de Marengo. — Victoire de Hohenlinden,
— Paix de Lunéville. — Paix d'Amiens. — Rupture du traité.
— Bonaparte élevé à l'empire. — Empire. — Sacre. —
Royaume d'Italie. — Invasion de l'Allemagne. — Austerlitz.
— Traité de paix de Presbourg. — Le Sanhédrin. — Qua-
trième coalition. — Campagne de Prusse. — Décret de Berlin.
— Guerre en Pologne contre la Russie. Tilsit. — Projet de
Partage du monde entre Napoléon et Alexandre. — Paix. —
Guerre d'Espagne. — Erfurt, — Apparition de Wellington.
— Pie VII. — Réunion des États romains à la France. —
Protestation du Souverain Pontife. — Il est enlevé de Rome.
64 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE
— Cinquième coalition. — Prise de Vienne. — Bataille d'Es»-
ling. — Bataille de Wagram. — Paix signée dans le palais de
l'Empereur d'Autriche. — Divorce. — Napoléon épouse Marie-
Louise. — Naissance du roi de Romt.
La jeunesse est une chose charmante : elle part au
commencement de la vie couronnée de fleurs comme
la flotte athénienne pour aller conquérir la Sicile et
les délicieuses campagnes d'Enna. La prière est dite
à haute voix par le prêtre de Neptune; les libations
sont faites avec des coupes d'or; la foule, bordant la
mer, unit ses invocations à celle du pilote; le paean
est chanté, tandis que la voile se déploie aux rayons
et au souffle de l'aurore. Alcibiade, vêtu de pourpre et
beau comme l'Amour, se fait remarquer sur les tri-
rèmes, fier des sept chars qu'il a lancés dans la car-
rière d'Olympie. Mais à peine l'île d'Âlcinoûs est-elle
passée, l'illusion s'évanouit: Alcibiade banni va vieillir
loin de sa patrie et mourir percé de flèches sur le sein
de Timandra. Les compagnons de ses premières espé-
rances, esclaves à Syracuse, n'ont pour alléger le poids
de leurs chaînes que quelques vers d'Euripide.
Vous avez vu ma jeunesse quitter le rivage; elle
n'avait pas la beauté du pupille de Périclès, élevé sur
les genoux d'Aspasie; mais elle en avait les heures
matineuses : et des désirs et des songes, Dieu sait!
Je vous les ai peints, ces songes : aujourd'hui, retour-
nant à la terre après maint exil, je n'ai plus à vous
raconter que des vérités tristes comme mon âge. Si
parfois je fais entendre encore les accords de la lyre,
ce sont les dernières harmonies du poète qui cherche
à se guérir de la blessure des flèches du temps, ou à
se consoler de la servitude des années.
MÉMOIRES d'outre-tombe 65
Vous savez la mutabilité de ma vie dans mon état de
voyageur et soldat; vous connaissez mon existence
littéraire depuis ISOOjusqu'à 1813, année où vousmavez
laissé à laVallée-aux-Loupsqui m'appartenait encore,
lorsque ma carrière politique s'ouvrit. Nous entrons
présentement dans cette carrière : avant d'y pénétrer,
force m'est de revenir sur les faits généraux que j'ai
sautés en ne m'occupant que de mes travaux et de mes
propres aventures : ces faits sont de la façon de Napo-
léon. Passons donc à lui ; parlons du vaste édifice qui
se construisait en dehors de mes songes. Je deviens
maintenant historien sans cesser d'être écrivain de
mémoires ; un intérêt public va soutenir mes confi-
dences privées; mes petits récits se grouperont autour
de ma narration.
Lorsque la guerre de la Révolution éclata, les rois
ne la comprirent point; ils virent une révolte où ils
auraient dû voir le changement des nations, la fin et
le commencement d'un monde : ils se flattèrent qu'il
ne s'agissait pour eux que d'agrandir leurs États de
quelques provinces arrachées à la France ; ils croyaient
à l'ancienne tactique militaire, aux anciens traités
diplomatiques, aux négociations des cabinets-; et des
conscrits allaient chasser les grenadiers de Frédéric,
des monarques allaient venir solliciter la paix dans les
antichambres de quelques démagogues obscurs, et la
terrible opinion révolutionnaire allait dénouer sur les
échafauds les intrigues de la vieille Europe. Cette
vieille Europe pensait ne combattre que la France;
elle ne s'apercevait pas qu'un siècle nouveau marchait
sur elle.
Bonaparte dans le cours de ses succès toujours
T. III. 5
66 MÉMOIRES d'outre-tombe
croissants semblait appelé à changer les dynasties
royales, à rendre la sienne la plus âgée de toutes. Il
avait fait rois les électeurs de Bavière, de Wurtemberg
et de Saxe; il avait donné la couronne de Naples à
Murât, celle d'Espagne à Joseph, celle de Hollande à
Louis, celle de Westphalie à Jérôme; sa sœur, Élisa
Bacciochi, était princesse de Lucques; il était, pour
son propre compte, empereur des Français, roi d'Italie,
dans lequel royaume se trouvaient compris Venise, la
Toscane, Parme et Plaisance; le Piémont était réuni à
la France; il avait consenti à laisser régner en Suède
un de ses capitaines, Bernadotte; par le traité de la
confédération du Rhin, il exerçait les droits de la
maison d'Autriche sur l'Allemagne; il s'était déclaré
médiateur de la confédération helvétique; il avait jeté
bas la Prusse; sans posséder une barque, il avait
déclaré les Iles Britanniques en état de blocus. L'An-
gleterre malgré ses flottes fut au moment de n'avoir
pas un port en Europe pour y décharger un ballot de
marchandises ou pour y mettre une lettre à la poste.
Les États du pape faisaient partie de l'empire fran-
çais; le Tibre était un département de la France. On
voyait dans les rues de Paris des cardinaux demi-
prisonniers qui, passant la tête à la portière de leur
fiacre, demandaient : « Est-ce ici que demeure le roi
de...? — Non, répondait le commissionnaire inter-
rogé, c'est plus haut. » L'Autriche ne s'était rachetée
qu'en livrant sa fille : le chevaucheur du midi réclama
Honoria de Valentinien, avec la moitié des provinces
de l'empire.
Comment s'étaient opérés ces miracles? Quelles qua-
lités possédait l'homme qui les enfanta? Quelles qua-
MÉMOIRES d'outre-tombe 67
lités lui manquèrent pour les achever? Je vais suivre
l'immense fortune de Bonaparte qui, nonobstant, a
passé si vite que ses jours occupent une courte période
du temps renfermé dans ces Mémoires. De fastidieuses
productions de généalogies, de froides disquisitions
sur les faits, d'insipides vérifications de dates sont les
charges et les servitudes de l'écrivain.
Le premier Buonaparte (Bonaparte) dont il soit fait
mention dans les annales modernes est Jacques Buo-
naparte, lequel, augure du conquérant futur, nous a
laissé l'histoire du sac de Borne en 1527, dont il avait
été témoin oculaire. Napoléon-Louis Bonaparte, fils
aîné de la duchesse de Saint-Leu, mort après linsur-
rection de la Romagne, a traduit en français ce docu-
ment curieux; à la tête de la traduction il a placé une
généalogie des Buonaparte.
Le traducteur dit « qu'il se contentera de remplir
« les lacunes de la préface de l'éditeur de Cologne, en
« publiant sur la famille Bonaparte des détails authen-
« tiques; lambeaux d'histoire, dit-il, presque entière-
« ment oubliés, mais au moins intéressants pour ceux
« qui aiment à retrouver dans les annales des temps
« passés l'origine d'une illustration plus récente. »
Suit une généalogie oii l'on voit un chevalier Nor-
dille Buonaparte, lequel, le 2 avril 1266, cautionna lu
prince Conradin de Souabe (celui-là même à qui le
duc d'Anjou fit trancher la tête) pour la valeur des
droits de douane des effets dudit prince. Vers l'an 1255
commencèrent les proscriptions des familles trévi-
sanes : une branche des Buonaparte alla s'établir en
Toscane, où on les rencontre dans les hautes places
68 MÉMOIRES d'outre-tombe
de l'État. Louis-Marie-Fortuné Buonaparte, de la
branche établie à Sarzane, passa en Corse en 1612, se
fixa à Ajaccio et devint le chef de la branche des
Bonaparte de Corse. Les Bonaparte portent de gueules
à deux barres d'or accompagné de deux étoiles.
Il y a une autre généalogie que M. Panckoucke a
placée à la tête du recueil des écrits de Bonaparte;
elle diffère en plusieurs points de celle qu'a donnée
Napoléon-Louis. D'un autre côté, madame d'Abrantès
veut que Bonaparte soit un Comnène, alléguant que
le nom de Bonaparte est la traduction littérale du grec
Caloméros, surnom des Comnène.
Napoléon-Louis croit devoir terminer sa généalogie
par ces paroles : « J'ai omis beaucoup de détails, car
« les titres de noblesse ne sont un objet de curiosité
« que pour un petit nombre de personnes, et d'ailleurs
« la famille Bonaparte n'en retirerait aucun lustre.
« Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux. »
Nonobstant ce vers philosophique, la généalogie
subsiste, Napoléon-Louis veut bien faire à son siècle
la concession d'un apophthegme démocratique sans
que cela tire à conséquence.
Tout ici est singulier : Jacques Buonaparte, historien
du sac de Rome et de la détention du pape Clément VII
1. yfémoires de .^/™« la duchesse d'Abrantès, tome I, p. 32 et
«tÙT. -- D'après M°" d'Abrantès, « lorsque Constantin Comnèna
aborda eu Corse, en 1676, à la tête de la colonie grecque, il
livàit arec lui plusieurs fils, dont l'un s'appelait Caloméros...
Caloméros, traduit iitt'^ralernf^nt, signifie bella parte ou buona
parte. Le nom de ce Caloméros, qui s'établit ensuite en Toscan»,
• donc été italianisé. »
MÉMOIRES d'outre-tombe 69
par les soldats du connétable de Bourbon, est du
même sang que Napoléon Buonaparte, destructeur de
tant de villes, maître de Rome changée en préfecture,
roi d'Italie, dominateur de la couronne des Bourbons
et geôlier de Pie VII, après avoir été sacré empereur
des Français par la main de ce pontife. Le traducteur
de l'ouvrage de Jacques Buonaparte est Napoléon-
Louis Buonaparte, neveu de Napoléon, et fils du roi
de Hollande, frère de Napoléon; et ce jeune homme
vient de mourir dans la dernière insurrection de la
Romagne, à quelque distance des deux villes où la
mère et la veuve de Napoléon sont exilées, au moment
où les Bourbons tombent du trône pour la troisième
fois.
Comme il aurait été assez difficile de faire de Napo-
léon le fils de Jupiter Ammon par le serpent aimé
d'Olympias, ou le petit-fils de Vénus par Anchise, de
savants affranchis * trouvèrent une autre merveille à
leur usage : ils démontrèrent à l'empereur qu'ils des-
cendait en ligne directe du Masque de fer. Le gouver-
neur des îles Sainte-Marguerite se nommait Bonpart;
il avait une fille; le Masque de fer, frère jumeau de
Louis XIV, devint amoureux de la fille de son geôlier
et l'épousa secrètement, de l'aveu même de la cour.
Les enfants qui naquirent de cette union furent clan-
destinement portés en Corse, sous le nom de leur
mère; les Bonpart se transformèrent en Bonaparte
par la différence du langage. Ainsi le Masque de fer
serait devenu le mystérieux aïeul, à face de bronz'?,
du grand homme, rattaché de la sorte au grand roi.
La blanche des Franchini-Bonaparte porte sur son
1. Las (Jases. Ch.
70 MÉMOIRES d'OUTRE-TOMBE
écu trois fleurs de lis d'or. Napoléon souriait d'un ait
d'incrédulité à cette généalogie, mais il souriait :
c'était toujours un royaume revendiqué au profit de
sa famille. Napoléon alTectait une indifférence qu'il
n'avait pas, car il avait lui-même fait venir sa généa-
logie de Toscane (Bourrienne). Précisément parce que
la divinité de la naissance manque à Bonaparte, cette
naissance est merveilleuse : « Je voyais, dit Démos-
« thène, ce Philippe contre qui nous combattions pour
« la liberté de la Grèce et le salut de ses Républiques,
« l'oeil crevé, l'épaule brisée, la main affaiblie, la
« cuisse retirée, offrir avec une fermeté inaltérable
« tous ses membres aux coups du sort, satisfait de
« vivre pour l'honneur et de se couronner des palmes
« de la victoire. »
Or, Philippe était père d'Alexandre; Alexandre était
donc fils de roi et d'un roi digne de l'être; par ce
double fait, il commanda l'obéissance. Alexandre, né
sur le trône, n'eut pas, comme Bonaparte, une petite
vie à traverser afin d'arriver à une grande vie. Alexan-
dre n'offre pas la disparate de deux carrières; son
précepteur est Aristote ; dompter Bucéphale est un des
passe-temps de son enfance. Napoléon pour s'instruire
n'a qu'un maître vulgaire ; des coursiers ne sont point
à sa disposition; il est le moins riche de ses compa-
gnons d'étude. Ce sous-lieutenant d'artillerie, sans
serviteurs, va tout à l'heure obliger l'Europe à le
reconnaître; ce petit copora/ mandera dans ses anti-
chambres les plus grands souverains de l'Europe:
II» ne sont pas venus, nos deux rois? Qu'on leur die
Qu'ils se font trop attendre et qu'Attila s'ennuie.
MÉMOIRES d'outre-tombe 71
Napoléon, qui s'écriait avec tant de sens : « Oh! si
j'étais mon petit-fils! » ne trouvait point le pouvoir
dans sa famille, il le créa : quelles facultés diverses
cette création ne suppose-t-elle pas! Veut-on que
Napoléon n'ait été que le metteur en œuvre de l'intel-
ligence sociale répandue autour de lui; intelligence
que des événements inouïs, des périls extraordinaires,
avaient développée? Cette supposition admise, il n'en
serait pas moins étonnant : en effet, que serait-ce
qu'un homme capable de diriger et de s'approprier
tant de supériorités étrangères?
Toutefois si Napoléon n'était pas né prince, il était,
selon l'ancienne expression, fils de famille. M. de Mar-
beuf, gouverneur de l'île de Corse, fit entrer Napoléon
dans un collège près d'Autun ' ; il fut admis ensuite à
l'école militaire de Brienne ^ Élisa, madame Baccio-
chi, reçut son éducation à Saint-Cyr : Bonaparte ré-
clama sa sœur quand la Révolution brisa les portes de
ces retraites religieuses. Ainsi l'on trouve une sœur
de Napoléon pour dernière élève d'une institution
dont Louis XIV avait entendu les premières jeunes
filles chanter les chœurs de Racine.
Les preuves de noblesse exigées pour l'admission
de Napoléon à une école militaire furent faites : elles
contiennent l'extrait baptistaire de Charles Bonaparte,
père de Napoléon, duquel Charles on remonte à Fran-
çois, dixième ascendant ; un certificat des nobles prin-
1. Bonaparte est resté trois mois et demi au collège d'Autun,
du 1" janvier au 12 mai 1779. {Napoléon inconnu, par Frédérii-.,
Masson, tome I, p. 47-52.)
2 Bonaparte est resté à l'École militaire de Brienne du 19 oiai
iny au 30 octobre 1784. (Masson, tome I, p. 53-86.)
72 MÉMOIRES d'outre-tombe
cipaux de la ville d'Ajaccio, prouvant que la famille
Bonaparte a toujours été au nombre des plus an-
ciennes et des plus nobles ; un acte de reconnaissance
de la famille Bonaparte de Toscane, jouissant du pa-
triciat et déclarant que son origine est commune avec
ia famille Bonaparte de Corse, etc., etc.
« Lors de l'entrée de Bonaparte à Trévise, » dit
M. de Las Cases, « on lui annonça que sa famille y
« avait été puissante; à Bologne, qu'elle y avait été
K inscrite sur le livre d'or... A Tentrevue de Dresde,
« l'empereur François apprit à l'empereur Napoléon
« que sa famille avait été souveraine à Trévise, et
« qu'il s'en était fait représenter les documents : il
« ajouta qu'il était sans prix d'avoir été souverain, et
« qu'il fallait le dire à Marie Louise, à qui cela ferait
« grand plaisir. »
Né d'une race de gentilshommes, laquelle avait des
alliances avec les Orsini, les Lomelli, les Médicis, Na-
poléon, violenté par la Révolution, ne fut démocrate
qu'un moment; c'est ce qui ressort de tout ce qu'il
dit et écrit : dominé par son rang, ses penchants
étaient aristocratiques. Pascal Paoli ne fut point le
parrain de Napoléon, comme on l'a dit : ce fut l'obs-
cur Laurent Giubega, de Calvi ; on apprend cette par-
ticularité du registre de baptême tenu à Ajaccio par
l'économe, le prêtre Diamante.
J'ai peur de compromettre Napoléon en le replaçant
à son rang dans l'aristocratie. Cromwell, dans son dis-
cours prononcé au Parlement le 12 septembre 1654,
léclare être né gentilhomme; Mirabeau, La Fayette,
Desaix et cent autres partisans de la Révolution étaient
nobles aussi. Les Anglais ont prétendu que le préno»
MÉMOIRES d'outre-tombe 73
de l'empereur était Nicolas, d'où en dérision ils disaient
Nie. Ce beau nom de Napoléon venait à l'empereur
d'un de ses oncles qui maria sa fille avec un Ornano.
Saint Napoléon est un martyr grec. D'après les com-
mentateurs de Dante, le comle Orso était fils de Aa-
poléon de Cerbaja. Personne autrefois, en lisant l'his-
toire, n'était arrêté par ce nom qu'ont porté plusieurs
cardinaux; il frappe aujourd'hui. La gloire d'un
homme ne remonte pas, elle descend. Le Nil à sa
source n'est connu que de quelques Éthiopiens ; à
son embouchure, de quel peuple est-il ignoré ?
Il reste constaté que le vrai nom de Bonaparte est
Buonaparte; il l'a signé lui-même de la sorte dans
toute sa campagne d'Italie et jusqu'à l'âge de trente-
trois ans. Il le francisa ensuite, et ne signa plus que
Bonaparte : je lui laisse le nom qu'il s'est donné et
qu'il a gravé au pied de son indestructible statue '.
Bonaparte s'est-il rajeuni d'un an afin de se trou-
ver Français, c'est-à-dire afin que sa naissance ne
précédât pas la date de la réunion de la Corse à la
France? Cette question est traitée à fond d'une ma-
nière courte, mais substantielle, par M. Eckard ^ : on
peut lire sa brochure. Il en résulte que Bonaparte est
né le 5 février 1768, et non pas le 15 août 1769, mal-
gré l'assertion positive de M. Bourrienne. C'est pour-
1. Ce nom de Buonaparte s'écrivait quelquefois avec le re-
tranchement de Vu : l'économe d'Ajaccio qui signe au baptême
de Napoléon a écrit trois fois Bonaparte sans employer la
voyelle italienne u. Ch.
2. La brochure d'Eckard, publiée en 1826, a pour titre : Ques-
tion d'état oivil et historique, Napoléon Buonaparte est-il né
Françaii ?
74 MÉMOIRES d'OUTRE-TOMBK
quoi le sénat conservateur, dans sa proclamation du
3 avril 1814, traite Napoléon d'étranger.
L'acte de célébration du mariage de Bonaparte avec
Marie-Josèphe-Rose de Tascher, inscrit au registre de
l'état ci^"il du deuxième arrondissement de Paris,
19 ventôse an iv (9 mars 1796), porte que Napoléon
Buonaparte naquit à Ajaccio le 5 février 1768, et que
son acte de naissance, visé par l'officier civil, cons-
tate cette date. Cette date s'accorde parfaitement avec
ce qui est dit dans l'acte de mariage, que l'époux est
âgé de vingt-huit ans.
L'acte de naissance de Napoléon, présenté à la
mairie du deuxième arrondissement lors de la célé-
bration de son mariage avec Joséphine, fut retiré par
un des aides de camp de l'empereur au commence-
ment de 1810, lorsqu'on procédait à l'annulation du
mariage de Napoléon avec Joséphine. M. Duclos»
nosant résister à l'ordre impérial, écrivit au moment
même sur une des pièces de la liasse Bonaparte : Son
acte de naissance lui a été remis, ne pouvant, à l'ins-
tant de sa demande, lui en délivrer copie. La date delà
naissance de Joséphine est altérée dans l'acte de ma-
riage, grattée et surchargée, quoiqu'on en découvre à
la loupe les premiers linéaments. L'impératrice s'est
ôté quatre ans : les plaisanteries qu'on faisait sur ce
sujet au château des Tuileries et à Sainte-Hélène sont
mauvaises et ingrates.
L'acte de naissance de Bonaparte, enlevé par l'aide
de camp en 1810, a disparu ; toutes les recherches
pour le découvrir ont été infructueuses.
Ce sont là des faits irréfragables, et aussi je pense,
d'après ces faits, que Napoléon est né à Ajaccio le
HÉMOIRES d'outre-tombe 71
5 février 1768. Cependant je ne dissimule pas les em-
barras historiques qui se présentent à l'adoption de
cette date.
Joseph frère aîné de Bonaparte, est né le 5 janvier
1768; son frère cadet, Napoléon, ne peut être né la
même année, à moins que la date de la naissance de
Joseph ne soit pareillement altérée : cela est suppo-
sable, car tous les actes de l'état civil de Napoléon et
de Joséphine sont soupçonnés d'être des faux. Nonobs-
tant une juste suspicion de fraude, le comte de Beau-
mont, sous-préfet de Calvi, dans ses Observations sur
la Corse, affirme que le registre de l'état civil d'Ajac-
cio marque la naissance de Napoléon au 15 août 1769.
Enfin les papiers que m'avait prêtés M. Libri démon-
traient que Bonaparte lui-même se regardait comme
étant né le 13 août 1769 à une époque où il ne pouvait
avoir aucune raison pour désirer se rajeunir. Mais
restent toujours la date officielle des pièces de son
premier mariage et la suppression de son acte de
naissance'.
1. Depuis Eckard et Chateaubriand, cette question a été sou-
Tent agitée. Voir notamment, en faveur de la date de 1768, Th.
lung, Bonaparte et son temps, t. I*', p. 39 et suiv. — D"" Four-
nier, Napoléon /e' (traduction Jaeglé, tome I*"", p. 5) ; — en
faveur de la date de 1769, Jal, Dictionnaire critique de biogra-
phie et d'histoire, p. 898 et suiv., et surtout Frédéric Masson,
Napoléon inconnu, t. I^"", p. 15-18. — Dans les Souvenirs inti-
mes du baron Mounier, publiés en 1896, je trouve, sous la date
du 22 février 1842, cette curieuse note : « J'avais cru que l'his-
toire de la naissance de Napoléon n'était qu'une petite invention
en dénigrement ; mais, l'autre jour, M. Séguier m'a dit qu'ayant
été présenté au premier consul et persuadé que celui-ci était né
en 1768, il lui avait répondu, à la question habituelle de l'âge,
— le premier Consul ayant l'air de le trouver trop jeune : « J ai
le même âge que Votre Majesté, je suis né en 1768 » ; et que la
76 MÉMOIRES d'outre-tombe
Quoi qu'il en soit, Bonaparte ne gagnerait rien à
cette transposition de vie : si vous fixez sa nativité au
15 août 1769, force est de reporter sa conception vers
le 15 novembre 1768; or, la Corse n'a été cédée à la
France que par le traité du 15 mai 1769 ; les dernières
soumissions des Pièves (cantons de la Corse) ne se
sont même effectuées que le 14 juin 1769. D'après les
calculs les plus indulgents, Napoléon ne serait encore
Français que de quelques heures de nuit dans le sein
de sa mère. Eh bien, s'il n'a été que le citoyen d'une
patrie douteuse, cela classe à part sa nature : exis-
tence tombée d'en haut, pouvant appartenir à tous les
temps et à tous les pays.
Toutefois Bonaparte a incliné vers la patrie ita-
lienne ; il détesta les Français jusqu'à l'époque où leur
vaillance lui donna l'empire. Les preuves de cette aver-
sion abondent dans les écrits de sa jeunesse. Dans
une note que Napoléon a écrite sur le suicide, on
trouve ce passage : « Mes compatriotes, chargés de
« chaînes, embrassent en tremblant la main qui les
« opprime... Français, non contents de nous avoir
« ravi tout ce que nous chérissons, vous avez encore
« corrompu nos mœurs. »
Une lettre écrite à Paoli en Angleterre, en 1789,
lettre qui a été rendue publique, commence de la
sorte :
premier Consul s'était tourné yers Caulaincourt en lui disant
avec humeur : « Comment donc sait-il mon âge? » Quelques an-
nées après, M. Séguier en prit pied pour tenir un pari contre
Hamelin (le mari de la célèbre), qui faisait naître Napoléon en
1769 ; M. Séguier gagna, au moyen de l'acte de naissance an-
nexé à l'acte de mariage déposé aux archives des actes
civils. »
MÉMOIRES d'outre-tombe 77
« Général,
« Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille
« Français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la
« liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle
« odieux qui vint le premier frapper mes regards. »
Une autre lettre de Napoléon à M. Gubica, greffier
en chef des Ëtats de la Corse, porte :
« Tandis que la France renaît, que deviendrons-
« nous, nous autres infortunés Corses? Toujours vils,
« continuerons-nous à baiser la main insolente qui
« nous opprime ? continuerons-nous à voir tous les
« emplois que le droit naturel nous destinait occupés
« par des étrangers aussi méprisables par leurs mœurs
« et leur conduite que leur naissance est abjecte? »
Enfin le brouillon d'une troisième lettre manuscrite
de Bonaparte, touchant la reconnaissance par les Cor-
ses de l'Assemblée nationale de 1789. débute ainsi :
« Messieurs,
« Ce fut par le sang que les Français étaient par-
« venus à nous gouverner; ce fut par le sang qu'ils
« voulurent assurer leur conquête. Le militaire,
« l'homme de loi, le financier, se réunirent pour nous
« opprimer, nous mépriser et nous faire avaler à longs
« traits la coupe de l'ignominie. Nous avons assez
« longtemps souffert leurs vexations ; mais puisque
« nous n'avons pas eu le courage de nous en aff"ran-
« cliir de nous-mêmes, oublions-les à jamais; qu'ils
« redescendent dans le mépris qu'ils méritent, ou du
78 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
« moins qu'ils aillent briguer dans leur patrie la con-
« fiance des peuples : certes, ils n'obtiendront ja.-
« naais la nôtre. »
Les préventions de Napoléon contre la mère-patrie
ne s'effacèrent pas entièrement : sur le trône, il parut
nous oublier ; il ne parla plus que de lui, de son em-
pire, de ses soldats, presque jamais des Français ;
cette phrase lui échappait : « Vous autres Français. »
L'empereur, darns les papiers de Sainte-Hélène, ra-
conte que sa mère, surprise par les douleurs, l'avait
laissé tomber de ses entrailles sur un tapis à grand
ramage, représentant les héros de ï Iliade : il n'en
serait pas moins ce qu'il est, fût-il tombé dans du
chaume.
Je viens de parler de papiers retrouvés ; lorsque
j'étais ambassadeur à Rome, en 1828, le cardinal
Fesch, en me montrant ses tableaux et ses livres, me
dit avoir des manuscrits de la jeunesse de Napoléon ;
A y attachait si peu d'importance qu'il me proposa de
me les montrer : je quittai Rome, et je n'eus pas le
temps de compulser les documents. Au décès de Ma-
dame mère et du cardinal Fesch, divers objets de la
succession ont été dispersés ; le carton qui renfermait
les essais de Napoléon a été apporté à Lyon avec plu-
sieurs autres; il est tombé entre les mains de M. Li-
bri ». M. Libri a inséré dans la Revue des Deux Mondes
1. Les papiers dont parle ici Chateaubriand avaient été, en
1815, enfermés par Napoléon lui-même dans un carton qu'il avait
scellé de son cachet impérial et sur lequel il avait écrit ces
mots : A remettre au cardinal Fesch seul. Ce carton fut em-
porté à Rome par Fesch, qui, dit-on, n'eut point la curiosité de
l'ouvrir. A la mort du cardinal (13 mai 1839) son grand vicaire
MÉMOIRES d'outre-tombe "79
du !•* mars de cette année 1842 une notice détaillée
des papiers du cardinal Fesch; il a bien voulu depuis
m'envoyer le carton. J'ai profité de la communication
pour accroître l'ancien texte de mes Mémoires con-
cernant Napoléon, toute réserve faite à un plus ample
informé quant aux renseignements contradictoires et
aux objections à survenir.
Benson, dans ses Esquisses de la Corse (Sketchesof
Corsica), parle de la maison de campagne qu'habitait
la famille de Bonaparte :
h En allant le long du rivage de la mer d'Ajaccio,
« vers l'île Sanguinière, à environ un mille de la ville,
« on rencontre deux piliers de pierre, fragments d'une
« porte qui s'ouvrait sur le chemin ; elle conduisait à
« une villa en ruine, autrefois résidence du demi-
« frère utérin de madame Bonaparte, que Napoléon
« créa cardinal Fesch. Les restes d'un petit pavillon
« sont visibles au-dessous d'un rocher; l'entrée en
et futur biographe, l'abbé Lyonnet, rapporta à Dijon le carton
impérial. Guillaume Libri, qui avait appris l'existence de ces
papiers, décida leur détenteur à les lui vendre au profit des
pauvres. La cession fut faite par acte notarié moyennant sept à
huit mille francs. Après les avoir utilisés pour son travail de la
Revue des Deux-Mondes : Souvenirs de la Jeunesse de Napo-
léon, manuscrits inédits, Libri les vendit très cher au comte
d'Ashburnham. Le fils de ce dernier ayant mis en vente, en 18^3,
la collection paternelle, l'une des plus riches de rLurope en do-
cuments de toutes sortes, le gouvernement italien s'est rendu
acquéreur, l'année suivante, moyennant la somme de 23,000
livres sterling (675,000 francs), d'un lot d'environ dix-huit cents
manuscrits, parmi lesquels figuraient les papiers de jeunesse cLi
Napoléon. Ils se trouvent aujourd'hui à ia Bibliothèque L»u-
rentienne, à Florence. — Voir Frédéric Masson, Napoléon w»«
connu, tome I»"", Introduction
80 MÉMOIRES d'outre-tombe
« est quasi obstruée par un figuier toufiFu : c'était la
« retraite accoutumée de Bonaparte, quand les va-
« cances de l'école dans laquelle il étudiait lui per-
« mettaient de revenir chez lui. »
L'amour du pays natal suivit chez Napoléon sa
marche ordinaire. Bonaparte, en 1788, écrivait, à pro-
pos de M. de Sussy, que la Corse offrait un 'printemps
perpétuel ; il ne parla plus de son île quaud il fut heu-
reux ; il avait même de l'antipathie pour elle ; elle lui
rappelait un berceau trop étroit. Mais à Sainte-Hélène
sa patrie lui revint en mémoire : « La Corse avait
« mille charmes pour Napoléon ' ; il en détaillait les
« plus grands traits, la coupe hardie de sa structure
« physique. Tout y était meilleur, disait-il ; il n'y avait
« pas jusqu'à l'odeur du sol même : elle lui eût suffi
« pour le deviner les yeux fermés ; il ne l'avait retrou-
« vée nulle part. Il s'y voyait dans ses premières an-
« nées, à ses premières amours; il s'y trouvait dans
« sa jeunesse au milieu des précipices, franchissant
« les sommets élevés, les vallées profondes. »
Napoléon trouva le roman dans son berceau ; ce
roman commence à Vanina, tuée par Sampietro, son
mari *. Le baron de Neuhof, ou le roi Théodore, avait
paru sur tous les rivages, demandant des secours à
l'Angleterre, au pape, au Grand Turc, au bey de Tunis,
après s'être fait couronner roi des Corses, qui ne sa-
vaient à qui se donner ^. Voltaire en rit. Les deux
1. Mémorial de Sainte-Hélène.
2. Vanina d'Ornano, femme du corse Sampietro, fut étran-
glée par son mari, qui la tenait pour criminelle, parce que, vou-
lant le sauver, elle avait imploré sa grâce auprès du sénat de
Qênes, qui l'avait frappé de proscription (1567).
3. Théodore, baron de Neuhof, né à Metz vers 169C, était
MÉMOIRES d'outre-tombe 81
Paoli, Hyacinthe et surtout Pascal, avaient rempli
l'Europe du bruit de leur nom. Buttafuoco ' pria
J.-J. Rousseau d'être le législateur de la Corse *; le
philosophe de Genève songeait à s'établir dans la patrie
de celui qui, en dérangeant les Alpes, emporta Genève
sous son bras. « Il est encore en Europe, écrivait
« Rousseau, un pays capable de législation ; c'est
« l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle
« ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté
« mériteraient bien que quelque homme sage lui ap-
« prît à la conserver. J'ai quelque pressentiment
« qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe 3. »
parvenu, après d'étranges aventures, à se faire nommer roi de
Corse en 1736 sous le nom de Théodore !«', et à délivrer pres-
que en entier son royaume de la tyrannie génoise. Obligé de
quitter la Corse pour chercher de nouveaux secours sur le con-
tinent, il tenta d'y revenir en 1738 et en 1743 et, empêché de
débarquer, se réfugia à Londres où ses créanciers le firent en-
fermer dans la prison pour dettes. En 1753, Horace Walpole
ouvrit en sa faveur une souscription, dont le produit servit
à adoucir les rigueurs de sa captivité, et plus tard il lui fil
ériger un tombeau dans le cimetière de Sainte-Anne de West-
minster.
1. Mathieu, comte de Buttafuoco (1731-1806). Lors de la réu-
nion de la Corse à la France, à laquelle les Génois venaient de
céder leurs droits (1768), il devint un des principaux agents
choisis par le ministre Choiseul pour traiter avec Pascal Paoli,
qui ne consentait qu'au protectorat français ; Buttafuoco réussit
à faire prévaloir l'annexion. Il "fut élu en 1789, par la noblesse
de l'île de Corse, député aux Etats-Généraux, et siégea dan^ les
rangs de la minorité. Il émigra après la session, rentra en Corse
avec les Anglais en 1794 et resta, à partir de ce moment, étran-
g*' à la vie politique.
2. Le Projet de constitution pour les Corses, par J.-J. Rous-
■eau a été publié pour la première fois en 1861 dans le volume
de M. Streckeisen-Moulton, Œuvres et correspondance inédites
de J.-J. Rousseau.
3. Contrat social, livre II, chapitre X.
T. III. 6
82 MÉMOIRES d'outre-tombe
Nourri au milieu de la Corse, Bonaparte fut élevé à
cette école primaire des révolutions ; il ne nous ap-
porta pas à son début le calme ou les passions du
jeune âge, mais un esprit déjà empreint des passions
politiques. Ceci change l'idée qu'on s'est formée de
Napoléon.
Quand un homme est devenu fameux, on lui com-
pose des antécédents : les enfants prédestinés, selon
les biographes, sont fougueux, tapageurs, indomp-
tables ; ils apprennent tout, ou n'apprennent rien ; le
plus souvent aussi ce sont des enfants tristes, qui ne
partagent point les jeux de leurs compagnons, qui rê-
vent à l'écart et sont déjà poursuivis du nom qui les me-
nace. Voilà qu'un enthousiaste a déterré des billets ex-
trêmement communs (sans doute italiens) de Napoléon
à ses grands parents; il nous faut avaler ces puériles
âneries. Les pronostics de notre futurition sont vains;
nous sommes ce que nous font les circonstances ; qu'un
enfant soit gai ou triste, silencieux ou bruyant, qu'il
montre ou ne montre pas des aptitudes au travail, nul
augure à en tirer. Arrêtez un écolier à seize ans ; tout
intelligent que vous le fassiez, cet enfant prodige,
fixé à trois lustres, restera un imbécile; l'enfant
manque même de la plus belle des grâces, le sourire :
il rit, et ne sourit pas.
Napoléon était donc un petit garçon ni plus ni moins
distingué que ses émules : « Je n'étais, dit-il, qu'un
enfant obstiné et curieux. » Il aimait les renoncules
et il mangeait des cerises avec mademoiselle Colom-
bier. Quand il quitta la maison paternelle, il ne savait
que l'italien ; son ignorance de la langue de Turenne
était presque complète. Comme le maréchal de Saxe
MÉMOIRES d'outre-tombe 83
Allemand, Bonaparte Italien ne mettait pas un mol
d'orthographe; Henri IV, Louis XIV et le maréchal de
Richelieu, moins excusables, n'étaient guère plus cor-
rects. C'est visiblement pour cacher la négligence de
son instruction que Napoléon a rendu son écriture indé-
chiffrable. Sorti de la Corse à neuf ans, il ne revit son
île que huit ans après. A l'école de Brienne, il n'avait
rien d'extraordinaire ni dans sa manière d'étudier, ni
dans son extérieur. Ses camarades le plaisantaient
sur son nom de Napoléon et sur son pays; il disait à
son camarade Bourrienne : « Je ferai à tes Français
tout le mal que je pourrai. » Dans un compte rendu au
roi, en 1784, M. de Kéralio affirme que le jeune Bona-
parte serait un excellent marin; la. phrase est suspecte,
car ce compte rendu n'a été retrouvé que quand Napo-
léon inspectait la flottille de Boulogne
Sorti de Brienne le 14 octobre 1784 ^, Bonaparte
passa à l'École militaire de Paris ^. La liste civile
payait sa pension ; il s'affligeait d'être boursier. Celle
1. Voici le texte complet de cette note, dont l'auteur, le cLe-
▼alier de Kéralio, maréchal de camp, était chargé de l'inspec-
tion des treize écoles royales militaires créées en 1775 par
Louis XVI : « M. de Buonaparte (Napoléon) né le 15 août 1769,
de 4 pieds 10 pouces, a fait sa quatrième. Constitution, santé ex-
cellente, caractère soumis, doux, honnête, reconnaissant,
conduite très régulière, s'est toujours distingué par son ap-
plication aux mathématiques. 11 sait très passablement scn
histoire et sa géographie. Il est très faible dans les arts d'agré-
ments. Ce sera un excellent marin, digne d'entrer à l'école de
Paris. »
2. Dans une note de sa main, qu'il intitule : Epoques de ma >
vie, Bonaparte a donné une date un peu différente. La note
porte : Parti pour l'Ecole de Paris le 30 octobre 1784.
3. Napoléon est resté un an à l'Ecole militaire de Paris, du
31 octobre ou du i" novembre 1784 au 28 octobre 1785.
84 MÉMOIRES d'outre-tombe
pension lui fut conservée, témoin ce modèle de reçu
trouvé dans le carton Fesch (carton de M. Libri) :
« Je soussigné reconnais avoir reçu de M. Biercourt
« la somme de 200 provenant de la pension que le
« roi m'a accordée sur les fonds de l'École militaire ep
« qualité d'ancien cadet de l'école de Paris. »
Mademoiselle Permon-Comnène (madame d'Abran-
tes), fixée tour à tour chez sa mère à Montpellier, à
Toulouse et à Paris, ne perdait point de vue son compa-
triote Bonaparte : « Quand je passe aujourd'hui sur
« le quai de Gonti, écrit-elle, je ne puis m'empècher
fe de regarder la mansarde, à l'angle gauche de la
« maison au troisième étage : c'est là que logeait
« Napoléon toutes les fois qu'il venait chez mes pa-
« rents. »
Bonaparte n'était pas aimé à son nouveau prytanée :
morose et frondeur, il déplaisait à ses maîtres; il blâ-
mait tout sans ménagement. Il adressa un mémoire
au sous-principal sur les vices de l'éducation que l'on
y recevait : « Ne vaudrait-il pas mieux les astreindre
« (les élèves) à se suffire à eux-mêmes, c'est-à-dire,
« moins leur petite cuisine qu'ils ne feraient pas, leur
« faire manger du pain de munition ou d'un qui en
« approcherait, les habituer à battre, brosser leurs
« habits, à nettoyer leurs souliers et leurs bottes ? »
C'est ce qu'il ordonna depuis à Fontainebleau et à
Saint-Germain.
Le rabroueur délivra l'école de sa présence et fut
nc" mé lieutenant en second d'artillerie au régiment
de La Fère *.
1. La Note, déjèi citée, de Napoléon porte : Parti pow U
régiment de la Fère en qvtalité de lieutenant en second l
MEMOIRES d'outre-tombe S&
Entre 1784 et 1793 s'étend la carrière littéraire de
Napoléon, courte par l'espace, longue par les travaux.
Errant avec les corps d'artillerie dont il faisait partie
à Auxonne, à Dôie, à Seurres, à Lyon, Bonaparte était
attiré à tout endroit de bruit comme l'oiseau appelé
par le miroir ou accourant à l'appeau. Attentif aux
questions académiques, il y répondait ; il s'adressait
avec assurance aux personnes puissantes qu'il ne con-
naissait pas ; il se faisait l'égal de tous avant d'en de-
venir le maître. Tantôt il parlait sous un nom em-
prunté, tantôt il signait son nom qui ne trahissait
point l'anonyme. Il écrivait à l'abbé Raynal, à
M. Necker ; il envoyait aux ministres des mémoires
sur l'organisation de la Corse, sur des projets de dé-
fense de Saint-Florent, de la Mortella, du golfe d'Ajac-
cio, sur la manière de disposer le canon pour jeter
des bombes. On ne l'écoutait pas plus qu'on n'avait
écouté Mirabeau lorsqu'il rédigeait à Berlin des pro-
jets relatifs à la Prusse et à la Hollande. Il étudiait la
géographie. On a remarqué qu'en parlant de Sainte-
Hélène il la signale par ces seuls mots : « Petite île. »
Il s'occupait de la Chine, des Indes, des Arabes. Il
travaillait sur les historiens, les philosophes, les éco-
nomistes, Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile, Fi-
langieri, Mably, Smith; il réfutait le Discours sur
l'origine et les fondemants de l'égalité de l'homme et
il écrivait : « Je ne crois pas cela ; je ne crois rien de
cela. » Lucien Bonaparte raconte que lui, Lucien,
avait fait deux copies d'une histoire esquissée par
Napoléon. Le manuscrit de cette esquisse s'est retrouvé
30 octobre 7785. Le régiment de la Fère était un régiment
d'artill«rie ; il était alors en gwriison à Valnrice.
S6 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
en partie dans le carton du cardinal Fesch : les
recherches sont peu curieuses, le style est commun,
l'épisode de Vanina est reproduit sans effet. Le mot
de Sampietro aux grands seigneurs de la cour de
Henri II après l'assassinat de Vanina vaut tout le récit
de Napoléon « Qu'importent au roi de France les dé-
« mêlés de Sampietro et de sa Femme I »
Bonaparte n'avait pas au début de sa vie le moindre
pressentiment de son avenir ; ce n'était qu'à l'échelon
atteint qu'il prenait l'idée de s'élever plus haut : mais
s'il n'aspirait pas à monter, il ne voulait pas des-
cendre ; on ne pouvait arracher son pied de l'endroit
où il l'avait une fois posé. Trois cahiers de manuscrits
(carton Fesch) sont consacrés à des recherches sur la
Sorbonne et les libertés gallicanes ; il y a des corres-
pondances avec Paoli, Salicetti, et surtout avec le
P. Dupuy, minime, sous-principal à l'école de Brienne,
homme de bon sens et de religion qui donnait des
conseils à son jeune élève et qui appelle Napoléon son
cher ami.
A ces ingrates études Bonaparte mêlait des pages
d'imagination ; il parle des femmes; il écrit le Masque
prophète, le Roman corse, une nouvelle anglaise, le
Comte d'Essex; il a des dialogues sur lamour qu'il
traite avec mépris, et pourtant il adresse en brouillon
une lettre de passion à une inconnue aimée ; il fait
peu de cas de la gloire, et ne met au premier rang
que l'amour de la patrie, et cette patrie était la Corse.
Tout le monde a pu voir à Genève une demande
parvenue à un libraire : le romanesque lieutenant
s'enquéraitde Mémoires de madame de Warens. Napo-
léon était poète aussi, comme le furent César et Fré-
MÉMOIRES d'outre-tombe 81
déric : il préférait Arioste au Tasse ; il y trouvait les
portraits de ses capitaines futurs, et un cheval tout
bridé pour son voyage aux astres. On attribue à Bona-
parte le madrigal suivant adressé à madame Saint-
Huberti jouant le rôle de Didon ; le fond peut appar-
tenir à l'empereur, la forme est d'une main plus savante
que la sienne :
Romains qui vous vantez d'une illustre origine,
Voyez d'où dépendait votre empire naissant !
Didon n'a pas assez d'attrait puissant
Pour retarder la fuite où son amant s'obstine
Mais si l'autre Didon, ornement de ces lieux,
Eût été reine de Carthage,
II eût, pour la servir, abandonné ses dieux,
Et votre beau pays serait encor sauvage.
Vers ce temps-là Bonaparte semblerait avoir été
tenté de se tuer. Mille béjaunes sont obsédés de l'idée
du suicide, qu'ils pensent être la preuve de leur supé-
riorité. Cette note manuscrite se trouve dans les pa-
piers communiqués par M. Libri : « Toujours seul au
« milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-
« même et me livrer à toute la vivacité de ma mélan-
« colie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui ? du
« côté de la mort... Si j'avais passé soixante ans, je
« respecterais les préjugés de mes contemporains, et
« j'attendrais patiemment que la nature eût achevé
« son cours ; mais puisque je commence à éprouver
V des malheurs, que rien n'estplaisir pour moi, pour-
« quoi supporterais-je des jours oii rien ne me pros-
« père? »
88 MÉMOIRES d'outre-tombe
Ce sont là les rêveries de tous les romans. Le fend
et le tour de ces idées se trouvent dans Rousseau,
dont Bonaparte aura altéré le texte par quelques
phrases de sa façon.
Voici un essai d'un autre genre ; je le transcris lettre
à lettre : l'éducation et le sang ne doivent pas rendre
les princes trop dédaigneux à l'encontre : qu'ils se
souviennent de leur empressement à faire queue à la
porte d'un homme qui les chassait à volonté de la
chambrée des rois.
« FORMULES, CERTIFICAS ET AUTRES CHOSES ESENCIELLES
« RELATIVES A MON ÉTAT ACTUELL.
« MANIERE DE DEMANDER UN CONGB.
« Lorsque l'on est en semestre et que l'on veut ob-
« tenir un congé d'été pour cause de maladie, l'on fait
« dresser par un médecin de la ville et un cherugien
« un certificat comme quoi avant l'époque que vous
« designé, votre sente ne vous permet pas de rejoindre
« à la garnison. Vous observeré que ce certificat soit
« sur papier timbré, qu'il soit visé par le juge et le
« commandant de la place.
« Vous dressez allors votre mémoire au ministre de
« la guerre de la manière et formulle suivante :
MEMOIRES d'outre-tombe 89
« A Ajaccio, le 21 avril 1787,
« MÉMOIRE EN DEMANDE d'UN CONGÉ.
• CORPS ROT AL DB L ARTILLERIE.
« Le sieur Napolione de
« Buonaparte, lieutenant en
« second au régiment de
« La Fère, artillerie.
« REOIMENT DE LA FERK
<< Soupplie monseigneur le
« maréchal de Ségur de vou-
« loir bien lui accorder un
« congé de 5 mois et demie
« à compter du 16 mai pro-
« chain dont il a besoin
« pour le rétablissement de
« sa sente, suivant le certi-
« ficat de médecin et che-
« rugien ci-joint. Vu mon peu
« de fortune et une cure
'< coûteuse, je demande la
« grâce que le congé me
« soit accordé avec appoin-
« tement.
« Buonaparte.
« L'on envoie le tout au colonel du régiment sur
« l'adresse du ministre ou du commissaire-ordonna-
« teur, M. de Lance, soit que l'on lui écrive sur
« l'adresse de M. Sauquier, commissaire-ordonnateur
* des guerres à la cour. »
Que de détails pour enseigner à faire un faux ! On
croit voir l'empereur travailler à régulariser les sai-
sies des royaumes, les paperasses illicites dont son
cabinet s'encombrait.
Le style du jeune Napoléon est déclamatoire ; il n'y
a de digne d'observation que l'activité d'un vigoureux
90 MÉMOIRES d'outre-tombe
pionnier qui déblaye des sables. La vue de ces tra-
vaux précoces me rappelle mes fatras juvéniles, mes
Essais historiques, mon manuscrit des Natchez de
quatre mille pages in-folio, attachées avec des ficelles;
mais je ne faisais pas aux marges de petites maisons,
des dessins d'enfant, des barbouillages d'écolier, comme
on en voit aux marges des brouillons de Bonaparte ;
parmi mes juvéniles ne roulait pas une balle de pierre
qui pouvait avoir été le modèle d'un boulet d'étude.
Ainsi donc il y a une avant-scène à la vie de l'em-
pereur ; un Bonaparte inconnu précède l'immense
Napoléon ; la pensée de Bonaparte était dans le monde
avant qu'il y fût de sa personne : elle agitait secrète-
ment la terre ; on sentait en 1789, au moment où Bo-
naparte apparaissait, quelque chose de formidable,
une inquiétude dont on ne pouvait se rendre compte.
Quand le globe est menacé d'une catastrophe, on en
est averti par des commotions latentes ; on a peur ; on
écoute pendant la nuit ; on reste les yeux attachés sur
le ciel sans savoir ce que l'on a et ce qui va arriver.
Paoli avait été rappelé d'Angleterre sur une motion
de Mirabeau, dans l'année 1789. Il fut présenté à
Louis XVI par le marquis de La Fayette, nommé lieu-
tenant général et commandant militaire de la Corse.
Bonaparte suivit-il l'exilé dont il avait été le protégé,
et avec lequel il était en correspondance? on l'a pré-
sumé. 11 ne tarda pas à se brouiller avec Paoli : les
crimes de nos premiers troubles refroidirent le vieux
général; il livra la Corse à l'Angleterre, afin d'échapper
a la Convention. Bonaparte, à Ajaccio, était devenu
meaibre d'un club de Jacobins; un club opposé s'éleva,
MÉMOIRES d'outre-tombe 91
et Napoléon fut obligé de s'enfuir. Madame Letizia et
ses filles se réfugièrent dans la colonie grecque de
Carghèse, d'où elles gagnèrent Marseille. Joseph
épousa dans cette ville, le l"août 1794, mademoiselle
Clary, fille d'un riche négociant. En 1792, le ministre
de la guerre, l'ignoré Lajard^, destitua Napoléon, pour
n'avoir pas assisté à une revue 2.
On retrouve Bonaparte à Paris avec Bourrienne dans
cette année 1792. Privé de toute ressource, il s'était
fait industriel : il prétendait louer des maisons en
construction dans la rue Montholon, avec le dessein
de les sous-louer. Pendant ce temps-là la Révolution
allait son train; le 20 juin sonna. Bonaparte, sortant
avec Bourrienne de chez un restaurateur, rue Saint-
Honoré, près le Palais-Royal, vit venir cinq à six mille
déguenillés qui poussaient des hurlements et mar-
chaient contre les Tuileries; il dit à Bourrienne :
« Suivons ces gueux-là; » et il alla s'établir sur la
1. Pierre-Auguste Lajard (1757-1837). Il fut ministre de la
guerre du 16 juin au 24 juillet 1792. Décrété d'accusation après
le 10 août, il passa en Angleterre et y resta jusqu'après le coup
d'Etat de brumaire. Bonaparte ne lui accorda pas l'autorisation
de reprendre son rang dans l'armée, mais sous l'Empire il lui
donna une pension de 6,000 francs comme ancien ministre.
2. Bonaparte fut, en effet, destitué un moment, à la fin de
1791, pour ne s'être point trouvé présent à la revue de rigueur
du mois de décembre : il était alors lieutenant au 4« régiment
d'artillerie. Le 10 juillet 1792, il fut réintégré dans son emploi.
Ce fut le ministre Lajard qui le réintégra dans ses droits, mais
re n'était pas lui qui avait signé la mesure de révocation. Le
ministre qui destitua le lieutenant Bonaparte, et qui était alors
aussi fameux que Lajard était ignoré, devait devenir plus tard
l'aide de camp particulier de Napoléon, l'accompagner pendant
la campagne de Russie et être nommé, en 1813, son ambassadeur
à Vienne : c'était le comte Louis de Narbonne.
92 MEMOIRES d'outre-tombe
terrasse du bord de Teau. Lorsque le roi, dont la
demeure était envahie, parut à l'une des fenêtres,
coiffé du bonnet rouge, Bonaparte s'écria avec indi-
gnation : « Che c....! comment a-t-on laissé entrer
« cette canaille? il fallait en balayer quatre ou cinq
« cents avec du canon, et le reste courrait encore. »
Le 20 juin 1792, j'étais bien près de Bonaparte :
vous savez que je me promenais à Montmorency,
tandis que Barère et Maret cherchaient, comme moi,
mais par d'autres raisons, la solitude. Est-ce à cette
époque que Bonaparte était obligé de vendre et de
négocier de petits assignats appelés Corset»? Après le
décès d'un marchand de vin de la rue Sainte-Âvoye,
dans un inventaire fait par Dumay, notaire, et Chariot,
commissaire-priseur, Bonaparte figure à l'appel d'une
dette de loyer de quinze francs, qu'il ne put acquitter :
cette misère augmente sa grandeur. Napoléon a dit à
Saint-Hélène : « Au bruit de l'assaut aux Tuileries, le
« 10 août, je courus au Carrousel, chez Fauvelet, frère
« de Bourienne, qui y tenait un magasin de meubles. »
Le frère de Bourrienne avait fait une spéculation qu'il
appelait encan national; Bonaparte y avait déposé sa
montre ; exemple dangereux : que de pauvres écoliers
se croiront des Napoléons pour avoir mis leur montre
en gage !
Bonaparte retourna dans le midi de la France le
2 janvier an ii^; il s'y trouvait avant le siège de Tou-
1. Le corset était un petit assignat de 5 livres.
2. Les termes dont se sert ici Chateaubriand sont de nature à
donner lieu à une confusion de dates. L'an I va du 21 septembre
1792 au 21 septembre 1793; l'an II va du 22 septembre 1793 au
MÉMOIRES d'outre-tombe 93
Ion; il y écrivait deux pamphlets : le premier est une
Lettre à Matteo Buttafuoco *; il le traite indignement,
et fait en même temps un crime à Paoli d'avoir remis
le pouvoir entre les mains du peuple : « Étrange
« erreur, s'écrie-t-il, qui soumet à un brutal, à un
« mercenaire, l'homme qui, par son éducation, l'illus-
a tration de sa naissance, sa fortune, est seul fait
« pour gouverner! »
Bien que révolutionnaire, Bonaparte se montrait
partout ennemi du peuple; il fut néanmoins compli-
menté sur sa brochure par Masseria, président du
club patriotique d'Ajaccio.
Le 29 juillet 1793, il fit imprimer un autre pam-
phlet, le Souper de Beaucaire^. Bourrienne en produit
un manuscrit revu par Bonaparte, mais abrégé et mis
21 septembre 1794. Le mois de janvier an II appartient donc
à l'année i794. Or, ce n'est pas de l'année 1794 que veut parler
ici Chateaubriand, puisque les divers incidents dont il va parler
sont tous antérieurs à 1794. La Lettre à Matteo Buttafuoco est
du mois de janvier 1791 ; le Souper de Beaucaire est du mois
de juillet 1793 ; c'est dans la première quinzaine de septembre
1793 que Bonaparte arrive et est employé devant Toulon. L'er-
reur commise par Chateaubriand est venue de ce que Bona-
parte a daté comme suit sa Lettre à Buttafuoco : « De mon
cabinet de Milleli, le 23 janvier, l'an II. » Or, cette lettre, je
l'ai dit, est du 23 janvier 1791. L'usage, à ce moment, était
d'appeler l'année 1791 l'an deux de la liberté.
1. Lettre de M. Buonaparte à M. Matteo Buttafuoco, dé-
puté de la Corse à l'Assemblée nationale ; brochure de 21 pages
in-8o, sans lieu ni nom d'imprimeur. D'après Quérard, elle fut
imprimée de fait à Dôle chez Fr.-X. Joly.
2. Voici le titre complet de cette brochure qui fut imprimée à
Avignon, où elle eut deux éditions : Souper db Beaucaire ou
DiALOOUE entre un inilitaire de l'armée de Carteaux, un mai -
geill lis, un nîtnois et un fabricant de Montpellier sur les évé-
nements qui sont arrivés dans le ci-devant Comtat à rarrivée
des Marseillais.
94 MÉMOIRES d'outre-tombe
plus d'accord avec les opinions de l'empereur au
moment qu'il revit son œuvre. C'est un dialogue entre
un Marseillais, un Nîmois, un militaire et un fabricant
de Montpellier. Il est question de l'affaire du moment,
de l'attaque d'Avignon par l'armée de Carteaux, dans
laquelle Napoléon avait figuré en qualité d'officier
d'artillerie. Il annonce au Marseillais que son parti
sera battu, parce qu'il a cessé d'adhérer à la Révolu-
tion. hQ Marseillais dit au militaire, c'est-à-dire à Bona-
naparte : « On se ressouvient toujours de ce monstre
« qui était cependant un des principaux du club; il
« fît lanterner un citoyen, pilla sa maison et viola sa
« femme, après lui avoir fait boire un verre du sang
« de son époux. — Quelle horreur! s'écrie le militaire;
« mais ce fait est-il vrai? Je m'en méfie, car vous
« savez que l'on ne croit plus au viol aujourd'hui. »
Légèreté du dernier siècle qui fructifiait dans le
tempérament glacé de Bonaparte. Cette accusation
d'avoir bu et fait boire du sang a souvent été repro-
duite. Quand le duc de Montmorency fut décapité à
Toulouse, les hommes d'armes burent de son sang
pour se communiquer la vertu d'un grand cœur.
Nous arrivons au siège de Toulon. Ici s'ouvre la
carrière militaire de Bonaparte. Sur le rang que Napo-
léon occupait alors dans l'artillerie, le carton du car-
dinal Fesch renferme un étrange document : c'est un
brevet de capitaine d'artillerie délivré le 30 août 1792
à Napoléon par Louis XVP, vingt jours après le détrô-
nement réel, arrivé le 10 août. Le roi avait été ren-
1. M. Frédéric Masson (Napoléon inconnu, tome II, p. 400)
\ donné un fac-similé de ce brevet du 30 août.
MÉMOIRES d'outre-tombe 95
fermé au Temple le 13, surlendemain du massacre des
Suisses. Dans ce brevet il est dit que la nomination
du 30 août comptera à l'officier promu à partir du
6 février précédent.
Les infortunés sont souvent prophètes; mais cette
fois la prévision du martyr n'était pour rien dans la
gloire future de Napoléon. Il existe encore dans les
bureaux de la guerre des brevets en blanc, signés
d'avance par Louis XVI; il n'y reste à remplir que les
vides d'attente; de ce genre aura été la commission
précitée. Louis XVI, renfermé au Temple, à la veille
de son procès, au milieu de sa famille captive, avait
autre chose à faire que de s'occuper de l'avancement
d'un inconnu.
L'époque du brevet se fixe par le contre-seing; ce
contre-seing est : Servan. Servan, nommé au dépar-
tement de la guerre le 8 mai 1792, fut révoqué le
13 juin même année; Dumouriez eut le portefeuille
jusqu'au 18; Lajard prit à son tour le ministère jus-
qu'au 23 juillet; d'Abancourt lui succéda jusqu'au
10 août, jour que l'Assemblée nationale rappela Servan,
lequel donna sa démission le 3 octobre. Nos minis-
tères étaient alors aussi difficiles à compter que le
furent depuis nos victoires.
Le brevet de Napoléon ne peut être du premier
ministère de Servan, puisque la pièce porte la date du
30 août 1792; il doit être de son second ministère;
cependant il existe une lettre de Lajard, du 12 juillet,
adressée-au capitaine d'artillerie Bonaparte ^ .Expliquez
1. Voir cette lettre de Lajard et les explications dont
M. Frédéric Masson Taccompagne, au tome 11, page 400, i«
Kupoléon incvn7iu.
î)6 MÉMOIRES d'outre-tombe
cela si vous pouvez. Bonaparte a-t-il acquis le docu-
ment en question de la corruption d'un commis, du
désordre des temps, de la fraternité révolutionnaire?
Quel protecteur poussait les affaires de ce Corse? Ce
protecteur était le maître éternel; la France, sous
l'impulsion divine, délivra elle-même le brevet au
premier capitaine de la terre; ce brevet devint légal
sans la signature de Louis, qui laissa sa tête, à condi-
tion qu'elle serait remplacée par celle de Napoléon :
marchés de la Providence devant lesquels il ne reste
qu'à lever les mains au ciel.
Toulon avait reconnu Louis XVII et ouvert ses ports
aux flottes anglaises '. Carteaux d'un côté et le général
Lapoype de l'autre, requis par les représentants
Fréron, Barras, Ricord et Saliceti, s'approchèrent de
Toulon. Napoléon, qui venait de servir sous Carteaux
à Avignon, appelé au conseil militaire^, soutint qu'il
fallait s'emparer du fort Mulgrave, bâti par les Anglais
sur la hauteur du Caire, et placer sur les deux pro-
montoires l'Éguillette et Balaguier des batteries qui,
foudroyant la grande et la petite rade, contraindraient
la flotte ennemie à l'abandonner. Tout arriva comme
Napoléon l'avait prédit : on eut une première vue sur
ses destinées.
Madame Bourrienne a inséré quelques notes dans
les Mémoires de son mari; j'en citerai un passage qui
montre Bonaparte devant Toulon :
« Je remarquai, difc-elle, à cette époque (1793, à
1. Le 27 août 1793.
2. Bonaparte, lors du siège de Toulon, était chef de batailios
au 2' régiment d'artillerie.
MÉMOIRES d'outre-tombe 97
«f Paris), que son caractère était froid et souvent
« sombre; son sourire était faux et souvent fort mal
« placé; et, à propos de cette observation, je me rap-
« jielle qu'à cette même époque, peu de jours après
« notre retour, il eut un de ces moments d'hilarité
« farouche qui me fît mal et qui me disposa à peu
« l'aimer. Il nous raconta avec une gaieté charmante
« i[u'étant devant Toulon où il commandait l'artillerie,
« an officier qui se trouvait de son arme et sous ses
« ordres eut la visite de sa femme, à laquelle il était
« uni depuis peu, et qu'il aimait tendrement. Peu de
« jours après Bonaparte eut ordre de faire une nou-
« velle attaque sur la ville, et l'officier fut commandé.
« Sa femme vint trouver le général Bonaparte, et lui
« demanda, les larmes aux yeux, de dispenser son
« mari de service ce jour-là. Le général fut insen-
« sible, à ce qu'il nous disait lui-même avec une gaieté
« charmante et féroce. Le moment de l'attaque arriva,
« et cet officier, qui avait toujours été d'une bravoure
« extraordinaire, à ce que disait Bonaparte lui-même,
m eut le pressentiment de sa fin prochaine; il devint
« pâle, il trembla. Il fut placé à côté du général, et,
« dans un moment où le feu de la ville devint très
« fort, Bonaparte lui dit : Gare! voilà une bombe qui
« nous arrive I L'officier, ajouta-t-il, au lieu de s'effacer
« se courba et fut séparé en deux. Bonaparte riait aux
« éclats en citant la partie qui lui fut enlevée ' ».
Toulon repris, les échafauds se dressèrent; huit
cents victimes furent réunies au Champ de Mars; on
les mitrailla. Les commissaires s'avancèrent en criant:
« Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent; la
1. Mémoirea de M. de Bourrùnn^, tome I, p. 78.
T. III. ' .
98 MÉMOIRES d'outre-tombe
« République leur fait grâce », et les blessés qui se
relevaient furent massacrés. Cette scène était si belle
qu'elle s'est reproduite à Lyon après le siège.
Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage
Quelque coupable encor peut-être est échappé :
Annonce le pardon et, par l'espoir trompé,
Si quelque malheureux en tremblant se relève,
Que la foudre redouble et que le fer achève.
(L'abbé Delille *.)
Bonaparte commandait-il en personne l'exécution
en sa qualité de chef d'artillerie? L'humanité ne l'aurait
pas arrêté, bien que par goût il ne fût pas cruel.
On trouve ce billet aux commissaires de la Conven-
tion : « Citoyens représentants, c'est du champ de
« gloire, marchant dans le sang des traîtres, que je
« vous annonce avec joie que vos ordres sont exécutés
« et que la France est vengée : ni l'âge ni le sexe n'ont
« été épargnés. Ceux qui n'avaient été que blessés
« par le canon républicain ont été dépéchés par le
« glaive de la liberté et par la baïonnette de l'égalité.
« Salut et admiration.
a Brutus Buonaparte, citoyen sans-culotte. »
Cette lettre a été insérée pour la première fois, je
pense, dans la Semaine, gazette publiée par Malte-Brun.
La vicomtesse de Fors (pseudonyme) la donne dans
ses Mémoires sur la Révolution française; elle ajoute
que ce billet fut écrit sur la caisse d'un tambour;
Fabry le reproduit, article Bonaparte, dans la Biogra-
1. Malheur et Pitié, par l'abbé Delille, chant III.
MÉMOIRES d'outre-tombe 99
phie des hommes vivants; Royou, Histoire de France,
déclare qu'on ne sait pas quelle bouche fit entendre
le cri meurtrier; Fabry, déjà cité, dit, dans les Mis-
sionnaires de 93, que les uns attribuent le cri à
Fréron, les autres à Bonaparte. Les exécutions du
Champ de Mars de Toulon sont racontées par Fréron
dans une lettre à Moïse Bayle de la Convention et par
Mottedo et Barras au comité de salut public.
De qui en définitive est le premier bulletin des vic-
toires napoléoniennes? serait-il de Napoléon ou de
son frère? Lucien, en détestant ses erreurs, avoue,
dans ses Mémoires, qu'il a été à son début ardent
républicain. Placé à la tête du comité révolutionnaire
à Saint-Maximin, en Provence, « nous ne nous faisions
« pas faute, dit-il, de paroles et d'adresses aux Jaco-
« bins de Paris. Comme la mode était de prendre des
« noms antiques, mon ex-moine prit, je crois, celui
« d'Epaminondas, et moi celui de Brutus. Un pam-
« phlet a attribué à Napoléon cet emprunt du nom
« de Brutus, mais il n'appartient qu'à moi*. Napoléon
1. Lucien Bonaparte, à l'époque du siège de Toulon, était
garde-magasin des subsistances à Saint-Maximin (Var). <• Bien
que Saint-Maximin, dit M. Frédéric Masson (Napoléon et sa fa-
mille, I, 86), fût un médiocre théâtre pour un homme tel que
lui, il n'avait point dédaigné de mettre les habitants à la hau-
teur. Grâce à lui et à Barras, Saint-Maximin était devenu
Marathon ; lui-même ne se nommait plus Lucien mais Brutus.
A la Société populaire, où il était l'unique orateur, il régnait
sous le titre de président, et il cumulait. »vec ce pouvoir délibé-
ratif, le pouvoir exécutif comme président du Comité révolution-
naire. Il en usait : plus de vingt habitants de la ville, des plus
honorables et des plus respectés, étaient, par ses ordres, en
prison comme suspects. « Des gens que j'aurais rougi d'appro-
cher, a-t-il écrit plus tard, des galériens, des voleurs, étaient
devenus mes camarades. » — Lorsqu'il se maria quelques mois
100 MÉMOIRES d'outre-tombe
« pensait à élever son propre nom au-dessus de ceux
« de l'ancienne histoire, et s'il eût voulu figurer dans
« ces mascarades, je ne crois pas qu'il eût choisi celui
« de Brutus. »
Il y a courage dans cette confession. Bonaparte,
dans le Mémorial de Sainte-Hélène, garde un silence
profond sur cette partie de sa vie. Ce silence, selon
madame la duchesse d'Abrantès, s'explique par ce
qu'il y avait de scabreux dans sa position : « Bona-
« parte s'était mis plus en évidence, dit-elle, que
« Lucien, et quoique depuis il ait beaucoup cherché
« à mettre Lucien à sa place, alors on ne pouvait s'y
« tromper. Le Mémorial de Sainte-Hélène, aura-t-il
« pensé, sera lu par cent millions d'individus, parmi
« lesquels peut-être en comptera-t-on à peine mille
« qui connaissent les faits qui me déplaisent. Ces
« mille personnes conserveront la mémoire de ces
« faits d'une manière peu inquiétante par la tradition
« orale : le Mémorial sera donc irréfutable* ».
Ainsi de lamentables doutes restent sur le billet
que Lucien ou Napoléon a signé : comment Lucien,
n'étant pas représentant de la Convention, se serait-il
arrogé le droit de rendre compte du massacre? Était-
il député de la commune de Saint-Maximin pour as-
sister au carnage? Alors comment aurait-il assumé
sur sa tête la responsabilité d'un procès-verbal lors-
qu'il y avait plus grand que lui aux jeujc de l'amphi-
théâtre, et des témoins de l'exécution accomplie par
plus tard, le 4 mai 1794 (15 floréal an II), avec Catherine Boyer,
sœur de l'aubergiste chez qui il logeait, il prit, dans l'acte de
mariage, la dénomination de Brutus Buonaparte.
1 . Mémoires de la duchesse d'Abrantès, tome I, p. 181.
MÉMOIRES d'outre-tombe 101
son frère ? Il en coûterait d'abaisser les regards si bas
après les avoir élevés si haut.
Admettons que le narrateur des exploits de Napo-
léon soit Lucien, président du comité de Saint-Maxi-
min : il en résulterait toujours qu'un des premiers
coups de canon de Bonaparte aurait été tiré sur des
Français ; il est sûr, du moins, que Napoléon fut en-
core appelé à verser leur sang le 13 vendémiaire ; il y
rougit de nouveau ses mains à la mort du duc d'En-
ghien. La première fois, nos immolations auraient ré-
vélé Bonaparte : la seconde hécatombe le porta au rang
qui le rendit maître de l'Italie; et la troisième lui faci-
lita l'entrée à l'empire.
Il a pris croissance dans notre chair ; il a brisé nos
os, et s'est nourri de la moelle des lions. C'est une
chose déplorable, mais il faut le reconnaître, si l'on
ne veut ignorer les mystères de la nature humaine et
le caractère des temps : une partie de la puissance de
Napoléon vient d'avoir trempé dans la Terreur. La
Révolution est à l'aise pour servir ceux qui ont passé
à travers ses crimes; une origine innocente est un
obstacle.
Robespierre jeune avait pris Bonaparte en affection
et voulait l'appeler au commandement de Paris à la
place de Hanriot. La famille de Napoléon s'était éta-
blie au château de Salle*, près d'Antibes. « J'y étais
« venu de Saint-Maximin, dit Lucien, passer quelques
1. « Château-Sallé, une de ces bastides ensoleillées qui se*
raient ailleurs des maisons bourgeoises, mais qui, du paysage,
de la végétation et de la lumière, prennent des airs pittoresques
et reçoivent des apparences. » Frédéric Masson, Napoléon et
•a famille, I, 85.
102 MÉMOIRES d'outre-tombe
« jours avec ma famille et mon frère. Nous étions
« tous réunis, et le général nous donnait tous les ins-
« tants dont il pouvait disposer. Il vint un jour plus
« préoccupé que de coutume, et, se promenant entre
« Joseph et moi, il nous annonça qu'il ne dépendait
« que de lui de partir pour Paris dès le lendemain, en
« position de nous y établir tous avantageusement.
« Pour ma part cette annonce m'enchantait : atteindre
« enfin la capitale me paraissait un bien que rien ne
« pouvait balancer. On m'offre, nous dit Napoléon, la
« place de Hanriot. Je dois donner ma réponse ce
« soir. Eh bien I qu'en dites-vous ? Nous hésitâmes un
« moment. Eh I eh I reprit le général, cela vaut bien la
« peine d'y penser : il ne s'agirait pas de faire l'en-
« thousiaste; il n'est pas si facile de sauver sa tête à
« Paris qu'à Saint-Maximin. — Robespierre jeune est
« honnête, mais son frère ne badine pas. Il faudrait
« le servir. — Moi, soutenir cet homme ! non, jamais!
« Je sais combien je lui serais utile en remplaçant
« son imbécile commandant de Paris ; mais c'est ce
« que je ne veux pas être. Il n'est pas temps. Aujour-
« d'hui il n'y a de place honorable pour moi qu'à l'ar-
« mée : prenez patience, je commanderai Paris plus
« tard. Telles furent les paroles de Napoléon. Il nous
« exprima ensuite son indignation contre le régime de
« la Terreur, dont il nous annonça la chute prochaine,
« et finit par répéter plusieurs fois, moitié sombre et
« moitié souriant: Qu'irais-je faire dans cette galère? »
Bonaparte, après le siège de Toulon », se trouva en-
1. Au cours du siège, Bonaparte avait été nommé par les
représentants adjudant général chef de brigade le 27 octobre
1793, confirmé le 1«' décembre. Le 22 décembre, après la prise
MÉMOIRES d'outre-tombe 103
gagé dans les mouvements militaires de notre armée
des Alpes. 11 reçut Tordre de se rendre à Gênes : des
instructions secrètes lui enjoignirent de reconnaître
l'état de la forteresse de Savone, de recueillir des ren-
seignements sur l'intention du gouvernement génois
relativement à la coalition. Ces instructions, délivrées
à Loano le 25 messidor an ii de la République ', sont
signées Ricord *.
Bonaparte remplit se mission. Le 9 thermidor ar-
riva : les députés terroristes furent remplacés par Al-
bitte, Saliceti et Laporte. Tout à coup ils déclarèrent,
au nom du peuple français, que le général Bonaparte,
commandant l'artillerie de l'armée d'Italie, avait tota-
de la ville, il est élevé au grade provisoire de général de brigade.
Confirmé dans ce grade le 7 janvier 1794, il est chargé à la fois
do commandement en chef de l'artillerie de l'armée d'Italie et
de l'armement des côtes.
1. 13 juillet 1794.
2. Jean- François Ricord (1760-1818). Député du Gard à la
Convention, il se signala par son ardeur montagnarde. Très lié
avec Augustin Robespierre, il devint, comme lui, l'ami du jeune
Bonaparte et le protégea puissamment. Après le 9 thermidor,
Ricord fut dénoncé à la Convention et arrêté ; il fut rendu à la
liberté par l'amnistie du 4 brumaire an IV (26 octobre 1795).
Ressaisi bientôt comme complice de Babœuf, il fut traduit de-
Tant la haute cour de Vendôme, qui l'acquitta. Après le 18 bru-
maire, son ancien protégé, devenu tout puissant, ne parut guère
se souvenir des services qu'il en avait autrefois reçus. En l'an
IX, ordre lui fut donné de s'éloigner de Paris ; il refusa, fut ar-
rêté le 19 novembre 1800, et relâché quelque temps après. Em-
prisonné de nouveau à la Force le 23 juillet 18iJ6, il resta douze
jours au secret, fut remis en liberté, mais fut placé en résidence
à Saint-Benoist-sur-Loire, sous la surveillance de la police. Pen-
dant les Cent-Jours, il obtint du gouvernement impérial les
fonctions de lieutenant extraordinaire de police à Bayonne. At-
teint par la loi du 12 janvier 1816 contre les régicides, il partit
pour la Belgique en février suivant, et y mourut deux ans
anrès.
104 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
lement perdu leur confiance par la conduite la plus
suspecte et surtout par le voyage qu'il avait dernière-
ment fait à Gênes.
L'arrêté de Barcelonnette, 19 thermidor an ii de la
République française, une, indivisible et démocrati-
que (6 août 1794), porte « que le général Bonaparte
« sera mis en état d'arrestation et traduit au comité
« de salut public à Paris, sous bonne et sûre es-
« corte » Saliceti examina les papiers de Bonaparte;
il répondait à ceux qui s'intéressaient au détenu qu'on
était forcé d'agir avec rigueur d'après une accusatiou
d'espionnage partie de Nice et de Corse. Cette accusa-
tion était la conséquence des instructions directes
données par Ricord : il fut aisé d'insinuer qu'au lieu
de servir la France, Napoléon avait servi l'étranger.
L'empereur fît un grand abus d'accusations d'espion-
nage : il aurait dû se rappeler les périls auxquels pa-
reilles accusations l'avaient exposé.
Napoléon, se débattant, disait aux représentants :
« Saliceti, tu me connais... Albitte, tu ne me connais
« point; mais tu connais cependant avec quelle
a adresse quelquefois la calomnie siffle. Entendez-
« moi; restituez-moi l'estime des patriotes; une heure
« après, si les méchants veulent ma vie... je l'estime
« si peu ! je l'ai si souvent méprisée 1 »
Survint une sentence d'acquittement. Parmi les
pièces qui, dans ces années, servirent d'attestation à
la bonne conduite de Bonaparte, on remarque un cer-
tificat de Pozzo di Borgo. Bonaparte ne fut rendu que
provisoirement à la liberté ; mais dans cet intervalle
il eut le temps d'emprisonner le monde.
MÉMOIRES d'outre-tombe 105
Saliceti*, Taccusateur, ne tarda pas à s'attachera
l'accusé : mais Bonaparte ne se confia jamais à son
ancien ennemi. Il écrivit plus tard au général Dumas :
« Qu'il reste à Naples (Saliceti) ; il doit s'y trouver
« heureux. Il y a contenu les lazzaroni ; je le crois
« bien : il leur a fait peur ; il est plus méchant qu'eux.
« Qu'il sache que je n'ai pas assez de puissance pour
« défendre du mépris et de l'indignation publique les
« misérables qui ont voté la mort de Louis XVP. »
Bonaparte, accouru à Paris, se logea rue du Mail,
rue où je débarquai en arrivant de Bretagne avec ma-
dame Rose. Bourrienne le rejoignit, de même que
Murât, soupçonné de terrorisme et ayant abandonné
sa garnison d'Abbeville. Le gouvernement essaya de
transformer Napoléon en général de brigade d'infante-
rie, et voulut l'envoyer dans la Vendée : celui-ci dé-
clina l'honneur, sous prétexte qu'il ne voulait pas
changer d'arme. Le comité de salut public effaça le
refusant de la liste des officiers généraux employés.
1. Antoine-Christophe Saliceti (1757-1809). Il fut successive-
ment membre de la Constituante, de la Convention et du Conseil
des Cinq-Cents. Après le 18 brumaire, le Premier Consul lui
confia diverses missions administratives en Corse, en Toscane
et à Gênes. Nommé en 1806 ministre de la police générale à
Naples, auprès du roi Joseph, il joignit bientôt à ces fonctions
celles de ministre de la guerre, mais Joachim Murât se priva
de ses services. Il revint en France et fut nommé par l'empereur
membre de la Consulta qui devait prendre possession de Rome
(1809). Il était dans cette ville quand une armée anglo-sicilienne
débarqua en Calabre. Il se rendit aussitôt à Naples, que mena-
çait l'ennemi, rétablit l'ordre, et mourut subitement, empoisonné,
a-t-on dit, à la suite d'un dîner que lui avait offert le génois
Maghella, ministre de la police (23 décembre 1809).
2. Souvenirs du lieutenant- général comte Dumas, {t. III,
p. 317). — Ch.
106 MÉMOIRES d'outre-tombe
Un des signataires de la radiation est Cambacérès,
qui devint le second personnage de l'Empire*.
Aigri par les persécutions, Napoléon songea à émi-
grer ; Volney l'en empêcha. S'il eût exécuté sa résolu-
tion, la cour fugitive l'eût méconnu; il n'y avait pas
d'ailleurs de ce côté de couronne à prendre; j'aurais
eu un énorme camarade, géant courbé à mes côtés
dans l'exil.
L'idée de l'émigration abandonnée, Bonaparte se
retourna vers l'Orient, doublement congénial à sa na-
ture par le despotisme et l'éclat. 11 s'occupa d'un mé-
moire pour offrir son épée au Grand Seigneur : l'inac-
tion et l'obscurité lui étaient mortelles. « Je serai utile
« à mon pays, s'écriait-ii, si je puis rendre la force
« des Turcs plus redoutable à l'Europe. » Le gou-
vernement ne répondit point à cette note d'un fou,
disait-on.
1. Le 29 fructidor an III (15 septembre 1795), le Comité de
Salut public, dont Cambacérès est président, prend un arrêté
par lequel « le général de brigade Buonaparte, ci-devant mis en
réquisition près du Comité, est rayé de la liste des officiers
généraux employés, attendu son refus de se rendre au poste qui
lui a été assigné « .
2. Le Sultan venait de demander à la France des officier»
et des ouvriers d'artillerie pour réorganiser son armée. Bona-
parte songea sérieusement à répondre à cet appel. Il écrivit à
son frère Joseph, qui déjà, trois mois auparavant, l'avait entre-
tenu d'un projet d'établissement en Turquie : « Si je demande,
j'obtiendrai d'aller en Turquie, comme général d'artillerie, en-
voyé par le gouvernement pour organiser l'armée du Grand
Seigneur, avec un bon traitement et un titre d'envoyé très flat-
teur; je te ferai nommer consul et ferai nommer Villeneulve in-
génieur pour y aller avec moi ; tu m'as dit que M. Anthoine y
était déjà : ainsi, avant un mois, je viendrais à Gènes ; nous
irions à Livourne, d'où nous partirions. « Le 13 fructidor (30
août 1795), il formula sa demande, qui fut sérieusement exami-
née par le Comité de Salut public.
MÉMOIRES d'outre-tombe 107
Trompé dans ses divers projets, Bonaparte vit s'ac-
croître sa détresse : il était difficile à secourir; il ac-
ceptait mal les services , de même qu'il souffrait
d'avoir été élevé par la munificence royale. Il en vou-
lait à quiconque était plus favorisé que lui de la for-
tune : dans l'âme de l'homme pour qui les trésors des
nations allaient s'épuiser, on surprenait des mouve-
ments de haine que les communistes et les prolétaires
manifestent à cette heure contre les riches. Quand on
partage les souffrances du pauvre, on a le sentiment
de l'inégalité sociale : on n'est pas plutôt monté en
voiture que l'on méprise les gens à pied. Bonaparte
avait surtout en horreur les muscadins et les incroya-
bles, jeunes fats du moment dont les cheveux étaient
peignés à la mode des tètes coupées : il aimait à dé-
courager leur bonheur. Il eut des liaisons avec Bap-
tiste aîné, et fît la connaissance de Talma. La famille
Bonaparte professait le goût du théâtre : l'oisiveté des
garnisons conduisit souvent Napoléon dans les spec-
tacles.
Quels que soient les efforts de la démocratie pour
rehausser ses mœurs par le grand but qu'elle se pro-
pose, ses habitudes abaissent ses mœurs ; elle a le vif
ressentiment de cette étroitesse : croyant la faire ou-
blier, elle versa dans la Révolution des torrents de
sang ; inutile remède, car elle ne put tout tuer, et, en
fin de compte, elle se retrouva en face de l'insolence
des cadavres. La nécessité de passer par les petites
conditions donne quelque chose de commun à la vie ;
une pensée rare est réduite à s'exprimer dans un lan-
gage vulgaire, le génie est emprisonné dans le patois,
comme, dans l'aristocratie usée, des sentiments ab*
108 MÉMOIRES d'outre-tombe
jects sont renfermés dans de nobles mots. Lorsqu'on
veut relever certain côté inférieur de Napoléon par des
exemples tirés de l'antiquité, on ne rencontre que le
fils d'Agrippine : et pourtant les légions adorèrent
l'époux d'Octavie, et l'empire romain tressaillait à son
souvenir!
Bonaparte avait retrouvé à Paris mademoiselle de
Permon-Comnène, qui épousa Junot, avec lequel Na-
poléon s'était lié dans le Midi.
« A cette époque de sa vie, » dit la duchesse d'A-
brantès, « Napoléon était laid. Depuis il s'est fait en
* lui un changement total. Je ne parle pas de l'auréole
« prestigieuse de sa gloire : je n'entends que le chan-
« gement physique qui s'est opéré graduellement
« dans l'espace de sept années. Ainsi tout ce qui en
« lui était osseux, jaune, maladif même, s'est arrondi,
« éclairci, embelli. Ses traits, qui étaient presque
« tous anguleux et pointus, ont pris de la rondeur,
« parce qu'ils se sont revêtus de chair, dont il y avait
« presque absence. Son regard et son sourire demeu-
a rèrent toujours admirables ; sa personne tout en-
« tière subit aussi du changement. Sa coiffure, si sin-
« gulière pour nous aujourd'hui dans les gravures du
« passage du pont d'Arcole, était alors toute simple,
« parce que ces mêmes muscadins, après lesquels il
« criait tant, en avaient encore de bien plus longues;
« mais son teint était si jaune à cette époque, et puis
« il se soignait si peu, que ses cheveux mal peignés,
« mal poudrés, lui donnaient un aspect désagréable.
« Ses petites mains ont aussi subi la métamorphose ;
« alors elles étaient maigres, longues et noires. On
« sait à quel point il en était devenu vain avec juste
MEMOIRES d'outre-tombe 109
« raison depuis ce temps-là. Enfin lorsque je me re-
« présente Napoléon entrant en 1796 dans la cour de
« l'hôtel de la Tranquillité, rue des Filles-Saint-Tho-
« mas, la traversant d'un pas assez gauche et incer-
« tain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur
« ses yeux et laissant échapper ses deux oreilles de
« chien mal poudrées et tombant sur le collet de cette
« redingote gris de fer, devenue depuis bannière glo-
« rieuse, tout autant pour le moins que le panache
« blanc de Henri IV ; sans gants, parce que, disait-il,
« c'était une dépense inutile ; portant des bottes mal
« faites, mal cirées, et puis tout cet ensemble maladif
« résultant de sa maigreur, de son teint jaune ; enfin,
« quand j'évoque son souvenir de cette époque, et
« que je le revois plus tard, je ne puis voir le même
« homme dans ces deux portraits*. »
La mort de Robespierre n'avait pas tout fini . les
prisons ne se rouvraient que lentement; la veille du
jour où le tribun expirant fut porté à l'échafaud,
quatre-vingts victimes furent immolées, tant les
meurtres étaient bien organisés ! tant la mort procé-
dait avec ordre et obéissance I Les deux bourreaux
Sanson furent mis en jugement; plus heureux que
Roseau, exécuteur de Tardif sous le duc de Mayenne,
ils furent acquittés : le sang de Louis XVI les avait
lavés.
Les condamnés rendus à la liberté ne savaient à
quoi employer leur vie, les Jacobins désœuvrés à quoi
amuser leurs jours ; de là des bals et des regrets de la
Terreur. Ce n'était que goutte à goutte qu'on parve-
1. Mémoires de la duchesse d'Abrantès^ tome I, p. 195.
liO MEMOIRES d'outre-tombe
nait à arracher la justice aux conventionnels ; ils ne
voulaient pas lâcher le crime, de peur de perdre la
puissance. Le tribunal révolutionnaire fut aboli.
André Dumont avait fait la proposition de pour-
suivre les continuateurs de Robespierre; la Conven-
tion, poussée malgré elle, décréta à contre-cœur, sur
un rapport de Saladin, qu'il y avait lieu de mettre en
arrestation Barère, Billaud-Varenne et Collot d'Her-
bois, les deux derniers amis de Robespierre, et qui
pourtant avaient contribué à sa chute. Carrier, Fou-
quier-Tinville, Joseph Le Bon, furent jugés; des atten-
tats, des crimes inouïs furent révélés, notamment les
mariages républicains et la noyade de six cents en-
fants à Nantes. Les sections, entre lesquelles se trou-
vaient divisées les gardes nationales, accusaient la
Convention des maux passés et craignaient de les voir
renaître. La société des Jacobins combattait encore ;
elle ne pouvait renifler sur la mort. Legendre, jadis
violent, revenu à l'humanité, était entré au comité de
sûreté générale. La nuit même du supplice de Robes-
pierre, il avait fermé le repaire; mais huit jours après
les Jacobins s'étaient rétablis sous le nom de Jacobins
régénérés. Les tricoteuses s'y retrouvèrent. Fréron pu-
bliait son journal ressuscité VOrateur du peuple, et,
tout en applaudissant à la chute de Robespierre, il se
rangeait au pouvoir de la Convention. Le buste de
Marat restait exposé; les divers comités, seulement
changés de formes, existaient.
Un froid rigoureux et une famine, mêlés aux souf-
frances politiques, compliquaient les calamités ; des
groupes armés, remblayés de femmes, criant : « Du
pain 1 du pain I » se formaient. Ëofm le i" prai-
MÉMOIRES d'outre-tombe 111
rial* (20 mai 1795) la porte de la Convention fut for-
cée, Féraud assassiné et sa tête déposée sur le bureau
du président. On raconte Timpassibilité stoïque de
Boissy d'Anglas : malheur à qui contesterait un acte
de vertu ^ !
Cette végétation révolutionnaire poussait vigoureu-
sement sur la couche de fumier arrosé de sang humain
qui lui servait de base. Rossignol, Huchet, Grignon,
Moïse Bayle, Amar, Choudieu,Hentz, Granet, Léonard
Bourdon, tous les hommes qui s'étaient distingués par
leurs excès, s'étaient parqués entre les barrières ; et
cependant notre renom croissait au dehors. Lorsque
l'opinion s'élevait contre les conventionnels, nos triom-
phes sur les étrangers étouffaient la clameur publi-
que. Il y avait deux Frances : l'une horrible à l'inté-
1. Le 1" prairial an IIL
2. Boissy d'Anglas, qui présidait la séance du l" prairial,
salua religieusement la tête sanglante de son collègue. Dans un
article du Journal des Débats (22 août 1862), M. Saint-Marc
Girardin a donné sur cet épisode de curieux détails qui ne dimi-
nuent en rien l'héroïsme déployé par Boissy d'Anglas en cette
occasion : « Quelque temps après cette terrible séance, dit-il,
Boissy d'Anglas montrait à M. Pasquier et à quelques amis la
salle de la Convention et leur expliquait sur les lieux la scène
du 1""" prairial. » Etant monté avec lui sur l'estrade du fauteuil
« du président, disait M. Pasquier, j'aperçus au fond de cette
• estrade une porte que je n'y avais pas encore vue : — Qu'est-ce
• donc que cette porte nouvelle? lui dis-je. — Oui, vous avez
■ raison, dit tout haut M. Boissy d'Anglas, elle n'est percée et
« ouverte que depuis peu de jours, et bien heureusement pcut-
« être pour ma gloire. Car, qui peut savoir ce que j'aurais fait,
«I si j'avais eu derrière moi cette porte prête à s'ouvrir pour ma
« retraite? Peut-être aurais-je cédé à la tentation. » Voilà bien,
ajoutait M. Pasquier, le mot d'un vrai brave t II avoue sans
rougir que la peur est possible à l'homme. Il n'y a que ceux qui
se croient capables d'être faibles qui ne le sont pas, et il n'y a
aussi que ceuz-U qui sont indulgents pour les faibles. »
112 MÉMOIRES d'outre-tombe
rieur, l'autre admirable à l'extérieur ; on opposait la
gloire à nos crimes, comme Bonaparte l'opposa à nos
libertés. Nous avons toujours rencontré pour écueil
devant nous nos victoires.
Il est utile de faire remarquer l'anachronisme que
l'on commet en attribuant nos succès à nos énormités :
ils furent obtenus avant et après le règne de la Ter-
reur ; donc la Terreur ne fut pour rien dans la domi-
nation de nos armes. Mais ces succès eurent un incon-
vénient : ils produisirent une auréole autour de la
tête des spectres révolutionnaires. On crut sans exa-
miner la date que cette lumière leur appartenait. La
prise de la Hollande, le passage du Rhin, semblèrent
être la conquête de la hache, non de l'épée. Dans cette
confusion on ne devinait pas comment la France par-
viendrait à se débarrasser des entraves qui, malgré
la catastrophe des premiers coupables, continuaient
de la presser : le libérateur était là pourtant.
Bonaparte avait conservé la plupart et la plus mau-
vaise part des amis avec lesquels il s'était lié dans le
Midi ; comme lui, ils s'étaient réfugiés dans la capi-
tale. Saliceti, demeuré puissant par la fraternité jaco-
bine, s'était rapproché de Napoléon; Fréron*, dési-
1. Louis-Marie-Stanislas Fréron (1754-1802), fils du célèbre cri-
tique de V Année littéraire et neveu de l'abbé Royou, le rédac-
teur de VAmi du roi. Député de Paris à la Convention, et l'un
des membres les plus exaltés de la Montagne, il fut, après le
31 mai, désigné avec Barras, Saliceti et Robespierre le jeune,
comme commissaire auprès de l'armée chargée de reprendre
Marseille sur les insurgés. A Marseille, et plus tard à Toulon,
il se signala par d'abominables cruautés. Après la chute de
Robespierre, il revendiqua le titre de Thermidorien et quitta la
Montagne pour aller siéger au côté droit. Autrefois, dans l'Ora-
Uur du peuple, il avait rivalisé de fureur révolutionnaire avec
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 113
rant épouser Pauline Bonaparte (la princesse Bor-
ghèse), prêtait son appui au jeune général.
Loin des criailleries du forum et de la tribune, Bo-
naparte se promenait le soir au Jardin des Plantes
avec Junot. Junot^ lui racontait sa passion pour Pau-
Marat; il devient maintenant, toujours dans ï Orateur du peuple,
le défenseur des contre-révolutionnaires. A la tête d'une bande
de jeunes aristocrates, parés d'habits élégants, coiffés en cade-
nettes et la tête ornée de poudre — la Jeunesse dorée de Fré-
ron, — il parcourt la ville en insultant et en malmenant « les
patriotes » aux accents du Réveil du peuple, chanson royaliste
à la mode. Puis voici qu'après le 13 vendémiaire, quand les
royalistes sont vaincus, il revient à la Montagne. Tel est l'homme
qui faillit épouser Pauline Bonaparte, et devenir le beau-frère du
futur Empereur. On lira, dans Napoléon et sa famille (tome I,
p. 150-163) les curieux détails que donne M. Frédéric Masson
sur les amours de Paulette et de Fréron. Bonaparte, après le
18 brumaire, donna à son beau-frère manqué une place modeste
dans l'administration des hospices, puis, en 1802, le nomma sous-
préfet de l'un des arrondissements de Saint-Domingue. Fréron,
pour se rendre à son poste, partit avec le général Leclerc, — et
avec Paulette, devenue M™« Leclerc, en attendant d'être la prin-
cesse Borghèse. A peine arrivé à destination, il succomba vic-
time des rigueurs du climat.
2. Andoche Junot, duc à'Abrantès (1771-1813). Ami du général
Bonaparte, qu'il avait connu au siège de Toulon, il fut emmené
par lui en Egypte; général de division en 1801, il devint com-
mandant et gouverneur de Paris (1804). Mis en 1807 à la tête de
l'armée dirigée contre le Portugal, il s'empara facilement de ce
royaume et fut créé duc d'Abrantès ; mais, l'année suivante, à la
suite de la défaite de Vimeiro, il dut signer la capitulation de
Cintra et abandonner sa conquête. Cet insuccès lui valut la dis-
grâce de Napoléon; il fut cependant admis à prendre part à la
guerre d'Espagne (1810) et à la campagne de Russie. En 1813, il
fut nommé gouverneur des provinces illyriennes. Tomber gou-
verneur à Trieste, après avoir été à la veille — il le croyait du
moins — d'être roi à Lisbonne, le coup était rude. Le malheu-
reux perdit la raison. Ramené en France, il mourut à Montbard
le 27 juillet 1813. — Voir sur lui les Mémoires de sa femme et
surtout les Mémoires du général Thiéàault, tomes II, III, IV
et V.
114 MÉMOIRES d'outre-tombe
lette, Napoléon lui confiait son penchant pour madame
de Beauharnais : l'incubation des événements allait
faire éclore un grand homme. Madame de Beauhar-
nais avait des rapports d'amitié avec Barras : il est
probable que cette liaison aida le souvenir du com-
missaire de la Convention, lorsque les journées déci-
sives arrivèrent.
La Uberté de la presse momentanément rendue tra-
vaillait dans le sens de la délivrance ; mais comme les
démocrates n'avaient jamais aimé cette liberté et
qu'elle attaquait leurs erreurs, ils l'accusaient d'être
royaliste. L'abbé Morellet, La Harpe, lançaient des
brochures qui se mêlaient à celles de l'Espagnol Mar-
chenaS immonde savant et spirituel avorton. La jeu-
nesse portait l'habit gris à revers et à collet noir,
réputé l'uniforme des chouans. La réunion de la nou-
velle législature était le prétexte des rassemblements
des sections. La section Lepelletier, connue naguère
sous le nom de section des Filles-Saint-Thomas, était
la plus animée ; elle parut plusieurs fois à la barre de
1. José Marchena (1768-1821). Poursuivi en Espagne par l'In-
quisition pour des écrits clandestins, il se réfugia en France, fut
accueilli par Marat et collabora à VAmi du peuple. De Marat il
passa aux Girondins, en attendant de passer aux royalistes sous
le Directoire. Ses écrits contre-révolutionnaires le firent expul-
ser de France en 1797. En 1800, secrétaire de Moreau à l'armée
du Rhin, il s'amusa à composer en latin un morceau erotique
qu'il attribua à. Pétrone. Un grand nombre de savants se lais-
sèrent prendre à cette supercherie, qu'il renouvela du reste en
1806 à propos de Catulle. Il a traduit en espagnol les Lettres
persanes de Montesquieu, les Contes de Voltaire et la Nouvelle
Eéloïse de Rousseau.
MÉMOIRES d'outre-tombe H3
la Convention pour se plaindre ; Lacretelle le jeune '
Jui prêta sa voix avec le même courage qu'il montra le
jour où Bonaparte mitrailla les Parisiens sur les de-
grés de Saint-Roch. Les sections, prévoyant que le
moment du combat approchait, firent venir de Rouen
le général Danican * pour le mettre à leur tête. On
peut juger de la peur et des sentiments de la Conven-
tion par les défenseurs qu'elle convoqua autour d'elle :
« A la tête de ces républicains, dit Real dans son
« Essai sur les journées de vendémiaire, que l'on appela
« le bataillon sacré des patriotes de 89, et dans leurs
« rangs, on appelait ces vétérans de la Révolution qui
« en avaient fait les six campagnes, qui s'étaient battus
« sous les murs de la Bastille, qui avaient terrassé la
« tyrannie et qui s'armaient aujourd'hui pour dé-
« fendre le même château qu'ils avaient foudroyé au
« 10 août. Là je retrouvai les restes précieux de ces
« vieux bataillons de Liégeois et de Belges, sous les
« ordres de leur ancien général Fyon. »
1. Charles- Jean-Dominique de Lacretelle, dit le Jeune (1766-
1855). Membre de l'Académie française, auteur de nombreuses
publications historiques sur les Guerres de Religion, le XVIII»
siècle, la Révolution, le Consulat, ÏEmpire et la Restauration.
On lui doit en outre de très intéressants Mémoires, parus en
1842 sous ce titre : Dia: années d'épreuves pendant la Révolw
tion.
2. Auguste Danican (1763-1848). Après avoir servi contre les
Vendéens en 1793 et 1794, et s'être fait battre en maintes ren-
contres, il fut destitué, pour être bientôt replacé et envoyé à
Rouen. Après le 13 vendémiaire, il se réfugia en Angleterre, où
il publia contre les hommes de la Révolution un très curieux
écrit intitulé : les Brigands démasqués (1796). A la chute de
l'Empire, il rentra en France, mais n'ayant pu obtenir détre
réintégré dans les cadres de l'armée, il retourna à Londres et
finit par se fixer dans le Holstein, où il termina obsccifButnl ses
jours au mois de iécembre 1848.
116 MÉMOIRES d'outre-tombe
Real finit ce dénombrement par cette apostrophe :
« 0 toi par qui nous avons vaincu l'Europe avec un
« gouvernement sans gouvernants et des armées sans
« paye, génie de la liberté, tu veillais encore sur
« nous ! » Ces fiers champions de la liberté vécurent
trop de quelques jours; ils allèrent achever leurs
hymnes à l'indépendance dans les bureaux de la
police d'un tyran. Ce temps n'est aujourd'hui qu'un
degré rompu sur lequel a passé la Révolution : que
d'hommes ont parlé et agi avec énergie, se sont pas-
sionnés pour des faits dont on ne s'occupe plus ! Les
vivants recueillent le fruit des existences oubliées qui
se sont consumées pour eux.
On touchait au renouvellement de la Convention ;
les assemblées primaires étaient convoquées : comités,
clubs, sections, faisaient un tribouil effroyable.
La Convention, menacée par l'aversion générale,
vit qu'il se fallait défendre : à Danican elle opposa
Barras, nommé chef de la force armée de Paris et de
l'intérieur. Ayant rencontré Bonaparte à Toulon, et
remémoré de lui par madame de Beauharnais, Barras
fut frappé du secours dont lui pourrait être un pareil
homme : il se l'adjoignit pour commandant en se-
cond'. Le futur directeur, entretenant la Convention
des journées de vendémiaire, déclara que c'était aux
dispositions savantes et promptes de Bonaparte que
Ton devait le salut de l'enceinte, autour de laquelle il
1. Le 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795). — Au 13 vendé-
miaire, Bonaparte est encore général de brigade; dix jours après,
le 24 vendémiaire (16 octobre), il est général de division dan»
l'arme de l'artillerie; encore dix jours, et le 4 brumaire (26 oc-
tobre) il est général en chef de l'Armée de llntérieur. Il a vingt-
six ans.
MÉMOIRES d'outre-tombe 117
avait distribué les postes avec beaucoup d'habileté.
Napoléon foudroya les sections et dit : « J'ai mis mon
cachet sur la France. » Attila avait dit : « Je suis le
« marteau de l'univers, ego maliens orbis. »
Après le succès, Napoléon craignit de s'être rendu
impopulaire, et il assura qu'il donnerait plusieurs
années de sa vie pour effacer cette page de notre his-
toire.
Il existe un récit des journées de vendémiaire de la
main de Napoléon : il s'efforce de prouver que ce
furent les sections qui commencèrent le feu. Dans leur
rencontre il put se figurer être evicore à Toulon : le
général Carteaux était à la tête d'une colonne sur le
Pont-Neuf; une compagnie de Marseillais marchait
sur Saint-Roch ; les postes occupés par les gardes na-
tionales furent successivement emportés. Real, de la
narration duquel je vous ai déjà entretenu, finit son
exposition par ces niaiseries que croient ferme les
Parisiens : c'est un blessé qui, traversant le salon des
Victoires, reconnaît un drapeau qu'il a pris : « N'al-
« Ions pas plus loin, dit-il d'une voix expirante, je
« veux mourir ici ; » c'est la femme du général Du-
fraisse qui coupe sa chemise pour en faire des bandes ;
ce sont les deux filles de Durocher qui administrent
le vinaigre et l' eau-de-vie. Real attribue tout à Bar-
ras : flagornerie de réticence; elle prouve qu'en l'an iv
Napoléon, vainqueur au profit d'un autre, n'était pas
encore compté.
Il paraît que Bonaparte n'espérait pas tirer un grand
avantage de sa victoire sur les sections, car il écrivait
à Bourrienne : « Cherche un petit bien dans ta belle
« vallée de l'Yonne; je l'achèterai dès que j'aurai do
118 MÉMOIRES d'outre-tombe
« l'argent; mais n'oublie pas que je ne veux pas de
« bien national*. » Bonaparte s'est ravisé sous l'Em-
pire : il a fait grand cas des biens nationaux.
Ces émeutes de vendémiaire terminent l'époque des
émeutes : elles ne se sont renouvelées qu'en 1830,
pour mettre fin à la monarchie.
Quatre mois après les journées de vendémiaire *, la
19 ventôse (9 mars) an iv, Bonaparte épousa Marie-
Josèphe-Rose de Tascher. L'acte ne fait aucune men-
tion de la veuve du comte de Beauharnais. Tallien et
Barras sont témoins au contrat. Au mois de juin
Bonaparte est appelé au généralat des troupes can-
tonnées dans les Alpes maritimes; Carnot réclame
contre Barras l'honneur de cette nomination. On
appelait le commandement de l'armée d'Italie la dot
de madame Beauharnais. Napoléon, racontant à Sainte-
Hélène, avec dédain, avoir cru s'allier à une grande
dame, manquait de reconnaissance.
Napoléon entre en plein dans ses destinées : il avait
eu besoin des hommes, les hommes vont avoir besoin
de lui ; les événements l'avaient fait, il va faire les
événements. Il a maintenant traversé ces malheurs
auxquels sont condamnées les natures supérieures
avant d'être reconnues, contraintes de s'humilier sous
les médiocrités dont le patronage leur est nécessaire :
le germe du plus haut palmier est d'abord abrité par
l'Arabe sous un vase d'argile.
Arrivé à Nice, au quartier général de l'armée d'Italie,
Bonaparte trouve les soldats manquant de tout, nus,
1. Mémoires de M. de Bourrienne, tome I, p. 103.
i. Plus exactement cinq mois.
MÉMOIRES d'outre-tombe 119
sans souliers, sans pain, sans discipline. Il avait
vingt-huit ans; sous ses ordres Masséna comman-
dait trente-six mille hommes. C'était l'an 1796. Il
ouvre sa première campagne le 20 mars, date fa-
meuse qui devait se graver plusieurs fois dans sa
vie. 11 bat Beaulieu à Montenotte * ; deux jours après,
à Millesimo'^, il sépare les deux armées autrichienne
et sarde, A Ceva, à Mondovi ^, à Fossano, à Che-
rasco*, les succès continuent; le génie de la guerre
même est descendu. Cette proclamation fait entendre
une voix nouvelle, comme les combats avaient an-
noncé un homme nouveau :
« Soldats ! vous avez remporté, en quinze jours, six
m victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquante-cinq
« pièces de canon, quinze mille prisonniers, tué ou
« blessé plus de dix mille hommes. Vous avez gagné
« des batailles sans canon, passé des rivières sans
« ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivoua-
« que sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les pha-
« langes républicaines, les soldats de la liberté, étaient
« seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert;
« grâces vous soient rendues, soldats 1...
« Peuples d'Italie! l'armée française vient rompre
« vos chaînes ; le peuple français est l'ami de tous les
« peuples. Nous n'en voulons qu'aux tyrans qui vous
« asservissent. »
Dès le 15 mai la paix est conclue entre la République
française et le roi de Sardaignej la Savoie est cédée à
1. Le 12 avril 1796.
2. Le 14 avrU.
3. Le 22 avril.
4. Le 25 avril.
120 MÉMOIRES d'outre-tombe
la France avec Nice et Tende. Napoléon avance tou-
jours, et il écrit à Carnot :
R Du quartier général, à Plaisance, 9 mai 1796.
« Nous avons enfin passé le Pô : la seconde cam-
« pagne est commencée; Beaulieu est déconcerté; il
« calcule assez mal, et donne constamment dans les
« pièges qu'on lui tend. Peut-être voudra-t-il donner
« une bataille, car cet homme-là a l'audace de la fureur,
« et non celle du génie. Encore une victoire, et nous
« sommes maîtres de l'Italie. Dès l'instant que nous
« arrêterons nos mouvements, nous ferons habiller
« l'armée à neuf. Elle est toujours à faire peur; mais
« tout engraisse; le soldat ne mange que du pain de
« Gonesse, bonne viande et en quantité, etc. La dis-
« cipline se rétablit tous les jours ; mais il faut souvent
« fusiller, car il est des hommes intraitables qui ne
« peuvent se commander. Ce que nous avons pris à
« l'ennemi est incalculable. Plus vous m'enverrez
« d'hommes, plus je les nourrirai facilement. Je vous
« fais passer vingt tableaux des premiers maîtres, du
« Corrége et de Michel-Ange. Je vous dois des remer-
« ciments particuliers pour les attentions que vous
« voulez bien avoir pour ma femme. Je vous la recom-
« mande : elle est patriote sincère, et je l'aime à la
« folie. J'espère que les choses vont bien, pouvant
« vous envoyer une douzaine de millions à Paris; cela
« ne vous fera pas de mal pour l'armée du Rhin.
« Envoyez-moi quatre mille cavaliers démontés, je
« chercherai ici à les remonter. Je ne vous cache pas
« que, depuis la mort de Stengel, je n'ai plus un offi-
MÉMOIRES d'outre-tombe 121
« cier supérieur de cavalerie qui se batte. Je désirerais
« que vous me pussiez envoyer deux ou trois adjudants
« généraux qui aient du feu et une ferme résolution
« de ne jamais faire de savantes retraites. »
C'est une des lettres remarquables de Napoléon.
Quelle vivacité! quelle diversité de génie! Avec les
intelligences du héros se trouve jetée pêle-mêle, dans
la profusion triomphale des tableaux de Michel-Ange,
une raillerie piquante contre un rival, à propos de ces
adjudants généraux ayant une ferme résolution de ne
jamais faire de savantes retraites. Le même jour Bona-
parte écrivait au Directoire pour lui donner avis de la
suspension d'armes accordée au duc de Parme et de
l'envoi du Saint Jérôme du Corrége. Le 11 mai, il
annonce à Carnot le passage du pont de Lodi qui nous
rend possesseurs de la Lombardie. S'il ne va pas tout
de suite à Milan, c'est qu'il veut suivre Beaulieu et
l'achever. — « Si j'enlève Mantoue, rien ne m'arrête
« plus pour pénétrer dans la Bavière; dans deux
« décades je puis être dans le cœur de l'Allemagne.
« Si les deux armées du Rhin entrent en campagne,
« je vous prie de me faire part de leur position. Il
« serait digne de la République d'aller signer le traité
« de paix des trois armées réunies dans le cœur de la
« Bavière et de l'Autriche étonnées. »
L'aigle ne marche pas, il vole, chargé des bande-
roles de victoires suspendues à son cou et à ses
ailes.
Il se plaint de ce qu'on veut lui donner pour adjoint
Kellermann : « Je ne puis pas servir volontiers avec
« un homme qui se croit le premier général de l'Eu-
122 MÉMOIRES d'outre-tombe
« rop3, et je crois qu'un mauvais général vaut mieux
« que deux bons. »
Le 1" juin 1796 les Autrichiens sont entièrement
expulsés d'Italie, et nos avant-postes éclairent les
monts de l'Allemagne : « Nos grenadiers et nos cara-
« biniers », écrit Bonaparte au Directoire, « jouent et
« rient avec la mort. Rien n'égale leur intrépidité, si
« ce n'est la gaieté avec laquelle ils font les marches
« les plus forcées. Vous croiriez qu'arrivés au bivouac
« ils doivent au moins dormir; pas du tout : chacun
« fait son conte ou son plan d'opération du lendemain,
« et souvent on en voit qui rencontrent très juste.
« L'autre jour je voyais défiler une demi-brigade; un
« chasseur s'approcha de mon cheval : Général, me
« dit-il, il faut faire cela. — Malheureux, lui dis-je,
« veux-tu bien te taire 1 II disparaît à l'instant; je l'ai
« fait en vain chercher : c'était justement ce que
« j'avais ordonné que l'on fît. »
Les soldats gradèrent leur commandant : à Lodi*
ils le firent caporal, à Gastiglione ^ sergent.
Le 15 de novembre on débouche sur Arcole : le jeune
général passe le pont qui l'a rendu fameux ; dix mille
hommes restent sur la place. « C'était un chant de
V Iliade! » s'écriait Bonaparte au seul souvenir de cette
action.
En Allemagne, Moreau accomplissait la célèbre
retraite ^ que Napoléon appelait une retraite de sergent.
1. Le 10 mai 1796.
2. Le 5 août 1796.
3. Septembre-octobre 1796. Les généraux de division Reynier,
Desaix, Gouvion-Saint-Cyr, et le général Dessoles, chef de l'état-
major, partagent avec Moreau l'honneur da cette admirabl*
retraite.
MÉMOIRES d'outre-tombe 123
Celui-ci se préparait à dire à son rival, en battant
l'archiduc Charles :
Je suivrai d'assez près votre illustre retraite
Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète.
Le 14 janvier 1797, les hostilités se renouèrent par
la bataille de Rivoli. Deux combats contre Wurmser,
à Saint-Georges et à la Favorite, entraînent pour
l'ennemi la perte de cinq mille tués et de vingt mille
prisonniers; le demeurant se barricade dans Mantoue;
la ville bloquée capitule ' ; Wurmser, avec les douze
mille hommes qui lui restent, se rend.
Bientôt la Marche d'Ancône est envahie; plus tard
le traité de Tolentino * nous livre des perles, des dia-
mants, des manuscrits précieux, la Transfiguration,
le Laocoon, Y Apollon du Belvédère, et termine cette
suite d'opérations par lesquelles en moins d'un an
quatre armées autrichiennes ont été détruites, la
haute Italie soumise et le Tyrol entamé ; on n'a pas le
temps de se reconnaître : l'éclair et le coup partent à
la fois.
L'archiduc Charles, accouru pour défendre l'Au-
triche antérieure avec une nouvelle armée, est forcé
au passage du Tagliamento ' ; Gradisca tombe* ; Trieste
1. Le 2 février 1797.
2. Le 19 février.
3. Le 16 mars.
4. Forteresse importante, contiguë ao Frioul; elle est empop-
tée de vive force, le 19 mairs, par le général Bernadotte, souteaM
du général Sérurier.
124 MÉMOIRES d'outre-tombe
est pris ' ; les préliminaires de la paix entre la France
et l'Autriche sont signés à Léoben ^
Venise, formée au milieu de la chute de l'empire
romain, trahie et troublée, nous avait ouvert ses
lagunes et ses palais; une révolution s'accomplit le
31 mai 1797 dans Gênes sa rivale : la République
ligurienne prend naissance. Bonaparte aurait été bien
étonné si, du milieu de ses conquêtes, il eût pu voir
qu'il s'emparait de Venise pour l'Autriche, des Léga-
tions pour Rome, de Naples pour les Bourbons, de
Gênes pour le Piémont, de l'Espagne pour l'Angle-
terre, de la Westphalie pour la Prusse, de la Pologne
pour la Russie, semblable à ces soldats qui, dans le
sac d'une ville, se gorgent d'un butin qu'ils sont
obligés de jeter, faute de le pouvoir emporter, tandis
qu'au même moment ils perdent leur patrie.
Le 9 juillet, la République cisalpine ^ proclame son
existence. Dans la correspondance de Bonaparte on
voit courir la navette à travers la chaîne des révolu-
tions attachées à la nôtre : comme Mahomet avec le
glaive et le Coran, nous allions l'épée dans une main,
les droits de l'homme dans l'autre.
Dans l'ensemble de ses mouvements généraux, Bo-
naparte ne laisse échapper aucun détail : tantôt il
craint que les vieillards des grands peintres de Venise,
de Bologne, de Milan, ne soient bien mouillés en
passant le Mont-Cenis; tantôt il est inquiet qu'un
1. Le 24 mars.
2. Le 15 avril.
3. Elle était formée ^e la Lombardie autrichienne, du Berga-
raasque, du Bressan, du Crémasque et d'autres contrées de l'Etat
de Venise, de Manloue, du iModénais, de Massa et Carrara, da
Bolonais, du Ferrarais et de la Romagne.
MÉMOIRES d'outre-tombe 125
manuscrit sur papyrus de la bibliothèque arnbrosienne
ne 9oit perdu ; il prie le ministre de l'intérieur de lui
apprendre s'il est arrivé à la Bibliothèque nationale.
Il donne au Directoire exécutif son opinion sur ses
généraux :
« Berthier : talents, activité, courage, caractère,
« tout pour lui.
« Augereau : beaucoup de caractère, de courage, de
« fermeté, d'activité; est aimé du soldat, heureux dans
« ses opérations.
« Masséna : actif, infatigable, a de l'audace, du coup
« d'oeil et de la promptitude à se décider.
« Sérurier : se bat en soldat, ne prend rien sur lui;
« ferme; n'a pas assez bonne opinion de ses troupes;
« est malade.
« Despinois : mou, sans activité, sans audace, n'a
« pas l'état de la guerre, n'est pas aimé du soldat, ne
« se bat pas à sa tête ; a d'ailleurs de la hauteur, de
« l'esprit et des principes politiques sains ; bon à com-
« mander dans l'intérieur.
« Sauret : bon, très bon soldat, pas assez éclairé
« pour être général; peu heureux.
« Abbatucci : pas bon à commander cinquante
« hommes, etc., etc. »
Bonaparte écrit au chef des Maïnottes : « Les Fran-
« çais estiment le petit, mais brave peuple qui, seul
« de l'ancienne Grèce, a conservé sa vertu, les dignes
« descendants de Sparte, auxquels il n'a manqué pour
« être aussi renommés que leurs ancêtres que de se
« trouver sur un plus vaste théâtre. » Il instruit l'au-
torité de la prise de possession de Corfou : « L'île de
Corcyre ^o, remarque-t-il, « était, selon Homère, la
126 MÉMOIRES d'outre-tombe
o patrie de la princesse Nausicaa. » Il envoie le traité
de paix conclu avec Venise. « Notre marine y gagnera
« quatre ou cinq vaisseaux de guerre, trois ou quatre
« frégates, plus trois ou quatre millions de cordages.
« — Qu'on me fasse passer des matelots français ou
« corses, mande-t-il; je prendrai ceux de Mantoue et
« de Guarda. — Un million pour Toulon, que je vous
« ai annoncé, part demain; deux millions, etc., for-
« meront la somme de cinq millions que l'armée
« d'Italie aura fournie depuis la nouvelle campagne.
« — J'ai chargô... de se rendre à Sion pour chercher
« à ouvrir une négociation avec le Valais. — J'ai
« envoyé un excellent ingénieur pour savoir ce que
« coûterait cette route à établir (le Simplon)... J'ai
« chargé le même ingénieur de voir ce qu'il faudrait
« pour faire sauter le rocher dans lequel s'enfuit le
« Rhône, et par là rendre possible l'exploitation des
« bois du Valais et de la Savoie. » Il donne avis qu'il
fait partir de Trieste un chargement de blé et d'aciers
pour Gênes. Il fait présent au pacha de Scutari de
quatre caisses de fusils, comme une marque de son
amitié. Il ordonne de renvoyer de Milan quelques
hommes suspects et d'en arrêter quelques autres. Il
écrit au citoyen Grogniard, ordonnateur de la marine
à Toulon : « Je ne suis pas votre juge, mais si vous
« étiez sous mes ordres, je vous mettrais aux arrêts
« pour avoir obtempéré à une réquisition ridicule. »
Une note remise au ministre du pape dit : « Le pape
« pensera peut-être qu'il est digne de sa sagesse, de
« la plus sainte des religions, de faire une bulle ou
« mandement qui ordonne aux prêtres obéissance au
« gouvernement. »
MÉMOIRES d'outre-tombe 1Î7
Tout cela est mêlé de négociations avec les répu-
bliques nouvelles, des détails des fêtes pour Virgile et
Arioste, des bordereaux explicatifs des vingt tableaux
et des cinq cents manuscrits de Venise; tout cela a
lieu à travers l'Italie assourdie du bruit des combats,
à travers l'Italie devenue une fournaise où nos gre-
nadiers vivaient dans le feu comme des salamandres.
Pendant ces tourbillons d'affaires et de succès advint
le 18 fructidor', favorisé par les proclamations de
Bonaparte et les délibérations de son armée, en
jalousie de l'armée de la Meuse. Alors disparut celui
qui, peut-être à tort, avait passé pour l'auteur des
plans des victoires républicaines; on assure que
Danissy, Lafitte, d'Arçon, trois génies militaires
supérieurs, dirigeaient ces plans : Carnot se trouva
proscrit par l'influence de Bonaparte.
Le 17 octobre, celui-ci signe le traité de paix de
Campo-Formio ^ : la première guerre continentale de
la Révolution finit à trente lieues de Vienne.
Un congrès étant rassemblé à Rastadt, et Bonaparte
ayant été nommé par le Directoire représentant à ce
congrès', il prit congé de l'armée d'Italie. « Je ne se-
1. Coup d'Etat du 18 fructidor an V (4 septembre 1797).
2. Campo-Formio est un hameau du Prioul, près d'Udine.
L'Autriche cédait à la France les Pays-Bas autrichiens, ainsi que
les pays d'Empire jusqu'au Rhin; elle reconnaissait la Répu-
blique cisalpine, à laquelle elle cédait Milan, Mantoue et Mo-
dène. L'Etat de Venise était abandonné h l'empereur, à la réserve
des îles Ioniennes, que la France retenait.
3. Bonaparte avait été nommé par le Directoire premier plé-
nipotentiaire; Treilhard et Bonnier d'Arco lui étaient adjoints.
Les trois plénipotentiaires de l'Autriche étaient le comte di
Metternich, père du futur chancelier, oui représentait l'Emp»-
l'i^ MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
a rai consolé, lui dit-il, que par 1 espoir de me revoir
« bientôt avec vous, luttant contre de nouveaux dan-
« gars. » Le 16 novembre 1797, son ordre du jour
annonce qu'il a quitté Milan pour présider la légation
française au congrès et qu'il a envoyé au Directoire le
drapeau de l'armée d'Italie.
Sur un des côtés de ce drapeau Bonaparte avait fait
broder le résumé de ses conquêtes : « Cent cinquante
« mille prisonniers, dix-sept mille chevaux, cinq cent
« cinquante pièces de siège, six cents pièces de cam-
« pagne, cinq équipages de ponts, neuf vaisseaux de
« cinquante-quatre canons, douze frégates de trente-
« deux, douze corvettes, dix-huit galères; armistice
« avec le roi de Sardaigne, convention avec Gênes;
« armistice avec le duc de Parme, avec le duc de Mo-
« dène, avec le roi de Naples, avec le pape; prélimi-
« naires de Léoben; convention de Montebello avec la
« République de Gènes; traité de paix avec l'empe-
« reur à Campo-Formio ; donné la liberté aux peuples
« de Bologne, Ferrare, Modène, Massa-Carrara, de la
« Romagne, de la Lombardie, de Brescia, de Ber-
ce game, de Mantoue, de Crème, d'une partie du Véro-
« nais, de Chiavenna, Bormio, et de la Valteline; au
« peuple de Gênes, aux fiefs impériaux, au peuple des
<* départements de Corcyre, de la mer Egée et d'Itha-
« que.
« Envoyé à Paris tous les chefs-d'œuvre de Michel-
« Ange, de Guerchin, du Titien, de Paul Véronèse,
reur; le comte Lehrbach, député de l'Autriche; le comte Cobenzl,
envoyé du roi de Hongrie et de Bohême. La Prusse était repré-
sentée par le comte de Goërz, le baron Jacobi Klœst et le baron
Dohm.
MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 129
« Corrége, Âlbane, des Carrache, Raphaël, Léonard
« de Vinci, etc., etc. »
« Ce monument de l'armée d'Italie, dit l'ordre du
jour, sera suspendu aux voûtes de la salle des séances
publiques du Directoire, et il attestera les exploits de
nos guerriers quand la génération présente aura dis-
paru. »
Après une convention purement militaire, qui sti-
pulait la remise de Mayence aux troupes de la Répu-
blique et la remise de Venise aux troupes autrichien-
nes, Bonaparte quitta Rastadt et laissa la suite des
affaires du congrès aux mains de Treilhard et de Bon-
nier.
Dans les derniers temps de la campagne d'Italie,
Bonaparte eut beaucoup à soufîrir de l'envie de divers
généraux et du Directoire : deux fois il avait offert sa
démission; les membres du gouvernement la dési-
raient et n'osaient l'accepter. Les sentiments de Bona-
parte ne suivaient pas le penchant du siècle; il cédait
à contre-cœur aux intérêts nés de la Révolution : de
là les contradictions de ses actes et de ses idées.
De retour à Paris*, il descendit dans sa maison, rue
Chantereine, qui prit et porte encore le nom de rue de
'a Victoire^. Le conseil des Anciens voulut faire à
Napoléon \e don de Chambord, ouvrage de Fran-
çois I", qui ne rappelle plus que l'exil du dernier fils
de saint Louis. Bonaparte fut présenté au Directoire,
le 10 décembre 1797, dans la cour du palais du Luxem-
i. Il arriva à Paris le 5 décembre 1797.
2. Un arrêté du département de la Seine donne à 1?, rue Chan-
tereine, où demeure Bonaparte, Je nom de rue de la VictoiiK
(Moniteur du 20 nivôse an VI, 9 janvier 1798).
130 MÉMOIRES d'outre-tombe
bourg. Au milieu de cette cour s'élevait un autel de ia
Patrie, surmonté des statues de la Liberté, de l'Éga-
lité et de la Paix, Les drapeaux conquis formaient un
dais au-dessus des cinq directeurs habillés à l'antique;
l'ombre de la Victoire descendait de ces drapeaux
sous lesquels la France faisait halte un moment. Bo-
naparte était vêtu de l'uniforme qu'il portait à Arcole
et à Lodi. M. de Talleyrand reçut le vainqueur auprès
de l'autel, se souvenant d'avoir naguère dit la messe
sur un autre autel. Fuyard revenu des États-Unis,
chargé par la protection de Chénier du ministère des
relations extérieures, l'évêque d'Autun, le sabre au
côté, était coiffé d'un chapeau à la Henri IV : les évé-
nements forçaient de prendre au sérieux ces traves-
tissements.
Le prélat fit l'éloge du conquérant de l'Italie : « Il
« aime, dit-il mélancoliquement, il aime les chants
« dOssian, surtout parce qu'ils détachent de la terre.
« Loin de redouter ce qu'on appelle son ambition, il
« nous faudra peut-être le solliciter un jour pour l'ar-
« racher aux douceurs de sa studieuse retraite. La
« France entière sera libre, peut-être lui ne le sera
« jamais : telle est sa destinée. »
Merveilleusement deviné !
Le frère de saint Louis à Grandella, Charles VIII à
Fornoue, Louis XII à Agnadel, François I" à Mari-
gnan, Lautrec à Ravenne, Catinat à Turin, demeurent
loin du nouveau général. Les succès de Napoléon
n'eurent point de pairs.
Les directeurs, redoutant un despotisme supérieur
qui menaçait tous les despotismes, avaient vu avec
inquiétude les hommages que l'on rendait à Napoléon ;
MÉMOIRES d'outre-tombe 131
ils songeaient à se débarrasser de sa présence. Ils
favorisèrent la passion qu'il montrait pour une expé-
dition dans rOrient. Il disait : « L'Europe est une
« taupinière; il n'y a jamais eu de grands empires et
« de grandes révolutions qu'en Orient; je n'ai déjà
« plus de gloire : cette petite Europe n'en fournit pas
« assez. » Napoléon, comme un enfant, était charmé
d'avoir été élu membre de l'Institut*. Il ne demandait
que six ans pour aller aux Indes et pour en revenir :
« Nous n'avons que vingt-neuf ans, » remarquait-il
en songeant à lui ; « ce n'est pas un âge : j'en aurai
« trente-cinq à mon retour. »
Nommé général d'une armée dite de l'Angleterre ',
1. Le Directoire, au lendemain du Coup d'Etat du 18 fruc-
tidor, avait notifié officiellement à l'Institut la loi de déporta-
tion, qui lui enlevait, dans la classe des Sciences mathéma-
tiques, le directeur Carnot; dans la classe des Sciences morales,
Pastoret, du Conseil des Cinq-Cents, et le directeur Barthélémy;
dans la classe de Littérature, Sicard et Fontanes. Bonaparte fut
élu à la place de Carnot, le 26 décembre 1797. Dix jours après
l'élection, le 5 janvier 1798, il parut pour la première fois à une
séance publique. L'affluence fut extraordinaire. Le jeune géné-
ral entra sans faste, vêtu d'un petit frac gris, et prit place entre
Lagrange et Laplace. Garât définit son nouveau collègue « un
philosophe qui avait paru un moment à la tête des armées. »
Chénier lut son Vieillard d'Ancenis, poème sur la mort du gé-
néral Hoche, dont les derniers vers annonçaient la défaite pro
chaîne de l'Angleterre :
Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile,
Quand Neptune irrité lancera dans leur île
D'Arcole et de Lodi les terribles soldats.
Tous ces jeunes héros vieux dans l'art des combat»,
La grande nation à vaincre accoutumée
Et le grand général guidant la grande armée.
L'auditoire tout entier se leva et salua de ses acclamations le
poète et le grand général.
2. Arrêté du Directoire {13 germinal, 2 avril 1798), portant
i32 MÉMOIRES d'outre-tombe
dont les corps étaient dispersés de Brest à Anvers,
Bonaparte passa son temps à des inspections, à des
visites aux autorités civiles et scientifiques, tandis
qu'on assemblait les troupes qui devaient composer
l'armée d'Egypte. Survint l'échauffourée du drapeau
tricolore et du bonnet rouge, que notre ambassadeur
à Vienne, le général Bernadotte, avait planté sur la
porte de son palais*. Le Directoire se disposait à re
que le général Bonaparte se rendra à Brest dans le courant de
la décade, pour y prendre le commandement de l'armée d' Angle-
terre.
1. Le 13 avril 1798, vers six heures du soir, Bernadotte, alor»
ambassadeur à Vienne, fit suspendre au balcon du premier étage
de son hôtel un drapeau tricolore d'environ quatre aunes, atta-
ché à une hampe extrêmement longue avec cette inscription :
« République française ». Jamais à Vienne les ambassadeurs
n'arboraient le drapeau de leur pays. Aussi des groupes se for-
mèrent très vite devant l'hôtel, et le peuple viennois vit une pro-
vocation véritable dans le fait d'avoir arboré ce grand drapeaa
contre tous les usages : l'ambassadeur, disait-on, avait voulu dé-
clarer ainsi qu'il regardait Vienne comme une ville conquise.
Bientôt une foule immense se rassembla devant l'ambassade.
Un aide de camp de Bernadotte vint à la porte du palais et,
la main sur la poignée de son sabre, il harangua les Viennois
avec mépris et déclama avec rage contre la police. La foule
lança alors des pierres contre les fenêtres; un serrurier grimpe
au balcon et en arrache le drapeau qui fut immédiatement brûlé.
La police arrivait, mais elle n'était pas encore assez forte pour
dissiper un attroupement aussi nombreux. La porte du palais
fut enfoncée, et une foule furieuse pénétra dans l'intérieur, et
se trouva en face de l'ambassadeur, de ses secrétaires et de ses
aides de camp armés de sabres et de pistolets. Bernadotte bran-
dissait son sabre et criait avec fureur : « Qu'ose donc cette
canaille? J'en tuerai au moins six », et menaçait de venir châtier
ce peuple à coups de canons. Un de ses domestiques tira deux
coups de pistolet, dont fort heureusement les envahisseurs ne
parurent pas s'émouvoir beaucoup. Ils pénétrèrent dans la cui-
sine et les écuries, et brisèrent les voitures de l'ambassadeur.
Les troupes étaient casernées dans les faubourgs, à une grande
distance de l'ambassade. Ce fut seulement à minuit qu'une divi-
MÉMOIRES d'outre-tombe 133
tenir Napoléon pour l'opposer à la nouvelle guerre
possible, lorsque M. de Gobentzel prévint la rupture,
et Bonaparte reçut l'ordre de partir. L'Italie devenue
républicaine, la Hollande transformée en république,
la paix laissant à la France, étendue jusqu'au Rhin,
des soldats inutiles, dans sa prévoyance peureuse le
Directoire s'empressa d'écarter le vainqueur. Cette
aventure d'Egypte change à la fois la fortune et le
génie de Napoléon, en surdorant ce génie, déjà trop
éclatant, d'un rayon du soleil qui frappa la colonne de
nuée et de feu.
Toulon, 19 mai 1798.
PROCLAMATION.
Soldats,
« Vous êtes une des ailes de l'armée d'Angleterre.
« Vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines,
« de sièges ; il vous reste à faire la guerre maritime.
« Les légions romaines, que vous avez quelquefois
« imitées, mais pas encore égalées, combattaient Car-
« thage tour à tour sur cette même mer, et aux plai-
« nés de Zama. La victoire ne les abandonna jamais,
« parce que constamment elles furent braves, patien-
« tes à supporter la fatigue, disciplinées et unies en-
« tre elles.
« Soldats, l'Europe a les yeux sur vousl vous avez
« de grandes destinées à remplir, des batailles à li-
sion d'infanterie et un régiment de cavalerie arrivé de Schœn-
brilnn vinrent mettre fin à l'émeute. (Ludovic Sciout, Le Direc-
toire, tome IV, p. 421.)
134 MÉMOIRES d'outre-tombe
« vrer, des dangers, des fatigues à vaincre ; vous ferez
« plus que vous n'avez fait pour la prospérité de la
« patrie, le bonheur des hommes et votre propre
« gloire. »
Après cette proclamation de souvenirs. Napoléon
s'embarque : on dirait d'Homère ou du héros qui en-
fermait les chants du Méonide dans une cassette d'or.
Cet homme ne chemine pas tout doucement : à peine
a-t-il mis l'Italie sous ses pieds, qu'il paraît en Egypte ;
épisode romanesque dont il agrandit sa vie réelle.
Comme Charlemagne, il attache une épopée à son his-
toire. Dans la bibliothèque qu'il emporta se trouvaient
Ossian, Werther, La Nouvelle Héloise et le Vieux Tes-
tament : indication du chaos de la tête de Napoléon. 11
mêlait les idées positives et les sentiments romanes-
ques, les systèmes et les chimères, les études sérieuses
et les emportements de l'imagination, la sagesse et la
folie. De ces productions incohérentes du siècle il tira
l'Empire; songe immense, mais rapide comme la nuit
désordonnée qui l'avait enfanté.
Entré dans Toulon le 9 mai 1798, Napoléon descend
à l'hôtel de la Marine; dix jours après il monte sur le
vaisseau amiral l'Orient; le 19 mai il met à la voile; il
part de la borne où la première fois il avait répandu
le sang, et un sang français : les massacres de Toulon
l'avaient préparé aux massacres de Jaffa. Il menait
avec lui les généraux premiers-nés de sa gloire : Ber-
thier, Caffarelli, Kléber, Desaix, Lannes, Murât, Me-
nou. Treize vaisseaux de ligne, quatorze frégates,
quatre cents bâtiments de transport, l'accompagnent.
Nelson le laissa échapper du port et le manqua sur
MÉMOIRES d'outre-tombe 13£
les flots, bien qu'une fois nos navires ne fussent qu'à
six lieues de distance des vaisseaux anglais. De la mer
de Sicile, Napoléon aperçut le sommet des Apennins;
il dit : « Je ne puis voir sans émotion la terre d'Ita-
« lie ; voilà l'Orient : j'y vais. » A l'aspect de l'Ida, ex-
plosion d'admiration sur Minos et la sagesse antique.
Dans la traversée, Bonaparte se plaisait à réunir les
savants et provoquait leurs disputes ; il se rangeait
ordinairement à l'avis du plus absurde ou du plus au-
dacieux; il s'enquérait si les planètes étaient habitées,
quand elles seraient détruites par l'eau ou par le feu,
comme s'il eût été chargé de l'inspection de l'armée
céleste.
Il aborde à Malte, déniche la vieille chevalerie reti-
rée dans le trou d'un rocher marin * ; puis il descend
parmi les ruines de la cité d'Alexandre 2. Il voit à la
pointe du jour cette colonne de Pompée que j'aperce-
vais du bord de mon vaisseau en m'éloignant de la
Libye. Du pied du monument, immortalisé d'un grand
et triste nom, il s'élance; il escalade les murailles der-
rière lesquelles se trouvait jadis le dépôt des remèdes
de l'âme, et les aiguilles de Cléopâtre, maintenant
couchées à terre parmi des chiens maigres. La porte
de Rosette est forcée ; nos troupes se ruent dans les
1. Le grand-maître de l'Ordre de Malte, le comte Ferdinand
de Hompesch, bailli de Brandebourg, capitula le 11 juin 1798.
Malte et les îles voisines furent cédées au Directoire. La ville
fut rendue dans la journée du 12 juin. Le 13, au matin, Bona-
parte y fit son entrée; il trouva quinze cents pièces de canon,
trente-cinq mille fusils, douze cents barils de poudre, une infi-
nité d'armes de toute espèce, et de grandes richesses.
2. La flotte française arriva le l*"" juillet près d'Alexandrie. Le
lendemain, les Français s'emparèrent de la ville. Kléber, qui
commandait l'assaut, fut blessé d'une balle au front.
136 MÉMOIRES DOUTRE-TOMBE
deux havres et dans le phare. Égorgement efiFroyablel
L'adjudant général Boyer écrit à ses parents : « Les
« Turcs, repoussés de tous côtés, se réfugient chez
« leur Dieu et leur prophète; ils remplissent leurs
« mosquées ; hommes, femmes, vieillards, jeunes et
« enfants, tous sont massacrés. »
Bonaparte avait dit à Tévèque de Malte : « Vous
K pouvez assurer vos diocésains que la religion catho-
« lique, apostolique et romaine sera non seulement
« respectée, mais ses ministres spécialement proté-
« gés. » Il dit, en arrivant en Egypte : « Peuples d'É-
« gypte, je respecte plus que les mameloucks Dieu,
« son Prophète et le Coran. Les Français sont amis
« des musulmans. Naguère ils ont marché sur Rome
«t et renversé le trône du pape, qui aigrissait les chré-
« tiens contre ceux qui professent l'islamisme; bien-
« tôt après ils ont dirigé leur course vers Malte, et en
« ont chassé les incrédules qui se croyaient appelés
« de Dieu pour faire la guerre aux musulmans... Si
« l'Egypte est la ferme des mamelouks, qu'ils mon-
« trent le bail que Dieu leur en a fait*. »
Napoléon marche aux Pyramides ^ ; il crie à ses sol-
dats : « Songez que du haut de ces monuments qua-
« rante siècles ont les yeux fixés sur vous, » Il entre
au Caire 3, sa flotte saute en l'air à Aboukir *; l'armée
dOrient est séparée de l'Europe. JuUien (de la Drôme),
fils de Jullien le conventionnel, témoin du désastre,
le note minute par minute :
1. Proclamation du 2 juillet 1798.
2. 21 juillet.
3. 23 juillet.
4. 1" août.
MÉMOIRES d'outre-tombe 137
« Il est sept heures ; la nuit se fait et le feu redou-
« ble encore. A neuf heures et quelques minutes le
« vaisseau a sauté. Il est dix heures, le feu se ralentit
« et la lune se lève à droite du lieu où vient de s'éle-
« ver l'explosion du vaisseau. »
Bonaparte au Caire déclare au chef de la loi qu'i
sera le restaurateur des mosquées ; il envoie son nom
à l'Arabie, à l'Ethiopie, aux Indes. Le Caire se ré-
volte' ; il le bombarde au milieu d'un orage; l'inspiré
dit aux croyants : « Je pourrais demander à chacun
« de vous compte des sentiments les plus secrets
« de son cœur, car je sais tout, même ce que vous
« n'avez dit à personne. » Le grand schérif de la
Mecque le nomme, dans une lettre, le protecteur de
la Kaaha; le pape, dans une missive, l'appelle mon
très cher fils.
Par une infirmité de nature, Bonaparte préférait
souvent son côté petit à son grand côté. La partie qu'il
pouvait gagner d'un seul coup ne l'amusait pas. La
main qui brisait le monde se plaisait au jeu des gobe-
lets ; sûr, quand il usait de ses facultés, de se dédom-
mager de ses pertes ; son génie était le réparateur de
son caractère. Que ne se présenta-t-il tout d'abord
comme l'héritier des chevaliers? Par une position
double, il n'était, aux yeux de la multitude musul-
mane, qu'un faux chrétien et qu'un faux mahométan.
Admirer des impiétés de système, ne pas reconnaître
ce qu'elles avaient de misérable, c'est se tromper mi-
sérablement : il faut pleurer quand le géant se réduit
à l'emploi du grimacier. Les infidèles proposèrent à
saint Louis dans les fers la couronne d'Egypte, parce
1. 21 octobre.
138 MÉMOIRES d'outre-tombe
qu'il était resté, disent les historiens arabes, le plus
fier chrétien qu'on eût jamais vu.
Quand je passai au Caire, cette ville conservait des
traces des Français : un jardin public, notre ouvrage,
était planté de palmiers; des établissements de res-
taurateurs l'avaient jadis entouré. Malheureusement,
de même que les anciens Égyptiens, nos soldats avaient
promené un cercueil autour de leurs festins.
Quelle scène mémorable, si l'on pouvait y croire i
Bonaparte assis dans l'intérieur de la pyramide de
Chéops sur le sarcophage d'un Pharaon dont la momie
avait disparu, et causant avec les muphtis et les imans I
Toutefois, prenons le récit du Moniteur comme le tra-
vail de la muse. Si ce n'est pas l'histoire matérielle de
Napoléon, c'est l'histoire de son intelligence; cela en
vaut encore la peine. Écoutons dans les entrailles d'un
sépulcre cette voix que tous les siècles entendront
{Moniteur, 27 novembre 1798.)
« Ce jourd'hui, 25 thermidor de l'an vi de la Répu-
blique française une et indivisible, répondant au 28 de
la lune de Mucharim, l'an de l'hégire 1213, le général
en chef, accompagné de plusieurs officiers de l'état-
major de l'armée et de plusieurs membres de l'Institut
national, s'est transporté à la grande pyramide, dite
de Chéops, dans l'intérieur de laquelle il était attendu
par plusieurs muphtis et imans, chargés de lui en
montrer la construction intérieure.
« La dernière salle à laquelle le général en chef est
parvenu est à voûte plate, et longue de trente-deux
pieds sur seize de large et dix-neuf de haut. Il n'y a
MÉMOIRES d'outre-tombe 139
trouvé qu'une caisse de granit d'environ huit pieds
de long sur quatre d'épaisseur, qui renfermait la mo-
mie d'un Pharaon. Il s'est assis sur le bloc de granit,
a fait asseoir à ses côtés les muphtis et les imans, Su-
leiman, Ibrahim et Muhamed, et il a eu avec eux, en
présence de sa suite, la conversation suivante :
Bonaparte : « Dieu est grand et ses œuvres sont
« merveilleuses. Voici un grand ouvrage de main
« d'homme 1 Quel était le but de celui qui fît cons-
« truire cette pyramide ? »
Suleiman : « C'était un puissant roi d'Egypte, dont
« on croit que le nom était Chéops. Il voulait empê-
« cher que des sacrilèges ne vinssent troubler le repos
« de sa cendre. »
Bonaparte : «( Le grand Cyrus se fît enterrer en plein
« air, pour que son corps retournât aux éléments :
« penses-tu qu'il ne fît pas mieux? le penses-tu? »
Suleiman (s'inclinant) : « Gloire à Dieu, à qui toute
« gloire est due ! »
Bonaparte : « Gloire à Allah I II n'y a point d'autre
« Dieu que Dieu; Mohamed est son prophète et je suis
« de ses amis. »
Ibrahim : « Que les anges de la victoire balayent la
« poussière sur ton chemin et te couvrent de leurs
« ailes! Le mamelouck a mérité la mort. »
Bonaparte : « Il a été livré aux anges noirs Moukir
• et Quarkir. »
Suleiman : « Il étendit les mains de la rapine sur les
« terres, les moissons, les chevaux de l'Egypte. »
Bonaparte : « Les trésors, l'industrie et l'amitié des
« Francs seront votre partage, en attendant que vous
« montiez au septième ciel et qu'assis aux côtés des
140 MÉMOIRES d'outre-tombe
« houris aux yeux noirs, toujours jeunes et toujours
« vierges, vous vous reposiez à l'ombre du laba, dont
« les branches oflfriront d'elles-mêmes aux vrais
« musulmans tout ce qu'ils pourront désirer. »
De telles parades ne changent rien à la gravité des
Pyramides :
Vingt siècles, descendus dans l'éternelle nuit,
Y sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit*.
Bonaparte, en remplaçant Chéops dans la crypte
séculaire, en aurait augmenté l'immensité; mais il ne
s'est jamais traîné dans ce vestibule de la mort*.
« Pendant le reste de notre navigation sur le Nil »,
dis-je dans V Itinéraire, « je demeurai sur le pont à
« contempler ces tombeaux Les
« grands monuments font une partie essentielle de la
« gloire de toute société humaine : ils portent la
« mémoire d'un peuple au delà de sa propre exis-
« tence, et le font vivre contemporain des généra-
« tions qui viennent s'établir dans ses champs aban-
« donnés. »
1. Vers du P. Lemoyna, dans son poème épique, Saint Louit^
ou la Sainte couronne reconquise sur les infidèles, 1653.
2. « Bonaparte n'est pas entré dans la grande pyramide; il
n'en a pas même eu la volonté, ni la pensée. Certes, je l'y aurais
suivi. Je ne l'ai pas quitté une seconde dans le désert. Il fit entrer
quelques personnes dans l'une des grandes pyramides. Il se tenait
devant, et en sortant on lui rendait compte de ce que l'on voyait
dans l'intérieur, c'est-à-dire qu'on lui annonçait que l'on n'avait
rien vu. Toute cette conversation avec le muphti, les ulémas,
est une mauvaise plaisanterie; il n'y en avait pas plus que de
pape et d'archevêques. . . Cet entretien de Bonaparte dans l'un»
des pyramides avec plusieurs imans et muphtis, est de pure
invention. » Mémoires de M. de Bourrienne, t. II, p. 300
MÉMOIRES d'outre-tombe 141
Remercions Bonaparte, aux Pyramides, de nous
avoir si bien justifiés, nous autres petits hommes
d'État entachés de poésie, qui maraudons de chétifs
mensonges sur des ruines.
D'après les proclamations, les ordres du jour, les
discours de Bonaparte, il est évident qu'il visait à se
faire passer pour l'envoyé du ciel, à l'instar d'Alexan-
dre. Callisthène*, à qui le Macédonien infligea dans la
suite un si rude traitement, en punition sans doute
de la flatterie du philosophe, fut chargé de prouver
que le fils de Philippe était fils de Jupiter; c'est ce
que l'on voit dans un fragment de Gallisthène conservé
par Strabon, Le pourparler d'Alexandre, de Pas-
quier^, est un dialogue des morts entre Alexandre le
grand conquérant et Rabelais le grand moqueur :
« Cours-moi de l'œil », dit Alexandre à Rabelais,
« toutes ces contrées que tu vois être en ces bas lieux,
« tu ne trouveras aucun personnage d'étoffe qui, pour
« autoriser ses pensées, n'ait voulu donner à entendre
« qu'il eût familiarité avec les dieux. » Rabelais
répond : « Alexandre, pour te dire le vrai, je ne
« m'amusai jamais à reprendre tes petites particula-
« rites, mêmement en ce qui appartient au vin. Mais
« quel profit sens- tu de la grandeur maintenant? en
« es-tu autre que moi? Le regret que tu as te doit
« causer telle fâcherie qu'il te seroit beaucoup plus
1 . Gallisthène, disciple et petit-neveu d'Aristote, né vers 365
av. J.-C. Il suivit Alexandre dans ses expéditions. De mœurs
sévères, il blâma les excès auxquels se livrait le Macédonien ;
impliqué dans la conspiration d'Hermolaùs, il fut, dit-on, enfermé
dans une cage de fer, puis mis à mort à Cariate an Bactriane,
»'an 328 av. J.-C.
2. Etienne Pasquier (1529-1615),
142 MÉMOIRES d'outre-tombe
« expédient qu'avec ton corps tu eusses perdu la
« mémoire. »
Et pourtant, en s'occupant d'Alexandre, Bonaparte
se méprenait et sur lui-même et sur l'époque du monde
et sur la religion : aujourd'hui, on ne peut se faire
passer pour un dieu. Quant aux exploits de Napoléon
dans le Levant, ils n'étaient pas encore mêlés à la
conquête de l'Europe; ils n'avaient pas obtenu d'assez
hauts résultats pour imposer à la foule islamiste,
quoiqu'on le surnommât le sultan de feu. «Alexandre,
« à Tàge de trente-trois ans », dit Montaigne, « avoit
« passé victorieux toute la terre habitable, et, dans
« une demi-vie, avoit atteint tout l'effort de l'humaine
« nature. Plus de rois et de princes ont écrit ses gestes
« que d'autres historiens n'ont écrit les gestes d'autre
« roi. »
Du Caire, Bonaparte se rendit à Suez : il vit la mer
qu'ouvrit Moïse et qui retomba sur Pharaon. Il reconnut
les traces d'un canal que commença Sésostris, qu'élar-
girent les Perses, que continua le second des Ptolémées,
que réentreprirent les soudans dans le dessein de
porter à la Méditerrannée le commerce de la mer
Rouge. Il projeta d'amener une branche du Nil dans
le golfe Arabique : au fond de ce golfe son imagina-
tion traça l'emplacement d'un nouvel Ophir, où se
tiendrait tous les ans une foire pour les marchands
de parfums, d'aromates, d'étoffes de soie, pour tous
les objets précieux de Mascate, de la Chine, deCeylan,
de Sumatra, des Philippines et des Indes. Les céno-
bites descendent du Sinaï, et le prient d'inscrire son
nom auprès de celui de Saladin, dans le livre de leurs
garanties.
MÉMOIRES d'outre-tombe 143
Revenu au Caire, Bonaparte célèbre la fête anni-
versaire de la fondation de la République, en adressant
ces paroles à ses soldats : « Il y a cinq ans Tindépen-
« dance du peuple français était menacée; mais vous
« prîtes Toulon : ce fut le présage de la ruine de vos
« ennemis. Un an après, vous battiez les Autrichiens
« à Dego ; l'année suivante, vous étiez sur le sommet
« des Alpes; vous luttiez contre Mantoue, il y a deux
« ans, et vous remportiez la célèbre victoire de Saint-
a Georges; l'an passé, vous étiez aux sources de la
m Drave et de l'Isonzo, de retour de l'Allemagne. Qui
« eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les
« bords du Nil, au centre de l'ancien continent! »
Mais Bonaparte, au milieu des soins dont il était
occupé et des projets qu'il avait conçus, était-il réelle-
ment fixé dans ces idées? Tandis qu'il avait l'air de
vouloir rester en Egypte, la fiction ne l'aveuglait pas
sur la réalité, et il écrivait à Joseph, son frère : « Je
« pense être en France dans deux mois ; fais en sorte
« que j'aie une campagne à mon arrivée, soit près de
<» Paris ou en Bourgogne : je compte y passer l'hiver. »
Bonaparte ne calculait point ce qui pouvait s'opposer
à son retour : sa volonté était sa destinée et sa fortune.
Cette correspondance tombée aux mains de l'Amirauté *,
les Anglais ont osé avancer que Napoléon n'avait eu
d'autre mission que de faire périr son armée. Une
1. Elle fut publiée à Londres, et bientôt aprfco & Paris, sou»
oe titre : Correspondance de l'Armée française en Egypte,
interceptée par l'escadre de Nelson; publiée à Londres avec
une introduction et des notes de la Chancellerie anglaise, tra-
duites en français; suivies d'Observations^ par E.-T. Simon.
Du vol. in-8», aa VII.
144 MÉMOIRES d'outre-tombe
des lettres de Bonaparte contient des plaintes sur 1&
coquetterie de sa femme.
Les Français, en Egypte, étaient d'autant plus
héroïques qu'ils sentaient vivement leurs maux. Un
maréchal des logis écrit à l'un de ses amis : « Dis à
« Ledoux qu'il n'aitjamais la faiblesse de s'embarquer
« pour venir dans ce maudit pays. »
Avrieury : « Tous ceux qui viennent de l'intérieur
« disent qu'Alexandrie est la plus belle ville ; hélas 1
« que doit donc être le reste? Figurez- vous un amas
a confus de maisons mal bâties, à un étage; les belles
« avec terrasse, petite porte en bois, serrure idem;
« point de fenêtres, mais un grillage en bois si rap-
« proche qu'il est impossible de voir quelqu'un au
« travers. Rues étroites, hormis le quartier des Francs
« et le côté des grands. Les habitants pauvres, qui
« forment le plus grand nombre, au naturel, hormis
« une chemise bleue jusqu'à mi-cuisse, qu'ils retrous-
« sent la moitié du temps dans leurs mouvements,
« une ceinture et un turban de guenilles. J'ai de ce
« charmant pays jusque par-dessus la tête. Je m'en-
« rage d'y être. La maudite Egypte! Sable partout!
« Que de gens attrapés, cher ami ! Tous ces faiseurs
« de fortune, ou bien tous ces voleurs, ont le nez
« bas ; ils voudraient retourner d'où ils sont partis :
« je le crois bien! »
Rozis, capitaine : « Nous sommes très réduits; avec
« cela il existe un mécontentement général dans
« l'armée ; le despotisme n'a jamais été au point qu'il
« l'est aujourd'hui; nous avons des soldats qui se
« sont donné la mort en présence du général en chef,
« ca lui disant : Voilà ton ouvrage! »
MÉMOIRES d'outre-tombe 145
Le nom de Tallien terminera la liste de ces noms
aujourd'hui presque inconnus:
TALLIEN A MADAME TALLIEN*.
a Quant à moi, ma chère amie, je suis ici, comme
« tu le sais, bien contre mon gré; ma position devient
« chaque jour plus désagréable, puisque, séparé de
« mon pays, de tout ce qui m'est cher, je ne prévois
« pas le moment oii je pourrai m'en rapprocher.
« Je te l'avoue bien franchement, je préférerais
« mille fois être avec toi et ta fille retiré dans un coin
« de terre, loin de toutes les passions, de toutes les
« intrigues, et je t'assure que si j'ai le bonheur de
« retoucher le sol de mon pays, ce sera pour ne le
« quitter jamais. Parmi les quarante mille Français qui
« sont ici, il n'y en a pas quatre qui pensent autrement.
« Rien de plus triste que la vie que nous menons
« ici 1 Nous manquons de tout. Depuis cinq jours je
« n'ai pas fermé l'œil; je suis couché sur le carreau;
« les mouches, les punaises, les fourmis, les cousins,
a tous les insectes nous dévorent, et vingt fois chaque
« jour je regrette notre charmante chaumière^. Je t'en
« prie, ma chère amie, ne t'en défais pas.
« Adieu, ma bonne Thérésia, les larmes inondent
« mon papier. Les souvenirs les plus doux de ta bonté,
1. Jeanne-Marie-Ignace-Thérésia Cabarrus (IITS-ISSS). Elle
fut mariée : 1<» en 1788, à Jean-Jacques Devin ou Davin de Fon-
tenay, avec lequel elle divorça en 1793 ; 2o en 1794, au conven-
tionnel Tallien, avec lequel elle divorça en 1802 ; 3o en 1805, aa
comte de Caraman, plus tard prince de Chimay.
2. Tallien avait donné ce nom à l'opulente maison de campaga»
qu'il possédait dans le voisinage de Paris.
T. III. 10
i46 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
« de notre amour, l'espoir de te retrouver toujoars
« aimable, toujours fidèle, d'embrasser ma chère fille,
« soutiennent seuls l'infortuné ^ »
La fidélité n'était pour rien dans tout cela
Cette unanimité de plaintes est l'exagération natu-
relle d'hommes tombés de la hauteur de leurs illusions :
de tout temps les Français ont rêvé l'Orient; la che-
valerie leur en avait tracé la route; s'ils n'avaient
plus la foi qui les menait à la délivrance du saint
tombeau, ils avaient l'intrépidité des croisés, la
croyance des royaumes et des beautés qu'avaient
créées, autour de Godefroi, les chroniqueurs et les
troubadours. Les soldats vainqueurs de l'Italie avaient
vu un riche pays à prendre, des caravanes à détrousser,
des chevaux, des armes et des sérails à conquérir; les
romanciers avaient aperçu la princesse d'Antioche, et
les savants ajoutaient leurs songes à l'enthousiasme
des poètes. Il n'y a pas jusqu'au Voyage d'Anténor^
qui ne passât au début pour une docte réalité : on
allait pénétrer la mystérieuse Egypte, descendre dans
les catacombes, fouiller les Pyramides, retrouver des
manuscrits ignorés, déchiff"rer des hiéroglyphes et
réveiller Thermosiris. Quand, au lieu de tout cela,
1. Cette lettre est datée de Rosette, le 17 thermidor <in IV
(4 août 1798). Voir Correspondance de Varrnée française en
Egypte, pages i97 et suiv.
'■i. Le Voyage d'Anténor en Grèce et en Asie, par Etienne
Lantier, parut en 1798, l'année même de l'expédition d'Egypte.
Il eut un succès prodigieux et fut traduit dans presque toutes
les langues. Dans cet ouvrage, imité du Voyage du jeune Ana-
charsis, l'auteur s'est attaché surtout à peindre le côté galant et
licencieux des mœurs grecques, ce qui lui valut d'être surnommé
VAnacharsis des boudoir$.
MÉMOIRES d'outre-tombe 147
l'Institut en s'abattant sur les Pyramides, les soldats
en ne rencontrant que des fellahs nus, des cahutes de
boue desséchée, se trouvèrent en face de la peste, des
Bédouins et des mameloucks, le mécompte fut énorme.
Mais l'injustice de la souffrance aveugla sur le résultat
définitif. Les Français semèrent en Egypte ces germes
de civilisation que Méhémet a cultivés : la gloire de
Bonaparte s'accrut, un rayon de lumière se glissa
dans les ténèbres de l'islamisme, et une brèche fut
faite à la barbarie.
Pour prévenir les hostilités des pachas de la Syrie
et poursuivre quelques mameloucks, Bonaparte entra
le 22 février* dans cette partie du monde à laquelle
le commandant d'Aboukir l'avait légué. Napoléon
trompait; c'était un de ses rêves de puissance qu'il
poursuivait. Plus heureux que Cambyse, il franchit
les sables sans rencontrer le vent du midi ; il campe
parmi les tombeaux ; il escalade El-Arisch, et triomphe
à Gaza^ : « Nous étions, » écrit-il le 6', « aux colon-
« nés placées sur les limites de l'Afrique et de l'Asie;
« nous couchâmes le soir en Asie. » Cet homme
immense marchait à la conquête du monde; c'était
un conquérant pour des climats qui n'étaient pas à
conquérir.
Jaffa est emporté *. Après l'assaut, une partie de la
garnison, estimée par Bonaparte à douze cents hom-
mes et portée par d'autres à deux ou trois mille, se
1. Le 22 février 1799 (4 Tentôse an VII).
2. Le 24 février.
3. Le 6 ventôse an VU (24 février 1799).
4. Le 7 mare.
148 MÉMOIRES d'outre-tombe
rendit et fut reçue à merci : deux jours après, Bona-
parte ordonna de la passer par les armes*.
Walter Scott ^ et sir Robert Wilson * ont raconté ces
massacres ; Bonaparte, à Sainte-Hélène, n'a fait au-
cune difficulté de les avouer à lord Ebrington et au
1. « Le 7 mars, les Français prirent la ville d'assaut, et pen-
dant trente heures massacrèrent sans distinction soldats et habi-
tants. Il restait à peu près trois mille hommes de la garnison
qui s'étaient réfugiés dans les mosquées et avaient mis bas les
armes. Bonaparte les fit fusiller en masse, bien que son armée
désapprouvât cet égorgement décrété de sang-froid. Pour jus-
tifier cette boucherie, on prétendit qu'il aurait été impossible
de nourrir un si grand nombre de prisonniers, et que parmi eux
se trouvaient les soldats de la garnison d'El-Arisch qui avaient
yiolé leur serment de ne plus servir contre les Français. Mais,
d'après les rapports de Bonaparte, on avait trouvé à Jaffa, et
précédemment à Gaza et à Ramla, des quantités de vivres plus
que suffisantes pour nourrir, avec tous les captifs, une armée
bien plus nombreuse que la sienne. Comme les soldats de la
garnison d'El-Arisch ne formaient pas le tiers des prisonniers
de Jaffa, Bonaparte commettait évidemment un acte de barbarie
atroce en faisant égorger avec eux deux mille malheureux qui
n'avaient fait que leur devoir. » Ludovic Sciout, le Directoire
tome IV, page 621.
2. Vie de Napoléon, par Walter Scott (1827), tome II.
3. Sir Robert-Thomas Wilson (1777-1849). Il avait combattu
les Français en Egypte, avec le régiment formé par le baron
de Hompesch. Après son retour en Angleterre, il publia une
Relation historique de l'expédition anglaise en Egypte (2 vol.
in-8, Londres, 1802). En 1811, il fit paraître la Relation des
campagnes de Pologne en 1806 et 1807, avec des remarques
sur le caractère et la composition de l'armée russe. Lors de la
campagne de 1812, il fut attaché au quartier général de l'armée
russe et y joua un rôle des plus importants. On le retrouve en
1815 à Paris, où avec deux autres officiers anglais, MM. Bruce
et Hutchinson, il favorise l'évasion de Lavallette, et, en 1823, en
Espagne, où il met son épée au service des Cortès. Après l'avè-
nement de Guillaume lY (1830), il fut élevé au grade de lieute-
nant général. Nommé en 1842 gouverneur de Gibraltar, il quitta
M poste quelques semaines seulement avant sa mort.
MÉMOIRES d'outre-tombe 149
docteur O'Meara. Mais il en rejetait l'odieux sur la
position dans laquelle il se trouvait : il ne pouvait
nourrir les prisonniers ' il ne les pouvait renvoyer en
Egypte sous escorte. Leur laisser la liberté sur parole?
ils ne comprendraient même pas ce point d'honneur et
ces procédés européens. « Wellington dans ma place,
« disait-il, aurait agi comme moi. •>
« Napoléon se décida, dit M. Thiers, à une mesure
« terrible et qui est le seul acte cruel de sa vie ; il fit
« passer au fil de Tépée les prisonniers qui lui res-
« talent; l'armée consomma avec obéissance, mais
« avec une espèce d'effroi, l'exécution qui lui était
« commandée, w
Le seul acte cruel de sa vie, c'est beaucoup affirmer
après les massacres de Toulon, après tant de campa-
gnes où Napoléon compta à néant la vie des hommes.
Il est glorieux pour la France que nos soldats aient
protesté par une espèce d'effroi contre la cruauté de
leur général.
Mais les massacres de Jaffa sauvaient-ils notre
armée? Bonaparte ne vit-il pas avec quelle facilité
une poignée de Français renversa les forces du pacha
de Damas? A Aboukir, ne détruisit-il pas avec quel-
ques chevaux treize mille Osmanlis ? Kléber, plus tard,
ne fît-il pas disparaître le grand vizir et ses myriades
de mahométans ? S'il s'agissait de droit, quel droit les
Français avaient-ils eu d'envahir l'Egypte? Pourquoi
égorgeaient-ils des hommes qui n'usaient que du droit
de la défense ? Enfin Bonaparte ne pouvait invoquer
les lois de la guerre, puisque les prisonniers de la gar-
nison de Jaffa avaient mis bas les armes et que leur
soumission avait été acceptée. Le fait que le conque-
150 MÉMOIRES d'outre-tombe
rant s'efforçait de justifier le gênait : ce fait est passé
sous silence ou indiqué vaguement dans les dépêches
officielles et dans les récits des hommes attachés à
Bonaparte. « Je me dispenserai, dit le docteur Lar-
« rey, de parler des suites horribles qu'entraîne or-
« dinairement l'assaut d'une place : j'ai été le triste
« témoin de celui de JafFa. » Bourrienne s'écrie :
« Cette scène atroce me fait encore frémir, lorsque
« j'y pense, comme le jour où je la vis, et j'aimerais
« mieux qu'il me fût possible de l'oublier que d'être
« forcé de la décrire. Tout ce qu'on peut se tigurer
« d'affreux dans un jour de sang serait encore au-
« dessous de la réalité'. » Bonaparte écrit au Direc-
toire que : « Jaffa fut livré au pillage et à toutes les
« horreurs de la guerre, qui jamais ne lui a paru si
« hideuse. » Ces horreurs, qui les avait comman-
dées?
Berthier, compagnon de Napoléon en Egypte, étant
au quartier général de l'Ens, en Allemagne, adressa, le
5 mai 1809, au major général de l'armée autrichienne
une dépêche foudroyante contre une prétendue fusil-
lade exécutée dans le Tyrol où commandait Chastel-
1er : « Il a laissé égorger (Chasteller) sept cents prison-
a niers français et dix-huit à dix-neuf cents Bavarois;
« crime inouï dans l'histoire des nations, qui eût pu
a exciter une terrible représaille, si S. M. ne regar-
« dait les prisonniers comme placés sous sa foi et sous
« son honneur. »
Bonaparte dit ici tout ce que l'on peut dire contre
l'exécution des prisonniers de JafTa. Que lui impor-
taient de telles contradictions? Il connaissait la vérité
1. Mémoires de M. de Bourrienne, tome II, p. 226.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 151
et il s'en jouait; il en faisait le même usage que du
mensonge; il n'appréciait que le résultat, le moyen
lui était égal; le nombre des prisonniers l'embarras-
sait, il les tua.
Il y a toujours eu deux Bonaparte : l'un grand,
l'autre petit. Lorsque vous croyez être en sûreté dans
la vie de Napoléon, il rend cette vie affreuse.
Miot', dans la première édition de ses Mémoires
(1804), se tait sur les massacres; on ne les lit que
dans l'édition de 1814. Cette édition a presque dis-
paru ; j'ai eu de la peine à la retrouver. Pour affirmer
une aussi douloureuse vérité, il ne me fallait rien
moins que le récit d'un témoin oculaire. Autre est de
savoir en gros l'existence d'une chose, autre d'en
connaître les particularités : la vérité morale d'une
action ne se décèle que dans les détails de cette
action; les voici d'après Miot :
« Le 20 ventôse (10 mars), dans l'après-midi, les
1. François Miot, né à Versailles en 1779. Il fit la campagne
d'Egypte en qualité de commissaire-adjoint des guerres. Entré
dans l'armée comme capitaine en 1803, il passa en 1806 au ser-
vice du roi Joseph à Naples, et le suivit en Espagne, où il
devint son écuyer, avec le grade de colonel (1809) ; il ne revint
en France qu'après la bataille de Vittoria (1813). Sous la Res-
tauration, il fut réintégré dans l'armée comme colonel, grade
qu'il n'avait eu jusque là qu'à titre espagnol, et il fut nommé
chef du bureau de recrutement, au ministère de la Guerre. En
1804, il avait publié ses Mémoires pour servir à l'histoire des
expéditions en Egypte et en Syrie pendant les années VI à VIII
de la République française. Une seconde édition, plus com-
plète, parut en 1814. — François Miot était le frère d'André Miot,
comte de Melito (1762-1841), auteur des Mémoires sur le Con-
sulat, l'Empire et le roi Joseph, publiés en 1858, avec un grand
et légitime succès. Ces Mémoires sont considérés, à juste titre,
comme un document de premier ordre pour l'histoire de la
période napoléonienne.
152 MÉMOIRES d'outre-tombe
« prisonniers de Jaffa furent mis en mouvement au
« milieu d'un vaste bataillon carré formé par les
« troupes du général Bon. Un bruit sourd du sort qu'on
« leur préparait me détermina, ainsi que beaucoup
« d'autres personnes, à monter à cheval et à suivre
« cette colonne silencieuse de victimes, pour m'assurer
« si ce qu'on m'avait dit était fondé. Les Turcs, mar-
« chant pêle-mêle, prévoyaient déjà leur destinée ; ils
« ne versaient point de larmes ; ils ne poussaient point
« de cris : ils étaient résignés. Quelques-uns blessés,
« ne pouvant suivre aussi promptement, furent tués
« en route à coups de baïonnette. Quelques autres
« circulaient dans la foule, et semblaient donner des
« avis salutaires dans un danger aussi imminent.
« Peut-être les plus hardis pensaient-ils qu'il ne leur
« était pas impossible d'enfoncer le bataillon qui les
« enveloppait; peut-être espéraient-ils qu'en se dissé-
« minant dans les champs qu'ils traversaient, un cer-
« tain nombre échapperait à la mort. Toutes les me-
« sures avaient été prises à cet égard, et les Turcs ne
« firent aucune tentative d'évasion.
« Arrivés enfin dans les dunes de sable au sud-
« ouest de JafTa, on les arrêta auprès d'une mare d'eau
« jaunâtre. Alors l'officier qui commandait les troupes
« fit diviser la masse par petites portions, et ces pelo-
« tons, conduits sur plusieurs points différents, y
« furent fusillés. Cette horrible opération demanda
« beaucoup de temps, malgré le nombre des troupes
« réservées pour ce funeste sacrifice, et qui, je dois
« le déclarer, ne se prêtaient qu'avec une extrême
« répugnance au ministère abominable qu'on exigeait
« de leurs bras victorieux. Il y avait près de la mare
MÉMOIRES d'outre-tombe 153
« d'eau un groupe de prisonniers, parmi lesquels
« étaient quelques vieux chefs au regard noble et
« assuré, et un jeune homme dont le moral était
V. fort ébranlé. Dans un âge si tendre, il devait se
a croire innocent, et ce sentiment le porta à une ac-
« tien qui parut choquer ceux qui l'entouraient. Il se
« précipita dans les jambes du cheval que montait le
« chef des troupes françaises ; il embrassa les genoux
« de cet officier, en implorant grâce de la vie. Il s'é-
« criait : « De quoi suis-je coupable ? quel mal ai-je
« fait? » Les larmes qu'il versait, ses cris touchants,
« furent inutiles ; ils ne purent changer le fatal arrêt
« prononcé sur son sort. A l'exception de ce jeune
« homme, tous les autres Turcs firent avec calme
« leur ablution dans cette eau stagnante dont j'ai
« parlé, puis, se prenant la main, après l'avoir portée
« sur le cœur et à la bouche, ainsi que se saluent
« les musulmans, ils donnaient et recevaient un éter-
« nel adieu. Leurs âmes courageuses paraissaient dé-
« fier la mort; on voyait dans leur tranquillité la
« confiance que leur inspirait, à ces derniers mo-
« ments, leur religion et l'espérance d'un avenir heu-
« reux. Ils semblaient se dire : « Je quitte ce monde
« pour aller jouir auprès de Mahomet d'un bonheur
« durable. » Ainsi ce bien-être après la vie, que lui
« promet le Coran , soutenait le musulman vaincu,
« mais fier de son malheur.
« Je vis un vieillard respectable, dont le ton et les
« manières annonçaient un grade supérieur, je le
« vis... faire creuser froidement devant lui, dans le
« sable mouvant, un trou assez profond pour s'y en-
« terrer vivant : sans doute il ne voulut mourir que
154 MÉMOIRES d'outre-tombe
« par la main des siens. Il s'étendit sur le dos dang
« cette tombe tutélaire et douloureuse, et ses cama-
« rades en adressant à Dieu des prières suppliantes,
« le couvrirent bientôt de sable, et trépignèrent en-
« suite sur la terre qui lui servait de linceul, proba-
« blement dans l'idée d'avancer le terme de ses souf-
« frances.
« Ce spectacle, qui fait palpiter mon cœur et que
« je peins encore trop faiblement, eut lieu pendant
« l'exécution des pelotons répartis dans les dunes.
« Enfin il ne restait plus de tous les prisonniers que
« ceux placés près de la mare d'eau. Nos soldats
« avaient épuisé leurs cartouches; il fallut frapper
« ceux-ci à la baïonnette et à l'arme blanche. Je ne
« pus soutenir cette horrible vue ; je m'enfuis, pâle et
« prêt à défaillir. Quelques officiers me rapportèrent
« le soir que ces infortunés, cédant à ce mouvement
« irrésistible de la nature qui nous fait éviter le tré-
« pas, même quand nous n'avons plus l'espérance de
« lui échapper, s'élançaient les uns dessus les autres,
« et recevaient dans les membres les coups dirigés
« au cœur et qui devaient sur-le-champ terminer
« leur triste vie. Il se forma, puisqu'il faut le dire,
« une pyramide effroyable de morts et de mourants
« dégouttant de sang, et il fallut retirer les corps
« déjà expirés pour achever les malheureux qui, à
« à l'abri de ce rempart affreux, épouvantable, n'a-
it valent point encore été frappés. Ce tableau est
« exact et fidèle, et le souvenir fait trembler ma main
« qui n'en rend point toute l'horreur. »
La vie de Napoléon opposée à de telles pages explique
l'éloignement que l'on ressent pour lui.
MÉMOIRES d'outre-tombe 156
Conduit par les religieux du couvent de Jaflfa dans
les sables au sud-ouest de la ville, j'ai fait le tour de
la tombe, jadis monceau de cadavres, aujourd'hui
pyramide d'ossements; je me suis promené dans des
vergers de grenadiers chargés de pommes vermeilles,
tandis qu'autour de moi la première hirondelle arrivée
d'Europe rasait la terre funèbre.
Le ciel punit la violation des droits de l'humanité :
il envoya la peste ; elle ne fit pas d'abord de grands
ravages. Bourrienne relève l'erreur des historiens qui
placent la scène des Pestiférés de Jaffa au premier
passage des Français dans cette ville ; elle n'eut lieu
qu'à leur retour de Saint-Jean-d'Acre. Plusieurs per-
sonnes de notre armée m'avaient déjà assuré que cette
scène était une pure fable ; Bourrienne confirme cet
renseignements :
« Les lits des pestiférés », raconte le secrétaire de
Napoléon, « étaient à droite en entrant dans la pre-
« mière salle. Je marchais à côté du général; j'affirme
« ne l'avoir pas vu toucher à un pestiféré. Il traversa
« rapidement les salles, frappant légèrement le revers
« jaune de sa botte avec la cravache qu'il tenait à la
« main. Il répétait en marchant à grands pas ces
« paroles : « Il faut que je retourne en Egypte pour la
« préserver des ennemis qui vont arriver*. »
Dans le rapport officiel du major général, 29 mai,
il n'est pas dit un mot des pestiférés, de la visite à
l'hôpital et de l'attouchement des pestiférés.
Que devient le beau tableau de Gros? Il reste comme
un chef-d'œuvre de l'art ^
1. Mémoires de M. de Bourrienne, tome II, p. 256.
2. Antoiaa-Jeaa , barou Gros (1771-18^). C« fat le roi
156 MÉMOIRES d'outre-tombe
Saint Louis, moins favorisé par la peinture, fut plus
héroïque dans l'action : « Le bon roi, doux et débon-
« naire, quand il vit ce, eut grand pitié à son cœur,
« et fit tantost toutes autres choses laisser, et faire
« fosses emmi les champs et dédier là un cimetière
« par le légat... Le roi Louis aida de ses propres
« mains à enterrer les morts. A peine trouvoit-on
M aucun qui voulust mettre la main. Le roi venoit
« tous les matins, de cinq jours qu'on mit à enterrer
« les morts, après sa messe, au lieu, et disoit à
« sa gent : « Allons ensevelir les martyrs, qui ont
« souffert pour Notre -Seigneur, et ne soyez pas
* lassés de ce faire, car ils ont plus souffert que
« nous n'avons. » Là, étoient présens, en habits de
« cérémonie, l'archevêque de Tyr et l'évêque de Da-
« miette et leur clergé qui disoient le service des
« morts. Mais ils estoupoient leur nez pour la puan-
« teur; mais oncques ne fut vu au bon roi Louis
Louis XVIII qui, en 1824, lorsqu'il eut achevé de peindre la
coupole de Sainte-Geneniève (le Panthéon), lui donna le titre de
baron. Son tableau des Pestiférés de Jaffa est un chef-d'œuvre.
D'autres toiles, également admirables, lui ont été inspirées par
la campagne d'Egypte et de Syrie, la bataille d'Aboukir, la
bataille de Nazareth et Bonaparte aux Pyramides. — « Le
tableau de Gros — représentant Bonaparte visitant et consolant
les pestiférés de Jaffa — reste comme un chef-d'œuvre de l'art, »
dit très bien Chateaubriand ; mais la vérité reste aussi, et la
vérité c'est que Bonaparte a fait empoisonner les pestiférés qui
ge trouvaient dans l'hôpital de Jaffa. Ce fut le pharmacien Royer
qui, au refus de l'honnête Desgenettes. se chargea d'exécuter
l'ordre du général en chef. Marmont, dans ses Mémoires, ne con-
teste ni l'ordre, ni son exécution. Il essaie seulement de justifier
Bonaparte en disant que ce fut là, après tout, un acte d'huma-
nité. « La guerre, ajoute-il, est un jeu d'enfants, et malheur aux
vaincus ! » [Mémoires du maréchal Marm^ont, duc de Raguse,
tome II, p. 12 et suiv.)
MÉMOIRES d'outre-tombe 157
« estouper le sien, tant le faisoit fermement et dévo-
« tement. »
Bonaparte met le siège devant Saint-Jean-d'Acre ^
On verse le sang à Cana, qui fut témoin de la guérison
du fils du centenier par le Christ; à Nazareth^, qui
cacha la pacifique enfance du Sauveur; au Thabor,
qui vit la transfiguration et où Pierre dit : « Maître,
« nous sommes bien sur cette montagne ; dressons-y
« trois tentes. » Ce fut du mont Thabor ' que fut
expédié l'ordre du jour à toutes les troupes qui occu-
paient Sour, l'ancienne Tyr, Césarée, les cataractes du
Nil, les bouches Pélusiaques, Alexandrie et les rives
de la mer Rouge, qui porte les ruines de Kolsun et
êi'Arsinoé. Bonaparte était charmé de ces noms qu'il
se plaisait à réunir.
Dans ce lieu des miracles, Kléber et Murât renouve-
lèrent les faits d'armes de Tancrède et de Renaud : ils
dispersèrent les populations de la Syrie, s'emparèrent
du camp du pacha de Damas, jetèrent un regard sur
le Jourdain, sur la mer de Galilée, et prirent posses-
sion de Scafet, l'ancienne Béthulie. — Bonaparte
remarque que les habitants montrent l'endroit où
Judith tua Holopherne.
Les enfants arabes des montagnes de la Judée m'ont
appris des traditions plus certaines lorsqu'ils me
criaient en français : « En avant, marche! » « Ces
« mêmes déserts», ai-je dit dans les Martyrs, « ont vu
« marcher les armées de Sésostris, de Cambyse,
1. Le 18 mars 1799.
2. Le 4 avril, Junot, qui n avait avec lui que cinq cents hommes,
rencontra l'avant-garde turque à Nazareth et la mit en déroute.
3. La victoire du Mont-Thabor, remportée par Bonaparte et
Kléber, est du 16 avril.
158 MÉMOIRES d'outre-tombe
« d'Alexandre, de César : siècles à venir, vous y
« ramènerez des armées non moins nombreuses, des
« guerriers non moins célèbres *. »
Après m'étre guidé sur les traces encore récentes de
Bonaparte en Orient, je suis ramené quand il n'est
plus à repasser sur sa course.
Saint-Jean était défendu par Djezzar le Boucher.
Bonaparte lui avait écrit de Jaffa, le 9 mars 1799 :
« Depuis mon entrée en Egypte, je vous ai fait con-
« naître plusieurs fois que mon intention n'était pas
« de vous faire la guerre, que mon seul but était de
« chasser les mameloucks... Je marcherai sous peu
« de jours sur Saint-Jean-d'Acre. Mais quelle raison
« ai-je d'ôter quelques années de vie à un vieillard
« que je ne connais pas? Que font quelques lieues de
« plus à côté des pays que j'ai conquis? »
Djezzar ne se laissa pas prendre à ces caresses : le
vieux tigre se défiait de l'ongle de son jeune confrère.
Il était environné de domestiques mutilés de sa propre
main. « On raconte que Djezzar est un Bosnien cruel,
« disait-il de lui-même (récit du général Sébastiani),
« un homme de rien; mais en attendant je n'ai besoin
« de personne et l'on me recherche. Je suis né pauvre ;
« mon père ne m'a légué que son courage. Je me suis
« élevé à force de travaux; mais cela ne me donne
« pas d'orgueil : car tout finit, et aujourd'hui peut-
« être, ou demain, Djezzar finira, non pas qu'il soit
« vieux, comme le disent ses ennemis, mais parce
« que Dieu Ta ainsi ordonné. Le roi de France, qui
« était puissant, a péri; Nabuchodonosor a été tué
« par un moucheron, etc. »
1. Les Martyr», livre XI.
MÉMOIRES d'outre-tombe 159
Au bout de soixante-un jours de tranchée, Napoléon
fut obligé de lever le siège de Saint-Jean-d'Acre. Nos
soldats, sortant de leurs huttes de terre, couraient
après les boulets de l'ennemi que nos canons lui ren-
voyaient. Nos troupes, ayant à se défendre contre la
ville et contre les vaisseaux embossés des Anglais,
livrèrent neuf assauts et montèrent cinq fois sur les
remparts. Du temps des croisés, il y avait à Saint-
Jean-d'Acre, au rapport de Rigord*, une tour appelée
maudite. Cette tour avait peut-être été remplacée par
la grosse tour qui avait fait échouer l'attaque de Bona-
parte. Nos soldats sautèrent dans les rues, où l'on se
battit corps à corps pendant la nuit. Le général Lannes *
fut blessé à la tête, Colbert à la cuisse : parmi les
morts on compta Boyer, Venoux et le général Bon,
exécuteur du massacre des prisonniers de Jaffa. Kléber
disait de ce siège : « Les Turcs se défendent comme
« des chrétiens, les Français attaquent comme des
Turcs. » Critique d'un soldat qui n'aimait pas Napo-
léon. Bonaparte s'en alla proclamant qu'il avait rasé
le palais de Djezzar et bombardé la ville de manière
1. Rigord, moine de l'Abbaye de Saint-Denis, mort vers 1207,
a laissé une Histoire de Philippe-Auguste (en latin), continuée
par Guillaume le Breton. Elle a été traduite en français dans la
Collection Guizot.
2. Jean Lannes, né en 1769 à Lectoure (Gers). Il s'enrôla en
1792 comme volontaire. Colonel dès 1795, général de brigade en
1797, il avait accompagné Bonaparte en Egypte. En 1800, il se
couvrit de gloire à Montebello et, quelques jours après, con-
tribua puissamment à. la victoire de Marengo. Napoléon le créa
maréchal d'Empire et duo de Montebello. En Allemagne, à Aus-
terlitz, à léna, à Eylau, à Friedland, il ajouta de nouveaux lau-
riers à ses lauriers d'Italie, mais à Essling (22 mai 1809), il fut
blessé mortellement et mourut quelques jours plus tard, après
avoir été amputé des deux jambes.
160 MÉMOIRES d'outre-tombe
qu'il n'y restait pas pierre sur pierre, que Djezzar
s'était retiré avec ses gens dans un des forts de la
côte, qu'il était grièvement blessé, et que les frégates
aux ordres de Napoléon s'étaient emparées de trente
bâtiments syriens chargés de troupes.
Sir Sidney Smith * et Phélippeaux ^ officier d'artil-
lerie émigré, assistaient Djezzar : l'un avait été prison-
nier au Temple, l'autre compagnon d'études de Napo-
léon.
Autrefois périt devant Saint-Jean-d'Acre la fleur de
la chevalerie, sous Philippe-Auguste. Mon compatriote,
Guillaume le Breton, chante ainsi en vers latins du
xn* siècle : « Dans tout le royaume à peine trouvait-on
« un lieu dans lequel quelqu'un n'eût quelque sujet
« de pleurer, tant était grand le désastre qui précipita
« nos héros dans la tombe, lorsqu'ils furent frappés
1. Sir W. Sidney iS/mt/i (1764-1840). Marin intrépide et auda-
cieux, il avait été pris, le 17 mars 1796, par un bâtiment fran-
çais k l'embouchure de la Seine. Le Directoire refusa de le com-
prendre dans un cartel d'échange, sous le prétexte déloyal qu'il
n'était pas un prisonnier de guerre, mais un conspirateur qui
ivait vo^ilu incendier le HaTre. Il fut enfermé au Temple : le
21 avril 1798, on le fit évader au moyen d'un faux ordre de
translation à Fontainebleau, porté par un faux officier, escorté
de faux gendarmes. Ce fut lui qui signa en 1800 avec Kléber la
Convention d'El-Arisch. Contre-amiral depuis 1805, il fut fait
amiral en 1821.
2. A. le Picard de Phélippeaux (1768-1799). Ancien cama-
rade de Bonaparte à Brienne, et comme lui officier d'artillerie,
d émigra en 1791, fit la campagne de 1792 dans l'armée des
princes, rentra en France en 1795, pour tenter d'organiser une
insurrection royaliste dans les départements du Centre, s'empara
le Sancerre, fut pris et enfermé à Bourges, s'échappa, osa venir
Paris, réussit à faire évader du Temple sir Sidney Smith, qu'il
suivit à Londres, puis en Syrie. Ce fut lui qui dirigea la défense
ie Saint-Jean d'Acre. Il mourut de la peste peu de jours aprèi
[a levés du siège.
MÉMOIRES d'outre-tombe 161
« par la mort dans la ville d'Ascaron (Ascalon, près
« de Saint-Jean-d'Acre). »
Bonaparte était un grand magicien, mais il n'avait
pas le pouvoir de transformer le général Bon, tué à
Ptolémaïs \ en Raoul, sire de Coucy, qui, expirant au
pied des remparts de cette ville, écrivait à la dame de
Fayel : Mort por loïalement amer son amie.
Napoléon n'aurait pas été bien reçu à rejeter la
chanson des canteors, lui qui se nourrissait à Saint-
Jean-d'Acre de bien d'autres fables. Dans les derniers
jours de sa vie, sous un ciel que nous ne voyons pas,
il s'est plu à divulguer ce qu'il méditait en Syrie, si
toutefois il n'a pas inventé des projets d'après des
faits accomplis et ne s'est pas amusé à bâtir avec un
passé réel l'avenir fabuleux qu'il voulait que l'on crût.
« Maître de Ptolémaïs », nous racontent les révélations
de Sainte-Hélène, « Napoléon fondait en Orient un
« empire, et la France était laissée à d'autres destinées.
« Il volait à Damas, à Alep, sur l'Euphrate. Les chré-
« tiens de la Syrie, ceux même de l'Arménie, l'eussent
« renforcé. Les populations allaient être ébranlées.
« Les débris des mameloucks, les Arabes du désert
« de l'Egypte, les Druses du Liban, les Mutualis ou
« mahométans opprimés de la secte d'Ali, pouvaient
« se réunir à l'armée maîtresse de la Syrie, et la
« commotion se communiquait à toute l'Arabie. Les
« provinces de l'empire ottoman qui parlent arabe
« appelaient un grand changement et attendaient un
« homme avec des chances heureuses; il pouvait se
« trouver sur l'Euphrate, au milieu de l'été, avec cent
« mille auxiliaires et une réserve de vingt-cinq mille
1. Saint-Jean d'Acre était l'ancienne Ptolémaïs.
T. III. U
162 MÉMOIRES d'outre-tombe
« Français qu'il eût successivement fait venir d'Egypte.
« Il aurait atteint Constantinople etles Indes et changé
« la face du monde. »
Avant de se retirer de Saint-Jean-d'Acre, l'armée
française avait touché Tyr : désertée des flottes de
Salomon et de la phalange du Macédonien, Tyrne gar-
dait plus que la solitude imperturbable d'Isaïe; soli-
tude dans laquelle les chiens muets refusent d'aboyer.
Le siège de Saint-Jean-d'Acre fut levé le 20 mai 1799.
Arrivé à Jaffa le 24, Bonaparte fut obligé de continuer
sa retraite. Il y avait environ trente à quarante pesti-
férés, nombre que Napoléon réduit à sept, qu'on ne
pouvait transporter ; ne voulant pas les laisser derrière
lui, dans la crainte, disait-il, de les exposer à la
cruauté des Turcs, il proposa à Desgenettes ^ de leur
administrer une forte dose d'opium. Desgenettes lui
fit la réponse si connue : « Mon métier est de guérir
« les hommes, non de les tuer. » « On ne leur admi-
« nistra point d'opium, dit M. Thiers, et ce fait servit
« à propager une calomnie indigne et aujourd'hui
a détruite. »
Est-ce une calomnie? est-elle détruite? C'est ce que
je ne saurais affirmer aussi péremptoirement que le
brillant historien; son raisonnement équivaut à ceci :
Bonaparte n'a point empoisonné les pestiférés par la
raison qu'il proposait de les empoisonner
Desgenettes, d'une pauvre famille de gentilshommes
1. René-Nicolas Dufriche, baron Desgenettes (1762-1837). Mé-
decin en chef de l'armée d'Égj'pte, lors de la peste de Jaffa, il ne
craignit point, pour relever le courage du soldat, de s'inoculer le
virus pestilentiel. Devenu en 1804 inspecteur général du service
de santé, il fil en cette qualité toutes les campagnes de l'Empire. On
lui doit une Histoire médicale de l'aiinée d'Orient, publiée en 1812.
MÉMOIRES d'outre-tombe 163
normands, est encore en vénération parmi les Arabes
de la Syrie, et Wilson dit que son nom ne devrait être
écrit qu'en lettres d'or.
Bourrienne écrit dix pages entières pour soutenir
l'empoisonnement contre ceux qui le nient : « Je ne
« puis pas dire que j'aie vu donner la potion, dit-il,
« je mentirais; mais je sais bien positivement que la
« décision a été prise et a dû être prise après délibé-
« ration, que Tordre en a été donné et que les pesti-
« férés sont morts. Quoi I ce dont s'entretenait, dès le
« lendemain du départ de Jaffa, tout le quartier géné-
« rai comme d'une chose positive, ce dont nous par-
« lions comme d'un épouvantable malheur, serait de-
« venu une atroce invention pour nuire à la réputa-
« tion d'un héros*? »
Napoléon n'abandonna jamais ane de ses fautes ;
comme un père tendre, il préfère celui de ses enfants
qui est le plus disgracié. L'armée française fut moins
indulgente que les historiens admiratifs ; elle croyait
à la mesure de l'empoisonnement, non seulement con-
tre une poignée de malades, mais contre plusieurs cen-
taines d'hommes. Robert Wilson, dans son Histoire
de V expédition des Anglais en Egypte, avance le pre-
mier la grande accusation ; il affirme qu'elle était ap-
puyée de l'opinion des officiers français prisonniers
des Anglais en Syrie. Bonaparte donna le démenti à
Wilson, qui répliqua n'avoir dit que la vérité. Wilson
est le même major général qui fut commissaire de la
Grande-Bretagne auprès de l'armée russe pendant la
retraite de Moscou; il eut le bonheur de contribuer
depuis à l'évasion de M. de Lavallette. Il leva une lé-
1. Mémoires de M. de Bourrienne, T. IIi p. 262.
164 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBB
gion contre la légitimité lors de la guerre d'Espagne
en 1823, défendit Bilbao et renvoya à M. de Villèle
son beau-frère, M. Desbassyns, contraint de relâcher
dans le port. Le récit de Robert Wilson a donc, sous
divers points de vue, un grand poids. La plupart des
relations sont uniformes sur le fait de l'empoisonne»-
ment. M. de Las Cases admet que le bruit de l'empoi-
sonnement était cru dans l'armée. Bonaparte, devenu
plus sincère dans sa captivité, a dit à M. Warnen et
au docteur O'Meara que, dans le cas où se trouvaient
les pestiférés, il aurait cherché pour lui-même dans
l'opium l'oubli de ses maux, et qu'il aurait fait admi-
nistrer le poison à son propre fils. Walter Scott rap-
porte tout ce qui s'est débitée ce sujet; mais il rejette
la version du grand nombre des malades condamnés,
soutenant qu'un empoisonnement ne pourrait s'exé-
cuter avec succès sur une multitude ; il ajoute que sir
Sidney rencontra dans l'hôpital de Jaffa les sept Fran-
çais mentionnés par Bonaparte. "Walter Scott est de
la plus grande impartialité ; il défend Napoléon comme
il aurait défendu Alexandre contre les reproches dont
on peut charger sa mémoire.
C'est pour ainsi dire la première fois que je parle
de Walter Scott comme historien de Napoléon, et je le
citerai encore : c'est donc ici que je dois dire qu'on
s'est trompé prodigieusement en accusant l'illustre
Écossais de prévention contre un grand homme*. La
1. Chateaubriand est le premier en France qui se soit refusé
à voir dans l'ouvrage de Walter Scott un pamphlet, — et il a eu
pleinement raison. Combien d'historiens français, depuis
M. Lanfrey jusqu'à M. Michelet et à M. Taine, ont jugé Napo-
léon avec plus de rigueur et, il faut bien le dire, avec moins de
jusàce, que l'historien anglais I
MÉMOIRES d'outre-tombe 165
vie de Napoléon {Life of Napoléon) n'occupe pas moins
de onze volumes. Elle n'a pas eu le succès qu'on en
pouvait espérer, parce que, excepté dans deux ou trois
endroits, l'imagination de l'auteur de tant d'ouvrages
si brillants lui a failli : il est ébloui par les succès fa-
buleux qu'il décrit, et comme écrasé par le merveil-
leux de la gloire. La Vie entière manque aussi des
grandes vues que les Anglais ouvrent rarement dans
l'histoire, parce qu'il ne conçoivent pas l'histoire
comme nous. Du reste, cette vie est exacte, sauf quel-
ques erreurs de chronologie; toute la partie qui a rap-
port à la détention de Bonaparte à Sainte-Hélène est
excellente : les Anglais étaient mieux placés que nous
pour connaître cette partie. En rencontrant une vie si
prodigieuse, le romancier a été vaincu par la vérité.
La raison domine dans le travail de Walter Scott : il
est en garde contre lui-même. La modération de ses
jugements est si grande qu'elle dégénère en apologie.
Le narrateur pousse la débonnaireté jusqu'à recevoir
des excuses sophistiquées par Napoléon et qui ne sont
pas admissibles. Il est évident que ceux qui parlent
de l'ouvrage de "Walter Scott comme d'un livre écrit
sous l'influence des préjugés nationaux anglais et dans
un intérêt privé ne l'ont jamais lu : on ne lit plus en
France. Loin de rien exagérer contre Bonaparte, l'au-
teur est effrayé par l'opinion : ses concessions sont
innombrables; il capitule partout; s'il aventure d'abord
un jugement ferme, il le reprend ensuite par des con-
sidérations subséquentes qu'il croit devoir à l'impar-
tialité; il n'ose tenir tête à son héros, ni le regarder
en face. Malgré cette sorte de pusillanimité devant
l'infatuation populaire, Walter Scott a perdu le mérite
166 MÉMOIRES d'outre-tombe
de ses condescendances pour avoir, dans son avertis-
sement, fait entendre cette simple vérité : « Si le sys-
« tème général de Napoléon, dit-il, a reposé sur la
« violence et la fraude, ce n'est ni la grandeur de ses ta-
« lents, ni le succès de ses entreprises qui doit étouffer
« la voix ou éblouir les yeux de celui qui s'aventure à
« devenir son historien. « Ifthe gênerai System ofNa-
« poleon kas rested upon force or fraud, it is neither
« the greatness ofhis talents, nor the success of his un-
« dertakings, that ought to stifle the voice or dazzle
« the eyes of him who adventures to be his historian. »
L'humble audace qui essuie, comme Madeleine, la
poussière des pieds du Dieu avec sa chevelure passe
aujourd'hui pour un sacrilège.
La retraite sous le soleil delà Syrie fut marquée par
des malheurs qui rappellent les misères de nos soldats
dans la retraite de Moscou au milieu des frimas : « Il
« y avait encore, dit Miot, dans les cabanes, sur les
« bords de la mer, quelques malheureux qui atten-
« daient qu'on les transportât. Parmi eux, un soldat
« était attaqué de la peste, et, dans le délire qui ac-
a compagne quelquefois l'agonie, il supposa sans
« doute, en voyant l'armée marcher au bruit du tam-
« bour, qu'il allait être abandonné ; son imagination
« lui fit entrevoir l'étendue de son malheur s'il tom-
« bait entre les mains des Arabes. On peut supposer
« que ce fut cette crainte qui le mit dans une si grande
« agitation et qui lui suggéra l'idée de suivre les trou-
« pes : il prit son havresac, sur lequel reposait sa
« tête, et, le plaçant sur ses épaules, il fit l'efiort de se
a lever. Le venin de l'affreuse épidémie qui coulait
« dans ses veines lui ôtait ses forces, et au bout de
MÉMOIRES d'outre-tombe 167
« trois pas il retomba sur le sable en donnant de la
« tête. Cette chute augmenta sa frayeur, et, après
« avoir passé quelques moments à regarder avec des
« yeux égarés la queue des colonnes en marche, il se
« leva une seconde fois et ne fut pas plus heureux; à
« sa troisième tentative il succomba et, tombant plus
« près de la mer, il resta à la place que les destins lui
« avaient choisie pour tombeau. La vue de ce soldat
« était épouvantable ; le désordre qui régnait dans ses
« discours insignifiants, sa figure qui peignait la dou-
« leur, ses yeux ouverts et fixes, ses habits en lam-
« beaux, offraient tout ce que la mort a de plus
« hideux. L'œil attaché sur les troupes en marche, il
« n'avait point eu l'idée, toute simple pour quelqu'un
« de sang-froid, de tourner la tète d'un autre côté :
« il aurait aperçu la division Kléber et celle de cava-
« lerie qui quittèrent Tentoura après les autres, et
« l'espoir de se sauver aurait peut-être conservé ses
« jours. »
Quand nos soldats, devenus impassibles, voyaient
un de leurs infortunés camarades les suivre comme
un homme dans l'ivresse, trébuchant, tombant, se re-
levant et retombant pour toujours, ils disaient : « Il a
pris ses quartiers. »
Une page de Bourrienne achèvera le tableau :
« Une soif dévorante, disent les Mémoires, le man-
« que total d'eau, une chaleur excessive, une marclie
« fatigante dans des dunes brûlantes, démoralisèrent
« les hommes, et firent succéder à tous les senti-
« ments généreux le plus cruel égoïsme, la plus affli-
« géante indifférence. J'ai vu jeter de dessus les bran-
« cards des officiers amputés dont le transport était
168 MÉMOIRES d'outre-tombe
« ordonné, et qui avaient même remis de l'argent
« pour récompense de la fatigue. J'ai vu abandonner
« dans les orges des amputés, des blessés, des pesti-
« férés, ou soupçonnés seulement de l'être. La marche
« était éclairée par des torches allumées pour incen-
» dierles petites villes, les bourgades, les villages, les
« hameaux, les riches moissons dont la terre était cou-
« verte. Le pays était tout en feu. Ceux qui avaient
« l'ordre de présider à ces désastres semblaient, en
« répandant partout la désolation, vouloir venger
« leurs revers et trouver un soulagement à leurs souf-
« frances. Nous n'étions entourés que de mourants,
« de pillards et d'incendiaires. Des mourants jetés sur
« les bords du chemin disaient d'une voix faible : Je
i ne suis pas pestiféré, je ne suis que blessé; et, pour
« convaincre les passants, on en voyait rouvrir leur
« blessure ou s'en faire une nouvelle. Personne n'y
« croyait; on disait: Son affaire est faite; on passait,
« on se tàtait, et tout était oublié. Le soleil, dans tout
« son éclat sous ce beau ciel, était obscurci par la
« fumée de nos continuels incendies. Nous avions la
« mer à notre droite ; à notre gauche et derrière nous
« le désert que nous faisions; devant nous les priva-
« tions et les souffrances qui nous attendaient*. »
« Il est parti ; il est arrivé ; il a dissipé tous les
« orages ; son retour les a fait repasser dans le dé-
« sert. » Ainsi chantait et se louait le triomphateur
repoussé, en rentrant au Caire- : il emportait le monde
dans des hymnes.
1. Mémoires de M. de Bourrienne, T. II, p. 250.
«. Lt 14 juin 1799.
MÉMOIRES d'outre-tombe 169
Pendant son absence, Desaix avait achevé de sou-
mettre la Haute-Egypte. On rencontre en remontant
le Nil des débris à qui le langage de Bossuet laisse
toute leur grandeur et l'augmente. « On a, » dit Tau*
teur de V Histoire universelle, « découvert dans le
« Saïde des temples et des palais presque encore en-
« tiers, où ces colonnes et ces statues sont innombra-
« blés. On y admire surtout un palais dont les restes
« semblent n'avoir subsisté que pour effacer la gloire
« de tous les plus grands ouvrages. Quatre allées à
« perte de vue, et bordées de part et d'autre par des
« sphinx d'une matière aussi rare que leur grandeur
« est remarquable, servent d'avenues à quatre porti-
« ques dont la hauteur étonne les yeux. Quelle magni-
« fîcence et quelle étendue ! Encore ceux qui nous ont
« décrit ce prodigieux édifice n'ont-ils pas eu le temps
« d'en faire le tour, et ne sont pas même assurés d'en
« avoir vn la moitié ; mais tout ce qu'ils ont vu était
« surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le
« milieu de ce superbe palais, était soutenue de six-
a vingt colonnes de six brassées de grosseur, grandes
« à proportion, et entremêlées d'obélisques que tant
« de siècles n'ont pu abattre. Les couleurs mêmes,
« c'est-à-dire ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir du
« temps, se soutiennent encore parmi les ruines de
« cet admirable édifice et y conservent leur vivacité :
« tant l'Egypte savait imprimer le caractère d'immor-
« talité à tous ses ouvrages ! Maintenant que le nom
« du roi Louis XIV pénètre aux parties du monde les
a plus inconnues, ne serait-ce pas un digne objet de
« cette noble curiosité de découvrir les beautés que la
« Thébaïde renferme dans ses déserts ? Quelles beau-
170 MÉMOIRES d'outre-tombe
« tés ne trouverait-on pas si on pouvait aborder la
« ville royale, puisque si loin d'elle on découvre des
« choses si merveilleuses ! La puissance romaine, dé-
« sespérant d'égaler les Égyptiens, a cru faire assez
« pour sa grandeur d'emprunter les monuments de
a leurs rois. »
Napoléon se chargea d'exécuter les conseils que
Bossuet donnait à Louis XIV. « Thèbes, » dit M. De-
non, qui suivait l'expédition de Desaix, « cette cité
« reléguée que l'imagination n'entrevoit plus qu'à tra-
« vers l'obscurité des temps, était encore un fantôme
« si gigantesque qu'à son aspect l'armée s'arrêta d'elle-
« même et battit des mains. Dans le complaisant en-
« thousiasme des soldats, je trouvai des genoux pour
« me servir de table, des corps pour me donner de
« l'ombre... Parvenus aux cataractes du Nil, nos sol-
« dats, toujours combattant contre les beys et éprou-
« vant des fatigues incroyables, s'amusaient à éta-
« blir dans le village de Syène des boutiques de tail-
« leurs, d'orfèvres, de barbiers, de traiteurs à prix
« fixe. Sous une allée d'arbres alignés, ils plantèrent
a une colonne milliaire avec l'inscription : Route de
« Paris... En redescendant le Nil, l'armée eut sou-
« vent affaire aux Mecquains. On mettait le feu aux
« retranchements des Arabes : ils manquaient d'eau;
« ils éteignaient le feu avec les pieds et les mains;
« ils l'étouflFaient avec leurs corps. Noirs et nus, dit
« encore M. Denon, on les voyait courir à travers les
« flammes : c'était l'image des diables dans l'enfer.
« Je ne les regardais point sans un sentiment d'hor-
« reur et d'admiration. Il y avait des moments de
« silence dans lesquels une voix se faisait entendre;
MÉMOIRES d'outre-tombe 171
« on lui répondait par des hymnes sacrés et des cria
« de combat. »
Ces Arabes chantaient et dansaient comme les sol-
dats et les moines espagnols dans Saragosse embra-
sée ; les Russes brûlèrent Moscou : la sorte de sublime
démence qui agitait Bonaparte, il la communiquait à
ses victimes.
Napoléon rentré au Caire écrivait au général Dugua :
« Vous ferez, citoyen général, trancher la tête à Ab-
« dalla-Aga, ancien gouverneur de Jaffa. D'après ce
« que m'ont dit les habitants de Syrie, c'est un
« monstre dont il faut délivrer la terre... Vous ferez
« fusiller les nommés Hassan, Joussef, Ibrahim, Sa-
« leh, Mahamet, Bekir, Hadj-Saleh, Mustapha, Maha-
« med, tous mameloucks. » Il renouvelle souvent ces
ordres contre des Égyptiens qui ont mal parlé des
Français : tel était le cas que Bonaparte faisait des
lois ; le droit même de la guerre permettait-il de sacri-
fier tant de vies sur ce simple ordre d'un chef : vous
ferez fusiller? Au sultan du Darfour il écrit : « Je dé-
« sire que vous me fassiez passer deux mille esclaves
« mâles, ayant plus de seize ans. » Il aimait les es-
claves.
Une ûotte ottomane de cent voiles mouille à Abou-
kir et débarque une armée : Murât, appuyé du général
Lannes, la jette dans la mer ; Bonaparte instruit le
Directoire de ses succès : « Le rivage où l'année der-
« nière les courants ont porté les cadavres anglais el
« français est aujourd'hui couvert de ceux de nos en-
« nemis '. » On se fatigue à marcher dans ces mon-
1. La victoire d'Aboukir eut lieu le 25 juillet 1799.
172 MÉMOIRES d'outre-tombe
ceaux de victoires comme dans les sables étincelants
de ces déserts.
Le billet suivant frappe tristement l'esprit : « J'ai
« été peu satisfait, citoyen général, de toutes vos opé-
« rations pendant le mouvement qui vient d'avoir
« lieu. Vous avez reçu l'ordre de vous porter au
« Caire, et vous n'en avez rien fait. Tous les événe-
« ments qui peuvent survenir ne doivent jamais em-
« pêcher un militaire d'obéir, et le talent à la guerre
« consiste à lever les difficultés qui peuvent rendre
« difficile une opération, et non pas à la faire manquer.
« Je vous dis ceci pour l'avenir. »
Ingrat d'avance, cette rude instruction de Bona-
parte est adressée à Desaix qui offrait à la tète des
braves, dans la Haute-Egypte, autant d'exemples d'hu-
manité que de courage, marchant au pas de son che-
val, causant de ruines, regrettant sa patrie, sauvant
des femmes et des enfants, aimé des populations qui
l'appelaient le Sultan juste, enfin à ce Desaix tué de-
puis à Marengo dans la charge par laquelle le premier
consul devint le maître de l'Europe. Le caractère de
l'homme perce dans le billet de Napoléon : domination
et jalousie; on pressent celui que toute renommée af-
flige, le prédestinateur auquel est donné la parole
qui reste et qui contraint; mais sans cet esprit de
commandement Bonaparte aurait-il pu tout abattre
devant lui ?
Prêt à quitter le sol antique où l'homme d'autrefois
s'écriait en expirant : « Puissances qui dispensez la
« vie aux hommes, recevez-moi et accordez-moi une
« demeure parmi les dieux immortels I » Bonaparte
ne songe qu'à son avenir de la terre : il fait avertir
MÉMOIRES d'outre-tombe 173
par la mer Rouge les gouverneurs de l'île de France et
de l'île de Bourbon : il envoie ses salutations au sultan
du Maroc et au bey de Tripoli ; il leur fait part de ses
affectueuses sollicitudes pour les caravanes et les pèle-
rins de la Mecque ; Napoléon cherche en même temps
à détourner le grand vizir de l'invasion que la Porte
médite, assurant qu'il est prêt à tout vaincre, comme
à entrer dans toute négociation.
Une chose ferait peu d'honneur à notre caractère,
si notre imagination et notre amour de nouveauté
n'étaient plus coupables que notre équité nationale ;
les Français s'extasient sur l'expédition d'Egypte, et
ils ne remarquent pas qu'elle blessait autant la pro-
bité que le droit politique ; en pleine paix avec la plus
vieille alliée de la France, nous l'attaquons, nous lui
ravissons sa féconde province du Nil, sans déclaration
de guerre, comme des Algériens qui, dans une de
leurs algarades, se seraient emparés de Marseille et de
la Provence. Quand la Porte arme pour sa défense
légitime, fiers de notre illustre guet-apens, nous lui
demandons ce qu'elle a, et pourquoi elle se fâche;
nous lui déclarons que nous n'avons pris les armes que
pour faire la police chez elle, que pour la débarrasser
de ces brigands de mameloucks qui tenaient son pacha
prisonnier. Bonaparte mande au grand vizir : « Com-
« ment Votre Excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y
« a pas un Français de tué qui ne soit un appui de
* moins pour la Porte? Quant à moi, je tiendrai pour
« le plus beau jour de ma vie celui oti je pourrai con-
« tribuer à faire terminer une guerre à la fois impo-
« litique et sans objet. » Bonaparte voulait s'en aller :
la guerre alors était sans objet et impolitique I L'an-
174 MÉMOIRES d'outre-tombe
cienne Monarchie fut du reste aussi coupable que la
République : les archives des affaires étrangères con-
servent plusieurs plans de colonies françaises à établir
en Egypte ; Leibnitz lui-même avait conseillé la colonie
égyptienne à Louis XJV. Les Anglais n'estiment que
la politique positive, celle des intérêts ; la fidélité aux
traités et les scrupules moraux leur semblent puérils.
Enfin l'heure était sonnée ; arrêté aux frontières
orientales de l'Asie, Bonaparte va saisir d'abord le
sceptre de l'Europe, pour chercher ensuite au nord,
par un autre chemin, les portes de l'Himalaya et les
splendeurs de Cachemire. Sa dernière lettre à Kléber,
datée d'Alexandrie, 22 août 1799, est de toute excel-
lence et réunit la raison, l'expérience et l'autorité. La
fin de cette lettre s'élève à un pathétique sérieux et
pénétrant,
a Vous trouverez ci-joint, citoyen général, un ordre
« pour prendre le commandement en chef de l'armée.
« La crainte que la croisière anglaise ne reparaisse
€ d'un moment à l'autre me fait précipiter mon
« voyage de deux ou trois jours.
a J'emmène avec moi les généraux Berthier, An-
« dréossy, Murât, Lannes et Marmont, et les citoyens
« Monge et BerthoUet.
« Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de
« Francfort jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous
« avons perdu l'Italie, que Mantoue, Turin et Tortone
« sont bloqués. J'ai lieu d'espérer que la première
« tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance,
« si la fortune me sourit, d'arriver en Europe avant
« le commencement d'octobre. *
MÉMOIRES d'outre-tombe 175
Suivent des instructions particulières.
« Vous savez apprécier aussi bien que moi combien
« la possession de l'Egypte est importante à la France:
« cet empire turc, qui menace ruine de tous côtés,
« s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de TÉgypte
« serait un malheur d'autant plus grand, que nous
« verrions de nos jours cette belle province passer en
« d'autres mains européennes.
a Les nouvelles des succès et des revers qu'aura la
m République doivent aussi entrer puissamment dans
« vos calculs.
« Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma
« manière de voir sur la politique intérieure de
« l'Egypte : quelque chose que vous fassiez, les chré-
a tiens seront toujours nos amis. Il faut les empêcher
« d'être trop insolents, afin que les Turcs n'aient pas
« contre nous le même fanatisme que contre les chré-
« tiens, ce qui nous les rendrait irréconciliables.
« J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe
« de comédiens ; je prendrai un soin particulier de
« vous en envoyer. Cet article est très important pour
« l'armée et pour commencer à changer les mœurs du
« pays.
« La place importante que vous allez occuper en
« chef va vous mettre à même enfin de déployer les
« talents que la nature vous a donnés. L'intérêt de ce
« qui se passera ici est vif, et les résultats en seront
« immenses pour le commerce, pour la civilisation ; ce
m sera l'époque d'où dateront les grandes révolutions.
176 MÉMOIRES d'outre-tombe
« Accoutumé à voir la récompense des peines et
« des travaux de la vie dans l'opinion de la postérité,
« j'abandonne avec le plus grand regret TÉgypte.
« L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les
« événements extraordinaires qui viennent de se pas-
ce ser, me décident seuls à passer au milieu des esca-
« dres ennemies pour me rendre en Europe. Je serai
« d'esprit et de cœur avec vous. Vos succès me seront
« aussi chers que ceux où je me trouverais en per-
« sonne, et je regarderai comme mal employés tous
« les jours de ma vie où je ne ferai pas quelque chose
« pour l'armée, dont je vous laisse le commande-
« ment, et pour consolider le magnifique établisse-
« ment dont les fondements viennent d'être jetés.
« L'armée que je vous confie est toute composée de
« mes enfants; j'ai eu dans tous les temps, même
« dans les plus grandes peines, des marques de leur
« attachement. Entretenez-les dans ces sentiments;
« vous le devez à l'estime et à l'amitié toute particu-
« lière que j'ai pour vous et à l'attachement vrai que
m je leur porte.
« Bonaparte. »
Jamais le guerrier n'a retrouvé d'accents pareils;
c'est Napoléon qui finit; l'empereur, qui suivra, sera
sans doute plus étonnant encore ; mais combien aussi
plus haïssable I Sa voix n'aura plus le son des jeunes
années : le temps, le despotisme, l'ivresse de la pros-
périté, l'auront altérée.
Bonaparte aurait été bien à plaindre s'il eût été
contraint, en vertu de l'ancienne loi égyptienne, à
tenir trois jours embrassés les enfants qu'il avait fait
MÉMOIRES d'outre-tombe 177
mourir. Il avait songé, pour les soldats qu'il laissait
exposés à l'ardeur du soleil, à ces distractions que le
capitaine Parry * employa trente-deux ans après pour
ses matelots dans les nuits glacées du pôle. Il envoie
le testament de l'Egypte à son brave successeur, qui
sera bientôt assassiné *, et il se dérobe furtivement *,
comme César se sauva à la nage dans le port d'Alexan-
drie. Cette reine que le poète appelait un fatal pro-
dige, Cléopâtre, ne l'attendait pas ; il allait au rendez-
vous secret que lui avait donné le destin, autre puis-
sance infidèle. Après s'être plongé dans l'Orient, source
des renommées merveilleuses, il nous revient, sans
toutefois être monté à Jérusalem, de même qu'il n'en-
tra jamais dans Rome. Le Juif qui criait : Malheur 1
malheur I rôda autour de la ville sainte, sans pénétrer
dans ses habitacles éternels. Un poète, s'échappant
d'Alexandrie, monte le dernier sur la frégate aventu-
reuse. Tout imprégné des miracles de la Judée et des
souvenirs de la tombe aux Pyramides, Bonaparte
franchit les mers, insouciant de leurs vaisseaux et de
leurs abîmes : tout était guéable pour ce géant, évé-
nements et flots.
Napoléon prend la route que j'ai suivie : il longe
l'Afrique par des vents contraires ; au bout de vingt-
1. Sir William Parry (1790-1856), navigateur anglais. Il s'est
illustré par quatre périlleux voyages au pôle Nord (1819-1826).
Il a publié lui-même le récit de ses quatre expéditions.
2. Kiéber fut assassiné au Caire, le 14 juin 1800, par un jeune
fanatique appelé Soliman, qui le frappa de quatre coups de poi-
gard. Kiéber disparaissait le jour même où Bonaparte triom-
phait à Marengo.
3. Bonaparte s'embarqua secrètement le 22 août 1799, avec
Berthier, Laanes, Murât, Andréossy, Marmont, Berthollet et
Monge.
T. III. 12
178 MÉMOIRES d'outre-tombe
un jours, il double le cap Bon; il gagne les côtes de
Sardaigne, est forcé de relâcher à Ajaccio *, promène
ses regards sur les lieux de sa naissance, reçoit quel-
que argent du cardinal Fesch, et se rembarque; il
découvre une flotte anglaise qui ne le poursuit pas.
Le 8 octobre, il rentre dans la rade de Fréjus, non
loin de ce golfe Juan oii il se devait manifester une
terrible et dernière fois. 11 aborde à terre, part, arrive
à Lyon, prend la route du Bourbonnais, entre à Paris
le 16 octobre. Tout paraît disposé contre lui, Barras,
Sieyès, Bernadotte, Moreau ; et tous ces opposants le
servent comme par miracle. La conspiration s'ourdit ;
le gouvernement est transféré à Saint-Cloud. Bona-
parte veut haranguer le conseil des Anciens : il se
trouble, il balbutie les mots de frères d'armes, de
volcan, de victoire, de César; onlelraitedeCromwell,
de tyran, d'hypocrite : il veut accuser et on l'accuse ;
il se dit accompagné du dieu de la guerre et du dieu
de la fortune ; il se retire en s'écriant : « Qui m'aime
me suive ! » On demande sa mise en accusation ; Lu-
cien, président du conseil des Cinq-Cents, descend de
son fauteuil pour ne pas mettre Napoléon hors la loi.
Il tire son épée et jure de percer le sein de son frère
si jamais il essaye de porter atteinte à la liberté. On
parlait de faire fusiller le soldat déserteur, l'infracteur
des lois sanitaires, le porteur de la peste, et on le cou-
ronne. Murât fait sauter par les fenêtres les représen-
tants : le 18 brumaire s'accomplit ^ ; le gouvernement
consulaire naît, et la liberté meurt.
Alors s'opère dans le monde un changement absolu :
1. Le 30 septembre 1799.
8. 9 novembre 1799.
MÉMOIRES d'outre-tombe 179
l'homme du dernier siècle descend de la scène,
l'homme du nouveau siècle y monte ; Washington, au
bout de ses prodiges, cède la place à Bonaparte \ qui
recommence les siens. Le 9 novembre, le président des
États-Unis ferme l'année 1799 ; le premier consul de
la République française ouvre Tannée 1800 :
Un grbnd destin commence, un grand destin s'achève.
(Corneille.)
C'est sur ces événements immenses qu'est écrite la
partie de mes Mémoire que vous avez vue, ainsi qu'un
texte moderne profanant d'antiques manuscrits. Je
comptais mes abattements et mes obscurités à Lon-
dres sur les élévations et l'éclat de Napoléon; le bruit
de ses pas se mêlait au silence des miens dans mes
promenades solitaires; son nom me poursuivait jusque
dans les réduits où se rencontraient les tristes indi-
gences de mes compagnons d'infortune, et les joyeuses
détresses, ou, comme aurait dit notre vieille langue,
les misères hilareuses de Peltier. Napoléon était de
mon âge : partis tous les deux du sein de l'armée, il
avait gagné cent batailles que je languissais encore
dans l'ombre de ces émigrations qui furent le piédes-
tal de sa fortune. Resté si loin derrière lui, le pou-
vais-je jamais rejoindre? Et néanmoins quand il dic-
tait des lois aux monarques, quand il les écrasait de
ses armées et faisait jaillir leur sang sous ses pieds,
quand, le drapeau à la main, il traversait les ponts
d'Arcole et de Lodi, quand il triomphait aux Pyra-
mides, aurais-je donné pour toutes ces victoires une
1. Washington mourut le 9 novembre 1799.
180 MÉMOIRES d'outre-tombe
seule de ces heures oubliées qui s'écoulaient en Angle-
terre dans une petite ville inconnue? Oh ! magie de la
jeunesse!
Je quittai l'Angleterre quelques mois après que
Napoléon eut quitté l'Egypte ; nous revînmes en France
presque en même temps, lui de Memphis, moi de
Londres : il avait saisi des villes et des royaumes, ses
mains étaient pleines de puissantes réalités; je n'avais
encore pris que des chimères.
Que s'était-il passé en Europe pendant l'absence de
Napoléon?
La guerre recommencée en Italie, au royaume de
Naples et dans les États de Sardaigne ; Rome et Naples
momentanément occupées; Pie VI prisonnier, amené
pour mourir en France ; un traité d'alliance est conclu
entre les cabinets de Pétersbourg et de Londres.
Deuxième coalition continentale contre la France.
Le 8 avril 1799, le congrès de Rastadt est rompu, les
plénipotentiaires français sont assassinés. Suwaroff,
arrivé en Italie, bâties Français à Gassano. La citadelle
de Milan se rend au général russe. Une de nos armées,
forcée d'évacuer Naples, se soutient à peine, com-
mandée par le général Macdonald. Masséna défend la
Suisse.
Mantoue succombe après un blocus de soixante-
douze jours et un siège de vingt. Le 15 octobre 1799,
le général Joubert, tué à Novi, laisse le champ libre
à Bonaparte; il était destiné à jouer le rôle de celui-ci :
malheur à qui barrait une fortune fatale, témoin Hoche,
Moreau et Joubert! Vingt mille Anglais descendus au
Helder y restent inutiles; leur flotte en partie Qst
MÉMOIRES d'outre-tombe 18i
bloquée par les glaces ; notre cavalerie charge su»
des vaisseaux et les prend. Dix-huit mille Russes,
auxquels les combats et les fatigues ont réduit l'armée
de Suwaroff, ayant passé le Saint-Gothard le 24 sep-
tembre, se sont engagés dans la vallée de la Reuss.
Masséna sauve la France à la bataille de Zurich *.
Suwarofî, rentré en Allemagne, accuse les Autrichiens
et se retire en Pologne. Telle était la position de
la France, lorsque Bonaparte reparaît, renverse le
Directoire et établit le Consulat.
Avant de m'engager plus loin, je rappellerai une
chose dont on doit déjà être convaincu : je ne m'occupe
pas d'une vie particulière de Bonaparte; je trace
l'abrégé et le résumé de ses actions; je peins ses
batailles, je ne les décris pas; on les trouve partout,
depuis Pommereul, qui a donné les Campagnes d'Ita-
lie^, jusqu' h nos généraux, critiques et censeurs des
combats où ils assistèrent, jusqu'aux tacticiens étran-
gers, anglais, russes, allemands, italiens, espagnols.
Les bulletins publics de Napoléon et ses dépêches
secrètes forment le fil très peu sûr de ces narrations.
Les travaux du lieutenant généralJomini* fournissent
1. 25 septembre 1799.
2. Campagnes du général Bonaparte en Italie, pendant les
année IV et V de la République française, par un officier gé^
neral (M. de Pommereul). An VI.
3. Henri, baron de Jomini, né à Payerne (canton de Vaud) le
6 mars 1779, décédé à Passy le 22 mars 1869. D'abord au service
de la France, il passa, en 1813, à celui de la Russie. Ses princi-
paux écrits, également importants au point de vue de l'histoire
militaire de son temps et de la science stratégique, sont : le
Traité des grandes opérations militaires (1803) ; l'Histoire cri-
tique et militaire des guerres de la Révolution, de 1792 à 1801
(1805 ; la 3* édition, celle de 1719-1824, n'a pas moins de 15 toI.
182 MÉMOIRES d'outre-tombe
la meilleure source d'instruction : l'auteur est d'autant
pius croyable, qu'il a fait preuve d'études dans son
Traité de la grande tactique et dans son Traité des
grandes opérations militaires. Admirateur de Napoléon
jusqu'à l'injustice, attaché à l'état-major du maréchal
Ney, on a de lui l'histoire critique et miUtaire des
campagnes de la Révolution ; il a vu de ses propres
yeux la guerre en Allemagne, en Prusse, en Pologne
et en Russie jusqu'à la prise de Smolensk; il était
présent en Saxe aux combats de 1813; de là il passa
aux alliés; il fut condamné à mort par un conseil de
guerre de Bonaparte, et nommé au même moment aide
de camp de l'empereur Alexandre. Attaqué par le géné-
ral Sarrazin*, dans son Histoire de la guerre de Russie
et d'Allemagne, Jomini lui répliqua. Jomini a eu à sa
disposition les matériaux déposés au ministère de la
guerre et aux autres archives de royaume ; il a con-
templé à l'envers la marche rétrograde de nos armées,
in-8o) ; la Vie politique et militaire de l'empereur Napoléon,
racontée par lui-même au tribunal de César, d'Alexandre et d«
Frédéric (1827).
1. Jean Sarrazin (1770-1840). A la suite de négociations se-
crètes avec les Anglais, en 1809, le général Sarrazin fut con-
damné à mort par coutumace et passa à l'étranger. Il servit en
Espagne contre les Français. A l'époque des Cent-Jours, il eut
l'audace d'offrir ses services à Napoléon, qui le fit arrêter. En
1814, il avait recouvré son grade de maréchal de camp ; mais en
1817, une ordonnance royale lui retira son grade et sa pension.
L'année suivante, il fut traduit devant la cour d'assises de la
Seine sous l'inculpation de trigamie et condamné à dix ans de
travaux forcés et au carcan. Au bout de trois ans, il fut gracié
par Louis XVIII et s'embarqua pour Lisbonne : il n'a plus
reparu en France. En 1815, il avait publié une Histoire de la
guerre de Russie et d'Allemagne, bientôt suivie d'un autre écrit
intitulé : Correspondance entre le général Jomini et le général
Sarrazin,
MÉMOIRES d'outre-tombe 183
après avoir servi à les guider en avant. Son récit est
lucide et entremêlé de quelques réflexions fines et
judicieuses. On lui a souvent emprunté des pages
entières sans le dire ; mais je n'ai point la vocation de
copiste et je n'ambitionne point le renom suspect d'un
césar méconnu, auquel il n'a manqué qu'un casque
pour soumettre de nouveau la terre. Si j'avais voulu
venir au secours de la mémoire des vétérans, en ma-
nœuvrant sur des cartes, en courant autour des champs
de bataille couverts de paisibles moissons, en extrayant
tant et tant de documents, en entassant descriptions
sur descriptions toujours les mêmes, j'aurais accu-
mulé volumes sur volumes, je me serais fait une ré-
putation de capacité, au risque d'ensevelir sous mes
labeurs moi, mon lecteur et mon héros. N'étant qu'un
petit soldat, je m'humilie devant la science des Vé-
gèce; je n'ai point pris pour mon public les officiers à
demi-solde ; le moindre caporal en sait plus que moi.
Pour s'assurer de la place où il s'était assis, Napo-
léon avait besoin de se surpasser en miracles.
Le 25 et le 30 avril 1800, les Français franchissent
le Rhin, Moreau à leur tête. L'armée autrichienne,
battue quatre fois en huit jours, recule d'un côté jus-
qu'au Voralberg, de l'autre jusqu'à Ulm. Bonaparte
passe le Grand Saint-Bernard le 16 mai; et le 20, le
Petit Saint-Bernard, le Simplon, le Saint-Gothard, le
Mont-Cenis, le Mont-Genèvre, sont escaladés et em-
portés; nous pénétrons en Italie par trois débouchés
réputés imprenables, caverne des ours, rochers des
aigles. L'armée s'empare de Milan le 2 juin, et la
République cisalpine se réorganise; mais Gênes est
184 MÉMOIRES d'outre-tombe
obligée de se rendre après un siège mémorable, sou-
tenu par Masséna'.
L'occupation de Pavie ' et l'affaire heureuse de
Montebello ^ précèdent la victoire de Marengo *.
Une défaite commence cette victoire : les corps de
Lannes et de Victor épuisés cessent de combattre et
abandonnent le terrain ; la bataille se renouvelle avec
quatre mille hommes d'infanterie que conduit Desaix
et qu'appuie la brigade de cavalerie de Kellermann ^ :
Desaix est tué. Une charge de Kellermann décide le
succès de la journée qu'achèvera de compléter la stu-
pidité du général Mêlas.
Desaix, gentilhomme d'Auvergne, sous-lieutenant
dans le régiment de Bretagne, aide de camp du général
Victor de Broglie, commanda en 1796 une division de
l'armée de Moreau, et passa en Orient avec Bonaparte.
Son caractère était désintéressé, naïf et facile. Lorsque
le traité d'El-Arisch l'eut rendu libre, il fut retenu par
lord Keith au lazaret de Livourne. « Quand les lumières
« étaient éteintes, dit Miot, son compagnon de voyage,
« notre général nous faisait conter des histoires de
« voleurs et de revenants ; il partageait nos plaisirs
1. La reddition de Gênes eut lieu le 5 juin 1800.
2. Le général Lannes occupa la ville de Pavie le 7 juin.
3. Le y juin.
4. La victoire de Marengo est du 14 juin. A quinze ans de là,
presque jour pour jour, le 18 juin 1815, aura lieu la défaite de
Waterloo.
5. François-Etienne Kellermann, duc de Valmy (1770-1835).
Fils du maréchal Kellermann, le vainqueur de Valmy, il fut ad-
mis à siéger à la Chambre des pairs, par droit héréditaire, le
28 décembre 1820, en remplacement de son père. Il a publié eu
1828 la Réfutation du duc de Rovigo ou la Vérité sur la bct-
taille de Marengo.
MÉMOIRES d'outre-tombe 485
« et apaisait nos querelles; il aimait beaucoup les
K femmes et n'aurait voulu mériter leur amour que
« par son amour pour la gloire. » A son débarquement
en Europe, il reçut une lettre du premier consul qui
l'appelait auprès de lui ; elle l'attendrit, et Desaix
disait : « Ce pauvre Bonaparte est couvert de gloire,
« et il n'est pas heureux. » Lisant dans les journaux
la marche de l'armée de réserve, il s'écriait : « Il ne
nous laissera rien à faire. » Il lui laissait à lui donner
la victoire et à mourir.
Desaix fut inhumé sur le haut des Alpes, à Thos-
pice du Mont-Saint-Bernard, comme Napoléon sur les
mornes de Sainte-Hélène.
Kléber assassiné trouva la mort en Egypte, de même
que Desaix la rencontra en Italie. Après le départ du
commandant en chef, Kléber avec onze mille hommes
défait cent mille Turcs sous les ordres du grand vizir,
à Héliopolis*, exploit auquel Napoléon n'a rien à com-
parer.
Le 16 juin, convention d'Alexandrie. Les Autri-
chiens se retirent sur la rive gauche du bas Pô. Le
sort de l'Italie est décidé dans cette campagne appelée
de trente jours.
Le triomphe d'Hochstedt obtenu par Moreau - con-
sole l'ombre de Louis XIV ^. Cependant l'armistice
1. La victoire d'Héliopolis est du 20 mars.
2. Le 19 juin 1800.
3. Comme Moreau, Villars, le 20 septembre 1702, avait rem-
porté à Hochstedt une glorieuse victoire ; mais, le 13 août 1704,
les Français et les Bavarois, commandés par le maréchal de
Tallart et l'Electeur de Bavière, avaient été entièrement défaits
par le prince Eugène de Savoie et le duc de Marlborough. Les
Anglais ont donné à cette dernière bataille le nom de Blenheiniy
rillage situé dans la même plaine qu'Hochstedt.
186 HÉMOIRES d'OUTRE-TOHBE
entre l'Allemagne et Tltalie, conclu après la bataille
de Marengo, était dénoncé le 20 octobre 1800.
Le 3 décembre amena la victoire de Hohenlinden au
milieu d'une tempête de neige ; victoire encore obte-
nue par Moreau, grand général sur qui dominait un
autre grand génie. Le compatriote de Du Guesclin
marche sur Vienne. A vingt-cinq lieues de cette ca-
pitale, il conclut la suspension d'armes de Steyer*
avec l'archiduc Charles. Après la bataille de Pozzolo,
le passage du Mincie, de l'Adige et de la Brenta,
survient, le 9 février 1801, le traité de paix de Luné-
ville.
Et il n'y avait pas neuf mois que Napoléon était au
bord du Nil I Neuf mois lui avaient suffi pour renver-
ser la révolution populaire en France et pour écraser
les monarchies absolues en Europe.
Je ne sais plus si c'est à cette époque qu'il faut pla-
cer une anecdote que l'on trouve dans des mémoires
familiers, et si cette anecdote mérite la peine d'être
rappelée; mais il ne manque pas d'historiettes sur
César; la vie n'est pas toute en plaine, on monte quel-
quefois, on descend souvent : Napoléon avait reçu
dans son lit, à Milan, une Italienne de seize années,
belle comme le jour ; au milieu de la nuit il la renvoya,
de même qu'il aurait fait jeter par la fenêtre un bou-
quet de fleurs.
Une autre fois, une de ces belles printanières s'était
glissée dans le palais qu'il habitait ; elle y pénétrait à
trois heures du matin, faisait le sabbat et roulait ses
jeunes années sur la tête du lion, ce jour-là plus
patient.
.. Le 25 décembre ISOU
MÉMOIRES d'outre-tombe 187
Ces plaisirs, loin d'être l'amour, n'avaient même
pas une vraie puissance sur un homme de la mort :
il aurait incendié Persépolis pour son propre compte,
non pour les joies d'une courtisane. « François I", dit
« Tavannes, voit les affaires quand il n'a plus de
« femmes; Alexandre voit les femmes quand il n'a
« plus d'affaires. »
Les femmes, en général, détestaient Bonaparte
comme mères ; elles l'aimaient peu comme femmes,
parce qu'elles n'en étaient pas aimées : sans délica-
tesse, il les insultait*, ou ne les recherchait que pour
1. « Il n'est jamais sorti de sa bouche un seul mol gracieux
ou seulement bien tourné vis-à-vis d'une femme... Il ne leur
parle que de leur toilette, de laquelle il se déclare juge minu-
tieux et sévère, et sur laquelle il leur fait des plaisanteries peu
délicates, ou bien du nombre de leurs enfants, leur demandant
en termes crus si elles les ont nourris elle-mêmes, ou les admo-
nestant sur leurs relations de société. » C'est pourquoi « il n'y
en a pas une qui ne soit charmée de le voir s'éloigner de la
place où elle est. » (M™« de Rémusat, Mémoires, II, 77, 179.)—
Quelquefois, ajoute M.Taine {Le Régime moderne, I, 92), il s'a-
muse à les déconcerter ; il est médisant et railleur avec elles,
en face, à bout portant comme un colonel avec ses cantinières :
« Oui, mesdames, leur dit-il, vous occupez les bons habitants du
faubourg Saint-Germain ; ils disent, par exemple, que vous,
Madame A..., vous avez telle liaison avec M. B...; vous. Ma-
dame C, avec M. D... » Si, par des rapports de police, il dé-
couvre une intrigue, « il ne tarde guère à mettre le mari au
courant de ce qui se passe ». — Thibaudeau, Mémoires sur le
Consulat, p. 18 : « Il leur faisait quelquefois de mauvais com-
pliments sur leur toilette ou leurs aventures , c'était sa manière
de censurer les mœurs. » — Le comte Chaptal, Mes Souvenirs sur
Napoléon, p. 321 : « Souvent même, il était malhonnête et gros-
sier. Dans une fête de l'Hôtel de Ville, il répondit à M™» "*,
qui venait de lui dire son nom : « Ah I bon Dieu ! on m'avait
dit que vous étiez jolie... » ; à une autre : « C'est un beau
temps pour vous que les campagnes de votre mari » ; i d«
jeunes personnes : « Avez-vous des enfants ? »
188 MEMOIRES d'outre-tombe
un moment». Il a inspiré quelques passions d'imagi-
nation après sa chute : en ce temps-ci, et pour un
cœur de femme, la poésie de la fortune est moins sé-
duisante que celle du malheur ; il y a des fleurs de
ruines.
A l'instar de l'ordre des chevaliers de Saint-Louis,
la Légion d'honneur est créée : par cette institution
passe un rayon de la vieille monarchie, et s'introduit
un obstacle à la nouvelle égalité 2. La translation des
cendres de Turenne aux Invalides fît estimer Napo-
léon 3, l'expédition du capitaine Baudin portait sa re-
nommée autour du monde*. Tout ce qui pouvait
i. « Sur ses propres fantaisies, dit M. Taine, p. 93, il n'est pas
moins indiscret ; ayant brusqué le dénouement, il divulgue le
fait et dit le nom : bien mieux, il avertit Joséphine, lui donne
des détails intimes et ne tolère pas qu'elle se plaigne : « J'ai le
droit de répondre à toutes vos plaintes par un éternel moi. »
2. La loi portant création de la Légion d'honneur (19 mai 1802)
avait rencontré au Tribunat et au Corps législatif une opposi-
tion à laquelle on n'était plus habitué. Les tribuns Savoye-Rol-
lin et Chauvelin lui reprochèrent de relever une institution de
l'ancien régime, de porter une atteinte réelle à l'égalité, en ré-
tablissant la noblesse par voie détournée. Ils signalaient (et en
cela ils ne se trompaient point) le germe d'une nouvelle aristo-
cratie qui ne se contenterait pas longtemps d'être viagère. Au
Corps législatif, malgré les efforts de Rœderer et de Lucien, la
ioi eut contre elle une puissante minorité.
3. La translation du corps de Turenne à l'église des Invalides
avait eu lieu, avec un grand appareil, le 22 septembre 1800.
4. Le capitaine Nicolas Baudin avait appareillé du Havre, le
19 octobre 1800, avec les corvettes le Géographe, le Natura-
liste et la goélette .a Cazuarina, commandant Louis Freycinet,
pour une expédition autour du globe, et spécialement aux terres
australes. Interrompue au bout de trois ans par la mort de son
chef, l'expédition rentra à Lorient, en 1804, après avoir décou-
vert et reconnu une portion considérable des côtes ouest et sud
de la Nouvelle-Hollande, et enrichi la science de travaux hydro-
graphiques estimés. Le naturaliste Pérou, qui avait été attaché
MÉMOIRES d'outre-tombe 189
nuire au premier consul échoue : il se débarrasse du
complot des prévenus du 18 vendémiaire ', et échappe
le 3 nivôse à la machine infernale 2; Pitt se retire 3;
Paul meurt * ; Alexandre lui succède ; on n'apercevait
comme médecin à l'expédition, en a écrit la relation, qui fut pu-
bliée, de 1811 à 1816, sous ce titre : Voyage de découverte aux
Terres australes. — L'amiral Charles Baudin (1784-1854), le
Tainqueur de Saint-Jean d'Ulloa (1838), n'avait aucun lien de
parenté avec le capitaine Nicolas Baudin.
1. Le complot du 18 vendémiaire an IX (10 octobre 1800)
avait pour objet l'assassinat du Premier Consul à l'Opéra, pen-
dant une représentation extraordinaire à. laquelle il devait as-
sister. Il était l'œuvre de quelques jacobins exaltés : le sculpteur
Ceracchi, le peintre Topino-Lebrun, un ancien secrétaire de Ba-
rère, appelé Demerville, et le corse Aréna, frère d'un ancien
député aux Cinq-Cents. Tous les quatre furent condamnés à
mort et exécutés le 31 janvier 1801.
2. Le 24 décembre 1800 (3 nivôse an IX), comme le Premier
Consul, se rendant à l'Opéra, passait dans sa voiture avec Ber-
thier, Lannes et Charles Lebrun, par l'étroite rue Saint-Nicaise,
qui, du Carrousel, aboutissait à la rue de Richelieu, un baril de
poudre, placé en travers sur une charrette, fit explosion. Sept
ou huit personnes furent tuées sur le coup et vingt-cinq furent
plus ou moins grièvement blessées ; mais la voiture consulaire
ne fut pas atteinte : le feu avait été mis quelques secondes trop
tard. Bonaparte parut à l'Opéra, où il fut salué par des trans-
ports d'enthousiasme. Le complot, cette fois, était l'œuvre des
royalistes. Deux des coupables, Carbon et Saint-Rcgeant, purent
être saisis; traduits devant le Tribunal criminel du département
de la Seine, ils furent guillotinés le 20 avril 1801. Le troisième,
Picot de Limoëlan, qui avait été le camarade de collège de
Chateaubriand, réussit à s'échapper et à gagner l'Amérique. —
Sur Limoëlan, voir la note 1 de la page 204 du tome I des Mé-
moires.
8. William Pitt, après avoir occupé le pouvoir sans inter-
ruption pendant dix-sept ans, donna sa démission le 5 février
1801. Ce fut son successeur, Henri Addington, vicomte Sid-
mouth, qui signa la paix d'Amiens. Redevenu chef du cabinet au
mois de mai 1804, il mourut le 23 janvier 1806, k l'âge de
47 ans.
4. L'empereur Paul \" fut assassiné le 23 mars 1801.
190 MÉMOIRES d'outre-tombe
point encore Wellington. Mais l'Inde s'ébranle pour
nous enlever notre conquête du Nil ; l'Egypte est atta-
quée par la mer Rouge, tandis que le Capitan-Pacha
l'aborde par la Méditerranée*. Napoléon agite les em-
pires ; toute la terre se mêlait de lui.
Les préliminaires de la paix entre la France et l'An-
gleterre, arrêtés à Londres le 1" octobre 1801, sonl
convertis en traité à Amiens -. Le monde napoléonien
n'était point encore fixé; ses limites changeaient avec
la crue ou la décroissance des marées de nos vic-
toires.
C'est à peu près alors que le premier consul nom-
mait Toussaint-Louverture gouverneur à vie à Saint-
Domingue, et incorporait l'île d'Elbe à la France*,
mais Toussaint, traîtreusement enlevé, devait mourir
dans un château-fort du Jura*, et Bonaparte se nan-
tissait d'une prison à Porto-Ferrajo", afin de subvenir
à l'empire du monde quand il n'y aurait plus de place.
1. Le 25 mars 1801, le Capitan-Pacha débarqua à Aboukir,
avec un corps nombreux de Turcs ; le 23 mai suivant, le général
Baird débarquait à Kosséir, port d'Egypte, sur la mer Rouge,
amenant de l'Inde 1,000 Anglais et 10,000 Cipayes.
2. Le traité de paix d'Amiens entre les républiques française
et batave et l'Espagne, d'une part; l'Angleterre, d'autre part;
fut signé le 25 mars 1802. Il terminait une guerre de neuf an-
nées.
3. Le 26 août 1802, l'île d'Elbe fut réuni* au territoire fran-
çais.
4. Toussaint-Louverture, que Chateaubriand appelle ailleura
le Bonaparte noir, mourut au fort de Joux le 27 avril 1803.
5. Porto-Ferrajo était la capitale de l'île d'Elbe. Napoléon y
résidera du 4 mai 1814 au 26 février 1815; c'est de là qu'il appa-
reillera pour débarquer au golfe Jouan et pour aller aux Tuile-
ries, à Waterloo, à Sainte-Hélène.
MÉMOIRES d'outre-tombe 191
Le 6 mai 1802, Napoléon est élu consul pour dix
ans, et bientôt consul à vie*. Il se trouve à l'étroit
dans la vaste domination que la paix avec l'Angleterre
lui avait laissée : sans s'embarrasser du traité d'A-
miens, sans songer aux guerres nouvelles où sa réso-
lution va le plonger, sous prétexte de la non-évacua-
tion de Malte, il réunit les provinces du Piémont aux
États français*, et, en raison des troubles survenus
en Suisse, il l'occupe 3. L'Angleterre rompt avec nous:
cette rupture a lieu du 13 au 20 mai 1803, et le 22 mai
paraît le décret sauvage qui enjoint d'arrêter tous les
Anglais commerçant ou voyageant en France.
Bonaparte envahit le 3 juin l'électorat de Hanovre :
à Rome, je fermais alors les yeux d'une femme igno-
rée.
Le 21 mars 1804 amène la mort du duc d'Enghien :
je vous l'ai racontée. Le même jour, le Code civil ou
le Code Napoléon est décrété pour nous apprendre à
respecter les lois*.
Quarante jours après la mort du duc d'Enghien, un
membre du Tribunat, nommé Curée, fait, le 30 avril
1804, la motion d'élever Bonaparte au suprême pou-
voir, apparemment parce qu'on avait juré la liberté :
jamais maître plus éclatant n'est sorti de la proposi-
tion d'un esclave plus obscur 5.
1. Le Sénatus-Consulte proclamant Napoléon Bonaparte con*
sul à vie est du 2 août 1802.
2. Le il septembre 1802.
3. Le 21 octobre 1802.
4. Ce fut, en effet, la loi du 30 ventôse an XTI (21 mars 1804),
qui réunit sous le titre de Code civil des Français toutes lois sur
les matières civiles précédemment volées par le Corps législatif.
5. Jean-François Curée (1756-1835), avait fait successivement
192 MÉMOIRES d'outre-tombe
Le Sénat conservateur change en décret la proposi-
tion du Tribunat*. Bonaparte n'imite ni César ni
Cromwell : plus assuré devant la couronne, il l'ac-
cepte. Le 18 mai il est proclamé empereur à Saint-
Cloud ^ dans les salles dont lui-même chassa le peuple,
partie de l'Assemblée législative, de la Convention, du Conseil
des Cinq Cents et du Tribunat. Son nom pourtant était resté
ignoré. Ce fut sans doute en raison de son obscurité même
qu'il fut choisi pour déposer sur le bureau du Tribunat une
motion demandant l'établissement de l'Empire en faveur de Na-
poléon Bonaparte et de sa famille : <> Avec lui, disait-il, le
peuple français sera assuré de conserver sa dignité, son indé-
pendance et son territoire... » Le tribun Curée n'était pas pro-
phète. Si ses prévisions ne se réalisèrent pas, ses espérances du
moins ne furent pas déçues. Six semaines après sa motion, le
14 juin 1804, il était nommé commandeur de la Légion d'hon-
neur. Le 14 août 1807, après la suppression du Tribunat, l'Em-
pereur le fit entrer au Sénat conservateur. Le 15 juin 1808, il
était créé comte de la Bédissière.
1. Le 4 mai 1804, le Sénat conservateur, sur le rapport de La-
cépède, émit à son tour le vœu que Napoléon fût empereur, que
l'Empire fut héréditaire. Il y eut seulement trois opposants,
dont deux connus : Grégoire et Lambrechts. Sieyès et Lanjui-
nais étaient absents. — Au Tribunat, il n'y avait eu qu'un seul
vote négatif.
2. Le sénatus-consulte voté le 18 mai, portait que l'Empire
serait héréditaire de mâle en mâle ; que l'Empereur aurait la
faculté d'adopter un successeur ou de transmettre son pouvoir
en ligne collatérale à .ses frères Joseph et Louis, et à leurs des-
cendants ; qu'il exercerait une autorité absolue sur tous les
princes de sa famille ; qu'il jouirait d'une liste civile de vingt-
cinq millions, outre les palais royaux ; qu'une dotation d'un mil-
lion serait afifectée à chacun des princes. — Lucien et Jérôme
étaient privés de l'hérédité pour avoir contracté des mariages
peu en rapport avec leur rang, et sans autorisation du chef de
leur famille.
Le même jaar, 18 mai, les sénateurs se précipitèrent sur la
route de Saint-Cloud pour aller porter leurs hommages au nou-
vel empereur. Celui, qui le premier, le salua du nom de Majesté,
fut le régicide Gambacérès, qui, dans la nuit du 19 au 20 jan-
MEMOIRES d'outre-tombe 193
dans les lieux où Henri III fut assassiné, Henriette
d'Angleterre empoisonnée, Marie-Antoinette accueillie
de quelques joies fugitives qui la conduisirent à Té-
chafaud, et d'oîi Charles X est parti pour son dernier
exil.
Les adresses de congratulation débordent. Mirabeau
en 1790 avait dit : « Nous donnons un nouvel exemple
« de cette aveugle et mobile inconsidération qui nous
« a conduits d'âge en âge à toutes les crises qui nous
« ont successivement affligés. Il semble que nos yeux
« ne puissent être dessillés et que nous ayons résolu
« d'être, jusqu'à la consommation des siècles, des
« enfants quelquefois mutins et toujours esclaves. »
Le plébiscite du 1" décembre 1804 est présenté à
Napoléon * ; l'empereur répond : Mes descendants con-
serveront longtemps ce trône. Quand on voit les illu-
sions dont la Providence environne le pouvoir, on est
consolé par leur courte durée.
Le 2 décembre 1804 eurent lieu le sacre et le cou-
ronnement de l'empereur à Notre-Dame de Paris. Le
pape prononça cette prière : « Dieu tout-puissant et
« éternel, qui avez établi Hazaël pour gouverner la
vier, avait dit : « Citoyens représentants, en prononçant la mort
du dernier roi des Français, vous avez fait un acte dont la mé-
moire ne passera jamais, et qui sera gravé par le burin de l'im-
mortalité, dans les fastes des nations... Qu'une expédition du
décret de mort soit envoyée, à l'instant, au Conseil exécutif,
pour le faire exécuter dans les 24 heures de la notification. »
1. L'établissement de l'Empire avait été soumis à la sanction
du peuple. Le résultat de 60,000 registres ouverts dans les 108
départements constata 3,572,329 votes affirmatifs et 2,569 néga-
tifs. Ce fut le l*' décembre 1804 que le Sénat présenta à Napo-
léon les résultats de ce plébiscite.
T. III. 13
1941 MEMOIRES D'OUTRE-TOBHSB
« Syrie, et Jéhu roi d'Israël, en leur manifestant vos
« volontés par l'organe du prophète Élie ; qui avez
« également répandu l'onction sainte des rois sur la
« tête de Saiil et de David, par le ministère du pro-
ie phète Samuel, répandez par mes mains le trésor de
« vos grâces et de vos bénédictions sur votre servi-
« leur Napoléon, que, malgré notre indignité person-
« nelle, nous consacrons aujourd'hui empereur en
« votre nom. » Pie VII n'étant encore qu'évêque
d'Imola avait dit en 1797 : « Oui, mes très chers frères,
« siate buoni christiani, e sarete ottimi democratici. Les
* vertus morales rendent bons démocrates. Les pre-
« miers chrétiens étaient animés de l'esprit de démo-
o cratie : Dieu favorisa les travaux de Caton d'Utique
« et des illustres républicains de Rome. » Quo turbine
fertur vita hominum ?
Le 18 mars 1805, l'empereur déclare au Sénat qu'il
accepte la couronne de fer que lui sont venus offrir
les collèges électoraux de la République cisalpine * : il
était à la fois l'inspirateur secret du vœu et l'objet
public du vœu. Peu à peu l'Italie entière se range
sous ses lois; il l'attache à son diadème, comme au
x\V siècle les chefs de guerre mettaient un diamant
en guise de bouton à leur chapeau.
1. Napoléon, dans ce discours du 18 mars, prononça des pa-
roles que sa conduite devait singulièrement démentir : « ...Le
génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le
continent en guerre. Ce qui a été réuni à notre empire, par les
lois constitutionnelles de l'Etat, y restera réuni. Aucune nou-
velle promnce ne sera incorporée dans V Empire... Dans toutes
les circonstances et dans toutes les occasions, nous montreront
la même modération; et nous espérons que notre peuple
n'aura plus besoin de déployer ce courage et cette énergie qu'M
a toujours montrés pour défendre ses légitimes droits. •
MÉMOIRES d'outre-tombe 193
L'Europe blessée voulut mettre un appareil à sa
blessure : l'Autriche adhère au traité de Pétersbourg »
conclu entre la Grande-Bretagne et la Russie. Alexan-
dre et le roi de Prusse ont une entrevue à Potsdam,
ce qui fournit à Napoléon un sujet d'ignobles moque-
ries ^ La troisième coalition continentale s'ourdit. Ces
coalitions renaissaient sans cesse de la défiance et de
la terreur ; Napoléon s'éjouissait dans les tempêtes : il
profite de celle-ci.
Du rivage de Boulogne où il décrétait une colonne
1. Aux termes du traité de Saint-Pétersbourg, entre la
Grande-Bretagne et la Russie, signé le 11 avril 1805, les deux
puissances contractantes s'engageaient à aider dans la mesure de
leurs forces à la formation d'une grande ligue européenne, des-
tinée à assurer l'évacuation du Hanovre et du nord de l'Alle-
magne, l'indépendance efiFective de la Hollande et de la Suisse
le rétablissement du roi de Sardaigne en Italie, la consolidation
du royaume de Naples, enfin la complète évacuation de l'Italie,
y comprise l'île d'Elbe. — L'Autriche accéda, le 9 août 1805, au
traité de Saint-Pétersbourg. — Dans toutes les éditions des
Mémoires, on a imprimé par erreur, au lieu de traité de Péters-
bourg, traité de Presbourg .
2. Une entrevue eut lieu à Potsdam, entre l'empereur Alexandre
et le roi Frédéric-Guillaume III, le l»"" octobre 1805. Les deux
souverains se promirent, sur le tombeau de Frédéric II, d'unir
leurs efforts pour réprimer l'ambition de Napoléon. — Les « mo-
queries « auxquelles Chateaubriand fait ici allusion se trouvent
dans le 17» bulletin de la Grande-Armée (campagne de Prusse),
daté par Napoléon de Potsdam, 25 octobre 1806 : « Le résultat
du célèbre serment fait sur le tombeau du grand Frédéric a été
la bataille d'Austerlitz... On fit quarante-huit heures après sur
ce sujet une gravure qu'on trouve dans toutes les boutiques et
qui excite le rire même des paysans. On y voit le bel empereur
de Russie, près de lui la reine, et, de l'autre côté le roi qui lève
la main sur le tombeau du grand Frédéric. La reine elle-même,
drapée d'un schall, à peu près comme les gravures de Londres
représentent lady Hamilton, appuie la main sur son cœur et
• l'air de regarder l'empereur de Russie. •
196 HT MOIRES D'OUTRE-TOMI E
et menaçait Albion avec des chaloupes, il s'élance.
Une armée organisée par Davout se transporte comme
un nuage à la rive du Rhin. Le 1" octobre 1805, lem-
pereur harangue ses cent soixante mille soldats : la
rapidité de son mouvement déconcerte l'Autriche.
Combat du Lech, combat de Werthingen, combat de
Guntzbourg. Le 17 octobre. Napoléon paraît devant
Ulm; il fait à Mack le commandement : Armes bas!
Mack obéit avec ses trente mille hommes. Munich se
rend; Tlnn est passé, Salzbourg pris, la Traun fran-
chie. Le 13 novembre, Napoléon pénètre dans une de
ces capitales qu'il visitera tour à tour : Il traverse
Vienne ; enchaîné à ses propres triomphes, il est em-
mené à leur suite jusqu'au centre de la Moravie à la
rencontre des Russes. A gauche, la Bohême s'insurge ;
à droite les Hongrois se lèvent; l'archiduc Charles ac-
court d'Italie. La Prusse, entrée clandestinement dans
la coalition et ne s'étant pas encore déclarée, envoie
le ministre Haugwitz porteur d'un ultimatum.
Arrive le deux décembre 1805, la journée d'Austerlitz.
Les alliés attendaient un troisième corps russe qui
n'était plus qu'à huit marches de distance. Kutuzof
soutenait qu'on devait éviter de risquer une bataille;
Napoléon par ses manœuvres force les Russes d'accep-
ter le combat: ils sont défaits. En moins de deux mois
les Français, partis de la mer du Nord, ont, par delà
la capitale de l'Autriche, écrasé les légions de Cathe-
rine. Le ministre de Prusse vient féliciter Napoléon à
son quartier général : « Voilà, lui dit le vainqueur, un
« compliment dont la fortune a changé l'adresse. »
François II se présente à son tour au bivouac du
soldat heureux : « Je vous reçois, lui dit Napoléon,
MÉMOIRES d'outre-tombe 197
« dans le seul palais que j'habite depuis deux mois.
« — Vous savez si bien tirer parti de cette habita-
« tion, répondit François, qu'elle doit vous plaire. »
De pareils souverains valaient -ils la peine d'être
abattus? Un armistice est accordé. Les Russes se
retirent en trois colonnes à journée d'étape dans un
ordre déterminé par Napoléon. Depuis la bataille
d'Austerlitz, Bonaparte ne fait presque plus que des
fautes.
Le traité de Presbourg est signé le 26 décembre
1803. Napoléon fabrique deux rois, l'électeur de Ba-
vière etl'électeur de VVurtemberg. Les républiques que
Bonaparte avait créées, il les dévorait pour les trans-
former en monarchies ; et, contradictoirement à ce
système, le 27 décembre 1803, au château de Schœn-
brûnn, il déclare que la dynastie de Naples a cessé de
régner ; mais c'était pour la remplacer par la sienne :
à sa voix, les rois entraient ou sautaient par les fenê-
tres. Les desseins de la Providence ne s'accomplis-
saient pas moins avec ceux de Napoléon : on voit mar-
cher à la fois Dieu et l'homme. Bonaparte après sa
victoire ordonne de bâtir le pont d'Austerlitz à Paris,
et le ciel ordonne à Alexandre d'y passer.
La guerre commencée dans le Tyrol s'était poursui-
vie tandis qu'elle continuait en Moravie. Au milieu des
prosternations, quand on trouve un homme debout,
on respire : Hofer le Tyrolien ne capitula pas comme
son maître ; mais la magnanimité ne touchait point
Napoléon ; elle lui semblait stupidité ou folie. L'empe-
reur d'Autriche abandonna Hofer. Lorsque je traver-
sai le lac de Garde, qu'immortalisèrent Catulle et Vir-
gile, on me montra l'endroit où fut fusillé le chasseur :
198 MÉMOIRES d'outre-tombe
c'est ce que j'ai su personnellement du courag,e du
sujet et de la lâcheté du prince *.
Le prince Eugène, le 14 janvier 1806, épousa la fille
du nouveau roi de Bavière ^ : les trônes s'abattaient
de toute part dans la famille d'un soldat de la Corse.
Le 20 février l'empereur décrète la restauration de
l'église de Saint-Denis ; il consacre les caveaux recons-
1. André Ho fer — le glorieux aubergiste, le Cathelinean du
Tyrol, celui que M. Thiers appelle le nommé Hofer, absolument
comme on dit, dans un procès-verbal de police dressé contre un
cabaretier : le nom.mé un tel, — André Hofer ne périt point à
ce moment, mais cinq ans plus tard, en 1810. Lors de la guerre
de 1809, il défendit héroïquement l'indépendance de sa patrie.
Après le traité d« paix signé à Vienne entre la France et l'Au-
triche (14 octobre 1809), il mit bas les armes avec les paysans
qu'il avait soulevés. Accusé de conserver des intelligences avec
les Autrichiens, il fut arrêté et conduit à Mantoue. Le conseil de
guerre, devant lequel il fut traduit, n'osa pas le condamner à
mort ; deux voix se prononcèrent même pour l'acquittement ; la
majorité vota la détention dans une forteresse. Napoléon no
l'entendait point ainsi, et, le 10 février 1810, il écrivit au prince
Eugène : « Mon fils, je vous avais mandé de faire venir Hofer
à Paris ; mais puisqu'il est à Mantoue, envoyez Tordre de for-
mer, sur le champ, une commission militaire pour le juger et
faire exécuter à l'endroit où votre ordre arrivera. Que tout cela
soit l'affaire de vingt-quatre heures. » (Mémoires du prince
Eugène, tome VI). — A peine le vice-roi eut-il reçu cet ordre,
qu'il s'empressa de le faire exécuter. Hofer marcha au supplice
avec une fermeté calme et sereine : il refusa de se laisser bander
les yeux, et lorsqu'on voulut qu'il se mît à genoux : « Je suis
debout, dit-il, devant Celui qui m'a créé, et c'est debout que je
lui veux rendre mon âme. » Il donna lui-même l'ordre de faire
feu; il ne fut tué qu'à la seconde décharge.
2. La princesse Augusta- Amélie, née le 21 juin 1788, fille de
Maximilien-Joseph, électeur de Bavière, et de Frédérique-Guil-
lelmine-Caroline, princesse de Bade. Le traité de Presbourg
(26 décembre 1805) avait fait de l'électorat de Bavière un royaume
auquel avait été annexe le Tyrol. La princesse Augusta-Amélie
mourut en 1851.
MÉMOIRES d'outre-tombe 199
Iruits à la sépulture des princes de sa race, et Napo-
léon n'y sera jamais enseveli : l'homme creuse la
tombe ; Dieu en dispose.
Berg et Clèves sont dévolus à Murât ', les Deux-Sici-
les à Joseph ». Un souvenir de Charlemagne traverse
la cervelle de Napoléon et l'Université est érigée '.
La République batave, contrainte à aimer les prin-
ces, envoie le 5 juin 1806 implorer Napoléon, afin qu'il
daignât lui accorder son frère Louis pour roi*.
L'idée de l'association de la Batavie à la France par
une union plus ou moins déguisée ne provenait que
d'une convoitise sans règle et sans raison : c'était pré-
férer une petite province à fromage aux avantages qui
résulteraient de l'alliance d'un grand royaume ami,
en augmentant sans profit les frayeurs et les jalousies
de l'Europe ; c'était confirmer aux Anglais la position
de rinde, en les obligeant, pour leur sûreté, de garder
le cap de Bonne-Espérance et Ceylan dont il s'étaient
emparés à notre première invasion de la Hollande. La
1. Le 15 mars 1806, Joachim Murât, beau-frère de Napoléon
par son mariage avec Caroline Bonaparte (20 janvier 1800), est
déclaré gran(kduc de Clèves et de Berg.
2. Le 30 mars 1806, Joseph Bonaparte est déclaré roi des Deux-
Siciles.
3. Elle fut instituée par la loi du 10 mai 1806. Aucune école,
aucun établissement quelconque d'instruction ne pouvait être
formé hors de l'Université impériale sans l'autorisation de son
chef. C'était la centralisation et le despotisme appliqués à l'ins-
truction publique. Les esprits eux-mêmes étaient enrégimentés,
si bien que le grand-maître de l'Université put s'écrier un jour
en tirant sa montre : « Voici que l'on commence à dicter un
thème latin dans tous les lycées de l'Empire ! »
4. Le 5 juin 1806, Louis Bonaparte est proclamé roi de Hol-
lande, conformément à un traité conclu le 24 mai avec le goo-
▼ernement de la république batave.
SOO MÉMOIRES d'outre-tombe
scène de l'octroiement des Provinces-Unies au prince
Louis était préparée : on donna au château des Tuile-
ries une seconde représentation de Louis XIV faisant
paraître au château de Versailles son petit-fils Phi-
lippe V. Le lendemain il y eut déjeuner en grand gala,
dans le salon de Diane. Un des enfants de la reine
Hortense entre ; Bonaparte lui dit : « Chouchou, ré-
pète-nous la fable que tu as apprise. » L'enfant aussi-
tôt : Les grenouilles qui demandent un roi. Et il con-
tinue :
Les grenouilles, se lassant
De l'état démocratique.
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin leur envoie un roi tout pacifique-
Assis derrière la récente souveraine de Hollande,
l'empereur, selon une de ses familiarités, lui pinçait
les oreilles : s'il était de grande société, il n'était pas
toujours de bonne compagnie*.
Le 12 de juillet 1806 a lieu le traité de la confédé-
ration des États du Rhin ; quatorze princes allemands
se séparent de l'Empire, s'unissent entre eux et avec
la France : Napoléon prend le titre de protecteur de
cette confédération ^
1. « Napoléon avait le ton d'un jeune lieutenant mad élevé. •
Mes Souvenirs sur Napoléon, par le comte Chaptal, p. 322.
2. Aux termes du Traité de la Confédération des Etats du
Rhin, entre l'empereur Napoléon et quatorze princes du midi
et de l'ouest de l'Allemagne, les intérêts communs des Etats
confédérés devaient être traités dans une Diète siégeant à Franc-
fort-sur-le-Mein et divisée en deux collèges, celui des rois et celui
des princes. Dans le premier, siégeraient les représentants des
rois de Bavière et de Wurtemberg, des grands-ducs de Bade, de
MÉMOIRES d'outre-tombe 201
Le 20 juillet la paix de la France avec la Russie étant
signée 1, François II, par suite de la confédération du
Rhin, renonce le 6 août à la dignité d'empereur électif
d'Allemagne et devient empereur héréditaire d'Autri-
che : le Saint-Empire romain croule 2. Cet immense
événement fut à peine remarqué ; après la Révolution
française, tout était petit ; après la chute du trône de
Clovis, on entendait à peine le bruit de la chute du
trône germanique.
Au commencement de notre Révolution, l'Allemagne
comptait une multitude de souverains. Deux princi-
pales monarchies tendaient à attirer vers elles les dif-
férents pouvoirs : l'Autriche créée par le temps, la
Prusse par un homme. Deux religions divisaient le
pays et s'asseyaient tant bien que mal sur les bases
du traité de Westphalie. L'Allemagne rêvait l'unité
Berg et de Darmstadt, et du Prince-pritnat, archevêque de
Mayence. Dans le second collège, siégeraient huit petits princes
portant des titres inférieurs. Les contingents de troupes étaient
fixés, comme suit : pour la France, 200,000 hommes ; la Bavière,
30,0<-iO; le Wurtemberg, 12,000; Bade, 8,000; les autres Etats,
23,000 ; en tout, 273,000 hommes.
Dans les six années suivantes, la Confédération du Rhin s'aug-
mentera de tous les souverains allemands, anciens ou nouveaux,
à l'exception de l'empereur d'Autriche, du roi de Prusse, des
ducs de Brunswick, d'Oldenbourg, du roi de Suède en sa qualité
de duc de Pomérauie et du roi de Danemark comme duc de
Holstein.
Cet acte fédératif ne sera d'ailleurs jamais exécuté par Napo-
léon que sous le rapport des levées d'hommes et des subsides.
Il ne servira qu'à resserrer le joug imposé aux Allemands.
1. L'empereur Alexandre refusa de ratifier ce traité, conclu
à Paris et signé seulement à titre provisoire par le représentant
de la Russie, M. d'Oubril.
2. A partir de ce moment, François II se désigna comme
«vr.ipereur héréditaire d'Autriche, sous le nom de François /«',
202 MÉMOIRES d'outre-tombe
politique ; mais il manquait à l'Allemagne, pour arri-
ver à la liberté, l'éducation politique, comme pour
arriver à la même liberté l'éducation militaire manque
à l'Italie. L'Allemagne, avec ses anciennes traditions,
ressemblait à ces basiliques aux clochetons multiples,
lesquelles pèchent contre les règles de l'art, mais n'en
représentent pas moins la majesté de la religion et la
puissance des siècles.
La confédération du Rhin est un grand ouvrage
inachevé, qui demandait beaucoup de temps, une con-
naissance spéciale des droits et des intérêts des peu-
ples ; il dégénéra subitement dans l'esprit de celui qui
l'avait conçu : d'une combinaison profonde, il ne resta
qu'une machine fiscale et militaire. Bonaparte, sa pre-
mière visée de génie passée, n'apercevait plus que de
l'argent et des soldats; l'exacteur et le recruteur pre-
naient la place du grand homme. Michel-Ange de la poli-
tique et de la guerre, il a laissé des cartons remplis
d'immenses ébauches.
Remueur de tout. Napoléon imagina vers cette épo-
que le grand Sanhédrin ' : cette assemblée ne lui ad-
1. Sur Tordre de Napoléon, une Assemblée de députés Israé-
lites se réunit à Paris, le 26 juillet 1806, à l'effet d'indiquer au
gouvernement les moyens de rendre leurs coreligionnaires sus-
ceptibles de participer aux droits civils et politiques, en modifiant
celles de leurs habitudes et de leurs doctrines qui les retenaient
isolés de leurs concitoyens. Cette assemblée adressa à toutes les
synagogues de l'empire français, du royaume d'Italie et de l'Eu-
rope une proclamation leur annonçant l'ouverture à Paris, pour
le 20 octobre 1806, du grand Sanhédrin. — C'était le nom donné,
à Jérusalem, au Conseil suprême des Juifs, dont les séances sa
tenaient dans une salle, moitié comprise dans le temple, moitié
en dehors de cet édifice. — Ouvertes à Paris le 9 février 1807,
les séances du grand Sanhédrin se terminèrent, le 9 mars sui-
vant, par une déclaration solennelle et publique, ainsi conçus '
MÉMOIRES d'outre-tombe 203
jugea pas Jérusalem ; mais, de conséquence en consé-
quence, elle a fait tomber les finances du monde aux
échoppes des Juifs, et produit par là dans l'économie
sociale une fatale subversion.
Le marquis de Lauderdale ' vint à Paris remplacer
> Après un intervalle de quinze siècles, 71 docteurs de la loi et
notables d'Israël s'étant constitués en grand Sanhédrin, afin de
trouver en eux le moyen et la force des ordonnances religieuses,
et conformes aux principes de leurs lois, et qui servent d'exemples
à tous les Israélites, ils déclarent que leur loi contient des dis-
positions religieuses et des dispositions politiques ; que 'ic:< pre-
mières sont absolues, mais que les dernières, destinées à régir
le peuple d'Israël dans la Palestine, ne sauraient être applicables
depuis qu'il ne se forme plus en corps de nation. — La polyga-
mie permise par la loi de Moïse, n'étant qu'une simple faculté et
hors d'usage en Occident, est interdite. — L'acte civil du ma-
riage doit précéder l'acte religieux. — Nulle répudiation ou
divjrce ne peut avoir lieu que suivant les formes voulues par
les lois civiles. — Les mariages entre Israélites et Chrétiens sont
valables. — La loi de Moïse oblige de regarder comme frères les
individus des cations qui reconnaissent un Dieu Créateur. —
Tous les Israélites doivent exercer, comme devoir essentiellement
religieux et inhérent à leur croyance, la pratique habituelle et
constante envers tous les hommes reconnaissant un Dieu créa-
teur, des actes de justice et de charité prescrits par les livres
saints. — Tout Israélite, traité par les lois comme citoyen, doit
obéir aux lois de la patrie, et se conformer, dans toutes les
transactions, aux dispositions du code civil qui y est en usage.
Appelé au service militaire, il est dispensé, pendant la durée de
ce service, de toutes les observances religieuses qui ne peuvent
se concilier avec lui. — Les Israélites doivent, de préférence,
exercer les professions mécaniques et libérales, et acquérir des
propriétés foncières, comme autant de moyens de s'attacher à
leur patrie et d'y retrouver la considération générale. — La loi
de Moïse n'autorisant pas l'usure et n'admettant que l'intérêt
légitime dans le prêt entre Israélites et non Israélites, quiconque
transgresse cette loi viole un devoir religieux et pèche notoire-
ment contre la volonté d'iTine. »
1 Lord Lauderdale (1759-1839), ami de Fox et l'un des ch^fi
du parti whig. Après la chute de Napoléon, il soutint énergi-
204 MÉMOIRES d'outre-tombe
M. Fox dans les négociations pendantes entre la France
et TÀngleterre, pourparlers diplomatiques qui se ré-
duisirent à ce mot de l'ambassadeur anglais sur M. de
Talleyrand : « C'est de la boue» dans un bas de soie. »
Dans le courant de 1806, la quatrième coalition
éclate. Napoléon part de Saint-Gloud ^ , arrive à
Mayence, enlève à Saalbourg les magasins de l'ennemi.
A Saalfeldt, le prince Ferdinand de Prusse est tué '
quemeat lord Holland dans toutes les propositions que fit ce
dernier en faveur du captif de Sainte-Hélène. — A la mort de
Pitt, Fox avait été appelé au ministère. Il ouvrit presqu'aussitôt
des négociations avec la France, et y apporta un grand désir de
les voir aboutir ; mais lui-même ne tarda pas à suivre dans la
tombe son glorieux rival. Il mourut le 13 septembre 1806. Après
lui, les négociations commencées se poursuivirent, mais sans
entrain, sans conviction d'aucun côté. Moins d'un mois après la
mort de Fox, les conférences étaient tout à coup rompues, et
lord Lauderdale, chargé de les suivre à Paris, retournait en
Angleterre.
1. J'affaiblis l'expression Ch. — D'après Sainte-Beuve, le mot
aurait été dit, non parl'ambassadeur anglais, mais par un général
français, — ce n'est pas Cambronne, — ou peut-être même par
Napoléon. « Selon les uns, écrit-il dans ses Nouveaux Lundis,
t. XII, p. 30, ce serait Lannes ou Lasallequi, voyant Tallej^rand
dans son costume de cour et faisant la belle jambe, autant qu'il
le pouvait, aurait dit : « Dans de si beaux bas de soie, f de
p la m.... I » Mais, selon une autre version qui m'est affirmée,
le général Bertrand racontant une scène terrible dont il aurait
été témoin, et dans laquelle Napoléon lança à Talle.yrand les
plus sanglants reproches, ajoutait que les derniers mots de cette
explosion furent : « Tenez, monsieur, vous n'êtes que de la m....
o dans un bas de soie. >» Le mot, sous cette dernière forme, sent
tout à fait la vérité. »
2. Napoléon quitta Saint-Cloud le 25 septembre iS06.
3. Le combat de Saalfeldt, entre la division du général Suchet,
appartenant au corps du maréchal Lannes, et le prince Louis de
Prusse, commandant l'avant-garde du corps de Hohenlohe, eut
iieu le 10 octobre. Le prince Louio-Ferdinand de Prusse (et nus
MÉMOIRES d'outre-tombe 205
A Auërstaedt et à léna, le 14 octobre, la Prusse dis-
paraît dans cette double bataille * ; je ne la retrouvai
plus à mon retour de Jérusalem.
Le bulletin prussien peint tout dans une ligne ;
M L'armée du roi a été battue. Le roi et ses frères
sont en vie. » Le duc de Brunswick survécut peu à
ses blessures* : en 1792, sa proclamation avait sou-
levé la France; il m'avait salué sur le chemin lors-
que, pauvre soldat, j'allai rejoindre les frères de
Louis XVI.
simplement le prince Ferdinand ; l'histoire ne l'appelle jamais
que le prince Louis) y fut tué. Agé de vingt-quatre ans, fils du
prince Auguste-Ferdinand, frère du grand Frédéric, il était
l'idole de l'armée. L'épée à la main, il cherchait à rallier ses
régiments, lorsqu'il fut attaqué corps à corps par un maréchal-
des-logis du 10« de hussards, nommé Guindé. « Rendez-vous,
colonel, lui dit le sous-officier, ou vous êtes mort. >> Le prince
lui répondit par un coup de sabre ; le maréchal-des-logis riposta
par un coup de pointe, et le prince tomba mort.
2. Des deux batailles qui eurent lieu le 14 octobre, la plus
importante est celle d'Auërstaedt, où le maréchal Davout eut
sur les bras la plus grande partie de l'armée prussienne, com-
mandée par le roi de Prusse en personne et par le duc de
Brunswick. A léna, Napoléon n'eût affaire, avec des forces supé-
rieures, qu'à la plus faible partie de l'armée ennemie. Davout
avait devant lui soixante mille hommes, et Napoléon quarante
mille seulement. L'Empereur intervertit complètement les rôles
dans son cinquième bulletin. Tandis qu'il réduisait à cin-
quante mille — au lieu de soixante — l'armée contre laquelle
avait eu à lutter Davout, il portait à quatre-^ingt mille — au
lieu de quarante — celle qu'il avait eu à combattre. Il ne fit de
la bataille d'Auërstaedt qu'un épisode très secondaire de la
bataille d'Iéna, tandis qu'elle en était l'événement capital et dé-
cisif. Et c'est ainsi que l'admirable victoire d'Auërstaedt s'est
presque effacée et a comme disparu dans le rayonnement de
celle d'Iéna.
2. C'est à Aufirstaedt que le duc de Brunswick fut mortelle-
•ent blessé. Il était âgé de 72 ans.
206 MÉMOIRES d'outre-tombe
Le prince d'Orange * etMœllendorf ', avec plusieurs
officiers généraux renfermés dans Halle, ont la per-
mifsion de se retirer en vertu de la capitulation de la
place.
Mœllendorf, âgé de plus de quatre-vingts ans, avait
été le compagnon de Frédéric, qui en fait l'éloge dans
ï Histoire de son temps, de même que Mirabeau dans
ses Mémoires secrets. Il assista à nos désastres de Ros-
bach et fut témoin de nos triomphes d'Iéna : le duc
de Brunswick vit à Clostercamp immoler d'Assas, et
tomber à Auërstaedt Ferdinand de Prusse ', coupable
seulement de haine généreuse contre le meurtre du
duc d'Enghien. Ces spectres des vieilles guerres de
Hanovre et de Silésie ont touché les boulets de nos
deux empires : les ombres impuissantes du passé ne
pouvaient arrêter la marche de l'avenir ; entre les fu-
mées de nos anciennes tentes et de nos bivouacs nou-
veaux, elles parurent et s'évanouirent,
Erfurt capitule*; Leipsick est saisi par Davout"; les
1. Le prince d'Orange, né en 1772, à la Haye, était fils de
Guillaume V, stathouder de Hollande, dépossédé par les Fran-
çais en 1794, et mort à Brunswick en 1806. Il rentra en Hol-
lande dès 1813, après la bataille de Leipsick, prit dès lors le titre
de prince souverain, reçut des Alliés en 1815 celui de roi de*
Pays-Bas, et réunit sous son sceptre la Belgique et la HoUande,
qu'il gouverna sous le nom de Guillaume le'. Réduit, après la
révolution de Belgique en 1830, à ne plus régner que sur la
Hollande, il abdiqua en 1840, et se retira à Berlin, où il mourut
subitement ea 1843.
2. Richard-Joachim-Henri, comte de Mœllendorf (1725-1816),
feld-maréchal prussien. Il fut blessé à Auërstaedt et fait pri-
•onnier à Erfurt ; Napoléon le rendit aussitôt à la liberté.
3 II faut lire : « Le duc de Brunswick vit à Clostercamp immo-
ler d'Assas, et tomber à Saalfeldt, Louw-Ferdinand de Prusse. •►
i. Le 16 octobre 1806.
&. Le 18 octobre.
MÉMOIRES d'outre-tombe 207
passages de l'Elbe sont forcés ' ; Spandau cède ; Bona-
parte fait prisonnière à, Potsdam l'épée de Frédéric ^.
Le 27 octobre 1806, le grand roi de Prusse, dans sa
poussière autour de ses palais vides à Berlin, entend
porter les armes d'une façon qui lui révèle des grena-
diers étrangers : Napoléon est arrivé. Pendant que le
monument de la philosophie s'écroulait au bord de la
Sprée, je visitais à Jérusalem le monument impéris-
sable de la religion.
Slettin, Custrin se rendent ' ; à Lubeck nouvelle vic-
toire; la capitale de la Wagrie est emportée d'assaut*;
Blucher, destiné à pénétrer deux fois dans Paris, de-
meure entre nos mains. C'est l'histoire de la Hollande
e de ses quarante-six villes emportées dans un voyage
en 1672 par Louis XIV.
Le 21 novembre paraît le décret de Berlin sur le
système continental, décret gigantesque qui mit l'An-
1. Le 20 octobre, les maréchaux Davout et Lannes forcent le
passage de l'Elbe à Wittembourg et à Dessau.
2. Le 25 octobre.
3. Le 29 octobre, le général Lasalle, à la tète de 1200 hussards,
fait capituler Stettin, place très forte sur l'Oder, et capitale de
la Poméranie prussienne. On y prend 5,000 hommes, 150 canons,
d'immenses magasins. — Le !«'' novembre, la place de Custrin,
située au milieu d'un vaste marais, bien approvisionnée, défen-
due par près de 4,000 hommes et 90 pièces d'artillerie, se rend
sans coup férir au maréchal Davout. Par son occupation, l'ar-
mée française est maîtresse du bas Oder.
4. La prise de Lubeck est du 6 novembre. Le général Blûcher,
le duc de Brunswick-ŒUs, fils du vaincu d'Auërstaedt, dix autres
généraux, 12 à 13,000 officiers ou soldats, tombent au pouvoir
des Français. — Deux jours après, le 8 novembre, avait lieu la
reddition de Magdebourg, la plus forte place de la monarchie
prussienne. Le maréchal Ney y prend vingt généraux, 18,000
ofhcisiE ou soldats, plus de 700 canons et d'immanses magasin*
en tous genres
208 MÉMOIRES d'outre-tombe
gleterre au ban du inonde, et fut au moment de s'ac-
complir ; ce décret paraissait fou, il n'était qu'im-
mense. Nonobstant, si le blocus continental créa d'un
côté les manufactures de la France, de l'Allemagne,
de la Suisse et de l'Italie, de l'sutre il étendit le com-
merce anglais sur le reste du globe : en gênant les
gouvernements de notre alliance, il révolta des inté-
rêts industriels, fomenta des haines, et contribua à la
rupture entre le cabinet des Tuileries et le cabinet de
Saint-Pétersbourg. Le blocus fut donc un acte dou-
teux : Richelieu ne l'aurait pas entrepris *.
Bientôt, à la suite des autres États de Frédéric, la
1. M. P. Lanfrey, dans son Histoire de Napoléon I" (tome
III, p. 511), juge en ces termes le décret de Berlin: « Une chose
lui manqua radicalement dès son origine, c'est de pouvoir être
exécute ; car son exécution supposait non plus la docilité, mais
le zèle et le concours des populations qui devaient en être vic-
times ! Aussi produisit-il beaucoup de maux et de vexations, mais
il ne fut jamais une loi que sur le papier, et l'on doit moins y
voir un acte que le défi d'une colère impuissante. Ce roi des
rois, qui ne pouvait pas, en réunissant toutes ses forces et tous
ses moyens, parvenir à mettre une barque à la mer, il décrétait
avec un sang-froid superbe <> que les îles britanniques seraient
désormais en état de blocus ! » Il interdisait tout commerce et
toute correspondance avec elles, il décidait que « tout individu,
sujet de l'Angleterre, trouvé dans les pays occupés par nos
troupes, serait fait prisonnier de guerre, » que les marchandises
d'origine anglaise seraient saisies partout où on les découvrirait;
que "toute propriété quelconque, ajtTpartenant à un sujet anglais,
serait déclarée de bonne prise»... Le décret fut envoyé au Sénat
avec un message dans lequel Napoléon disait en substance que
son extrême modération ayant seule amené le renouvellement
de la guerre, il avait dû en venir à des dispositions « qui répu-
gnaient à son cœur ; car il lui en coûtait de faire dépendre les
intérêts des particuliers de la querelle des rois, et de revenir,
après tant d'années de civilisation, aux principes qui caracté-
risent la barbarie des premiers actes des nations. » On ne pou-
▼ail mieux q^ualifier ce monument de folie et d'orgueil. »
MÉMOIRES d'outre-tombe 209
Silésie est parcourue. La guerre avait commencé le
9 octobre entre la France et la Prusse : en dix-sept
jours nos soldats, comme une volée d'oiseaux de proie,
ont plané sur les défilés de la Franconie, sur les
eaux de la Saale et de l'Elbe ; Je 6 décembre les trouve
au delà de la Vistule *. Murât, depuis le 29 novembre,
tenait garnison à Varsovie, d'où s'étaient retirés les
Russes, venus trop tard au secours des Prussiens.
L'électeur de Saxe, enflé en roi napoléonien, accède à
la confédération du Rhin, et s'engage à fournir en cas
de guerre un contingent de vingt mille hommes ^.
L'hiver de 1807 suspend les hostilités entre les
deux empires de France et de Russie ; mais ces em-
pires se sont abordés, et une altération s'observe dans
les destinées. Toutefois, l'astre de Bonaparte monte
encore malgré ses aberrations. En 1807, le 8 février,
il garde le champ de bataille à Eylau : il reste de ce
lieu de carnage un des plus beaux tableaux de Gros,
orné de la tête idéalisée de Napoléon '. Après cin-
1. Le 6 décembre, le maréchal Ney enleva aux Prussiens la
place forte de Thorn, située sur la rive droite de la Vistule.
2. Un traité de paix et d'alliance fut signé à Posen, le 11 dé-
cembre, entre l'empereur Napoléon et l'Electeur de Saxe. Napo-
léon donnait à l'Electeur le titre de roi, moyennant l'accession
du prince à la Confédération du Rhin, le payement de
vingt-cinq millions, l'engagement de fournir un contingent mili-
taire et de livrer en tout temps aux troupes de l'Empereur le
passage de l'Elbe.
3. « La nuit était venue, dit Lanfrey (t. IV, p. 56) mais il
n'était pas de ténèbres assez épaisses pour voiler les horreurs de
ce champ de carnage où gisaient près de quarante mille hommes
morts, mourants et blessés... La moitié au moins des victimes
de cette tuerie était tombée de nos rangs, car si la canon-
nade du commencement de l'action avait été plus meurtrière
pour les Russes que pour nous, nos attaques avaient été repoui»-
T. III. 14
210 MÉMOIRES d'outre-tombe
quante et un jours de tranchée, Dantzick ouvre ses
portes au maréchal Lefebvre *, qui n'avait cessé de
dire aux artilleurs pendant le siège ; « Je n'y entends
« rien; mais fichez-moi un trou et j'y passerai. » L'an-
cien sergent aux gardes françaises devint duc de
Dantzick 2.
Le 14 juin 1807, Friedland coûte aux Russes dix-
sept mille morts et blessés, autant de prisonniers et
soixante-dix canons; nous payâmes trop cher cette
Tictoire : nous avions changé d'ennemi ; nous n'obte-
•ées à plusieurs reprises, et rien à la guerre n'entraîne plus de
pertes qu'une attaque qui échoue. » — Dans ses Souvenirs mi-
litaires de 1804 à 1814, page 148, le général de Fezensac, qui
faisait partie du 6* corps (celui du maréchal Ney), raconte en
ces termes sa visite au champ de bataille : « Le 9, au matin,
l'ennemi s'était retiré. Le 6» corps devait occuper Eylau et les
environs. Avant de rentrer, nous allâmes voir le champ de ba-
taille. Il était horrible et littéralement couvert de morts. Le
célèbre tableau de Gros n'en peut donner qu'une bien faible
idée. Il peint du moins avec une effrayante vérité l'effet de ces
torrents de sang répandus sur la neige. Le maréchal, que nous
accompagnions, parcourut le terrain en silence, sa figure trahis-
sait son émotion ; et il finit par dire en se détournant de cet
affreux spectacle : « Quel massacre, et sans résultat ! » Nous
rentrâmes à Eylau, dont le lugubre aspect ne pouvait pas adou-
cir l'impression que nous avait laissée le champ de bataille. Les
maisons étaient remplies de blessés auxquels on ne pouvait
donner aucun secours, les rues pleines de morts, les habitants en
fuite... »
1. Le 24 mai 1807.
2. François-Joseph Lefebvre (1755-1820). II s'engagea aux
gardes-françaises le 10 septembre 1773 et y devint premier ser-
gent le 9 avril 1788. Général de brigade le 2 décembre 1793,
général de division le 10 janvier 1794, maréchal de France le
20 mai 1804, il fut créé duc de Dantzick le 28 mai 1807, quatre
jours après la prise de cette ville. Louis XVIII le fit pair de
France le 4 juin 1814. Il eut de sa femme, la célèbre Madame
Sans-Géne, 14 enfants, dont 12 fils, qui moururent tous avaut
leur père.
MÉMOIRES d'outre-tombe 211
nions plus de succès sans que la veine française ne
fût largement ouverte. Kœnigsberg est emporté » ; à
Tilsit un armistice est conclu *.
Napoléon et Alexandre ont une entrevue dans un pa-
villon, sur un radeau ^. Alexandre menait en laisse le
roi de Prusse qu'on apercevait à peine : le sort du
monde flottait sur le Niémen, oîi plus tard il devait
s'accomplir. A Tilsit on s'entretint d'un traité secret
en dix articles. Par ce traité, la Turquie européenne
était dévolue à la Russie, ainsi que les conquêtes que
les armées moscovites pourraient faire en Asie. De
son côté, Bonaparte devenait maître de l'Espagne et
du Portugal, réunissait Rome et ses dépendances au
royaume d'Italie, passait en Afrique, s'emparait de
Tunis et d'Alger, possédait Malte, envahissait l'Egypte,
ouvrant la Méditerranée aux seules voiles françaises,
russes, espagnoles et italiennes : c'étaient des can-
tates sans fin dans la tête de Napoléon. Un projet d'in-
vasion de l'Inde par terre avait déjà été concerté en
1800 entre Napoléon et l'empereur Paul I".
La paix est conclue le 7 juillet. Napoléon, odieux
dès le début pour la reine de Prusse *, ne voulut rien
1. Le maréchal Soult l'occupa deux jours après la victoire de
Friedland, le 16 juin. Kœnigsberg était la seconde capitale de
la Prusse. Cette place servait d'entrepôt général aux armées
ennemies. Soult lui imposa une contribution de huit millions de
francs, s'y empara d'une quantité énorme de magasins, de muni-
tions, de fusils anglais, et se rendit maître du fort de Pillau,
qui assure la navigation de la Baltique.
2. Le 21 juin.
3. La première entrevue des empereurs Napoléon et Alexandre
eut lieu le 25 juin.
4. Depuis le début de la campagne, et jusqu'à la fin, Napoléon,
dans ses Bulletins, n'avait cessé de cribler d'épigra^mmes la
212 MEMOIRES d'outre-tombe
accorder à ses intercessions. Elle habitait une petite
maison esseulée sur la rive droite du Niémen, et on
reine de Prusse ; il n'avait pas rougi de descendre contre elle
jusqu'à l'insulte :
?«' bulletin de la Grande-Armée, 8 octobre 1806 : — « Maré-
chal, dit l'Empereur au maréchal Berthier, on nous donne un
rendez-vous d'honneur pour le 8 ; jamais un Français n'y a
manqué ; mais comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut
être témoin des combats, soyons courtois, et marchons sans nous
coucher pour la Saxe. » L'Empereur avait raison de parler
ainsi, car la reine de Prusse est à l'armée, habillée en amazone,
portant l'uniforme de son régiment de dragons, écrivant vingt
lettres par jour pour exciter de toutes parts l'incendie. Il
semble voir Armide dans son égarement, mettant le feu à son
propre palais. '>
S« bulletin, Weimar, 16 octobre. — « La reine de Prusse a ét<
plusieurs fois en vue de nos postes ; elle est dans des transes et
dans des alarmes continuelles. La veille, elle avait passé son
régiment en revue. Elle excite sans cesse le roi et les généraux.
Elle voulait du sang; le sang le plus précieux a coulé. »
9« bulleti)i, 16 octobre. — -i La reine de Prusse était ici pour
souffler le feu de la guerre. C'est une femme d'une jolie figure,
mais de peu d'esprit. »
17" bulletin, Postdam, 25 octobre. — « C'est de ce moment
que la reine a quitté le soin de ses affaires intérieures et le*
graves occupations de sa toilette, pour se mêler des affaires
d'Etat, influencer le roi et susciter partout ce feu dont elle était
possédée... (Vient ici le passage déjà cité à la note 2 de la
page 195, sur la gravure où la reine de Prusse est représentée
appuyant la main sur son cœur et ayant l'air de regarder l'em-
pereur de Russie.)
19" bulletin, Charlottembourg, 27 octobre 1806. — « La reine,
à son retour do ses ridicules et tristes voyages à Erfurth et à
Weimar, a passé la nuit a Berlin sans voir personne... Tout le
monde avoue que la reine est l'auteur des m.aux que soufre la
nation prussienne. . . On a trouvé dans l'appartement que la
reine occupait à Postdam le portrait de l'em.pereur de Russie,
dont ce prince lui avait fait présent... On a trouvé à Charlot-
tembourg sa correspondance avec le roi pendant trois ans...
Ces pièces démontreraient, si cela avait besoin d'une démonstra-
tion, combien sont malheureux les princes qui laissent prendre
aux femmes l'influence sur les a£Saires politiques. Les notes, les
MÉMOIRES d'outre-tombe 213
lui fit l'honneur de la prier deux fois aux festins des
empereurs *. La Silésie, jadis injustement envahie par
rapports, les papiers d'Etat étaient musqués et se trouvaient
mêlés avec les chiffres et d'autres objets de toilette de la reine.
Cette princesse avait exalté les têtes de toutes les femmes de
Berlin, mais aujourd'hui elles ont bien changé... »
25« bulletin, 30 octobre. — « Jusqu'à cette heure, nous avons
150 drapeaux, parmi lesquels sont ceux brodés des mains de la
belle reine, beauté aussi funeste aux peuples de Prusse que le
fut Hélène aux Troyens. »
1. Napoléon lui-même a raconté avec des insinuations peu
délicates les inutiles efforts que la reine fit pour le fléchir. Pour
toute concession il lui offrit une rose : « — Au moins avec Mag-
debourg ? lui dit la reine suppliante. — Je ferai observer à
Votre Majesté, lui répondit-il durement, que c'est moi qui l'offre,
et vous qui la recevez. » — Louise-Auguste-Wilhelmine-Amélie,
fille du duc de Mecklembourg-Strélitz, et de Caroline de Hesse-
Darmstadt, née en 1776, avait épousé en 1793 le prince hérédi-
taire de Prusse, devenu en 1797 Frédéric-Guillaume III. Elle
mourut en 1810. Elle laissait deux fils, dont l'un sera le roi
Frédéric-Guillaume IV, dont l'autre sera l'empereur Guillaume !•',
qui recevra, le 2 septembre 1870, à Sedan, l'épée du neveu da
Napoléon. — La reine Louise fut enterrée dans le parc de Char-
loitembourg. Ambassadeur à Berlin, en 1821, Chateaubriand
composa sur son tombeau une pièce de vers, dont voici la fia :
LE VOYAGEUR
Qui pour elle, à ces murs de marbre revêtus,
À suspendu ces couronnes fanées 7
LE GARDIEN
Les beaux enfants dont ses vertus
Ici-bas furent couronnées.
LE VOTAGECR
On vient.
LE GARDIEN
C'est un époux : il porte ici ses paa
Pour nourrir en secret un souvenir funeste.
LE VOTAGEOR
U a donc tout perdu ?
LB GARDIEN
Non : un trdne lui resxa
LE VOTAGBnR
Uij trône ne consola pas.
214 MÉMOIRES d'outre-tombe
Frédéric, fut rendue à la Prusse : on respectait le
droit de l'ancienne injustice ; ce qui venait de la vio-
lence était sacré. Une partie des territoires polonais
passa en souveraineté à la Saxe ; Dantzick fut rétabli
dans son indépendance; on compta pour rien les
hommes tués dans ses rues et dans ses fossés : ridi-
cules et inutiles meurtres de la guerre ! Alexandre re-
connut la confédération du Rhin et les trois frères de
Napoléon, Joseph, Louis et Jérôme, comme rois de
Naples, de Hollande et de Westphalie.
Cette fatalité dont Bonaparte menaçait les rois le
menaçait lui-même ; presque simultanément il attaque
la Russie, l'Espagne et Rome : trois entreprises qui
l'ont perdu. Vous avez vu dans le Congrès de Vérone *,
dont la publication a devancé celle de ces Mémoires,
l'histoire de l'envahissement de l'Espagne. Le traité
de Fontainebleau fut signé le 27 octobre 1807 ^. Junot
1. Congrès de Vérone, guerre d'Espagne, négociations, colo-
nies espagnoles, par M. de Chateaubriand. Deux volumes in-8o,
1838.
2. Le traité entre la France et l'Espagne, signé à Fontaine-
bleau, était destiné à demeurer secret. Il était fait trois parts du
Portugal, — qui pourtant n'était pas encore conquis et ne devait
jamais l'être entièrement. La partie nord, — sous le titre de
Lusitanie septentrionale, était attribuée à la princesse Marie-
Louise-Joséphine de Bourbon, et à son jeune fils, Charles-Louis
de Bourbon, roi d'Etrurie, dont le royaume (l'ancien grand-
duché de Toscane) était cédé à la France. — La partie sud (les
Algarves et l'Alentejo) était donnée en souveraineté à Godoï
(prince de la Paix), favori de la reine et du roi d'Espagne. — La
partie centrale (les provinces de Beira, Tras os Montés, Estré-
madure) devait être occupée par les troupes de Napoléon, mais
s'il gardait amsi en dépôt le centre et le cœur du Portugal,
c'étarit uniquement, disait le trait(^, « pour en disposer à la paix
générale ». On promettait au roi d'Espagae la moitié des cblo-
M&MOIRES d'outre-tombe 215
arrivé en Portugal avait déclaré, d'après le décret de
Bonaparte, que la maison de Bragance avait cessé de
régner; protocole adopté : vous savez qu'elle règne
encore. On était si bien instruit à Lisbonne de ce qui
se passait sur la terre, que Jean VI * ne connut ce dé-
cret que par un numéro du Moniteur apporté par ha-
sard, et déjà l'armée française était à trois marches
de la capitale de la Lusitanie ^. Il ne restait à la cour
qu'à fuir sur ces mers qui saluèrent les voiles de
Gama et entendirent les chants de Camoëns.
En même temps que pour son malheur Bonaparte
avait au nord touché la Russie, le rideau se leva au
midi ; on vit d'autres régions et d'autres scènes, le
nies portugaises, et on lui donnait le titre pompeux dCEmpereitr
des deux Amériques. Puis venait un petit article, jeté négli-
gemment à la fin d'un annexe et qui était, en réalité, tout le
traité. Cet article stipulait « qu'un nouveau corps de 40,000
hommes serait réuni à Rayonne, pour être prêt à entrer en
Espagne et à se porter en Portugal dans le cas où les Anglais
enverraient des renforts et menaceraient de l'attaquer. »
1. Jean VI (1767-1826), fils de Pierre III et de la reine Marie I",
avait été nommé régent du royaume en 1792, lorsque sa mère fut
tombée en enfance. En 1807, à la suite de l'invasion française,
il se retira avec la famille royale au Brésil, colonie portugaise,
et y prit le titre d'Empereur. Il fut proclamé roi du Portugal en
1816 à la mort de sa mère, mais il ne revint dans ce pays qu'en
1821.
2. Une armée d'environ 25,000 hommes, sous les ordres de
Junot, s'était mise en mouvement de Bayonne, le 17 octobre 1807,
et s'était portée en Portugal. Moins de dix jours après, le 26
octobre, son avant-garde était à Abrantès, à vingt lieues de la
capitale, et le conseil du Régent ignorait encore son approche.
Ce prince n'avait connu la gravité de sa position qu'en recevant,
le 25, le numéro du Moniteur, en date du 13, apporté à Lis-
bonne par un bâtiment extraordinairement expédié de Londres
à l'ambassadeur anglais, — numéro renfermant cette sentence
impériale : La maison de Bragance a cessé de régner en Eu-
rope.
216 MÉMOIRES d'outre-tombe
soleil de l'Andalousie, les palmiers du Guadalquivir
que nos grenadiers saluèrent en portant les armes.
Dans l'arène on aperçut des taureaux combattant, dans
les montagnes des guérillas demi-nues, dans les cloî-
tres des moines priant.
Par l'envahissement de l'Espagne, l'esprit de la
guerre changea ; Napoléon se trouva en contact avec
l'Angleterre, son génie funeste, et il lui apprit la
guerre : l'Angleterre détruisit la flotte de Napoléon à
Aboukir, l'arrêta à Saint-Jean-d'Acre, lui enleva ses
derniers vaisseaux à Trafalgar, le contraignit d'éva-
cuer ribérie, s'empara du midi de la France jusqu'à
la Garonne, et l'attendit à Waterloo : elle garde au-
jourd'hui sa tombe à Sainte-Hélène de même qu'elle
occupa son berceau en Corse.
Le 5 mai 1808, le traité de Bayonne cède à Napo-
léon, au nom de Charles IV, tous les droits de ce mo-
narque : le rapt des Espagnes ne fait plus de Bona-
parte qu'un prince d'Italie, à la façon de Machiavel,
sauf l'énormité du vol. L'occupation de la Péninsule
diminue ses forces contre la Russie dont il est encore
ostensiblement l'ami et l'allié, mais dont il porte au
cœur la haine cachée. Dans sa proclamation. Napo-
léon avait dit aux Espagnols : « Votre nation périssait :
j'ai vu vos maux, je vais y porter remède ; je veux
que vos derniers neveux conservent mon souvenir et
disent : // fut le régénératenr de notre patrie *. » Oui,
il a été le régénérateur de l'Espagne, mais il pronon-
çait des paroles qu'il comprenait mal. Un catéchisme
1. Proclamation de Napoléon aux Espagnols, en date du 24
mai 1808.
MÉMOIRES d'outre-tombe 217
d'alors, composé par des Espagnols, explique le sens
véritable de la prophétie :
« Dis-moi, mon enfant, qui es-tu? — Espagnol par
« la grâce de Dieu. — Quel est l'ennemi de notre
« félicité? — L'empereur des Français. — Qui est-ce?
« — Un méchant. — Combien a-t-il de natures? —
« Deux, la nature humaine et la nature diabolique. —
« De qui dérive Napoléon? — Du péché. — Quel sup-
« plice mérite l'Espagnol qui manque à ses devoirs?
« — La mort et l'infamie des traîtres. — Que sont
« les Français? — D'anciens chrétiens devenus héré-
m tiques *. »
Bonaparte tombé a condamné en termes non équi-
voques son entreprise d'Espagne : « J'embarquai,
« dit-il, fort mal toute cette affaire. L'immoralité dut
« se montrer par trop patente, l'injustice par trop
« cynique, et le tout demeure fort vilain, puisque j'ai
« succombé; car Vattentat ne se présente plus que
« dans sa honteuse nudité, privé de tout le grandiose
1. Ce Catéchisme renfermait encore d'autres questions et
d'autres réponses. En voici quelques-unes :
» Combien y a-t-il d'empereurs des Français? — Un véritable
en trois personnes trompeuses. — Comment les nomme-l-on? —
Napoléon, Murât et Manuel Godoï (le prince de la Paix). —
Lequel des trois est le plus méchant? — Ils le sont tous trois
également. — De qui dérive Napoléon? — Du péché. — Murât?
— De Napoléon. — Et GodoïT — De la fornication des deux. —
Quel est l'esprit du premier? — L'orgueil et le despotisme. — Du
second? — La rapipe et la cruauté. — Du troisième? — La cupi-
dité, la trahison et lignorance. — Comment les Espagnols doi-
vent-ils se conduire? — D'après les maximes de N.-S.-J.-C. —
Qui nous délivrera de nos ennemis? — La confiance entre noua
autres et les armes. — B-t-ce un péché de mettre un Français à
mort? — Non, mon père, on gagne le ciel en tuant un de ces
chiens d'hérétiques. » (Mignet, Histoire de la Révolution fran-
çai^, t. Il, p. 336.)
218 MÉMOIRES d'outre-tombe
« et des nombreux bienfaits qui remplissaient mon
« intention. La postérité Teùt préconisé pourtant si
« j'avais réussi, et avec raison peut-être, à cause de
« ses grands et heureux résultats. Cette combinaison
« m'a perdu. EDe a perdu ma moralité en Europe,
« ouvert une école aux soldats anglais. Cette malheu-
« reuse guerre d'Espagne a été une véritable plaie, la
« cause première des malheurs de la France. »
Cet aveu, pour réemployer la phrase de Napoléon, est
•par trop cynique; mais ne nous y tJ'ompons pas : en
s'accusant, le but de Bonaparte est de chasser dans le
désert^ chargé de malédictions, un attentat-émissaire,
afin d'appeler sans réserve l'admiration sur toutes ses
autres actions.
L'affaire de Baylen perdue*, les cabinets de l'Eu-
rope, étonnés du succès des Espagnols, rougissent de
leur pusillanimité. Wellington* se lève pour la pre-
mière fois sur l'horizon, au point où le soleil se couche ;
une armée anglaise débarque le 31 juillet 1808 près
de Lisbonne, et le 30 août les troupes françaises éva-
cuent la Lusitanien. Soult avait en portefeuille des
1. Le 22 juillet 1808, le génëral Dupont, vaincu et cerné à
Baylen (Andalousie), signait la capitulation en vertu de laquelle
tout son corps d'armée était prisonnier de guerre. D'après le
Rapport de Regnaud de Saint-Jean-d'Angely sur la capitula-
tion^ le corps de Dupont avant le combat de Baylen comptait en
jyrésence sous les armes, 22,830 hommes, et en effectif, 27,067.
2. Lorsqu'il débarqua en Portugal, le 31 juillet 1808, avec dix
mille homme, renforcés de quatre mille quelques jours après,
Wellington ne portait encore que le nom de sir Arthur Welles-
ley. Ce fut seulement après la bataille de Talaveyra (27 juillet
1809), qu'il reçut la pairie et le titre de vicomte de Wellington.
Il fut fait duc à la bataille de Vittoria (21 juin 1813).
3. Le 30 août 1808, Junot, battu le 21 à Vimeiro, dut signer la
•OQvention de Cintra, aux termes de laquelle l'armée française
MÉMOIRES d'outre-tombe 219
proclamations où il s'intitulait Nicolas P% roi de Por-
tugal 1. Napoléon rappela de Madrid le grand-duc de
Berg. Entre Joseph, son frère, et Joachim, son beau-
frère, il lui plut d'opérer une transmutation : il prit la
couronne de Naples sur la tête du premier et la posa
sur la tête du second; il enfonça d'un coup de main
ces coiffures sur le front des deux nouveaux rois, et
ils s'en allèrent, chacun de son côté, comme deux
conscrits qui ont changé de shako*.
Le 22 septembre, à Erfurt^, Bonaparte donna une
des dernières représentations de sa gloire ; il croyait
devait évacuer entièrement le territoire portugais, mais avec
armes et bagages et sans être prisonnière de guerre. Le gouver-
nement anglais se chargeait de la transporter par mer à Lorient
et k Rochefort.
1. Sur cette tentative du maréchal Soult et sur les moyens
dont il usa pour essayer de se faire roi de Portugal, le général
Thiébault a donné, dans ses Mémoires, tome IV, pages 337 et
fuivantes, les détails les plus curieux.
2. Le 6 juin 1808, décret impérial, daté de Bayonne, par lequel
Napoléon proclame roi des Espagnes et des Indes son fr'ère
Joseph, transféré de Naples à Madrid. — Le 15 juillet 1808, autre
décret, déclarant roi de Naples, sous le nom de Joachim-Napo-
léon, le maréchal Murât, grand-duc de Berg.
3. Chateaubriand commet ici une petite erreur de date. C'est
seulement le 27 septembre 1808 que Napoléon arriva à Erfurt et
qu'il eut avec Alexandre sa première entrevue. Les deux empe-
reurs se séparèrent le 14 octobre. Ce fut le 4 octobre qu'eut lieu
la représentation dans laquelle on joua l'Œdipe de Voltaire et
D'à Talma dit le vers, si célèbre depuis :
L'amitié d'nn grand homme est un bienfait des dieux.
Ce soir-là « le parterre des rois » se composait des princes
suivants : le roi de Bavière, le roi de Saxe, le roi de Wurtem-
berg, le roi de Westphalie, le duc de Weimar, le duc d'Olden-
bourg, le duc de Mecklembourg-Schwérin, le duc de Mecklem-
bourg-Strélitz, le duc Alexandre de Wurtemberg, le prince de
la Tour-et-Taxis. (Voir le beau livre de M. Albert Vandal sur
Napoléon et Alexandre I*^, tome I, pages 415 et 441.)
230 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
s'être joué d'Ale^ndre et l'avoir enivré d'éloges. Un
général écrivait : « Nous venons de faire avaler ua
« verre d'opium au czar, et, pendant qu'il dormira,
« nous irons nous occuper d'ailleurs. »
Un hangar avait été transformé en salle de specta-
cle; deux fauteuils à bras étaient placés devant l'or-
chestre pour les deux potentats; à gauche et à droite,
des chaises garnies pour les monarques; derrière
étaient des banquettes pour les princes : Talma, roi
de la scène, joua devant un parterre de rois. A ce vers :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,
Alexandre serra la main de son grand ami, s'inclina et
dit : « Je ne l'ai jamais mieux senti. »
Aux yeux de Bonaparte, Alexandre était alors un
niais; il en faisait des risées; il l'admira quand il le
supposa fourbe : « C'est un Grec du Bas-Empire,
disait-il, il faut s'en défier. » A Erfurt, Napoléon
affectait la fausseté effrontée d'un soldat vainqueur;
Alexandre dissimulait comme un prince vaincu : la
ruse luttait contre le mensonge, la politique de l'Occi-
dent et la politique de l'Orient gardaient leurs carac-
tères.
Londres éluda les ouvertures de paix qui lui furent
faites, et le cabinet de Vienne se déterminait sournoi-
sement à la guerre. Livré de nouveau à son imagina-
tion, Bonaparte, le 26 octobre, fît au Corps législatif
cette déclaration : « L'empereur de Russie et moi nous
« nous sommes vus à Erfurt : nous sommes d'accord
• et invariablement unis pour la paix comme pour la
« guerre. » Il ajouta : « Lorsque je paraîtrai au delà
MÉMOIRES d'outre-tombe 221
« des Pyrénées, le Léopard épouvanté cherchera
« rOcéan pour éviter la honte, la défaite ou la mort » :
et le Léopard a paru en deçà des Pyrénées*.
Napoléon, qui croit toujours ce qu'il désire, pense
qu'il reviendra sur la Russie, après avoir achevé de
soumettre l'Espagne en quatre mois, comme il arriva
depuis à la légitimité ; conséquemment il retire quatre-
vingt mille vieux soldats de la Saxe, de la Pologne et
de la Prusse ; il marche lui-même en Espagne * ; il dit
à la députation de la ville de Madrid : « Il n'est aucun
« obstacle capable de retarder longtemps l'exécution
« de mes volontés. Les Bourbons ne peuvent plus
« régner en Europe ; aucune puissance ne peut exister
« sur le continent influencée par l'Angleterre. ^ »
Il y a trente-deux ans que cet oracle est rendu, et
1. L'Empereur, dans ce même discours au Corps législatif,
annonçait solennellement « qu'il allait couronner dans Madrid le
roi d'Espagne et planter ses aigles sur les forts de Lisbonne, »
engagement théâtral qui n'empêchait pas nos troupes, à ce mémo
moment, d'évacuer le Portugal.
2. Napoléon quitta Paris le 29 octobre 1808. Le 3 novembre,
il était à, Bayonne, et le lendemain il entrait en Espagne.
3. Réponse de Napoléon, le 15 décembre, à une députation de
la municipalité et des principaux membres du clergé de la ville
de Madrid. Dans cette réponse, il disait encore qu'il lui serait
facile de gouverner l'Espagne, en y établissant autant de vice-
rois qu'il y avait de provinces; que cependant il ne se refusait
pas de céder au roi ses droits de conquête et de l'établir dans
Madrid si les habitants voulaient manifester leurs sentiments de
fidélité et donner l'exemple aux provinces. Qu'ils se hâtassent
donc de prouver la sincérité de leur soumission en prêtant de-
vant le Saint-Sacrement un serment qui sortît non-seulement
de la bouche mais du cœur. — En arrivant en Egypte, Bona-
parte avait dit : « Peuples d'Egypte, je respecte plus que les
mameloucks Dieu, son prophète et le Coran. » A Madrid, Napo-
léon respecte plus le Saint-Sacrement, que le catholique peuple
d'Espagne 1
222 MÉMOIRES d'outre-tombe
la prise de Saragosse, dès le 21 février 1809, annonça
la délivrance de l'univers.
Toute la vaillance des Français leur fut inutile : les
fotéts s'armèrent, les buissons devinrent ennemis. Les
représailles n'arrêtèrent rien, parce que dans ce pays
les représailles sont naturelles. L'affaire de Baylen,
la défense de Girone et de Ciudad-Rodrigo, signalèrent
la résurrection d'un peuple. La Romana, du fond de
la Baltique, ramène ses régiments en Espagne, comme
autrefois les Francs, échappés de la mer Noire, débar-
quèrent triomphants aux bouches du Rhin ^ Vain-
queurs des meilleurs soldats de l'Europe, nous ver-
sions le sang des moines avec cette rage impie que la
France tenait des bouffonneries de Voltaire et de la
démence athée de la Terreur. Ce furent pourtant ces
milices du cloître qui mirent un terme aux succès de
nos vieux soldats : ils ne s'attendaient guète à ren-
contrer ces enfroqués, à cheval, comme des dragons
de feu, sur les poutres embrasées des édifices de Sara-
gosse, chargeant leurs escopettes parmi les flammes
1. Le marquis de La Romana (176L-1811). En juin 1807, Na-
poléon avait obtenu du faible et imprévoyant Charles IV que
25,000 soldats espagnols fussent envoyés en Allemagne pour se
joindre à l'armée française. Ces troupes ne tardèrent pas à être
dirigées sur le Danemarck, pour s'opposer aux entreprises de
l'Angleterre. Une division très considérable, commandée par le
général La Romana, avait ses quartiers dans les îles de Fionie
ou de Funen et de Langeland, à huit cents lieues des Pyrénées.
A la nouvelle des malheurs de sa patrie, le marquis de La Ro-
mana résolut de lui porter secours, et, déjouant la surveillance
dont il était l'objet, il s'embarqua sur des bâtiments anglais avec
la majeure partie de sa division. Le 17 août 1808, il débarquait
en Espagne, où son arrivée n'allait pas peu contribuer à enflam-
mer encore davantage le patriotisme et l'enthousiasme de ses
compatriotes.
MÉMOIRES d'outre-tombe 223
au son des mandolines, au chant des boléros et au
requiem de la messe des morts : les ruines de Sagonte
applaudirent.
Mais néanmoins le secret des palais des Maures,
changés en basiliques chrétiennes, fut pénétré; les
églises dépouillées perdirent les chefs-d'œuvre de
Velasquez et de Murillo ; une partie des os de Rodrigue
à Burgos fut enlevée ; on avait tant de gloire qu'on ne
craignit pas de soulever contre soi les restes du Cid,
comme on n'avait pas craint d'irriter l'ombre de
Condé.
Lorsque, sortant des débris de Garlhage, je traversai
l'Hespérie avant l'invasion des Français, j'aperçus les
Espagnes encore protégées de leurs antiques mœurs.
L'Escurial me montra dans un seul site et dans un
seul monument la sévérité de la Castille : caserne de
cénobites, bâtie par Philippe II dans la forme d'un
gril de martyre, en mémoire de l'un de nos désastres,
l'Escurial s'élevait sur un sol concret entre des mornea
noirs. Il renfermait des tombes royales remplies ou à
remplir, une bibliothèque à laquelle les araignées
avaient apposé leur sceau, et des chefs-d'œuvre de
Raphaël moisissant dans une sacristie vide. Ses onze
cent quarante fenêtres, aux trois quarts brisées, s'ou-
vraient sur les espaces muets du ciel et de la terre :
la cour et les hiéronymites y rassemblaient autrefois
le siècle et le dégoût du siècle.
Auprès du redoutable édifice à face d'Inquisition
chassée au désert, étaient un parc strié de genêts et
un village dont les foyers enfumés révélaient l'ancien
passage- de l'homme. Le Versailles des steppes n'avait
d'habitants que pendant le séjour intermittent des
S24 MÉMOIRES d'outre-tombe
rois. J'ai vu le mauvis, alouette de bruyère, perché
sur la toiture à jour. Rien n'était plus imposant que
ces architectures saintes et sombres, à croyance invin-
cible, à raine haute, à taciturne expérience; une insur-
montable force attachait mes yeux aux dosserets
secrets, ermites de pierre qui portaient la religion sur
leur tète.
Adieu, monastères, à qui j'ai jeté un regard aux
vallées de la Sierra-Nevada et aux grèves des mers de
Murcie! Là, au glas d'une cloche qui ne tintera
bientôt plus, sous des arcades tombantes, parmi des
laures sans anachorètes, des sépulcres sans voix, des
morts sans mânes; là, dans des réfectoires vides,
dans des préaux abandonnés où Bruno laissa son
silence, François ses sandales, Dominique sa torche,
Charles sa couronne, Ignace son épée, Rancé son
cilice; à l'autel d'une foi qui s'éteint, on s'accoutumait
à mépriser le temps et la vie : si l'on rêvait encore de
passions, votre solitude leur prêtait quelque chose
qui allait bien à la vanité des songes.
A travers ces constructions funèbres on voyait
passer l'ombre d'un homme noir : c'était l'ombre de
Philippe II, leur inventeur.
Bonaparte était entré dans l'orbite de ce que les
astrologues appelaient laplariète traversière : la même
politique qui le jetait dans lEspagne vassale agitait
l'Italie soumise. Que lui revenait-il des chicanes faites
au clergé? Le souverain pontife, les évêques, les
prêtres, le catéchisme même ', ne surabondaient-ils
1. Voici un fragment du Catéchisme en usage dans tous lei
diocèses de l'Empire français :
MÉMOIRES d'outre-tombe 225
pas en éloges de son pouvoir? ne prêchaient-ils pas
assez l'obéissance? Les faibles États-Romains, dimi-
nués d'une moitié, lui faisaient-ils obstacle ? n'en dis-
posait-il pas à sa volonté ? Rome même n'avait-elle
pas été dépouillée de ses chefs-d'œuvre et de ses tré-
sors? il ne lui restait que ses ruines,
Était-ce la puissance morale et religieuse du saint-
siège dont Napoléon avait peur ? Mais, en persécutant
« Suite du 4» commandement (Tes père et mère honore-
ras, etc.).
« Demande. Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard des
princes qui les gouvernent, et quels sont en particulier nos de-
voirs envers Napoléon I^"", notre Empereur?
« Réponse. Les chrétiens doivent aux princes qui les gou-
vernent, et nous devons en particulier à Napoléon I»"", notre
Empereur, l'amour, le respect, l'obéissance, la fidélité, le service
militaire, les tributs ordonnés pour la conservation et la dé-
fense de son Empire et de son trône; nous lui devons encore
des prières ferventes pour son salut et pour la prospérité spiri-
rituelle et temporelle de l'Etat.
« Demande. Pourquoi sommes-nous tenus de tons ces devoirs
envers notre Empereur?
« Réponse. C'est premièrement parce que Dieu, qui crée les
empires et les distribue selon sa volonté, en comblant notre Em-
pereur de dons, soit dans la paix, soit dans la guerre, l'a établi
notre souverain, l'a rendu le m.inistre de sa puissance et son
image sur la terre. Secondement, parce que Notre-Seigneur
Jésus-Christ, tant par sa doctrine que par ses exemples, nous a
enseigné lui-même ce que nous devons à notre souverain : il est
né en obéissant à l'édit de César-Auguste; il a payé l'impôt pres-
crit, et de même qu'il a ordonné de rendre à Dieu ce qui appar-
tient à Dieu, il a aussi ordonné de rendre à César ce qui appar-
tient à César.
« Demande. Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à
leur devoir envers notre Empereur?
« Réponse. Selon l'apôtre Saint-Paul, ils résisteraient à l'ordre
établi de Dieu même, et se rendraient dignes de la damnation
étemelle. » {Catéchisme à Vusage de toutes les églises de l'Env-
pire français, p. 55 et 56. Paris, Marne frères, 1811.)
T. III. 15
i26 MÉMOIRES d'outre-tombe
la papauté, n'augmentait-il pas cette puissance ? Le
successeur de saint Pierre, soumis comme il l'était,
ne lui devenait-il pas plus utile en marchant de con-
cert avec le maître qu'en se trouvant forcé de se
défendre contre l'oppresseur? Qui poussait donc Bo-
naparte ? la partie mauvaise de son génie, son impos-
sibilité de rester en repos : joueur éternel, quand il
ne mettait pas des empires sur une carte, il y mettait
une fantaisie.
Il est probable qu'au fond de ces tracasseries il y
avait quelque cupidité de domination, quelques sou-
venirs historiques entrés de travers dans ses idées et
inapplicables au siècle. Toute autorité (même celle du
temps et de la foi) qui n'était pas attachée à sa per-
sonne semblait à l'empereur une usurpation. La Russie
et l'Angleterre accroissaient sa soif de prépondérance,
lune par son autocratie, l'autre par sa suprématie
spirituelle. Il se rappelait les temps du séjour des
papes à Avignon, quand la France renfermait dans ses
limites la source de la domination religieuse : un pape
payé sur sa liste civile l'aurait charmé. Il ne voyait
pas qu'en persécutant Pie Vil, en se rendant coupable
d'une ingratitude sans fruit, il perdait auprès des
populations catholiques l'avantage de passer pour le
restaurateur de la religion : il gagnait à sa convoitise
le dernier vêtement du prêtre caduc qui l'avait cou-
ronné, et l'honneur de devenir le geôlier d'un vieil-
lard mourant. Mais enfin il fallait à Napoléon un
département du Tibre ; on dirait qu'il ne peut y avoir
de conquête complète que par la prise de la ville
éternelle : Rome est toujours la grande dépouiUe de
l'univers
MÉMOIRES d'outre-tombe 227
Pie VII avait sacré Napoléon. Prêt à retourner à
Rome, on fit entendre au pape qu'on le pourrait rete-
nir à Paris : « Tout est prévu, répondit le pontife ;
« avant de quitter l'Italie, j'ai signé une abdication
« régulière ; elle est entre les mains du cardinal Pi-
« gnatelli à Palerme, hors de la portée du pouvoir
« des Français. Au lieu d'un pape, il ne restera entre
« vos mains qu'un moine appelé Barnabe Chiara-
« monti. »
Le premier prétexte de la querelle du chercheur de
querelles fut la permission accordée par le pape aux
Anglais (avec lesquels lui souverain pontife était en
paix) de venir à Rome comme les autres étrangers.
Ensuite Jérôme Bonaparte ayant épousé aux États-
Unis mademoiselle Patterson, Napoléon désapprouva
cette alliance : madame Jérôme Bonaparte, prête d'ac-
coucher, ne put débarquer en France et fut obligée
d'aborder en Angleterre. Bonaparte veut faire casser
le mariage à Rome ; Pie VII s'y refuse, ne trouvant à
l'engagement aucune cause de nullité, bien qu'il fût
contracté entre un catholique et une protestante '.
1. Le 24 décembre 1803, Jérôme Bonaparte avait épousé à Bal-
timore M"e Elisabeth Patterson, fille de M. William Patterson,
écuyer, présidetit de la Banque de Baltimore et l'un des hommes
les plus riches des Etats-Unis. Au mois de mars 1805, les deux
époux vinrent en Europe et débarquèrent à Lisbonne, d'où, le
5 avril, Jérôme partit pour Paris, engageant sa femme, déjà fort
avancée dans sa grossesse, à l'aller attendre en Hollande. Ce
jour fut le dernier où M™» Jérôme Bonaparte ait vu son mari.
Celle-ci se rendit, non en Hollande, mais en Angleterre, ainsi
que le dit Chateaubriand, et, le 7 juillet 1805, elle accoucha d'un
fils, qui fut baptisé sous le nom de Jérôme-Napoléon Bonaparte.
Dès le 24 mai précédent, l'Empereur avait écrit au pape pour lui
demander d'annuler le mariage. Pie Vil répondit,, le 27 juin,
qu'il n'était pas en son pouvoir de prononcer une invalidation
228 MÉMOIRES d'outre-tombe
Qui défendait les droits de la justice, de la liberté et
de la religion, du pape ou de l'empereur ? Celui-ci
s'écriait : « Je trouve dans mon siècle un prêtre plus
« puissant que moi ; il règne sur les esprits, et je ne
« règne que sur la matière : les prêtres gardent l'âme
a et me jettent le cadavre '. » Otez la mauvaise foi de
Napoléon dans cette correspondance entre ces deux
hommes, l'un debout sur des ruines nouvelles, l'autre
assis sur de vieilles ruines, il reste un fonds extraor-
dinaire de grandeur.
Une lettre datée de Benavente en Espagne, du théâ-
tre de la destruction, vient mêler le comique au tra-
gique ; on croit assister à une scène de Shakspeare :
le maître du monde prescrit à son ministre des af-
faires étrangères d'écrire à Rome pour déclarer au
pape que lui, Napoléon, n'acceptera pas les cierges de
qui serait contraire aux lois de l'Eglise. « Si nous usurpions,
disait-il en terminant, une autorité que nous n'avons pas, nous
nous rendrions coupable d'un abus le plus abominable devant le
tribunal de Dieu et devant l'Eglise entière. Votre Majesté même,
dans sa justice, n'aimerait pas que nous prononçassions un juge-
ment contraire au témoignage de notre conscience et aux prin-
cipes invariables de l'Eglise. » — Au mois de novembre l8Ct5.
M™« Jérôme Bonaparte retourna avec son fils aux Etats-Unis.
Moins de deux ans après, bien qu'elle ne fût pas morte,
et qu'elle dût même survivre à son mari, celui-ci épousait, le
12 août 1S07, la princesse Frédérique-Catherine de Wurtemberg.
Le 8 décembre de la même année, il était déclaré roi de West-
phalie.
1. C'est à M. de Fontanes que Napoléon dit un jour ces pa-
roles. En voici le texte complet : « Moi, je ne suis pas né à
temps; voyez Alexandre, il a pu se dire le fils de Jupiter sans
être contredit. Moi, je trouve dans mon siècle un prêtre plus
puissant que moi, car il règne sur les esprits et je ne règne que
«ur la matière : les prêtres gardent l'àme et me jettent le ca-
davre. » Histoire du pape Pie VII, pau* le chevalier Artaud de
Montor.
MÉMOIRES d'outre-tombe 229
la Chandeleur, que le roi d'Espagne, Joseph, n'en
veut pas non plus ; les rois de Naples et de Hollande,
Joachim et Louis, doivent également refuser lesdits
cierges.
Le consul de France eut ordre de dire à Pie VII
« que ce n'était ni la pourpre ni la puissance qui don-
« nent delà valeur à ces choses (la pourpre et lapuis-
« sance d'un vieillard prisonnier I), qu'il peut y avoir
« en enfer des papes et des curés, et qu'un cierge
« bénit par un curé peut être une chose aussi sainte
« que celui d'un pape. * » Misérables outrages d'une
philosophie de club.
Puis Bonaparte, ayant fait une enjambée de Madrid
à Vienne, reprenant son rôle d'exterminateur, par un
décret daté du 17 mai 1809, réunit les États de l'Église
à l'empire français, déclare Rome ville impériale libre,
et nomme une consulte pour en prendre possession '^.
Le pape dépossédé résidait encore au Quirinal ; il
commandait encore à quelques autorités dévouées, à
1. Lettre de Napoléon au comte de Champagny, ministre d83
relations extérieures, datée de Benavente, 1" janvier 1809. —
Correspondance de Napoléon Z*"", t. XVIII, p. 193.
2. Dès le mois d'août 1807, afin, disait-il, d'assurer ses com-
munications avec Naples, Napoléon avait chargé le général
Lemarrois d'occuper une partie des Etats de l'Eglise, les pro-
vinces d'Ancône, de Macerata, de Fermo et d'Urbin, et d'en
percevoir les revenus. Le 2 février 1808, les troupes françaises
étaient entrées à Rome, l'Empvjreur, cette fois, invoquant la
nécessité de mettre fin aux intrigues de la cour papale, intrigues
dirigées contre sa personne et son autorité. Le 2 avril suivant,
un décret impérial avait annexé au royaume d'Italie les légations
d'Ancône, d'Urbia, de Macerata et de Camerino. Le décret du
17 mai 1809 portant réunion des Etats romains à l'Empire fran-
çais n'était donc que la suite et le couronnement d'une politique
depuis longtemps conçue et dont le dernier terme devait êtra
fatalement l'enlèvement et la captivité du pape.
230 MÉMOIRES d'outre-tombe
quelques Suisses de sa garde; c'était trop : il fallait
un prétexte aune dernière violence; on le trouva dans
un incident ridicule, qui pourtant offrait une preuve
naïve d'affection : des pêcheurs du Tibre avaient pris
un esturgeon ; ils le veulent porter à leur nouveau
saint Pierre aux Liens ; aussitôt les agents français
crient à Yémeute ! et ce qui restait du gouvernement
papal est dispersé. Le bruit du canon du château
Saint-Ange annonce la chute de la souveraineté tem-
porelle du pontife *. Le drapeau pontifical abaissé fait
place à ce drapeau tricolore qui dans toutes les parties
du monde annonçait la gloire et les ruines. Rome
avait vu passer et s'évanouir bien d'autres orages : ils
n'ont fait qu'enlever la poussière dont sa vieille tète
est couverte.
Le cardinal Pacca», un des successeurs de Consalvi
qui s'était retiré, courut auprès du saint-père. Tous
les deux s'écrient : Consummatum est ! Le neveu du
cardinal, Tibère Pacca, apporte un exemplaire im-
primé du décret de Napoléon; le cardinal prend le
décret, s'approche d'une fenêtre dont les volets fer-
més ne laissaient entrer qu'une lumière insuffisante,
et veut lire le papier; il n'y parvient qu'avec peine,
1. Le 10 juin 1809.
2. Barthélémy Pacca (1756-1844), cardinal-doyen du Sacré-
Collège. Il devint en 1808 le principal ministre de Pie VII, ré-
digea et fit afficher la bulle d'excommunication lancée contre
Napoléon en 1809, fut enlevé de Rome en même temps que le
Souverain Pontife, et enfermé au fort de Fénestrelle. Il rejoignit
le Pape à Fontainebleau en 1813, le détermina à rétracter les
concessions qu'il venait de faire par le Concordat du 25 janvier
et rentra avec lai à Rome en 1814. Il a laissé d'intéressants
Mémoires.
MÉMOIRES d'outre-tombe 231
en voyant à quelques pas de lui son infortuné souve-
rain et entendant les coups de canon du triomphe
impérial. Deux vieillards dans la nuit d'un palais ro-
main luttaient seuls contre une puissance qui écra-
sait le monde; ils tiraient leur vigueur de leur âge :
prêt à mourir on est invincible.
Le pape signa d'abord une protestation solennelle;
mais, avant de signer la bulle d'excommunication
depuis longtemps préparée, il interrogea le cardinal
Pacca : « Que feriez-vous ? lui dit-il. — Levez les
yeux au ciel, répondit le serviteur, ensuite donnez
vos ordres : ce qui sortira de votre bouche sera ce
que veut le ciel. » Le pape leva les yeux, signa et
s'écria : « Donnez cours à la bulle. »
Megacci posa les premières affiches de la bulle aux
portes des trois basiliques, de Saint-Pierre, de Sainte-
Marie-Majeure et de Saint-Jean-de-Latran ^ Le pla-
card fut arraché ; le général Miollis * l'expédia à l'em-
pereur.
Si quelque chose pouvait rendre à l'excommunica-
tion un peu de son ancienne force, c'était la vertu de
Pie VII : chez les anciens, la foudre qui éclatait dans
1. La bulle d'excommunication fut affichée dans la nuit du 10
au 11 juin.
2. Sextius-Alexandre-François, comte Miollis (1759-1828), fit
ses premières armes en Amérique, fut général de brigade en
1795, divisionnaire en 1799. Il était en 1809 commandant mili-
taire des Etats-Romains. Ami des lettres, il avait, en 1797, ^
Mantoue, établi une fête en l'honneur de Virgile. Plus tard, il
fit élever une colonne à l'Arioste dans la ville de Ferrare. Son
frère, Charles-François-Melchior-Bienvenu de Miollis, évêqne de
Digne, de 1805 à 1838, a servi de modèle à Victor Hugo, lors-
qu'il a peint, dans les Misérables, avec de si admirables cou-
leurs, le portrait de M. Charles-François-Bienvenu Myriel,
ivéque de D.
232 MÉMOiï^ES d'outre-tombe
un ciel serein passait pour la plus menaçante. Mais
la bulle conservait encore un caractère de faiblesse :
Napoléon, compris parmi les spoliateurs de lÉgliss,
n'était pas expressément nommé. Le temps était aux
frayeurs; les timides se réfugièrent en sûreté de con-
science dans cette absence d'excommunication nomi-
nale. Il fallait combattre à coups de tonnerre; il fal
lait rendre foudre pour foudre, puisqu'on n'avait pas
pris le parti de se défendre; il fallait faire cesser le
culte, fermer les portes des temples, mettre les églises
en interdit, ordonner aux prêtres de ne plus adminis-
trer les sacrements. Que le siècle fût propre ou non à
cette haute aventure, utile était de la tenter : Gré-
goire VII n'y eût pas manqué. Si d'une part il n'y
avait pas assez de foi pour soutenir une excommuni-
cation, de l'autre il n'y en avait plus assez pour que
Bonaparte, devenant un Henri YIII, se fît chef d'une
Église séparée. L'empereur, par l'excommunication
complète, se fût trouvé dans des difficultés inextri-
cables : la violence peut fermer les églises, mais elle
ne les peut ouvrir; on ne saurait ni forcer le peuple à
prier, ni contraindre le prêtre à offrir le saint sacri-
fice. Jamais on n'a joué contre iNapoléon toute la par-
tie qu'on pouvait jouer.
Un prêtre de soixante et onze ans, sans un soldat,
tenait en échec l'empire. Murât dépécha sept cents
Napolitains à Miollis, l'inaugurateur de la fête de
Virgile à Mantoue. Radet', général de gendarmerie
1. Etienne Radet (1762-1825). Il était l'homme des missions
pénibles. Pendant les Cent-Jours, l'Empereur le chargea de con-
duire à Cette le duc d'Angoulème qui devait s'y embarquer pour
l'Espagne. Cette nouvelle besogne accomplie, il fut nommé ia»-
MÉMOIRES d'outre-tombe 233
qui se trouvait à Rome, fut chargé d'enlever le pape
et le cardinal Pacca. Les précautions militaires furent
prises, les ordres donnés dans le plus grand secret et
tout juste comme dans la nuit de la Saint-Barthélémy:
lorsqu'une heure après minuit frapperait à l'horloge
du Quirinal, les troupes rassemblées en silence de-
vaient monter intrépidement à l'escalade de la geôle
de deux prêtres décrépits.
A l'heure attendue *, le général Radet pénétra dans
la cour du Quirinal parla grande entrée; le colonel
Siry, qui s'était glissé dans le palais, lui en ouvrit en
dedans les portes. Le général monte aux apparte-
ments : arrivé dans la salle des sanctifications, il y
trouve la garde suisse, forte de quarante hommes ; elle
ne fît aucune résistance, ayant reçu l'ordre de s'abs-
tenir : le pape ne voulait avoir devant lui que Dieu.
Les fenêtres du palais donnant sur la rue qui va à
la Porta Pia avaient été brisées à coups de hache. Le
pape, levé à la hâte, se tenait en rochet et en mosette
dans la salle de ses audiences ordinaires avec le car-
dinal Pacca, le cardinal Despuig, quelques prélats et
des employés de la secrétairerie. Il était assis devant
une table entre les deux cardinaux. Radet entre; on
reste de part et d'autre en silence. Radet pâle et dé-
concerté prit enfin la parole : il déclare à Pie VII
qu'il doit renoncer à la souveraineté temporelle de
Rome, et que si Sa Sainteté refuse d'obéir, il a ordre
de la conduire au général Miollis.
pecteur général de gendarmerie et grand prévôt de l'armée.
Arrêté en 1816 et condamné par un conseil de guerre àneuf anj
de détention, il fut rendu à la liberté par une ordonnance royali
du mois de mars 1818.
1. C'était dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809.
234 MÉMOIRES d'outre-tombe
Le pape répondit que si les serments de fidélité
obligeaient Radet d'obéir aux injonctions de Bona-
parte, à plus forte raison lui, Pie VII, devait tenir les
serments qu'il avait faits en recevant la tiare; il ne
pouvait ni céder ni abandonner le domaine de l'Église
qui ne lui appartenait pas, et dont il n'était que l'ad-
ministrateur.
Le pape ayant demandé s'il devait partir seul :
« Votre Sainteté^ répondit le général, peut emmener
avec elle son ministre. » Pacca courut se revêtir dans
une chambre voisine de ses habits de cardinal.
Dans la nuit de Noël, Grégoire VII, célébrant l'of-
fice à Sainte-Marie-Majeure, fut arraché de l'autel,
blessé à la tète, dépouillé de ses ornements et conduit
dans une tour par ordre du préfet Cencius. Le peuple
prit les armes ; Cencius effrayé tomba aux pieds de
son captif: Grégoire apaisa le peuple, fut ramené à
Sainte-Marie-Majeure, et acheva l'office.
Le 8 septembre 1303, Nogaret et Colonne entrèrent
la nuit dans Agnani, forcèrent la maison de Boni-
face VIII qui les attendait le manteau pontifical sur
les épaules, la tête ceinte de la tiare, les mains ar-
mées des clefs et de la croix. Colonne le frappa au
visage : Boniface en mourut de rage et de douleur.
Pie VII, humble et digne, ne montra ni la même
audace humaine, ni le même orgueil du monde; les
exemples étaient plus près de lui; ses épreuves res-
semblaient à celles de Pie VI. Deux papes du même
nom, successeurs l'un de l'autre, ont été victimes de
nos révolutions : tous deux furent traînés en France
par la voie douloureuse ! l'un, âgé de quatre-vingt-
deux ans, est venu expirer à Valence ; l'autre, sep-
MÉMOIRES d'outre-tombe 235
luagénaire, a subi la prison à Fontainebleau. Pie VII
semblait être le fantôme de Pie VI, repassant sur le
même chemin.
Lorsque Pacca dans sa robe de cardinal revint, il
trouva son auguste maître déjà entre les mains des
sbires et des gendarmes qui le forçaient de descendre
les escaliers sur les débris des portes jetées à terre.
Pie VI, enlevé du Vatican le 20 février 1798*, trois
heures avant le lever du soleil, abandonna le monde
de chefs-d'œuvre qui semblait le pleurer et sortit de
Rome, au murmure des fontaines de la place Saint-
Pierre, par la porte Angélique. Pie VII, enlevé du
Quirinal le 6 juillet au point du jour, sortit par la
Porte Pia ; il fît le tour des murailles jusqu'à la porte
du Peuple. Cette Porte Pia, où tant de fois je me suis
promené seul, fut celle par laquelle Alaric entra dans
Rome. En suivant le chemin de ronde, où Pie VII
avait passé, je ne voyais du côté de la villa Borghèse
que la retraite de Raphaël, et du côté du Mont-Pincio
que les refuges de Claude Lorrain et du Poussin;
merveilleux souvenirs de la beauté des femmes et de
la lumière de Rome; souvenirs du génie des arts que
protégea la puissance pontificale, et qui pouvaient
suivre et consoler un prince captif et dépouillé.
1. Dans toutes les éditions des Mémoires, on a imprimé jus-
quici: « le 20 février 1800 ». C'est le 20 février 1798 que le
Directoire fit enlever le pape Pie VI. Le général Berthier, le
futur major-général de Napoléon, commandait alors à Rome.
• Ici, je voudrais pouvoir me taire, dit l'historien Botta, mais
l'amour de la vérité l'emporte, et je dirai que dans l'état d'abais-
sement où était tombé le vénérable Pontife, il eut à supporter
de la part des républicains français des insultes telles, que ce
n'eût pas été une faute beaucoup plus grave de lui ôter la vie.»
(Botta, His'oire d'Italie de 1789 à 1814, t. 3, p. 134.)
i36 MÉMOIRES d'outre-tombe
Quand Pie VII partit de Rome, il avait dans sa
poche un papetto de vingt-deux sous comme un sol-
dat à cinq sous par étape : il a recouvré le Vatican.
Bonaparte, au moment des exploits du général Radet,
avait les mains pleines de royaumes : que lui en est-il
resté ? Radet a imprimé le récit de ses exploits ; il en
a fait faire un tableau qu'il a laissé à sa famille : tant
les notions de la justice et de l'honneur sont brouil-
lées dans les esprits.
Dans la cour du Quirinal le pape avait rencontré les
Napolitains ses oppresseurs; il les bénit ainsi que la
ville : cette bénédiction apostolique se mêlant à tout,
dans le malheur comme dans la prospérité, donne un
caractère particulier aux événements de la vie de ces
rois-pontifes qui ne ressemblent point aux autres
rois.
Des chevaux de poste attendaient en dehors de la
porte du Peuple. Les persiennes de la voiture où
monta Pie VII étaient clouées du côté où il s'assit; le
pape entré, les portières furent fermées à double tour,
et Radet mit les clefs dans sa poche; le chef des gen-
darmes devait accompagner le pape jusqu'à la Char-
treuse de Florence.
A Monterossi il y avait sur le seuil des portes des
femmes qui pleuraient : le général pria Sa Sainteté
de baisser les rideaux de la voiture pour se cacher.
La chaleur était accablante. Vers le soir Pie VII de-
manda à boire; le maréchal des logis Cardigny rem-
plit une bouteille d'une eau sauvage qui coulait sur le
chemin ; Pie VII but avec grand plaisir. Sur la mon-
tagne de Radicofani le pape descendit à une pauvre
auberge; ses habits étaient trempés de sueur, et il
MÉMOIRES d'outre-tombe 237
n'avait pas de quoi se changer ; Pacca aida la servante
à faire le lit de Sa Sainteté. Le lendemain le pape
rencontra des paysans ; il leur dit : « Courage et
prières ! » On traversa Sienne ; on entra dans Flo-
rence, une des roues de la voiture se brisa; le peuple
ému s'écriait : « Santo padre! santo padre ! » Le pape
fut tiré hors de la voiture renversée par une portière.
Les uns se prosternaient, les autres touchaient les
vêtements de Sa Sainteté, comme le peuple de Jéru-
salem la robe du Christ.
Le pape put enfin se remettre en route pour, la Char-
treuse ; il hérita dans cette solitude de la couche que
dix ans auparavant avait occupée Pie VI, lorsque deux
palefreniers hissaient celui-ci dans la voiture et qu'il
poussait des gémissements de souffrance. La Char-
treuse appartenait au site de Vallombrosa ; par une
succession de forêts de pins on arrivait aux Camal-
dules, et de là, de rocher en rocher, à ce sommet de
l'Apennin qui voit les deux mers. Un ordre subit con-
traignit Pie VII de repartir pour Alexandrie ; il n'eut
que le temps de demander un bréviaire au prieur ;
Pacca fut séparé du souverain pontife.
De la Chartreuse à Alexandrie la foule accourut de
toutes parts; on jetait des fleurs au captif, on lui don-
nait de l'eau, on lui présentait des fruits ; des gens de
la campagne prétendaient le délivrer et lui disaient :
« Vuole? dica. » Un pieux larron lui déroba une épin-
gle, relique qui devait ouvrir au ravisseur les portes
du ciel.
A trois mille de Gênes une litière conduisit le pape
au bord de la mer ; une felouque le transporta de l'au-
tre c(Âé de la ville à Saint-Pierre d'Arena. Par la route
238 MÉMOIRES d'outre-tombe
d'Alexandrie et de Mondovi, Pie VII gagna le premier
village français ; il y fut accueilli avec des effusions de
tendresse religieuse ; il disait : « Dieu pourrait-il nous
« ordonner de paraître insensible à ces marques d'af-
« faction ? »
Les Espagnols faits prisonniers à Saragosse étaient
détenus à Grenoble: de même que ces garnisons d'Eu-
ropéens oubliées sur quelques montagnes des Indes,
ils chantaient la nuit et faisaient retentir ces climats
étrangers des airs de la patrie. Tout à coup le pape
descend ; il semblait avoir entendu ces voix chrétien-
nes. Les captifs volent au-devant du nouvel opprimé ;
ils tombent à genoux ; Pie VII jette presque tout son
corps hors de la portière ; il étend ses mains amaigries
et tremblantes sur ces guerriers qui avaient défendu
la liberté de l'Italie avec l'épée, comme il avait défendu
la liberté de l'Espagne avec la foi ; les deux glaives se
croisent sur des têtes héroïques.
De Grenoble Pie VII atteignit Valence. Là, Pie VI
avait expiré ' ; là, il s'était écrié quand on le montra
au peuple : « Ecce homo ! » Là, Pie VI se sépara de
Pie VII ; le mort, rencontrant sa tombe, y rentra ; il
fit cesser la double apparition, car jusqu'alors on avait
vu comme deux papes marchant ensemble, ainsi que
l'ombre accompagne le corps. Pie VII portait l'anneau
1. Pie VI, traîné par le Directoire de prison en prison, avait
été amené à Valence le 11 juillet 1799 ; il mourut dans cette
ville le 29 août de la même année, en pardonnant à ceux qui
depuis dix-huit mois l'avaient traité avec tant de lâcheté et de
barbarie : « Recommandez surtout, à mon successeur de par-
donner aux Français comme je leur pardonne de tout mon
cœur. » Comme lui, son successeur sera odieusement persécuté,
et il pardonnera comme lui.
MÉMOIRES d'outre-tombe 239
que Pie VI avait au doigt lorsqu'il expira : signe
qu'il avait accepté les misères et les destinées de son
devancier.
A deux lieues de Comana, saint Chrysostorae logea
aux établissements de saint Basilisque ; ce martyr lui
apparut pendant la nuit et lui dit : « Courage, mon
frère Jean ! demain nous serons ensemble. » Jean répli-
qua : « Dieu soit loué de tout! » Il s'étendit à terre et
mourut.
A Valence, Bonaparte commença la carrière d'où
il s'élança sur Rome. On ne laissa pas le temps à
Pie VII de visiter les cendres de Pie VI ; on le poussa
précipitamment à Avignon : c'était le faire rentrer
dans la petite Rome ; il y put voir la glacière dans
les souterrains du palais d'une autre lignée de pon-
tifes, et entendre la voix de l'ancien poète couronné*,
qui rappelait les successeurs de Saint Pierre au Ca-
pitule.
Conduit au hasard, il rentra dans les Alpes mari-
times; au pont du Var, il le voulut traverser à pied; il
rencontra la population divisée en ordres de métiers,
les ecclésiastiques vêtus de leurs habits sacerdotaux,
et dix mille personnes à genoux dans un profond
silence. La reine d'Étrurie avec ses deux enfants, à
genoux aussi, attendait le saint-père au bout du pont.
A Nice, les rues de la ville étaient jonchées de fleurs.
Le commandant, qui menait le pape à Savone, prit la
nuit un chemin infréquenté par les bois ; à son grand
1. Le poète Pétrarque, solennellement couronné au Capitole,
le jour de Pâques, 8 tvHI 1341, de lauriers qu'il consacra sur le
grand-autel de Saint Pierre. Il vécut longtemps à Avignon, qui
étaii alors la résidence des papes.
240 MÉMOIRES d'OUTRE-TOMBK
étonnement, il tomba au milieu d'une illumination
solitaire ; un lampion avait été attaché à chaque arbre.
Le long de la mer, la Corniche était pareillement illu-
minée ; les vaisseaux aperçurent de loin ces phares
que le respect, l'attendrissement et la piété allumaient
pour le naufrage d'un moine captif. Napoléon revint-
il ainsi de Moscou? Etait-ce du bulletin de ses bien-
faits et des bénédictions des peuples qu'il était pré-
cédé?
Durant ce long voyage la bataille de Wagram avait
été gagnée S le mariage de Napoléon avec Marie-Louise
arrêté. Treize des cardinaux mandés à Paris furent
exilés 2, et la consulte romaine formée par la France
avait de nouveau prononcé la réunion du saint-siège à
l'empire 3.
Le pape, détenu à Savone, fatigué et assiégé par les
créatures de Napoléon, émit un bref dont le cardinal
Roverella fut le principal auteur, et qui permettait
1. 6 juiUet 1809.
2. Ils avaient refusé d'assister au mariage de Napoléon et de
Marie-Louise. Après avoir juré de maintenir dans leur intégrité
les droits du Saint-Siège, et les voyant lésés par l'annulation du
mariage de l'Empereur, ils ne s'étaient pas cru permis de légi-
timer par leur présence une seconde union. Napoléon les exila,
confisqua leurs biens, saisit leurs revenus, supprima leurs trai-
tements, et leur interdit de porter les marques de la dignité
cardinalice. Au lieu de la soutane, du chapeau, de la barrette et
des bas rouges, ils durent porter des vêtements noirs. De là
l'appellation que les contemporains leur donnèrent et qui devait
rester pour eux un titre d'honneur : les Cardinaux noirs. '\'^oici
leurs n^ms : Consalvi, di Pietro, Mattei, Litta, Pignatelli, Scotti,
délia Somaglia, Brancadoro, Saluzzo, Galeffi, Ruffo-Scilla, Oppi-
roni et Gabrielli.
3. Le Sënatus-consulte organique du 17 février 1810 sanctionna
le décret du 17 mai 1809, qui avait ordonné la réunion à l'Em-
pire français de Rome et des États du pape.
MÉMOIRES d'outre-tombe 241
d'envoyer des bulles de confirmation à différents évo-
ques nommés *. L'empereur n'avait pas compté sur
tant de complaisance ; il rejeta le bref parce qu'il lui
eût fallu mettre le souverain pontife en liberté. Dans
un accès de colère il avait ordonné que les cardinaux
opposants quittassent la pourpre; quelques-uns furent
enfermés à Vincennes.
Le préfet de Nice écrivit à Pie VIT que « défense lui
a était faite de communiquer avec aucune église de
« l'empire, sous peine de désobéissance ; que lui,
« Pie VII, a cessé d'être l'organe de l'Église parce qu'il
« prêche la rébellion et que son âme est toute de fiel ;
« que, puisque rien ne peut le rendre sage, il verra
« que Sa Majesté est assez puissante pour déposer un
« pape. »
Était-ce bien le vainqueur de Marengo qui avait
dicté la minute d'une pareille lettre?
Enfin, après trois ans de captivité à Savone, le 9 de
juin 1812, le pape fut mandé en France. On lui enjoi-
gnit de changer d'habits : dirigé sur Turin, il arriva à
l'hospice du Mont-Cenis au milieu de la nuit. Là, près
d'expirer, il reçut l'extrême-onction. On ne lui permit
de s'arrêter que le temps nécessaire à l'administra-
tion du dernier sacrement; on ne souffrit pas qu'il
séjournât près du ciel. Il ne se plaignit point; il renou-
velait l'exemple de la mansuétude de la martyre de
Verceil. Au bas de la montagne, au moment qu'elle
allait être décollée, voyant tomber l'agrafe de la chla-
myde du bourreau, elle dit à cet homme : « Voilà une
M agrafe d'or qui vient de tomber de Ion épaule ; ra-
1. Bref du 20 septembre 1811.
T. III. 16
242 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
« masse-la, de crainte de perdre ce que tu n'as gagné
« qu'avec beaucoup de travail. »
Pendant sa traversée de la France, on ne permit pas
à Pie VII de descendre de voiture. S'il prenait quelque
nourriture, c'était dans cette voiture même, que l'on
enfermait dans les remises de la poste. Le 20 juin au
matin, il arriva à Fontainebleau ; Bonaparte trois jours
après franchissait le Niémen pour commencer son
expiation. Le concierge refusa de recevoir le captif,
parce qu'aucun ordre ne lui était encore parvenu. L'or-
dre envoyé de Paris, le pape entra dans le château ; il
y fit entrer avec lui la justice céleste: sur la même
table où Pie VII appuyait sa main défaillante, Napoléon
signa son abdication.
Si l'inique invasion de l'Espagne souleva contre
Bonaparte le monde politique, l'ingrate occupation
de Rome lui rendit contraire le monde moral : sans
la moindre utilité, il s'aliéna comme à plaisir les
peuples et les autels, l'homme et Dieu. Entre les
deux précipices qu'il avait creusés aux deux bords
de sa vie, il alla, par une étroite "chaussée, chercher
sa destruction au fond de l'Europe, comme sur ce
pont que la Mort, aidée du mal, avait jeté à travers
le chaos.
Pie VII n'est point étranger à ces Mémoires : c'est
le premier souverain auprès duquel j'aie rempli une
mission dans ma carrière politique, commencée et
subitement interrompue sous le Consulat. Je le vois
encore me recevant au Vatican, le Géyiie du christia-
nisme ouvert sur sa table, dans le même cabinet où
j'ai été admis aux pieds de Léon XII et de Pie VIII.
iaime à rappeler ce qu'il a souffert: les douleurs qu'il
MÉMOIRES d'outre-tombe 2i3
a bénies à Rome en 1803 payeront aux siennes par
mon souvenir une dette de reconnaissance.
Le 9 avril 1809, entre l'Angleterre, l'Autriche et
l'Espagne, se déclara la cinquième coalition, sourde-
ment appuyée par le mécontentement des autres sou-
verains. Les Autrichiens, se plaignant de l'infraction
de traités, passent tout à coup l'Inn à Braunau : on
leur avait reproché leur lenteur, ils voulurent faire
les Napoléon ; cette allure ne leur allait pas. Heureux
de quitter l'Espagne, Bonaparte accourt en Bavière; il
se met à la tête des Bavarois sans attendre les Fran-
çais; tout soldat lui était bon. Il défait à Abensberg
l'archiduc Louis ', à Eckmiihl l'archiduc Charles * ; il
scie en deux l'armée autrichienne, il effectue le pas-
sage de la Salza î.
Il entre à Vienne*. Le 21 et le 22, mai a lieu la ter
rible affaire d'Essling. La relation de l'archiduc Charles
porte que, le premier jour, deux cent quatre-vingt-
huit pièces autrichiennes tirèrent cinquante et un mille
coups de canon, et que le lendemain plus de quatre
cents pièces jouèrent de part et d'autre. Le maréchal
Lannes y fut blessé mortellement. Bonaparte lui dit
un mot et puis l'oublia ; l'attachement des hommes se
refroidit aussi vite que le boulet qui les frappe.
La bataille de Wagram (6 juillet 1809] résume les
différents combats livrés en Allemagne : Bonaparte y
déploie tout son génie. Le colonel César de Laville,
1. 2>3 avrU 1809.
2. 22 avril.
3. 28, 29. 30 ami.
4. Le 13 mai.
244 MÉMOIRES d'outre-tombe
chargé de l'aller prévenir d'un désastre qu'éprouve
l'aile gauche, le trouve à l'aile droite dirigeant l'attaque
du maréchal Davout. Napoléon revient sur-le-champ à
la gauche et répare l'échec essuyé par Masséna. Ce fut
alors, au moment où l'on croyait la bataille perdue,
que, jugeant seul du contraire par les manœuvres de
l'ennemi, il s'écria : « La bataille est gagnée! » 11 op-
pose sa volonté à la victoire hésitante ; il la ramène au
feu comme César ramenait par la barbe au combat ses
vétérans étonnés. Neuf cents bouches de bronze rugis-
sent ; la plaine et les moissons sont en flammes ; de
grands villages disparaissant ; l'action dure douze
heures. Dans une seule charge, Lauriston ' marche
au trot à l'ennemi, à la tête de cent pièces de canon.
1. Jacques-Alexandre-Bernard Law, comte puis marquis de
LauHston, né à Pondichéry le 1*' février 1763. Il était le petit-
neveu du célèbre contrôleur John Law et le fils d'un maréchal
de camp gouverneur des possessions françaises dans l'Inde. Ca-
marade de Bonaparte à Briennne, il devint son aide de camp et
assista à ses côtés à la bataille de Marengo. Général de division
d'artillerie et comte de l'Empire (29 juin 1808), il se signala sur
les champs de bataille, particulièrement à Raab, à Wagram, à
la Moskowa, à Lutzen, à Weissig, à Bautzen et à Wurtschen ;
très apprécié de l'Empereur, il se vit chargé par lui de plu-
sieurs missions diplomatiques, notamment de l'ambassade de
Pétersbourg en 1811. Louis XVIII le nomma grand-cordon de
la Légion d'honneur (29 juillet 1814), et capitaine-lieutenant aux
mousquetaires gris (20 février 1815). Pendant les Cent-Jours, il
resta fidèle au roi, qui le fit pair de France (17 août 1815) et le
créa marquis (20 décembre 1817). Il entra dans le cabinet du duc
de Richelieu comme ministre de la Maison du roi, le i" no-
vembre 1820. Maréchal de France le 6 juin 1823, il prit part à
la guerre d'Espagne, assiégea et prit Pampelune et devint, le
9 octobre 1823, chevalier du Saint-Esprit. Le 4 août de l'année
suivante, il abandonna ses fonctions de ministre de la Maison
du roi pour celles de grand veneur et de ministre d'Etat. Il
mourut d'une attaque d'apoplexie foudroyante dans la nuit du
10 au il juin 1828.
MÉMOIRES d'outre-tombe 245
Quatre jours après on ramassait au milieu des blés
des militaires qui achevaient de mourir aux rayons du
soleil sur des épis piétines, couchés et collés par du
sang : les vers s'attachaient déjà aux plaies des cada-
vres avancés.
Dans ma jeunesse, on s'occupait de lire les commen-
taires de Folard * et de Guischardt *, de Tempelhoiï •
et de Lloyd * ; on étudiait l'ordre profond et l'ordre
mince ; j'ai fait manœuvrer sur ma table de sous-lieu-
tenant bien des petits carrés de bois. La science mili-
taire a changé comme tout le reste par la Révolution ;
Bonaparte a inventé la grande guerre, dont les con-
quêtes de la République lui avaient fourni l'idée par
les masses réquisitionnaires. Il méprisa les places for-
tes qu'il se contenta de masquer, s'aventura dans le
pays envahi et gagna tout à coups de batailles. Il ne
s'occupait point de retraites ; il allait droit devant lui
comme ces voies romaines qui traversent sans se dé-
tourner les précipices et les montagnes. Il portait
toutes ses forces sur un point, puis ramassait au demi-
1. Le chevalier de Folard (1669-1752), auteur des Nouvelles
découvertes sur la guerre et du Commentaire, formant un corps
de science m,ilitaire. Ses écrits sur la tactique lui valurent le
nom de Végèce français.
2. Karl-Gotlieb Guischardt (1724-1775), écrivain militaire alle-
mand, auteur des Mémoires militaires sur les Grecs et les Ro-
m,ains et de Mémoires critiques et historiques sur plusieurs
points d'antiquités militaires.
3. Georges-Frédéric de Tempelhoff (1737-1807), général et
écrivain militaire prussien. Son principal ouvrage est une ^ti-
toire de la guerre de Sept ans en Allemagne.
4. Henri Lloyd (1729-1783), écrivain militaire anglais, auteur
de Y Introduction à l'histoire de la guerre en Allemagne, de
Mémoires politiques et nnlitaires et de la Philosophie de la
guerre.
246 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE
cercle les corps isolés dont il avait rompu la ligne.
Cette manœuvre, qui lui fut propre, était d'accord
avec la furie française; mais elle n'eût point réussi
avec des soldats moins impétueux et moins agiles. II
faisait aussi, vers la fin de sa carrière, charger l'artil-
lerie et emporter les redoutes par la cavalerie. Qu'en
est-il résulté ? En menant la France à la guerre, on a
appris à l'Europe à marcher : il ne s'est plus agi que
de multiplier les moyens; les masses ontéquipoUé les
masses. Au lieu de cent mille hommes on en a pris
six cent mille; au lieu de cent pièces de canon on en
a traîné cinq cents : la science ne s'est point accrue ;
l'échelle seulement s'est élargie. Turenneen savait au-
tant que Bonaparte, mais il n'était pas maître absolu
et ne disposait pas de quarante millions d'hommes.
Tôt ou tard il faudra rentrer dans la guerre civilisée
que savait encore Moreau, guerre qui laisse les peu-
ples en repos tandis qu'un petit nombre de soldats
font leur devoir ; il faudra en revenir à l'art des re-
traites, à la défense d'un pays au moyen des places
fortes, aux manœuvres patientes qui ne coûtent que
des heures en épargnant des hommes. Ces énormes
batailles de Napoléon sont au delà de la gloire ; l'œil
ne peut embrasser ces champs de carnage qui, en défi-
nitive, n'amènent aucun résultat proportionné à leurs
calamités. L'Europe, à moins d'événements imprévus,
est pour longtemps dégoûtée de combats. Napoléon a
tué la guerre en l'exagérant : notre guerre d'Afrique
n'est qu'une école expérimentale ouverte à nos soldats.
Au milieu des morts, sur le champ de bataille de
Wagram, Napoléon montral'impassibilitéqui lui était
propre et qu'il affectait afin de paraître au-dessus des
MÉMOIRES d'outre-tombe 247
autres hommes ; il dit froidement ou plutôt il répéta
soa mot habituel dans de telles circonstances: « Voilà
« une grande consommation ! »
Lorsqu'on lui recommandait des officiers blessés,
il répondait : « Ils sont absents. » Si la vertu militaire
enseigne quelques vertus, elle en affaiblit plusieurs *
le soldat trop humain ne pourrait accomplir son
oeuvre ; la vue du sang et des larmes, les souffrances,
les cris de douleur, l'arrêtant à chaque pas, détrui-
raient en lui ce qui fait les Césars, race dont, après
tout, on se passerait volontiers.
A-près la bataille de Wagram, un armistice est con-
venu à Znaïm *. Les Autrichiens, quoi qu'en disent
nosbulletins, s'étaient retirés en bon ordre et n'avaient
pas laissé derrière eux un seul canon monté. Bonar
parte, en possession de Schœnbriinn, y travaillait à
la paix. « Le 13 octobre, dit le duc de Gadore ^, j'étais
1. Le 12 juillet 1809.
2. M. de Champagny. Il avait été fait duc de Cadore le
15 août 1809. Ancien membre de l'Assemblée constituante, empri-
sonné sous la Terreur, conseiller d'État après le 18 brumaire,
ambassadeur à Vienne eu 1801, il avait pris le portefeuille de
l'Intérieur (8 août 1804) en remplacement de Chaptal. Trois ans
après, le 8 août 1807, la disgrâce de Talleyrand l'avait fait passer
du ministère de l'Intérieur à celui des Relations extérieures. Il
quitta ce dernier ministère le 16 avril 1811 et devint ministre
d'Etat, intendant des domaines de la couronne et sénateur. En
1814, il adhéra des premiers aux Bourbons, qui le firent pair de
France. Pendant les Cent-Jours, Napoléon lui rendit l'intendance
des domaines de la couronne et le nomma pair de l'Empire. La
seconde Restauration le rendit à la vie privée; mais, en 1819,
M. Decazes le comprit dans la t'jurnée des soixante nouveaux
pairs destinée à rendre la majorité au ministère. M. de Charapa-
gny vécut encore assez pour prêter serment au gouvernement
de Juillet, et continua de siéger dans la Chambre des pairs
jusqu'à sa mort, arrivée le 3 juillet 1834.
248 MÉMOIRES d'outre-tombe
« venu de Vienne pour travailler avec l'empereur.
« Après quelques moments d'entretien, il me dit :
« Je vais passer la revue ; restez dans mon cabinet ;
« vous rédigerez cette note que je verrai après la
K revue. » Je restai dans son cabinet avec M. de
« Méneval, son secrétaire intime ; il rentra bientôt.
« — « Le prince de Lichtenstein, me dit Napoléon, ne
« vous a-t-il pas fait connaître qu'on lui faisait sou-
« vent la proposition de m'assassiner? — Oui, sire;
« il m'a exprimé l'horreur avec lequel il rejetait ces
ft propositions. — Eh bien ! on vient d'en faire la ten-
« tative. Suivez-moi. » J'entrai avec lui dans le salon.
« Là étaient quelques personnes qui paraissaient très
« agitées et qui entouraient un jeune homme de dix-
« huit à vingt ans, d'une figure agréable, très douce,
« annonçant une sorte de candeur, et qui seul parais-
« sait conserver un grand calme. C'était l'assassin. Il
« fut interrogé avec une grande douceur par Napo-
« léon lui-même, le général Rapp servant d'interprète.
« Je ne rapporterai que quelques-unes de ses réponses,
« qui me frappèrent davantage.
« Pourquoi vouliez-vous m'assassiner ? — Parce
« qu'il n'y aura jamais de paix pour l'Allemagne tant
« que vous serez au monde. — Qui vous a inspiré ce
« projet? — L'amour de mon pays. — Ne l'avez-vous
« concerté avec personne ? — Je l'ai trouvé dans ma
« conscience. — Ne saviez-vous pas à quels dangers
« vous vous exposiez? — Je le savais ; mais je serais
« heureux de mourir pour mon pays. — Vous avez
« des principes religieux ; croyez-vous que Dieu au-
« torise l'assassinat? — J'espère que Dieu me pardon-
ne nera en faveur de mes motifs. — Est-ce que, dans
MÉMOIRES d'oltre-tombe 249
« les écoles que vous avez suivies, on enseigne cette
« doctrine? — Un grand nombre de ceux qui les ont
« suivies avec moi sont animés de ces sentiments et
« disposés à dévouer leur vie au salut de la patrie. —
« Que feriez-vous si je vous mettais en liberté ? — Je
« vous tuerais. »
« La terrible naïveté de ces réponses, la froide et
« inébranlable résolution qu'elles annonçaient, et ce
« fanatisme, si fort au-dessus de toutes les craintes
« humaines, firent sur Napoléon une impression que
« je jugeai d'autant plus profonde qu'il montrait plus
« de sang-froid. Il fit retirer tout le monde, et je res-
« tai seul avec lui. Après quelques mots sur un fana-
« tisme aussi aveugle et aussi réfléchi, il me dit : « 11
« faut faire la paix. » Ce récit du duc de Cadore méri-
tait d'être cité en entier '.
1. Le récit du général Rapp, dans ses Mémoires, p. 141 et
suiv., est de tous points conforme à celui du duc de Cadore. —
Chateaubriand ne donne pas le nom du jeune Allemand qui
avait voulu tuer Napoléon. Il s'appelait Frédéric Stapss. C'était
le 12 octobre, au moment où l'Empereur, passant une grande re-
vue à Schœnbrtlnn, assistait au défilé des troupes entre le maré-
chal Berthier, son chef d'état-major, et le général Rapp, son
aide de camp. Un jeune homme, presque un enfant, la main
droite enfoncée sous sa redingote, dans une poche d'où sortait
un papier, s'avança vers lui. Berthier, s'imaginant que ce jeune
homme voulait présenter une pétition, se plaça entre lui et l'Em-
pereur, et lui dit de remettre sa pétition à l'aide de camp
Rapp, Stapss répondit qu'il voulait parler à Napoléon lui-même;
puis, comme il s'était avancé de nouveau et s'approchait de très
près, Rapp lui signifia de se retirer, en ajoutant que, s'il avait
quelque chose à demander, on l'écouterait après la parade. Son
regard et son air résolus donnèrent des soupçons à l'aide de
camp; appelant un officier de gendarmerie qui se trouvait là, il
le fit arrêter et conduire au château. On trouva sur lui un cou-
teau de cuisine. Stapss déclara qu'il avait voulu s'en servir pour
250 MÉMOIRES d'outre-tombe
Les nations commençaient leur levée ; elles annon-
çaient à Bonaparte des ennemis plus puissants que les
rois; la résolution d'un seul homme du peuple sauvait
alors TAutriche. Cependant la fortune de Napoléon ne
voulait pas encore tourner la tète. Le 44 août 1809,
dans le palais même de l'empereur d'Autriche, il fait
la paix > ; cette fois la fille des Césars est la palme
frapper Napoléon, mais qu'il ne pouvait rendre compte de sa
conduite qu'à Napoléon lui-même. {Mémoires de Rapp, p. 141,)
Napoléon, ne pouvant croire que ce jeune homme n'eût point
de complice, recourut, pour le contraindre à les découvrir, à
une nouvelle espèce de torture, à la torture de la faim. Dans la
lettre qu'il adressa au ministre de la police, pour lui enjoindre
d'étouffer le bruit de la tentative de Stapss, il écrivait : « La
fièvre d'exaltation où il était a empêché d'en savoir davantage;
on Vintcrrogera quand il sera refroidi et à jeun ». 11 fera,
d'ailleurs, plus tard, des aveux complets. A Sainte-Hélène, il
dira un jour au médecin 0' Meara, qu'il avait prescrit de ne
donner au prisonnier aucune nourriture pendant vingt-quatre
heures, et seulement de l'eau. » {Napoléon en exil, par 0' Meara,
1822.) — M. de Bausset, préfet du palais impérial, dit, dans ses
Mémoires (t. II, p. 228) : « On le garda au secret pendant quel-
ques jours, lui faisant éprouver les privations du sommeil, lui
donnant des fruits pour nourriture, afin d'affaiblir sa constitu-
tion et de le forcer à révéler le nom de ses complices. » Rapp
constate que Stapss, lorsqu'il fut exécuté, n'avait rien pris de-
puis trois jours. Au moment d'aller à la mort, on lui offrit de
la nourriture; il la refusa en disant quil lui restait encore assez
de force pour marcher au supplice. Sa fermeté ne se démentit
pas un instant. Son dernier cri fut : Vive la liberté! Vive VAl-
lemagne! Mort à son tyran! {Mémoires de Rapp, 147.)
1. Ce traité est appelé dans l'histoire la paix de Vienne. L'Au-
triche abandonnait quatre cent mille âmes sur la frontière de
Bavière, qui fut déterminée par une ligne entre Linz et Passau,
couvrant cette dernière ville; plus d'un million sur la frontière
d'Italie, Villach en Corinthie, Laybach et la rive droite de la
Save ; enfin dix-sept cent mille en Galicie. Les territoires déta-
chés de la Haute-Autriche furent donnés à la Bavière ; les autres
cédés à la France sous le nom de provinces Illyriennes. Les ter-
ritoires Galiciens furent donnés au roi de Saxe, comme duc de
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 2?1
remportée , mais Joséphine avait été sacrée, et Marie-
Louise ne le fut pas : avec sa première femme, la
vertu de l'onction divine sembla se retirer du triom-
phateur. J'aurais pu voir dans Notre-Dame de Paris
la même cérémonie que j'ai vue dans la cathédrale de
Reims; à l'exception de Napoléon, les mêmes hommes
y figuraient.
Un des acteurs secrets qui eut le plus de part dans
la conduite intérieure de cette affaire fut mon ami
Alexandre de Laborde, blessé dans les rangs des émi-
grés, et honoré de la croix de Marie-Thérèse pour ses
blessures *.
Varsovie, sauf les deux cercles de Solkiew et de Zloczow, livrés
à la Russie. L'empereur d'Autriche reconnaissait tous les chan-
gements survenus ou qui pourraient survenir en Espagne, en
Portugal, en Italie ; il adhérait au système prohibitif adopté par
la France et la Russie à l'égard de l'Angleterre et s'engageait à
cesser toute relation commerciale avec cette dernière puissance.
Ce traité, qui démantelait entièrement la monarchie autrichienne,
ouvrant ses provinces polonaises, lui étant ses défenses de l'Inn
et des Alpes Carniques, était fait moins en vue de la paix qu'en
prévision d'une guerre future : la paix de Vienne devait durer
quatre ans.
1. Le comte Alexandre de Laborde avait servi pendant la Ré-
volution dans un régiment de hussards autrichiens. Nommé au-
diteur au Conseil d'État en 1808, il avait accompagné Napoléon
pendant la campagne de 1809, et il venait de jouer un rôle actif
dans la pacification avec l'Autriche. Après la signature du traité
et le départ de l'armée française, il était demeuré à Vienne avec
la mission tout officieuse d'aplanir certaines difficultés de détail,
surtout d'observer et de rendre compte : il était particulière-
ment propre à cette tâche, ayant ses entrées chez les ministres,
de nombreuses relations dans le monde de la cour et du gou-
vernement. Ce fut à lui que Metternich fit la première ouverture
sur la possibilité d'un mariage de l'empereur Napoléon avec un»
princesse de la maison d'Autriche. (Voir Napoléon et Alexan-
are I", par Albert Vandal, tome II, chapitre VI.)
252 MÉMOIRES d'outre-tombe
Le il mars, le prince de Neuchâtel» épousa à \ieune,
par procuration, l'archiduchesse Marie-Louise. Celle-ci
partit pour la France, accompagnée de la princesse
Murât : Marie-Louise était parée sur la route des em-
blèmes de la souveraine. Elle arriva à Strasbourg le
22 mars, et le 28 au château de Gompiègne, où Bona-
parte l'attendait ^ Le mariage civil eut lieu à Saint-
Cloud le 1" avril ; le 2, le cardinal Fesch donna dans
le Louvre la bénédiction nuptiale aux deux époux.
Bonaparte apprit à cette seconde femme à lui devenir
infidèle, ainsi que l'avait été la première, en trompant
lui-même son propre lit par son intimité avec Marie-
Louise avant la célébration du mariage religieux :
mépris de la majesté des mœurs royales et des lois
saintes qui n'était pas d'un heureux augure 3.
1. Le maréchal Berthier, prince de Neuchâtel.
2. Napoléon n'avait point attendu Marie-Louise à Compiègno.
■ Profitant, dit Norvins {Mémorial, t. III, p. 279), du trouble
du palais, de l'obscurité et du mauvais temps, l'Empereur s'é-
tait esquivé par un escalier dérobé et était sorti par une petite
porte du parc. Il y avait trouvé une simple calèche bien attelée
où, précédé d'un seul courrier, il se jeta avec Murât, enveloppés
l'un et l'autre dans de grands manteaux, et à toutes brides il
alla s'embusquer à deux lieues de Soissons, au village de Cour-
celles, sous le porche de l'église, pour y guetter l'arrivée de
Marie-Louise... Enfin parut la voiture si désirée; à l'instant,
comme un sous-lieutenant qui revoit sa cousine, Napoléon s'é-
lança de la calèche, ouvrit brusquement la portière de la berline
impériale, mit sa sœur Caroline sur le devant, prit sa place et
embrassa l'Impératrice. Tout cela se fit si rapidement qu'il avait
embrassé dix fois la jeune archiduchesse, qu'elle savait à peine
à qui elle devait cet impromptu. Ce fut une affaire d'avant-postes,
conçue et exécutée militairement : Marie-Louise fut surprise
et conquise. »
3. « Un courrier vint tout à coup annoncer le cortège. Il
pleuvait à verse... Tout Compiègne se précipita dans les cours,
•t surtout dans la cour d'honneur... Enfin à dix heures, par
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 253
Tout paraît achevé; Bonaparte a obtenu la seule
chose qui lui manquait : comme Philippe-Auguste
s'alliant à Isabelle de Hainaut, il confond la dernière
race avec la race des grands rois ; le passé se réunit à
l'avenir. En arrière comme en avant, il est désormais le
maître des siècles s'il se veut enfin fixer au sommet ;
mais il a la puissance d'arrêter le monde et n'a pas
celle de s'arrêter : il ira jusqu'à ce qu'il ait conquis la
dernière couronne qui donne du prix à toutes les
autres, la couronne du malheur.
L'archiduchesse Marie-Louise, le 20 mars 1811, ac-
couche d'un fils ' : sanction supposée des félicités pré-
une pluie battante, le canon annonça l'entrée dans la ville de
l'auguste couple. A l'instant toutes nos royautés des deux sexes
vinrent s'étager sur les marches du perron et se trouvèrent à la
descente de la voiture impériale. L'Empereur en sortit, donnant
la main à l'Impératrice, et lui présenta rapidement toute sa fa-
mille. Ainsi fit-il dans la galerie, comme au pas de course... Le
souper fut servi dans l'appartement de Marie-Louise. Il n'y eut
en tiers que la reine de Naples, qui, mourant de sommeil, se
congédia en sortant de table. Or, qui de trois ôte un, reste
deux... Le lendemain, à midi, l'Empereur déjeunait auprès du
lit de l'Impératrice... Ce fut la chancellerie qui resta vierge, et
Napoléon un simple mortel. » Norvins, Mémorial, t. III, p. 280.
— Voir aussi les Mémoires de M. de Bausset.
1. Le Moniteur du 21 mars contenait, à la date du 20, cet avi«
solennel : « Aujourd'hui, 20 mars, à neuf heures du matin, l'es-
poir de la France a été rempli. Sa Majesté l'Impératrice est
heureusement accouchée d'un prince. Le Roi de Rome et son au-
guste Mère sont en parfaite santé. » — Le 17 février 1810, trois
jours après l'adhésion officielle de l'empereur d'Autriche au ma-
riage de l'archiduchesse Marie- Louise avec Napoléon, le ministre
d'Étal, comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély, avait lu aux sé-
nateurs réunis en séance solennelle l'exposé des motifs du sé-
natus-consulte qui réunissait l'État de Rome à l'Empire. Après
avoir félicité Napoléon de placer une seconde fois sur sa tête la
couronne de Charlemagne, le ministre, dévoilant la pensée maî-
tresse de son souverain, avait ajouté : a II veut que l'héritier de
254 MÉMOIRES d'outre-tombe
cédentes. De ce fils éclos, comme les oiseaux du pôle,
au soleil de minuit, il ne restera qu'une valse triste,
composée par lui-même à Schœnbriinn, et jouée sur des
orgues dans les rues de Paris, autour du palais de son
père.
cette couronne porte le titre de Roi de Rome; qu'un prince y
tienne la cour impériale, y exerce un pouvoir protecteur, y ré-
pande ses bienfaits en renouvelant les splendeurs des arts. >•
L'article du 7 Sénatus-consulte, que le Sénat s'empressa de voter,
était ainsi libellé : « Le prince impérial porte le titre et reçoit
les honneurs de roi de Rome. » L'article 10 stipulait que les
Empereurs, après avoir été couronnés à Notre-Dame de Paris, le
seraient à Saint-Pierre de Rome avant la dixième année de leur
règne. » Et trois ans après sa naissance, le prince impérial, le roi de
Rome n'aura déjà plus de couronne et ne sera plus pour l'Europe
qu'un prince autrichien! La parole du Psalmiste sera devenue
une prophétie : « Cogitaverunt consilia quœ non potuerunt
stabilire » ; et la menace qu'elle contient sera en voie d'accom-
plissement : « Fructum eorum de terra perdes et semen eorum
a filiis hominum. » Voir le Roi de Rome, par Henri Welschin
LIVRE II
projets et préparatifs de la guerre de Russie. — Embarras de
Napoléon. — Réunion à Dresde. — Bonaparte passe en revue
son armée et arrive au bord du Niémen. — Invasion de la
Russie. — Wilna. — Le Sénateur polonais Wibicki. — Le
parlementaire russe Balachof. — Smolensk. — Murât. — Le
fils de Platof. — Retraite des Russes. — Le Borysthène. —
Obsession de Bonaparte. — Kutuzof succède à Barclay dans
le commandement de l'armée russe. — Bataille de la Moskowa
ou de Borodino. — Bulletin. — Aspect du champ de bataille.
— Extrait du dix-huitième bulletin de la Grande-Armée. —
Marche en avant des Français. — Rostopschin. — Bonaparte
au Mont-du-Salut. — Vue de Moscou. — Entrée de Napoléon
au Kremlin. — Incendie de Moscou. — Bonaparte gagne avec
peine Petrowski. — Ecriteau de Rostopschin. — Séjour sur
les ruines de Moscou. — Occupations de Bonaparte. — Retraite.
— Smolensk. — Suite de la retraite. — Passage de la Bérësina.
— Jugement sur la campagne de Russie. — Dernier bulletin de
la Grande-Armée. — Retour de Bonaparte à Paris. — Harangue
du Sénat. — Malheurs de la France. — Joies forcées. — Sé-
jour à ma vallée. — Réveil de la légitimité. — Le pape à
Fontainebleau. — Défections. — Mort de Lagrange et de
Delille. — Batailles de Lûtzen, de Bautzen et de Dresde. —
Revers en Espagne. — Campagne de Saxe ou des poète.''. —
Bataille de Leipzick. — Retour de Bonaparte à Paris. — Traité
de Valençay. — Le corps législatif convoqué, puis ajourné. —
Les alliés passent le Rhin. — Colère de Bonaparte. — Pre-
mier jour de l'an 1814. — Notes qui devinrent la brochure :
De Bonaparte et des Bourbons. — Je prends un appartement
rue de Rivoli. — Admirable campagne de France, 1814. —
Je commence à imprimer ma brochure. — Une note de
Madame de Chateaubriand. — La guerre établie aux barrières
de Paris. — Vue de Paris. — Combat de Belleville. — Faits
256 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
de Marie-Louise et de la régence, — M. de Talleyrand reste k
Paris. — Proclamation du prince généralissime Schwarzen-
berg. — Discours d'Alexandre. — Capitulation de Paris.
Bonaparte ne voyait plus d'ennemis ; ne sachant oi
prendre des empires, faute de mieux il avait pris le
royaume de Hollande à son frère. Mais une inimitié
secrète, qui remontait à l'époque de la mort du duc
d'Enghien, était restée au fond du cœur de Napoléon
contre Alexandre. Une rivalité de puissance l'animait ;
il savait ce que la Russie pouvait faire et à quel prix
il avait acheté les victoires de Friedland et d'Eylau.
Les entrevues de Tilsit et d'Erfurt, des suspensions
d'armes forcées, une paix que le caractère de Bona-
parte ne pouvait supporter, des déclarations d'amitié,
des serrements de main, des embrassades, des pro-
jets fantastiques de conquêtes communes, tout cela
n'était que des ajournements de haine. Il restait sur
le continent un pays et des capitales oii Napoléon
n'était point entré, un empire debout en face de l'em-
pire français : les deux colosses se devaient mesurer.
A force d'étendre la France, Bonaparte avait rencontré
les Russes, comme Trajan, en passant le Danube,
avait rencontré les Goths.
Un calme naturel, soutenu d'une piété sincère de-
puis qu'il était revenu à la religion, inclinait Alexandre
à la paix : il ne l'aurait jamais rompue si l'on n'était
venu le chercher. Toute l'année 1811 se passa en pré-
paratifs. La Russie invitait l'Autriche domptée et la
Prusse pantelante à se réunir à elle dans le cas où elle
serait attaquée ; l'Angleterre arrivait avec sa bourse.
L'exemple des Espagnols avait soulevé les sympathies
des peuples ; déjà commençait à se former le lien de
PliiUppoteaui.del.
£np . V""'tSaraMn.
"Weill; sculp.
E[pai®[D)i£ m'L'Lh 'Êaji^KifiE [de ^rjisûie
MÉMOIRES d'outre-tombe 257
la vertu (Tugendbund) qui enserrait peu à peu la
jeune Allemagne.
Bonaparte négociait, il faisait des promesses : il
laissait espérer au roi de Prusse la possession des
provinces russes allemandes ; le roi de Saxe et l'Au-
triche se flattaient d'obtenir des agrandissements dans
ce qui restait encore de la Pologne ; des princes de la
Confédération du Rhin rêvaient des changements de
territoire à leur convenance ; il n'y avait pas jusqu'à
la France que Napoléon ne méditât d'élargir, quoi-
qu'elle débordât déjà sur l'Europe ; il prétendait l'aug-
menter nominativement de l'Espagne. Le général Sé-
bastiani lui dit : « Et votre frère ? » Napoléon répli-
qua : « Qu'importe mon frère I est-ce qu'on donne un
royaume comme l'Espagne ? » Le maître disposait par
un mot du royaume qui avait coûté tant de malheurs
et de sacrifices à Louis XIV ; mais il ne l'a pas gardé
si longtemps. Quant aux peuples, jamais homme n'en
a moins tenu compte et ne les a plus méprisés que
Bonaparte : il en jetait des lambeaux à la meute de
rois qu'il conduisait à la chasse, le fouet à la main :
« Attila, » dit Jornandès, « menait avec lui une foule
« de princes tributaires qui attendaient avec crainte
« et tremblement un signe du maître des monarques
« pour exécuter ce qui leur serait ordonné. »
Avant de marcher en Russie avec ses alliées l'Au-
triche et la Prusse, avec la Confédération du Rhin
composée de rois et de princes, Napoléon avait voulu
assurer ses deux flancs qui touchaient aux deux
bords de l'Europe : il négociait deux traités, l'un au
midi avec Constantinople, l'autre au nord avec Stock-
bolm. Ces traités manquèrent.
r. III. 17
258 MÉMOIRES d'outre-tombe
Napoléon, à l'époque de son consulat, avait renoué
des intelligences avec la Porte : Sélira ' et Bonaparte
avaient échangé leurs portraits ; ils entretenaient une
correspondance mystérieuse. Napoléon écrivait à son
compère, en date d'Osterode ^ 3 avril 1807 : « Tu t'es
« montré le digne descendant des Sélim et des Soli-
« man. Confie-moi tous tes besoins : je suis assez
« puissant et assez intéressé à tes succès, tant par
« amitié que par politique, pour n'avoir rien à te
« refuser. » Charmante effusion de tendresse entre
deux sultans causant bec à bec, comme aurait dit
Saint-Simon.
Sélim renversé, Napoléon revient au système russe
et songe à partager la Turquie avec Alexandre; puis,
bouleversé encore par un nouveau cataclysme d'idées,
il se détermine à l'invasion de l'empire moscovite.
Mais ce n'est que le 21 mars 1812 qu'il demande à
Mahmoud son alliance, requérant soudain de lui cent
mille Turcs au bord du Danube. Pour cette armée, il
offre à la Porte la Valachie et la Moldavie. Les Russes
1. Le sultan Sélim III. Il était monté sur le trône en 1789.
Lorsque Bonaparte avait envahi l'Egypte, Sélim avait fait causa
commune avec l'Angleterre, mais il avait conclu la paix avec la
France en 1802. Il fut étranglé en 1808.
2. Dans les précédentes éditions des Mémoires, on a imprimé
à tort Ostende, au lieu d'Osterode. Après la campagne de Prusse
et de Pologne, Napoléon alla s'établir à Osterode (Hanovre)
pour y passer la saison froide, qui, ayant commencé fort tard,
cette année, dura plus que de coutume. Il s'y occupa d'amasser
des vivres, en les faisant venir par la basse Vistule, de dissoudra
1<! corps décimé d'Augereau, de réorganiser ses troupes, et d'y
rétablir la discipline, altérée par les marches, les souffrances et
les habitudes de maraude. — Le texte complet de la lettre du
3 avril a été donné par Ségur dans son Histoire de NapoléK)n
et de la Grande-Armée, livre 1, chapitre III.
MÉMOIRES d'outre-tombe 259
l'avaient devancé ; leur traité était au moment de se
conclure, et il fut signé le 28 mai 1812'.
Au nord, les événements trompèrent également Bo-
naparte. Les Suédois auraient pu envahir la Finlande,
comme les Turcs menacer la Crimée : par cette combi-
naison la Russie, ayant deux guerres sur les bras, eût
été dans l'impossibilité de réunir ses forces contre la
France ; ce serait de la politique sur une vaste échelle,
si le monde n'était aujourd'hui rapetissé au moral
comme au physique par la communication des idées
et des chemins de fer. Stockholm, se renfermant
dans une politique nationale, s'arrangea avec Péters-
bourg.
Après avoir perdu en 1807 la Poméranie envahie par
les Français, et en 1808 la Finlande envahie par la
Russie, Gustave IV avait été déposé. Gustave, loyal et
fou, a augmenté le nombre des rois errants sur la
terre, et moi, je lui ai donné une lettre de recomman-
dation pour les Pères de Terre sainte ; c'est au tom-
beau de Jésus-Christ qu'il se faut consoler. L'oncle de
Gustave fut mis en place de son neveu détrôné. Ber-
nadotte, ayant commandé le corps d'armée français
1. Le traité du 28 mai, signé à Bucharest, n'était pas un traite
d'alliance entre la Porte et la Russie, mais un traité de paix,
mettant fin à la querelle qui depuis longtemps divisait les dei;\
puissances. Le traité rendait à la Turquie la Moldavie et la Va-
lachie, après en avoir détaché cependant la Bessarahie, qu'il in-
corporait à l'empire russe; il consacrait vaguement l'autonomie
des Serbes sous la suzeraineté du sultan et renouvelait implicite-
irent le protectorat mal défini du tsar sur les principautés rou-
maines et même sur l'ensemble de la chrétienté orthodoxe du
Levant. La paix de Bucharest assurait à la Russie l'entière dis-
ponibilité de ses forces. Le traité du 28 mai resta ignoré de Na-
poléon, et ce fut seulement à la fin d'ocioore qu'il apprit que
l'armée russe de Moldavie s'avançait \ers la Litbuanie.
260 méj:oires d outre-tombe
en Poméranie, s'était attiré l'estime des Suédois; ils
jetèrent les yeux sur lui ; Bernadette fut choisi pour
combler le vide que laissait le prince de Holstein-
Augustenbourg, prince héréditaire de Suède, nouvel-
lement élu et mort. Napoléon vit avec déplaisir l'élec-
tion de son ancien compagnon *.
L'inimitié de Bonaparte et de Bernadotte remontait
haut : Bernadotte s'était opposé au 18 brumaire ; en-
suite il contribua, par des conversations animées et
par l'ascendant qu'il exerçait sur les esprits, à ces
brouillements qui amenèrent Moreau devant une
cour de justice. Bonaparte se vengea à sa façon, en
cherchant à ravaler un caractère. Après le jugement
de Moreau il fit présent à Bernadotte d'une maison,
rue d'Anjou, dépouille du général condamné ; par une
faiblesse alors trop commune, le beau-frère de Joseph
Bonaparte ^ n'osa refuser cette munificence peu hono-
1. A la suite de la déposition de Gustave IV en 1809, son
oncle, le duc de Sudermanie, avait été proclamé roi sous le nom
de Charles XIII. Ce prince n'ayant pas d'enfants, les États, le
14 juin 1809, choisirent pour héritier de la couronne le prince
de Holstein-Augustenbourg, beau-frère du roi de Danemarck.
Moins d'un an après, le 28 mai 1810, pendant une revue, le
prince d'Augustenbourg tomba de cheval, frappé d'un mal subit,
et mourut sur la place. Dans ces circonstances, quelques officiers
suédois, quelques professeurs de l'Université d'Upsal, admirateurs
passionnés de la France et de son armée, se mirent en tête de
chercher dans l'état-major impérial, chez l'un des maréchaux,
l'héritier de la couronne. Leurs préférences allèrent à Berna-
dotte, dont ils avaient apprécié la conduite et les talents mili-
taires dans la Poméranie suédoise. Le 21 août 1810, Les Etats
l'élisaient comme héritier du trône sous le nom de Charles-Jean.
2. Joseph Bonaparte et Bernadotte avaient épousé les deux
sœurs, Marie-Julie Clary et Eugéoie-Bernardine-Désirée Clary,
filles d'un négociant de Marseille. La première devint reine d©
Naples, puis d'Espagne; la seconde, reine de Suède.
MÉMOIRES d'outre-tombe 261
rable. Grosbois ' fut donné à Berthier. La fortune
ayant mis le sceptre de Charles XII aux mains d'un
compatriote de Henri IV, Charles-Jean se refusa à
l'ambition de Napoléon ; il pensa qu'il lui était plus
sûr d'avoir pour allié Alexandre, son voisin, que Na-
poléon, ennemi éloigné; il se déclara neutre, conseilla
la paix et se proposa pour médiateur entre la Russie
et la France.
Bonaparte entre en fureur; il s'écrie : « Lui, le mi-
« sérable, il me donne des conseils ! il veut me faire
« la loi ! un homme qui tient tout de ma bonté! quelle
« ingratitude I Je saurai bien le forcer de suivre mon
« impulsion souveraine I » A la suite de ces violences.
Bernadotte signa le 24 mars 1812 le traité de Saint-
Pétersbourg ^.
Ne demandez pas de quel droit Bonaparte traitait
Bernadotte de misérable, oubliant qu'il ne sortait, lui
Bonaparte, ni d'une source plus élevée, ni d'une autre
origine : la Révolution et les armes. Ce langage insul-
tant n'annonçait ni la hauteur héréditaire du rang, ni
la grandeur de l'âme. Bernadotte n'était point ingrat,
il ne devait rien à la bonté de Bonaparte.
L'empereur s'était transformé en un monarque de
vieille race qui s'attribue tout, qui ne parle que de
lui, qui croit récompenser ou punir en disant qu'il est
satisfait ou mécontent. Beaucoup de siècles passés
1. Comme la maison de la rue d'Anjou, la terre de Grosbois
était une dépouille de Moreau.
2. Bernadotte s'engageait à entrer en campagne avec trente
mille hommes. La Norwège était promise à la Suède. Le 3 mai
1812, l'Angleterre accéda au traité du 24 mars, qui fut le préli-
minaire de la sixième coalitioa.
262 MÉMOIRES d'outre-tombe
sous la couronne, une longue suite de tombeaux à
Saint-Denis, n'excuseraient pas même ces arrogances.
La fortune ramena des États-Unis et du nord de
lEurope deux généraux français sur le même champ
de bataille, pour faire la guerre à un homme contre
lequel ils s'étaient d'abord réunis et qui les avait
séparés. Soldat ou roi, nul ne songeait alors qu'il y
eût crime à vouloir renverser l'oppresseur des libertés.
Bernadotte triompha, Moreau succomba. Les hommes
disparus jeunes sont de vigoureux voyageurs ; ils font
vite une route que des hommes plus débiles achèvent
à pas lents.
Ce ne fut pas faute d'avertissements que Bonaparte
s'obstina à la guerre de Russie : le duc de Frioul*,
le comte de Ségur^ le duc de Vicence, consultés, op-
1. Gérard-Christophe-Michel Luroc (1772-1813). Aide de camp
du général Bonaparte dès 1796, il ne cessa de jouir auprès de
lui de la plus entière confiance. Après le 18 brumaire, le pre-
mier Consul lui confia les missions les plus délicates, successi-
vement près des cours de Berlin, de Vienne, de Stockholm et
de Saint-Pétersbourg. Lors de la formation de la cour impériale
en ISQô, il fut créé grand maréchal du palais et spécialement
chargé de veiller à la sûreté de la personne de Napoléon, qui le
fit duc de Frioul, le 16 mars 1808. Le 22 mai 1813, pendant la
campagne de Saxe, il fut tué, d'un boulet de canon, à côté de
l'Empereur.
2. Louis-Philippe, comte de Ségur {il53-iSS0). Il était le fils aîné
du maréchal de Ségur. Ambassadeur en Russie sous Louis XVI
(1784-1789), il fut, sous Napoléon, conseiller d'État, sénateur et
grand maître des cérémonies, ce qui fut à son frère, le très spi-
rituel vicomte de Ségur, l'occasion de s'écrier chez ses amis :
Ségur sans cérémonies. Pair de France pendant les Cent-Jours,
il fut rappelé à la Chambre haute le 19 novembre 1819. Il était
membre de l'Académie française depuis 1803. On lui doit un
grand nombre d'ouvrages, et en particulier de très intéressant!
MÉMOIRES d'outre-tombe 263
posèrent à cette entreprise une foule d'objections :
« Il ne faut pas, >> disait courageusement le dernier
[Histoire de la Grande- Armée), « en s'emparant du
« continent et même des États de la famille de son
« allié, accuser cet allié de manquer au système con-
« tinental. Quand les armées françaises couvraient
« l'Europe, comment reprocher aux Russes leur ar-
« mée? Fallait-il donc se jeter par delà tous ces
« peuples de l'Allemangne, dont les plaies faites par
« nous n'étaient point encore cicatrisées ? Les Fran-
« çais ne se reconnaissaient déjà plus au milieu d'une
« patrie qu'aucune frontière naturelle ne limitait.
« Qui donc défendra la véritable France abandonnée?
« — Ma renommée, répliqua l'empereur'. » Médée
avait fourni cette réponse : Napoléon faisait descendre
à lui la tragédie.
Il annonçait le dessein d'organiser l'empire en
cohortes de ban et d'arrière-ban : sa mémoire était
une confusion de temps et de souvenirs. A l'objection
des divers partis existants encore dans l'empire, il
répondait : « Les royalistes redoutent plus ma perle
« qu'ils ne la désirent. Ce que j'ai fait de plus utile
« et de plus difficile a été d'arrêter le torrent révolu-
« lutionnaire : il aurait tout englouti. Vous craignez
« la guerre pour mes jours? Me tuer, moi, c'est im-
« possible : ai-je donc accompli les volontés du Des-
« tin? Je me sens poussé vers un but que je ne con-
« nais pas. Quand je l'aurai atteint, un atome suffira
Mémoires. Il était le père du général Philippe de Ségur, l'histo-
rien de Napoléon et la Grande-Armée pendant l'année 1812.
1. Histoire de Napoléon et de la G ronde- Armée pendant l'an'
nei 1812, par le général comte de Ségur, liTr« II, chap. 11.
264 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE
« pour m'abattre*. » C'était encore une copie: les
Vandales en Afrique, Âlaric en Italie, disaient ne
céder qu'à une impulsion surnaturelle : divino jussu
perurgen.
L'absurde et honteuse querelle avec le pape aug-
mentant les dangers de la position de Bonaparte, le
cardinal Fesch le conjurait de ne pas s'attirer à la
fois l'inimitié du ciel et de la terre : Napoléon prit
son oncle par la main, le mena à une fenêtre (c'était
la nuit) et lui dit : « Voyez-vous cette étoile? — Non,
« sire. — Regardez bien. — Sire, je ne la vois pas.
« — Eh bien, moi, je la vois ^ »
« Vous aussi, disait Bonaparte à M. de Caulain-
« court, vous êtes devenu Russe. »
a Souvent, assure M. de Ségur, on le voyait (Napo-
« léon) à demi renversé sur un sofa, plongé dans une
« méditation profonde ; puis il en sort tout à coup
« com.me en sursaut, convulsivement et par des ex-
« clamations ; il croit s'entendre nommer et s'écrie :
« Qui m'appelle? Alors il se lève, marche avec agi-
« tationî. » Quand le Balafré touchait à sa catas-
trophe, il monta sur la terrasse du château de Blois,
appelée le Perche aux Bretons : sous un ciel d'au-
tomne, une campagne déserte s'étendant au loin, on
le vit se promener à grands pas avec des mouvements
furieux. Bonaparte, dans ses hésitations salutaires,
dit : « Rien n'est assez établi autour de moi pour une
« guerre aussi lointaine; il faut la retarder de trois
« ans. » Il offrait de déclarer au czar qu'il ne contri-
1. Ségur, livre II, chap. II.
i. Ségur, livre II, chap. III.
8. Ségur, livre II, chap. IV.
MÉMOIRES d'outre-tombe 265
huerait ni directement, ni indirectement, au rétablis-
sement d'un royaume de Pologne : l'ancienne et la
nouvelle France ont également abandonné ce fidèle et
malheureux pays.
Cet abandon, entre toutes les fautes politiques com-
mises par Bonaparte, est une des plus graves. Il a dé-
claré, depuis cette faute, que s'il n'avait pas procédé à
un rétablissement hautement indiqué, c'est qu'il avait
craint de déplaire à son beau-père. Bonaparte était
bien homme à être retenu par des considérations de
famille ! L'excuse est si faible qu'elle ne le mène, en
la donnant, qu'à maudire son mariage avec Marie-
Louise. Loin d'avoir senti ce mariage de la même
manière, l'empereur de Russie s'était écrié : « Me
« voilà renvoyé au fond de mes forêts. » Bonaparte
fut tout simplement aveuglé par l'antipathie qu'il
avait pour la liberté des peuples.
Le prince Poniatowski *, lors de la première inva-
sion de l'armée française, avait organisé des troupes
polonaises ; des corps politiques s'étaient assem-
blés; la France maintint deux ambassadeurs succes-
sifs à Varsovie, l'archevêque de Malines* et M. Bi-
1. Joseph, prince Poniatowski (1762-1813). Après avoir, daas
la campagne de Russie, commandé le cinquième corps de la
grande armée, composé des divisions polonaises Dombrowski,
Zayouschek et Ficher, il commanda, pendant la campagne de
Saxe, le S» corps (Polonais).
2. Dominique-Georges-Frédéric Dufour de Pradt (1759-1837).
Député du clergé du bailliage de Caux à l'Assemblée constituante,
il siégea au côté droit, émigra dès la fin de la session et s'établit
à Hambourg, où il publia, en 1798, sous le voile de l'anonyme,
un premier ouvrage, l'Antidote ou Congrès de Rastadt, qui a été
longtemps attribué à Joseph de Maistre. Après le 18 brumaire,
son pwant, le général Duroc, le présenta au premier Consul,
266 HÉHOiRES d'outre-tombe
gnon '. Français du Nord, les Polonais, braves et
légers comme nous, parlaient notre langue ; ils nous
aimaient comme des frères ; ils se faisaient tuer pour
nous avec une fidélité où respirait leur aversion de la
Russie. La France les avait jadis perdus; il lui appar-
tenait de leur rendre la vie : ne devait-on rien à ce
peuple sauveur de la chrétienté? Je l'ai dit à Alexandre
à Vérone : « Si Votre Majesté ne rétablit pas la Po-
doût il fit si bien la conquête qu'il devint bientôt évêque de Poi-
tiers, archevêque de Malines, premier aumônier de l'Empereur,
« l'aumônier du dieu Mars », comme il s'appelait lui-même. En
1812, quand la guerre de Russie fut décidée, Napoléon l'envoya
comme ambassadeur dans le grand-duché de Varsovie. En 1814,
il prit une part très active au rétablissement du gouvernement
royal et fut un moment chancelier de la Légion d'honneur. Sous
la seconde Restauration, il se jeta dans l'opposition et composa
force brochures, dont l'une même lui valut d'être traduit en cour
d'assises. Après la révolution de juillet, l'abbé de Pradt revint à
ses premières opinions royalistes, et il s'occupait à réunir les
matériaux d'une histoire de la Restauration, lorsqu'il succomba
à une attaque d'apoplexie. Sainte-Beuve, qui pourtant ne l'aime
.guère, a dit de lui : « L'abbé de Pradt était actif, délié, infini-
ment spirituel en conversation; et, la plume à la main, un écri-
vain plein de verve et pittoresque ». Son Histoire de V ambas-
sade dans le grand duché de Varsovie en 1812 est un pamphlet,
mais qui renferme des parties dont l'histoire devra faire son
profit.
1. Louis-Kerre-Edouard, baron Bignon (1771-1841). Il rem
plaça l'abbé de Pradt à Varsovie. Sous la Restauration, il fut, à
la Chambre des députés, de 1817 à 1830, un des chefs de l'oppo-
sition libérale. Après 1830, il fut un instant ministre des Afifairei
étrangères, puis ministre de l'Instruction publique. Une Ordon-
nance royale du 3 octobre 1837 l'appela à la Chambre des pairs.
Il a publié une Histoire de France depuis le dix-huit brumairt
jusqu'à la paix de Tilsitt (1829 1860, 6 vol. in-S") et une Hia»
toire de France sous Is'apoléon, depuis la paix de Tilsitt ju>»-
qu'en 1812 (1838, 4 vol. in-8o). Ces deux ouvrages furent com-
posés en exécution du testament de Napoléon, qui portait : « Je
lègue au baron Bignon 100,000 francs; je l'engage à écrire l'hù»
toire de la diplomatie française de 1792 k 1815. •
MÉMOIRES d'outre-tombe 267
« logne, elle sera obligée deTexterminer. «Prétendre
ce royaume condamné à l'oppression par sa position
géographique, c'est trop accorder aux collines et aux
rivières : vingt peuples entourés de leur seul courage
ont gardé leur indépendance, et l'Italie, remparée des
Alpes, est tombée sous le joug de quiconque les a
voulu franchir. Il serait plus juste de reconnaître une
autre fatalité, savoir : que les peuples belliqueux, ha-
bitants des plaines, sont condamnés à la conquête :
des plaines sont accourus les divers envahisseurs de
l'Europe.
Loin de favoriser la Pologne, on voulut que ses
soldats prissent la cocarde nationale ; pauvre qu'elle
était, on la chargeait d'entretenir une armée française
de quatre-vingt mille hommes; le grand-duché de
Varsovie était promis au roi de Saxe'. Si la Pologne
1. Napoléon n'a jamais sérieusement songé, quelque favorables
que fussent les circonstances et quelque avantage qu'il y dût
trouver lui-même, à relever la nation polonaise, qui versait son
sang pour lui sur tous les champs de bataille de l'Europe. Sur
les vrais sentiments de Napoléon à l'égard de la Pologne et des
Polonais, voir les lettres publiées par la Correspondance géné-
rale, et en particulier ces deux notes : Au citoyen Talleyrand,
Paris, 17 octobre 1801 : » J'ai oublié, citoyen ministre, dans la
lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire au sujet de VAlma-
nach national, de vous parler de la Pologne dont le Premier
Consul désire qu'il ne soit pas question dans l'état des puissances.
Cela est d'une inutilité absolue ». — Notes sur un projet d'exposé
de la situation de l'Europe (Finkenstein, 18 mai 1807) : ■• Ne pas
parler de l'indépendance de la Pologne et supprimer tout ce qui
tend à montrer l'Empereur comme le libérateur, attendu qu'il ne
s'est pas expliqué à ce sujet. Napoléon ». — Enfin, dans des
instructions au général Bertrand (Eylau, 13 février 1807) on lit :
« 11 (le général Bertrand) laissera entrevoir (à M. de Zartrow)
que quant à la Pologne, depuis que l'Empereur la connaît, il n'y
attache plus aucune importance ». — Napoléon I" peint par
lui-même, par Raudot, p. 192-201.
268 MÉMOIRES d'out: E TCMBE
eût été reformée en royaume, la race slave depuis la
Baltique jusqu'à la mer Noire reprenait son indépen-
dance. Même dans l'abandon où Napoléon laissait les
Polonais, tout en se servant d'eux, ils demandaient
qu'on les jetât en avant; ils se vantaient de pouvoir
seuls entrer sans nous à Moscou : proposition inop-
portune l Le poète armé, Bonaparte avait reparu ; il
voulait monter au Kremlin pour y chanter et pour si-
gner un décret sur les théâtres.
Quoi qu'on publie aujourd'hui à la louange de Bo-
naparte, ce grand démocrate, sa haine des gouverne-
ments constitutionnels était invincible; elle ne l'aban-
donna point alors même qu'il était entré dans les
déserts menaçants de la Russie. Le sénateur Wibicki
lui apporta jusqu'à Wilna les résolutions de la Diète
de Varsovie * : « C'est à vous, disait-il dans son exa-
« gération sacrilège, c'est à vous qui dictez au siècle
« son histoire, et en qui la force de la Providence ré-
« side, c'est à vous d'appuyer des efforts que vous
« devez approuver. » Il venait, lui, Wibicki, deman-
der à Napoléon le Grand de prononcer ces seules pa-
roles : « Que le royaume de Pologne existe, » et le
royaume de Pologne existera. « Les Polonais se dé-
1. Le 28 juin 1812, la Diète de Varsovie s'était constituée ea
confédératioa générale ; elle avait déclaré le royaume de Pologne
rétabli; convoqué les diétines, invité toute la Pologne à se con-
fédérer, sommé tous les Polonais de l'armée russe d'abandonner
la Russie. Elle avait décidé en même temps qu'une députation
se rendrait auprès de l'Empereur des Français, pour l'engager
k couvrir de sa puissante protection le berceau de la Pologne
renaissante. Napoléon était alors à Wilna, et c'est dans cett«
ville que, le il juillet, il donna audiemce à la députation polo-
MÉMOIRES d'outre-tombe 269
« voueront aux ordres du chef devant qui les siècles
M ne sont qu'un moment, et l'espace qu'un point. »
Napoléon répondit :
« Gentilshommes, députés de la Confédération de
« Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous ve-
« nez de me dire. Polonais, je penserais et agirais
« comme vous ; j'aurais voté comme vous dans l'as-
« semblée de Varsovie. L'amour de son pays est le
« premier devoir de l'homme civilisé.
« Bans ma situation^ j'ai beaucoup d'intérêts à
a concilier et beaucoup de devoirs à remplir. Si j'avais
« régné pendant le premier, le second, ou le troisième
« partage de la Pologne, j'aurais armé mes peuples
« pour la défendre.
« J'aime votre nation ! Pendant seize ans j'ai vu vos
« soldats à mes côtés, dans les champs d'Italie et
« dans ceux de l'Espagne. J'applaudis à ce que vous
« avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez
« faire : je ferai tout ce qui dépendra de moi pour
« seconder vos résolutions.
« Je vous ai tenu le même langage dès ma pre-
« mière entrée en Pologne. Je dois y ajouter que j'ai
« garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses
« domaines, et que je ne puis sanctionner aucune ma-
« nœuvre, ou aucun mouvement qui tende à troubler
« la paisible possession de ce qui lui reste des provinces
« de la Pologne.
« Je récompenserai ce dévouement de vos contrées,
« qui vous rends! intéressants et vous acquiert tant de
« titres à mon estime et à ma protection, par tout ce
« qui pourra dépendre de moi dans les circonstances. »
Ainsi crucifiée pour le rachat des nations, la Po-
270 MÉMOIRES d'outre-tombe
logne a été abandonnée ; on a lâchement insulté sa
passion; on lui a présenté l'éponge pleine de vinaigre,
lorsque sur la croix de la liberté elle a dit : « J'ai
soif, sitio. » « Quand la liberté, s'écrie Mickiewicz,
« s'assiéra sur le trône du monde, elle jugera les na-
« tions. Elle dira à la France : Je t'ai appelée, tu ne
« m'as pas écoutée : va donc à l'esclavage. »
« Tant de sacrifices, tant de travaux, » dit l'abbé
de Lamennais, « doivent-ils être stériles ? Les sacrés
•( martvrs n'auraient-ils semé dans les champs de la
<( patrie qu'un esclavage éternel? Qu'entendez-vous
« dans ces forêts? Le murmure triste des vents. Que
« voyez-vous passer sur ces plaines ? L'oiseau voya-
« geur qui cherche un lieu pour se reposer. »
Le 9 mai 1812, Napoléon partit pour l'armée et se
rendit à Dresde*. C'est à Dresde qu'il rassembla les
ressorts épars de la Confédération du Rhin, et que,
pour la première et la dernière fois, il mit en mou-
ment cette machine qu'il avait fabriquée.
Parmi les chefs-d'œuvre exilés qui regrettent le
soleil de l'Italie, a lieu une réunion de l'empereur Na-
poléon et de l'impératrice Marie-Louise, de l'empereur
et de l'impératrice d'Autriche, d'une cohue de souve-
rains grands et petits *. Ces souverains aspirent à for-
mer de leurs diverses cours les cercles subordonnés
de la cour première : ils se disputent le vasselage ; l'un
t. Il y arriva le 16 mai.
2. Les princes de Weimar, de Cobourg, de Mecklembourg;
le grand-duc de Wurtzbourg, primat de la Confédération du
Rhin; la reine Catherine de Westphalie, le roi de Prusae et SOD
fils le prince royal.
MÉMOIRES d'outre-tombe 271
veut être l'échanson du sous-lieutenant de Brienne,
l'autre son pannetier. L'histoire de Charlemagne est
mise à contribution par l'érudition des chancelleries
allemandes : plus on était élevé, plus on était ram-
pant: « Une dame de Montmorency, dit Bonaparte
« dans Las Cases, se serait précipitée pour renouer
« les souliers de l'impératrice. »
Lorsque Bonaparte traversait le palais de Dresde
pour se rendre à un gala préparé, il marchait le pre-
mier et en avant, le chapeau sur la tête ; François II
suivait, chapeau bas, accompagnant sa flUe, l'impéra-
trice Marie-Louise ; la tourbe des princes venait pêle-
mêle derrière, dans un respectueux silence. L'impéra-
trice d'Autriche manquait au cortège ; elle se disait
souffrante, ne sortait de ses appartements qu'en chaise
à porteurs, pour éviter de donner le bras à Napoléon,
qu'elle détestait. Ce qui restait de sentiments nobles
s'était retiré au cœur des femmes.
Un seul roi, le roi de Prusse, fut d'abord tenu à
l'écart : « Que me veut ce prince?» s'écriait Bonaparte
avec impatience. « N'est-ce pas assez de l'importunité
« de ses lettres? Pourquoi veut-il me persécuter encore
« de sa présence? Je n'ai pas besoin de lui. »
Le grand crime de Frédéric-Guillaume auprès du
républicain Bonaparte était d'avoir abandonné la cause
des rois. Les négociations de la cour de Berlin avec le
Directoire décelaient en ce prince, disait Bonaparte,
une politique timide, intéressée, sans noblesse, qui sacri-
fiait sa dignité et la cause générale des trônes à de pe-
tits agrandissements. Quand il regardait sur une carte
la nouvelle Prusse, il s'écriait : « Se peut-il que j'aie
« laissé à cet homme tant de pays 1 » Des trois com-
272 MEMOIRES d'ûut; e-tombe
missaires des alliés qui le conduisirent à Fréjus, le
commissaire prussien fut le seul que Bonaparte reçut
mal et avec lequel il ne voulut avoir aucun rapport. On
a cherché la cause secrète de cette aversion de l'empe-
reur pour Guillaume ; on l'a cru trouver dans telle et
telle circonstance particulière : en parlant de la mort
du duc d'Enghien, je pense avoir touché de plus près
la vérité.
Bonaparte attendit à Dresde les progrès des colon-
nes de ses armées : Marlborough, dans cette même
ville, allant saluer Charles XII, aperçut sur une carte
un tracé aboutissant à Moscou ; il devina que le mo-
narque prendrait cette route, et ne se mêlerait pas de
la guerre de l'Occident. En n'avouant pas tout haut
son projet d'invasion, Bonaparte ne pouvait néanmoins
le cacher ; avec les diplomates il mettait en avant trois
griefs: l'ukase du 31 décembre 1810, prohibant certai-
nes importations en Russie, et détruisant, par cette
prohibition, le système continental ; la protestation
d'Alexandre contre la réunion du duché d'Oldenbourg;
les armements de la Russie. Si l'on n'était accoutumé
à l'abus des mots, on s'étonnerait de voir donner pour
cause légitime de guerre les règlements de douanes
d'un État indépendant et la violation d'un système que
cet État n'a pas adopté. Quant à la réunion du duché
dOldenbourg et aux armements de la Russie, vous
venez de voir que le duc de Vicence avait osé montrer
à Napoléon l'outrecuidance de ces reproches. La jus^
tice est si sacrée, elle semble si nécessaire au succès
des affaires, que ceux-là mêmes qui la foulent aux
pieds prétendent n'agir que d'après ses principes. Ce-
pendant le général Lauriston fut envoyé à Saint-Pé-
MÉMOIRES d'outre-tombe 273
tersbourg et le comte de Narbonne au quartier général
d'Alexandre : messagers de paroles suspectes de paix
et de bon vouloir. L'abbé de Pradt avait été dépéché
à la Diète polonaise ; il en revint surnommant son
maître Jupiter- Scapin. Le comte de Narbonne rap-
porta qu'Alexandre, sans abattement et sans jactance,
préférait la guerre à une paix honteuse. Le czar pro-
fessait toujours pour Napoléon un enthousiasme naïf;
mais il disait que la cause des Russes était juste, et
que son ambitieux ami avait tort. Cette vérité, expri-
mée dans les bulletins moscovites, prit l'empreinte du
génie national: Bonaparte die\miV Antéchrist.
Napoléon quitte Dresde le 29 mai 1812, passe à Po-
sen et à Thorn ; il y vit piller les Polonais par ses
autres alliés. Il descend la Vistule, s'arrête à Dantzick,
Kœnigsberg et Gumbinnen.
Chemin faisant, il passe en revue ses différentes
troupes : aux vieux soldats il parle des Pyramides, de
Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland ; avec les
jeunes gens il s'occupe de leur besoins, de leurs équi-
pements, de leur solde, de leurs capitaines: il jouait
dans ce moment à la bonté.
Lorsque Bonaparte franchit le Niémen, quatre-vingt-
cinq millions cinq cent mille âmes reconnaissaient sa
domination ou celle de sa famille ; la moitié de la po-
pulation de la chrétienté lui obéissait ; ses ordres
étaient exécutés dans un espace qui comprenait dix-
neuf degrés de latitude et trente degrés de longitude.
Jamais expédition plus gigantesque ne s'était vue, ne
se reverra.
Le 22 juin, à son quartier vénérai de "Wilkowisky,
T. III. 18
274 MEMOIRES d'OUTRB-TOMBE
Napoléon proclame la guerre : « Soldats, la seconde
« guerre de la Pologne est commencée ; la première
« s'est terminée à Tilsit ; la Russie est entraînée par
« la fatalité : ses destins doivent s'accomplir. »
Moscou répond à cette voix jeune encore par la bou-
che de son métropolitain, âgé de cent dix ans : « La
« ville de Moscou reçoit Alexandre, son Christ, comme
« une mère dans les bras de ses fils zélés, et chante
« Hosanna ! Béni soit celui qui arrive ! » Bonaparte
s'adressait au Destin, Alexandre à la Providence.
Le 23 juin 1812, Bonaparte reconnut de nuit le Nié-
men ; il ordonna d'y jeter trois ponts. A la chute du
jour suivant, quelques sapeurs passent le fleuve dans
un bateau ; ils ne trouvent personne sur l'autre rive.
Un officier de Cosaques, commandant une patrouille,
vient à eux et leur demande qui ils sont. « Français.
— Pourquoi venez-vous en Russie? — Pour vous faire
la guerre'. » Le Cosaque disparaît dans le bois; trois
sapeurs tirent sur la forêt ; on ne leur répond point :
silence universel.
Bonaparte était demeuré toute une journée étendu
sans force et pourtant sans repos : il sentait quelque
chose se retirer de lui. Les colonnes de nos armées
s'avancèrent à travers la forêt de Pilwisky, à la faveur
de l'obscurité, comme les Huns conduits par une biche
dans les Palus-Méotides. On ne voyait pas le Niémen ;
pour le reconnaître, il en fallut toucher les bords.
Au milieu du jour, au lieu des bataillons mosco-
vites, ou des populations lithuaniennes, s'avançant
au-devant de leurs libérateurs, on ne vit que des sa-
bles nus et des forêts désertes : « A trois cents pas du
1. Ségur, livre IV, ch. II.
MÉMOIRES d'outre-tombe 275
« fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on apercevait
« la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les col-
« Unes, leurs pentes, les vallées, étaient couvertes
« d'hommes et de chevaux. » (Ségur'.)
L'ensemble des forces obéissant à Napoléon se mon-
tait à six cent quatre-vingt-mille trois cents fantassins,
à cent soixante-seize mille huit cent cinquante che-
vaux. Dans la guerre de la succession, Louis XIV avait
sous les armes six cent mille hommes, tous Français.
L'infanterie active, sous les ordres immédiats de Bona-
parte, était répartie en dix corps. Ces corps se compo-
saient de vingt mille Italiens, de quatre vingt-mille
hommes de la Confédération du Rhin, de trente mille
Polonais, de trente mille Autrichiens, de vingt mille
Prussiens et de deux cent soixante-dix mille Français.
L'armée franchit le Niémen ; Bonaparte passe lui-
même le pont fatal et pose le pied sur la terre russe.
Il s'arrête et voit défiler ses soldats, puis il échappe à
la vue et galope au hasard dans une forêt, comme
appelé au conseil des esprits sur la bruyère. Il revient ,
il écoute ; l'armée écoutait : on se figure entendre
gronder le canon lointain ; on était plein de joie : ce
n'était qu'un orage ; les combats reculaient. Bonaparte
s'abrita dans \m couvent abandonné : double aisile de
paix.
On a raconté que le cheval de Napoléon s'abattit et
qu'on entendit murmurer : a c'est un mauvais pré-
« sage; un Romain reculerait*. » Vieille histoire de
Scipion, de Guillaume le Bâtard, d'Edouard III, et de
Malesherbes partant pour le tribunal révolutionnaire.
1. Ségur, lirre IV, ch. IL
i. Ibid.
276 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
Trois jours furent employés au passage des trou-
pes 1 ; elles prenaient rang et s'avançaient. Napoléon
s'empressait sur la route ; le temps lui criait : « Mar-
che ! marche ! » comme parle Bossuet.
A Wilna, Bonaparte reçut le sénateur "Wibicki, de la
Diète de Varsovie : un parlementaire russe, Balachof,
se présente à son tour; il déclare qu'on pouvait encore
traiter, qu'Alexandre n'était point l'agresseur, que les
Français se trouvaient en Russie sans aucune déclara-
tion de guerre. Napoléon répond qu'Alexandre n'est
qu'un général à la parade ; qu'Alexandre n'a que trois
généraux: Kutuzof, dont lui, Bonaparte, ne se soucie
pas parce qu'il est Russe; Benningsen, déjà trop vieux
il y a six ans, et maintenant en enfance ; Barclay, gé-
néral de retraite. Le duc de Vicence, s'étant cru in-
sulté par Bonaparte dans la conversation, l'interrom-
pit d'une voix irritée : « Je suis bon Français ; je l'ai
« prouvé : je le prouverai encore, en répétant que cette
¥. guerre est impolitique, dangereuse, qu'elle perdra
« l'armée, la France et l'empereur. »
Bonaparte avait dit à l'envoyé russe : « Croyez-vous
« que je me soucie de vos jacobins de Polonais? »
Madame de Staël rapporte ce dernier propos ; ses hau-
tes liaisons la tenaient bien informée : elle affirme
qu'il existait une lettre écrite à M. de Romanzof par
un ministre de Bonaparte, lequel proposait de rayer
des actes européens le nom de Pologne et de PolO'
1. Les 24, 25 et 26 juin. " Il en passa pendant quarante-huit
heures, le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arri'
ver au fleuve les cuirassiers et les dragons de Grouchy, compté'
lant l'ensemble des efiectifs déversés sur la rive droite par l'En»-
pereur lui-même. • Albert Vandal, tome III, p. 487.
MÉMOIRES d'outre-tombe 277
nais : preuve surabondante du dégoût de Napoléon
pour ses braves suppliants.
Bonaparte s'enquit devant Balachof du nombre des
églises de Moscou ; sur la réponse, il s'écrie : « Com-
« ment, tant d'églises à une époque où l'on n'est plus
« chrétien? — Pardon, sire, reprit le Moscovite, les
« Russes et les Espagnols le sont encore. «
Balachof renvoyé avec des propositions inadmissi-
bles, la dernière lueur de paix s'évanouit. Les bulle-
tins disaient : « Le voilà donc, cet empire de Russie,
« de loin «^i redoutable ! c'est un désert. Il faut plus de
« temps à Alexandre pour rassembler ses recrues qu'à
« Napoléon pour arriver à Moscou. »
Bonaparte, parvenu à Witepsk i, eut un moment
l'idée de s'y arrêter. Rentrant à son quartier général,
après avoir vu Barclay se retirer encore, il jeta son
épée sur des cartes et s'écria : « Je m'arrête ici ! ma
« campagne de 1812 est finie : celle de 1813 fera le
« reste. » Heureux s'il eût tenu à cette résolution que
tous ses généraux lui conseillaient I II s'était flatté de
recevoir de nouvelles propositions de paix : ne voyant
rien venir, il s'ennuya ; il n'était qu'à vingt journées
de Moscou. « Moscou la ville sainte I » répétait-il. Son
regard devenait étincelant, son air farouche : l'ordre
de partir est donné. On lui fait des observations ; il les
dédaigne; Daru, interrogé, lui répond : « qu'il ne con-
« çoit ni le but ni la nécessité d'une pareille guerre ».
L'empereur réplique : « Me prend-on pour un insensé ?
« Pense-t-on que je fais la guerre par goût ? » Ne lui
avait-on pas entendu dire à lui, empereur, « que la
1. Le 28 juiUet 1812.
278 MÉMOIRES d'oltre-tombe
« guerre d'Espagne et celle de Russie étaient deux
« chancres qui rongeaient la France ? » Mais pour
faire la paix il fallait être deux, et l'on ne recevait pas
une seule lettre d'Alexandre.
Et ces chancres de qui venaient-ils? Ces inconsé-
quences passent inaperçues et se changent même au
besoin en preuves de la candide sincérité de Napoléon.
Bonaparte se croirait dégradé s'il s'arrêtait dans
une faute qu'il reconnaît. Ses soldats se plaignent de
ne plus le voir qu'aux moments des combats, toujours
pour les faire mourir, jamais pour les faire vivre ; il
est sourd à ces plaintes. La nouvelle de la paix entre
les Russes et les Turcs le frappe et ne le retient pas :
il se précipite à Smolensk. Les proclamations des
Russes disaient : « Il vient (Napoléon), la trahison
« dans le cœur et la loyauté sur les lèvres, il vient
« nous enchaîner avec ses légions d'esclaves. Portons
« la croix dans nos cœurs et le fer dans nos mains ;
« arrachons les dents à ce lion ; renversons le tyran
« qui renverse la terre. »
Sur les hauteurs de Smolensk, Napoléon retrouve
l'armée russe, composée de cent vingt mille hommes :
« Je les tiens ! » s'écrie-t-il. Le 17, au point du jour S
Belliard poursuit une bande de Cosaques et la jette
dans le Dnieper ; le rideau replié, on aperçoit l'armée
ennemie sur la route de Moscou ; elle se retirait. Le
rêve de Bonaparte lui échappe encore. Murât, qui
avait trop contribué à la vaine poursuite, dans son dé-
sespoir voulait mourir. Il refusait de quitter une de
nos batteries écrasée par le feu de la citadelle de Smo-
lensk non encore évacuée : « Retirez-vous tous : lais-
1. Le 17 août.
MÉMOIRES d'outre-tombe 279
« sez-moi seul ici I » s'écriait-il. Une attaque effroyable
avait lieu contre cette citadelle : rangée sur des hau-
teurs qui s'élèvent en amphithéâtre, notre armée con-
templait le combat au-dessous : quand elle vit les as-
saillants s'élancer à travers le feu et la mitraille, elle
battit des mains comme elle avait fait à l'aspect des
ruines de Thèbes.
Pendant la nuit un incendie attire les regards. Un
sous-officier de Davout escalade les murs, parvient
dans la citadelle au milieu de la fumée ; le son de
quelques voix lointaines arrive à son oreille ; le pis-
tolet à la main, il se dirige de ce côté et, à son grand
étonnement, il tombe dans une patrouille d'amis. Les
Russes avaient abandonné la ville, et les Polonais de
Poniatowski l'avaient occupée.
Murât, par son costume extraordinaire, par le ca-
ractère de sa vaillance qui ressemblait à la leur, exci-
tait l'enthousiasme des Cosaques. Un jour qu'il faisait
sur leurs bandes une charge furieuse, il s'emporte
contre elles, les gourmande et leur commande : les
Cosaques ne comprennent pas, mais ils devinent, tour-
nent bride et obéissent à l'ordre du général ennemi.
Lorsque nous vîmes à Paris l'hetman Platof, nous
ignorions ses affections paternelles : en 1812 il avait
un fils beau comme l'Orient ; ce fils montait un superbe
cheval blanc de l'Ukraine ; le guerrier de dix-sept ans
combattait avec l'intrépidité de l'âge qui fleurit et
espère : un hulan polonais le tua. Étendu sur une
peau d'ours, les Cosaques vinrent respectueusement
baiser sa main. Ils prononcent des prières funèbres,
l'enterrent sur une butte couverte de pins ; ensuite,
tenant en main leurs chevaux, ils défilent autour de
280 MÉMOIRES d'outre-tombe
la tombe, la pointe de leur lance renversée contre
terre : on croyait voir les funérailles décrites par l'his-
torien des Gotlis, ou les cohortes prétoriennes renver-
sant leurs faisceaux devant les cendres de Germanicus,
versi fasces. « Le vent fait tomber les flocons de neige
« que le printemps du nord porte dans ses cheveux. »
(Edda de Sœmund.)
Bonaparte écrivit de Smolensk en France qu'il était
maître des salines russes et que son ministre du Tré-
sor pouvait compter sur quatre-vingts millions de plus.
La Russie fuyait vers le pôle : les seigneurs, déser-
tant leurs châteaux de bois, s'en allaient avec leurs
familles, leurs serfs et leurs troupeaux. Le Dnieper,
ou l'ancien Borysthène, dont les eaux avaient jadis été
déclarées saintes par Wladimir, était franchi : ce
fleuve avait envoyé aux peuples civilisés des invasions
de Barbares ; il subissait maintenant les invasions des
peuples civilisés. Sauvage déguisé sous un nom grec,
il ne se rappelait même plus les premières migrations
des Slaves; il continuait de couler inconnu parmi ses
forêts, portant dans ses barques, au lieu des enfants
d'Odin, des châles et des parfums aux femmes de
Saint-Pétersbourg et de Varsovie. Son histoire pour
le monde ne commence qu'à l'orient des montagnes
où sont les autels d'Alexandre.
De Smolensk on pouvait également conduire une
armée à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Smolensk au-
rait dû avertir le vainqueur de s'arrêter ; il en eut un
moment l'envie : « L'empereur, dit M. Fain », décou-
1. Manuscrit de 1812, contenant le précis des événem'nt^ de
tette année, pour servir à l'histoire de Napoléon. — Agathon-
MÉMOIRES d'outre-tombe 281
« ragé, parla du projet de s'arrêtera Smolensk. «Aux
ambulances on commençait déjà à manquer de tout.
Le général Gourgaud * raconte que le général Lariboi-
sière ^ fut obligé de délivrer l'étoupe de ses canons
pour panser les blessés. Mais Bonaparte était entraîné ;
il se délectait à contempler aux deux bouts de l'Eu-
Jean-François, baron Fain (1778-1837), fut successivement att»-
ché au secrétariat du Comité de Salut public, du Directoire et
du Consulat. Il devint, en 1806, secrétaire-archiviste et, en 1809,
secrétaire au cabinet de l'empereur. Il le suivit dès lors dans
toutes ses campagnes et ne le quitta qu'après l'abdication de
Fontainebleau. Il reprit son poste auprès de Napoléon le 20 mars
1815. Après la révolution de 1830, il fut nommé premier secré-
taire du cabinet du roi Louis- Philippe. — Outre le Manuscrit
de 1812, le baron Fain a publié le Manuscrit de Van III, le
Manuscrit de 1813 et le Manuscrit de 1814.
1. Gaspard, baron Gourgaud (1783-1852). Officier d'ordon-
nance de l'empereur pendant la guerre de Russie, il fut blessé à
Smolensk, et, entré le premier au Kremlin, y découvrit une mine
de 400,000 livres de poudre qui devait faire sauter la citadelle.
Ce service lui valut le titre de baron de l'Empire. En 1814, à
Brienne, il sauva la vie à l'empereur en tuant un cosaque dont
la lance allait le frapper. A la première Restauration, il entra
dans les gardes du corps du roi, mais, aux Cent-Jours, il reprit
ses fonctions auprès de Napoléon, qui le nomma général de bri-
gade et son premier aide de camp. Il accompagna l'empereur
déchu à Sainte-Hélène, où il resta jusqu'en 1818. Il a publié, en
1822-1823, avec le comte de Montholon, les huit volumes des
Mémoires pour servir à l'histoire de France sous Napoléon, et,
en 1825, Napoléon et la Grande-Armée en Russie, ou Examen
critique de l'ouvrage de M. le comte Philippe de Ségur. Aide
de camp de Louis-Philippe (1832), lieutenant général (1835), pair
de France (1841), il fut élu, le 13 mai 1849, représentant des
Deux-Sèvres à l'Assemblée législative et soutint la politique pe^
sonnelle du prince-président.
2. Jean-Ambroise Bastou, comte de Lariboisière {il59-i8li), lieu-
tenant d'artillerie en 1781, général de brigade en l'an XI, général
de division en 1807, comte de l'Empire en 1808, commandant
l'artillerie de la garde impériale, premier inspectenr de l'artil-
lerie en 1811
282 MÉMOIRES d'outrf.-tombe
rope les deux aurores qui éclairaient ses armées dans
des plaines brûlantes et sur des plateaux glacés.
Roland, dans son cercle étroit de chevalerie, cou-
rait après Angélique ; les conquérants de première
race poursuivent une plus haute souveraine : point de
repos pour eux qu'ils n'aient pressé dans leurs bras
cette divinité couronnée de tours, épouse du Temps,
ftlle du Ciel et mère des dieux. Possédé de sa propre
existence, Bonaparte avait tout réduit à sa personne ;
Napoléon s'était emparé de Nap.oléon ; il n'y avait plus
que lui en lui. Jusqu'alors il n'avait exploré que des
lieux célèbres ; maintenant il parcourait une voie sans
nom le long de laquelle Pierre avait à peine ébauché
les villes futures d'un empire qui ne comptait pas un
siècle. Si les exemples instruisaient. Bonaparte aurait
pu s'inquiéter au souvenir de Charles XII qui traversa
Smolensk en cherchant Moscou. A Kolodrina il y eut
une affaire meurtrière : on avait enterré à la hâte les
cadavres des Français, de sorte de Napoléon ne put ju-
ger de la grandeur de sa perte. A Dorogobouj, ren-
contre d'un Russe avec une barbe ébouissante de blan-
cheur descendant sur sa poitrine : trop vieux pour
suivre sa famille, resté seul à son foyer, il avait vu
les prodiges de la fin du règne de Pierre le Grand, et
il assistait, dans une silencieuse indignation, à la dé-
vastation de son pays.
Une suite de batailles présentées et refusées ame-
nèrent les Français sur le champ de la Moskowa. A
chaque bivouac, l'empereur allait discutant avec ses
généraux, écoutant leurs contentions, tandis qu'il
était assis sur des branches de sapin ou se jouait
avec quelque boulet russe qu'il poussait du pied.
MÉMOIRES d'outre-tombe 283
Barclay, pasteur de Livonie, et puis général, était
l'auteur de ce système de retraite qui laissait à l'au-
tomne le temps de le rejoindre : une intrigue de cour
le renversa *. Le vieux Kutuzof ^ battu à Austerlitz
parce qu'on n'avait pas suivi son opinion, laquelle
était de refuser le combat jusqu'à l'arrivée du prince
Charles, remplaça Barclay. Les Russes voyaient dans
Kutuzof un général de leur nation, l'élève de Suwarof,
le vainqueur du grand vizir en 1811, et l'auteur de la
paix avec la Porte, alors si nécessaire à la Russie. Sur
ces entrefaites, un officier moscovite se présente aux
avant-postes de Davout; il n'était chargé que de pro-
positions vagues ; sa mission réelle semblait être de
regarder et d'examiner : on lui montra tout. La curio-
sité française, insouciante et sans frayeur, lui demanda
ce qu'on trouverait de Viazma à Moscou : « Pultava, »
répondit-il.
Arrivé sur les hauteurs de Borodino, Bonaparte voit
enfin l'armée russe arrêtée et formidablement retran-
chée. Elle comptait cent vingt mille hommes et six
cents pièces de canon ; du côté des Français, égale
force. La gauche des Russes examinée, le maréchal
Davout propose à Napoléon de tourner l'ennemi :
« Cela me ferait perdre trop de temps, » répond l'em-
pereur. Davout insiste; il s'engage à avoir accompli
1. Michel Barclay de Tolly, né en 1750, en Livonie, d'une
famille originaire d'Ecosse; mort en 1818. Replacé à la tête des
troupes russes en 1813, après la bataille de Bautzen, il battit
Vandamme à Kulm, contribua puissamment au gain de la ba-
taille de Leipzig et fit capituler Paris (30 mars 1814). En récom-
pense de ses services, il fut nommé feld-maréchal et fait prince.
2. Michel Kutusof était né en 1745. Il avait donc 67 ans eo
1812. Il mourut en 1813 à Bunzlau, eu Silésie, étant encore à ]«
tête de ses troupes.
284 MÉMOIRES d'outre-tombe
sa manœuvre avant six heures du matin ; Napoléon
l'interrompt brusquement : « Ah ! vous êtes toujours
pour tourner Tennemi. »
On avait remarqué un grand mouvement dans le
camp moscovite : les troupes étaient sous les armes ;
Kutuzof, entouré des popes et des archimandrites,
précédé des emblèmes de la religion et d'une image
sacrée sauvée des ruines de Smolensk, parle à ses sol-
dats du ciel et de la patrie ; il nomme Napoléon le des-
pote universel.
Au milieu de ces chants de guerre, de ces chœurs de
triomphe mêlés à des cris de douleur, on entend aussi
dans le camp français une voix chrétienne ; elle se
distingue de toutes les autres ; c'est l'hymne saint qui
monte seul sous les voûtes du temple. Le soldat dont la
voix tranquille, et pourtant émue, retentit la dernière,
est l'aide de camp du maréchal qui commandait la ca-
valerie de la garde. Cet aide de camp s'est mêlé à tous
les combats, de la campagne de Russie ; il parle de Na-
poléon comme ses plus grands admirateurs ; mais il
lui reconnaît des infirmités; il redresse des récits men-
teurs et déclare que les fautes commises sont venues de
l'orgueil du chef et de l'oubli de Dieu dans les capi-
taines. « Dans le camp russe, » dit le lieutenant-colonel
de Baudus*, « on sanctifia cette vigile d'un jour qui
« devait être le dernier pour tant de braves. . . .
«
« Le spectacle offert à mes yeux par la piété de l'en-
1. Études sur Napoléon, pai? le lieutenant-colonel de Baudus,
ancien aide de camp de Bessières et de Soult ; deux volumes in-8o ;
Paris, 1841. Cet ouvrage est peut-être le meilleur qui ait été écrit
sur Napoléon ; c'est à coup sûr le plus impartial, et il mériterait
d'être réimprinr.a.
MÉMOIRES d'outre-tombe ^85
« nemi, ainsi que les plaisanteries qu'il dicta à un
« trop grand nombre d'officiers placés dans nos rangs,
« me rappela que le plus grand de nos rois, Charle-
« magne, se disposa, lui aussi à commencer la plus
« périlleuse de ses entreprises par des cérémonies
« religieuses
« Ah I sans doute, parmi ces chrétiens égarés, il s'en
« trouva un grand nombre dont la bonne foi sanctifia
« les prières ; car si les Russes furent vaincus à la
« Moskowa, notre entier anéantissement, dont ils ne
« peuvent se glorifier en aucune façon, puisqu'il fut
« l'œuvre manifeste de la Providence, vint prouver
« quelques mois plus tard que leur demande n'avait
<< été que trop favorablement écoutée '. »
Mais où était le czar ? 11 venait de dire modestement
à madame de Staël fugitive qu'il regrettait oJe nêtre pas
un grand général. Dans ce moment paraissait à nos
bivouacs M. de Bausset ', officier du palais: sorti des
bois tranquilles de Saint-Cloud, et suivant les traces
horribles de notre armée, il arrivait la veille des funé-
railles à la Moskowa ; il était chargé du portrait du roi
de Rome que Marie-Louise envoyait à l'empereur.
M. Fain ^ et M. de Ségur * peignent les sentiments
dont Bonaparte fut saisi à cette vue ; selon le général
Gourgaud, Bonaparte s'écria après avoir regardé le
1. Baudus, t. II, p. 76.
2. Louis-François-Joseph de Bausset (1770-1835). Il était depuis
1805 préfet du palais et chambellan de l'empereur. Il a laissé des
Mémoires anecdotiques sur l'intérieur du palais et sur quelques
événements de lEmpire depuis 1805 jusqu'au 1" mai 1814, pour
tervir à Vhistoire de Napoléon. Quatre volumes in-S", 1827-1828.
3. Manuscrit de 1812.
4. Ségur, livre V*l, chap. VIII.
286 MÉHOHIES D OUTRE-TOMBE
portrait : « Retirez-le, il voit de trop bonne heure un
« champ de bataille. »
Le jour qui précéda l'orage fut extrêmement calme :
« Cette espèce de sagesse que l'on met, » dit M. de
Baudus, « à préparer de si cruelles folies, a quelque
« chose d'humiliant pour la raison humaine quand on
« y pense de sang- froid à l'âge où je suis arrivé : car,
« dans ma jeunesse, je trouvais cela bien beau. »
Vers le soir du 6 *, Bonaparte dicta cette proclama-
tion ; elle ne fut connue de la plupart des soldat»
qu'après la victoire :
« Soldats, voilà la bataille que vous avez tant dési-
« rée. Désormais la victoire dépend de vous ; elle
« nous est nécessaire, elle nous donnera l'abondance
« et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous
« comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk et à
« Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite
« votre conduite dans cette journée ; que l'on dise de
« vous : Il était à cette grande bataille sous les murs
« de Moscou. »
Bonaparte passa la nuit dans l'anxiété : tantôt il
croyait que les ennemis se retiraient, tantôt il redou-
tait le dénûment de ses soldats et la lassitude de ses
officiers. Il savait que l'on disait autour de lui. « Dans
« quel but nous a-t-on fait faire huit cents lieues pour
« ne trouver que de l'eau marécageuse, la famine et
« des bivouacs sur des cendres ? Chaque année la
« guerre s'aggrave; de nouvelles conquêtes forcent
« d'aller chercher de nouveaux ennemis. Bientôt l'Eu-
« rope ne lui suffira plus ; il lui faudra l'Asie. » Bona-
parte, en effet, n'avait pas vu avec indifférence les
1. 6 septembre 1812.
MÉMOIRES d'outre-tombe 287
cours d'eau qui se jettent dans le Volga; né pour Ba-
bvlone, il l'avait déjà tentée par une autre route.
Arrêté à Jaffa à l'entrée occidentale de l'Asie, arrêté à
Moscou à la porte septentrionale de cette même Asie,
il vint mourir dans les mers qui bordent cette partie
du monde d'oîi se levèrent l'homme et le soleil.
Napoléon, au milieu de la nuit, fit appeler un de
ses aides de camp; celui-ci le trouva la tête appuyée
dans ses deux mains : « Qu'est-ce que la guerre ? »
disait-il ; « un métier de barbares où tout l'art con-
« siste à être le plus fort sur un point donnée ». Il se
plaint de l'inconstance de la fortune : il envoie exa-
miner la position de l'ennemi : on lui rapporte que
les feux brillent du même éclat et en égal nombre ; il
se tranquillise. A cinq heures du matin, Ney lui envoie
demander l'ordre d'attaque ; Bonaparte sort et s'écrie :
« Allons ouvrir les portes de Moscou. » Le jour pa-
raît ; Napoléon montrant l'Orient qui commençait à
rougir : « Voilà le soleil d'Austerlitz ! » s'écria-t-il.
« Le 6, à deux heures du matin, l'empereur par-
« courut les avant-postes ennemis : on passa la jour-
« née à se reconnaître. L'ennemi avait une position
« très resserrée. ....
« Cette position parut belle et forte. // était facile
« de manœuvrer et d'obliger l'ennemi à l'évacuer ; mais
« cela aurait remis la partie
m ,
« Le 7, à six heures du matin, le général comte
« Sorbier, qui avait armé la batterie droite avec l'ar-
* tiilerie de la réserve de la garde, commença le feu.
i. Ségur, Uvre VII, chap. VIII.
288 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
« A six heures et demie, le général Compans est
« blessé. A sept heures, le prince d'Eckmuhl a sou
c cheval tué
« A sept heures, le maréchal duc dElchingen se
« remet en mouvement et, sous la protection de soi-
« xante pièces de canon que le général Foucher avait
« placées la veille contre le centre de l'ennemi, se porte
« sur le centre. Mille pièces de canon vomissent de
« part et d'autre la mort.
« A huit heures, les positions de l'ennemi sont enle-
« vées, ses redoutes prises, et notre artillerie couronne
« ses mamelons
«
« Il restait à l'ennemi ses redoutes de droite; le gé-
« néral comte Morand y marche et les enlève ; mais à
« neuf heures du matin, attaqué de tous côtés, il ne
« peut s'y maintenir. L'ennemi, encouragé par ce
« succès, fit avancer sa réserve et ses dernières troupes
« pour tenter encore la fortune. La garde impériale
« russe en fait partie. Il attaque notre centre sur le-
« quel avait pivoté notre droite. On craint pendant un
« moment qu'il n'enlève le village brûlé; la divi-
« sion Priant s'y porte : quatre-vingts pièces de
«t canon françaises arrêtent d'abord et écrasent en-
« suite les colonnes ennemies qui se tiennent pendant
« deux heures serrées sous la mitraille, n'osant pas
« avancer, ne voulant pas reculer, et renonçant à l'es-
« poir de la victoire. Le roi de Naples décide leur ii>-
« certitude ; il fait charger le quatrième corps de cava-
€ lerie qui pénètre dans les brèches que la mitraille
« de nos canons a faites dans les masses serrées des
• Russes et les escadrons de leurs cuirassiers ; ils so
MÉMOIRES d'outre-tombe 289
« débandent de tous côtés
«
« Il est deux heures après midi, toute espérance
a abandonne l'ennemi : la bataille est finie, la canon-
« nade continue encore ; il se bat pour sa retraite et
« pour son salut, mais non pour la victoire.
« Notre perte totale peut être évaluée à dix mille
« hommes ; celle de l'ennemi à quarante ou cinquante
M mille. Jamais on n'a vu pareil champ de bataille.
« Sur six cadavres il y en avait un français et cinq
« russes. Quarante généraux russes ont été tués, bles-
« ses ou pris : le général Bagration a été blessé.
« Nous avons perdu le général de division comte
« Montbrun, tué d'un coup de canon; le général comte
« Caulaincourt, qui avait été envoyé pour le rem-
« placer, tué d'un même coup une heure après.
« Les généraux de brigade Compère, Plauzonne,
« Marion, Huart, ont été tués; sept ou huit généraux
« ont été blessés, la plupart légèrement. Le prince
« d'Eckmiihl n'a eu aucun mal. Les troupes françaises
« se sont couvertes de gloire et ont montré leur grande
« supériorité sur les troupes russes.
ce Telle est en peu de mots l'esquisse de la bataille
« de la Moskowa, donnée à deux lieues en arrière da
« Mojaïsk et à vingt-cinq lieues de Moscou.
« L'empereur n'a jamais été exposé ; la garde, ni à
w pied ni à cheval, n'a pas donné et n'a pas perdu un
« seul homme. La victoire n'a jamais été incertaine.
« Si l'ennemi, forcé dans ses positions, n'avait pas
« voulu les reprendre, notre perte aurait été plus
« forte que la sienne ; mais il a détruit son armée en
« la tenant depuis huit heures jusqu'à deux sous la
T. III. 29
290 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
« feu de nos batteries et en s'opiniâtrant à reprendre
« ce qu'il avait perdu. C'est la cause de son immense
« perte'. »
Ce bulletin froid et rempli de réticences est loin de
donner une idée de la bataille de Moskowa, et surtout
des affreux massacres à la grande redoute : quatre-
vingt mille hommes furent mis hors de combat ; trente
mille d'entre eux appartenaient à la France. Auguste
de La Rochejaquelein « eut le visage fendu d'un coup
de sabre et demeura prisonnier des Moscovites : il
rappelait d'autres combats et un autre drapeau. Bona-
parte, passant en revue le 61' régiment presque dé-
truit, dit au colonel : « Colonel, qu'avez-vous fait d'un
« de vos bataillons? — Sire, il est dans la redoute. »
Les Russes ont toujours soutenu et soutiennent encore
avoir gagné la bataille : ils vont élever une colonne
triomphale funèbre sur les hauteurs de Borodino.
Le récit de M. de Ségur va suppléer à ce qui man-
que au bulletin de Bonaparte : « L'empereur parcou-
rut, » dit-il, « le champ de bataille. Jamais aucun ne
1. Extrait du dix-huitième bulletin de la Grande- Armée .
2. Auguste du Vergier, comte de La Rochejaquelein (1783-
1868). Il était le second frère de Monsieur Henri, L'ardeur de
son royalisme ne l'avait pas empêché de prendre du service dans
les armées impériales, où il entra avec le titre de sous-lieutenant.
La blessure qu'il avait reçue à la Moskowa et dont il porta la
trace toute sa vie lui valut d'être surnommé le Balafré. Sous la
Restauration, devenu colonel des grenadiers à cheval, puis maré-
chal de camp, il prit part à la guerre d'Espagne en 1823 et com-
battit en 1828 dans les rangs de l'armée russe, alors en guerre
contre les Turcs. Mis en non-activité pour refus de serment, après
la révolution de 1830, il fut condamné à mort par contumace,
en 1833, sous l'inculpation d'avoir essayé de soulever la Vendée.
— Il avait épousé, en 1819, la fille aînée de la duchesse de Duraa,
qui fut l'une des amies ieo i^lus dévoilées de Chateaubriand.
MÉMOIRES d'outre-tombe 291
« fut d'un si horrible aspect. Tout y concourait : un
« ciel obscur, une pluie froide, un vent violent, des
« habitations en cendres, une plaine bouleversée,
« couverte de ruines et de débris; à l'horizon, la
« triste et sombre verdure des arbres du Nord ; par-
ie tout des soldats errants parmi des cadavres et cher-
« chant des subsistances jusque dans les sacs de leurs
« compagnons morts; d'horribles blessures, car les
« balles russes sont plus grosses que les nôtres ; des
« bivouacs silencieux; plus de chants, point de récits :
« une morne taciturnité.
« On voyait autour des aigles le reste des officiers
« et sous-officiers, et quelques soldats, à peine ce
« qu'il en fallait pour garder le drapeau. Leurs véte-
« ments étaient déchirés par l'acharnement du com-
« bat, noircis de poudre, souillés de sang ; et pour-
« tant, au milieu de ces lambeaux, de cette misère,
« de ce désastre, un air fier, et même, à l'aspect de
« l'empereur, quelques cris de triomphe, mais rares
« et excités : car, dans cette armée, capable à la fois
« d'analyse et d'enthousiasme, chacun jugeait de la
* position de tous
«
« L'empereur ne put évaluer sa victoire que par les
« morts. La terre était tellement jonchée de Français
« étendus sur les redoutes, qu'elles paraissaient leur
« appartenir plus qu'à ceux qui restaient debout. Il
« semblait y avoir là plus de vainqueurs tués que de
« vainqueurs vivants.
« Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait
« marcher pour suivre Napoléon, le pied d'un cheval
« rencontra un blessé et lui arracha un dernier signe
292 MÉMOIRES D OL'TRE-ÏOMBE
« de vie OU de douleur. L'empereur, jusque-là muet
« comme sa victoire, et que l'aspect de tant de vic-
« limes oppressait, éclata ; il se soulagea par des cris
« d'indignation, et par une multitude de soins qu'U
« fit prodiguer à ce malheureux. Puis il dispersa les
•( officiers qui le suivaient pour qu'ils secourussent
« ceux qu'on entendait crier de toutes parts.
« On en trouvait surtout dans le fond des ravines
« où la plupart des nôtres avaient été précipités, et
« où plusieurs s'étalent traînés pour être plus à l'abri
« de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns prononçaient
« en gémissant le nom de leur patrie ou de leur
« mère : c'étaient les plus jeunes. Les plus anciens
.< attendaient la mort d'un air ou impassible ou sar-
« donique, sans daigner implorer ni se plaindre :
« d'autres demandaient qu'on les tuât sur-le-champ :
« mais on passait vite à côté de ces malheureux, qu'on
« n'avait ni l'inutile pitié de secourir, ni la pitié
« cruelle d'achever *. »
Tel est le récit de M de Ségur. Anathème aux vic-
toires non remportées pour la défense de la patrie et
qui ne servent qu'à la vanité d'un conquérant!
La garde, composée de vingt-cinq mille hommes
d'élite, ne fut point engagée àlaMoskowa: Bonaparte
la refusa sous divers prétextes. Contre sa coutume, il
se tint à l'écart du feu et ne pouvait suivre de ses
propres yeux les manœuvres. Il s'asseyait ou se pro-
menait près d'une redoute emportée la veille : lors-
qu'on venait lui apprendre la mort de quelques-uns
de ses généraux, il faisait un geste de résignation. On
regardait avec étonnement cette impassibilité ; Ney
1. Ségur, livre VII, clup. XII.
MÉMOIRES d'outre-tombe 293
s'écriait : « Que fait-il derrière l'armée ? Là, il n'est à
« portée que des revers, et non des succès. Puisqu'il
« ne fait plus la guerre par lui-même, qu'il n'est plus
« général, qu'il veut faire partout l'empereur, qu'il
« retourne aux Tuileries et nous laisse être généraux
« pour lui*. » Murât avouait que dans cette grande
journée il n'avait plus reconnu le génie de Napoléon.
Des admirateurs sans réserve ont attribué l'engour-
dissement de Napoléon à la complication des souf-
frances, dont, assurent-ils, il était alors accablé ; ils
affirment qu'à tous moments il était obligé de des-
cendre de cheval, et que souvent il restait immobile,
le front appuyé contre des canons. Cela peut être : un
malaise passager pouvait contribuer dans ce moment
à la prostration de son énergie ; mais si l'on remarque
qu'il retrouva cette énergie dans la campagne de Saxe
et dans sa fameuse campagne de France, il faudra
chercher une autre cause de son inaction à Borodino.
Comment ! vous avouez dans votre bulletin qu'il était
facile de manœuvrer et d'obliger l'ennemi à évacuer sa
belle position, mais que cela aurait remis la partie ;
et vous, qui avez assez d'activité d'esprit pour con-
damner à la mort tant de milliers de nos soldats, vous
n'avez pas assez de force de corps pour ordonner à
votre garde d'aller au moins à leur secours ? Il n'y a
d'autre explication à ceci que la nature même de
l'homme : l'adversité arrivait ; sa première atteinte le
glaça. La grandeur de Napoléon n'était pas de cette
qualité qui appartient à l'infortune ; la prospérité
seule lui laissait ses facultés entières ; il n'était point
fait pour le malheur.
1. Ségur, livre VII, chap. XI.
294 MÉMOIRES d'OL'TRE-TOMBE
Entre la Moskowa et Moscou, Murât engagea une
affaire devant Mojaïsk. On entra dans la ville où l'on
trouva dix mille morts et mourants; on jeta les morts
par les fenêtres pour loger les vivants. Les Russes se
repliaient en bon ordre sur Moscou.
Dans la soirée du 13 septembre, Kutuzof avait as-
semblé un conseil de guerre : tous les généraux dé-
clarèrent que Moscou n était pas la patrie. Buturlin
{Histoire de la campagne de Russie), le même officier
qu'Alexandre envoya au quartier de monseigneur le
duc d'Angoulême en Espagne, Barclay, dans son
Mémoire justificatif, donnent les motifs qui détermi-
nèrent l'opinion du conseil. Kutuzof proposa au roi
de Naples une suspension d'armes, tandis que les
soldats russes traverseraient l'ancienne capitale des
czars. La suspension fut acceptée, car les Français
voulaient conserver la ville; Murât seulement serrait
de près l'arrière-garde ennemie, et nos grenadiers
emboîtaient le pas du grenadier russe qui se retirait.
Mais Napoléon était loin du succès auquel il croyait
toucher : Kutuzof cachait Rostopschin.
Le comte Rostopschin » était gouverneur de Mos-
cou. La vengeance promettait de descendre du ciel :
un ballon monstrueux, construit à grands frais, de-
1. Le comte Fœdor Rostopchin (1765-1826), lieutenant général
d'infanterie et grand chambellan de l'empereur Alexandre, qui
le nomma gouverneur de Moscou, à la veille de la guerre, le
29 mai 1812. Une de ses filles épousa le comte Eugène de Ségur,
neveu de l'historien de Napoléon et la Grande- Armée ; elle a
écrit pour l'enfance des Contes qui ont eu une grande vogue.
Mgr de Ségur, si connu par ses vertus, sa charité et ses nom-
breux écrits en faveur de la Religion, était le petit-fils de Ros-
topchin. Un autre de ses petits-fils, le comte Anatole de Ségur, a
publié, en 1874, la Vie de Rostopchin.
MÉMOIRES d'outre-tombe 295
Tait planer sur l'armée française, choisir l'empereur
entre mille, s'abattre sur sa tête dans une pluie de
fer et de feu. A l'essai les ailes de l'aréostat se bri-
sèrent; force fut de renoncer à la bombe des nuées;
mais les artifices restèrent à Rostopschin. Les nou-
velles du désastre de Borodino éaient arrivées à
Moscou, tandis que, sur un bulletin de Kutuzof, on
se flattait encore de la victoire dans le reste de l'em-
pire. Rostopschin avait fait diverses proclartiations
en prose rimée; il disait :
« Allons, mes amis les Moscovites, marchons
« aussi ! Nous rassemblerons cent mille hommes,
« nous prendrons l'image de la sainte Vierge, cent
« cinquante pièces de canon, et nous mettrons fin à
« tout. »
Il conseillait aux habitants de s'armer simplement
de fourches, un Français ne pesant pas plus qu'une
gerbe.
On sait que Rostopschin a décliné toute participa-
tion à l'incendie de Moscou*, on sait aussi qu'Alexandre
1. Le comte Rostopchin a publié, à Paris, en 1823, une bro-
chure intitulée : La Vérité sur l'incendie de Moscou, dans la-
quelle il repousse la responsabilité de l'acte héroïque et terrible
qui a immortalisé son nom. Nul doute pourtant qu'il n en soit
l'auteur. Voici, à cet égard, le témoignage d'un homme bien
placé pour savoir la vérité. Joseph de Maistre, alors ambassa-
deur à Saint-Pétersbourg, écrivait, le 22 novembre 1812, à
M. le comte de Front, ministre des affaires étrangères du roi de
Sardaigne : « Je puis enfin avoir l'honneur d'apprendre à Sa
Majesté, avec une certitude parfaite, que l'incendie de Moscou
est entièrement Vouvrage des Russes, et n'est dû qu'à la poli-
tique terrible et profonde qui avait résolu que l'ennemi, s'il en-
trait à Moscou, ne pourrait s'y nourrir, ni s'y enrichir. Dans
une campagne très proche de la capitale, on fabriquait depuis
plusieurs jours toutes sortes d'artifices incendiaires, et l'on disait
296 MÉMOIRES d'outre-tombe
ne s'est jamais expliqué à ce sujet. Rostopschin a-t-
il voulu échapper au reproche des nobles et des mar-
chands dont la fortune avait péri? Alexandre a-t-il
craint d'être appelé un Barbare par l'Institut? Ce
siècle est si misérable, Bonaparte en avait tellement
accaparé toutes les grandeurs, que quand quelque
chose de digne arrivait, chacun s'en défendait et en
repoussait la responsabilité.
L'incendie de Moscou restera une résolution hé-
roïque qui sauva l'indépendance d'un peuple et con-
tribua à la délivrance de plusieurs autres. Numance
n'a point perdu ses droits à l'admiration des hommes.
Qu'importe que Moscou ait été brûlé ! ne l'avait-il pas
été déjà sept fois ? N'est-il pas aujourd'hui brillant et
rajeuni, bien que dans son vingt-unième bulletin Na-
poléon eût prédit que Vincendie de cette capitale re-
tarderait la Russie de cent ans? « Le malheur même
« de Moscou, » dit admirablement madame de Staël,
« a régénéré l'empire : cette ville religieuse a péri
du bon peuple qu'on préparait un ballon pour détruire d'un seul
coup toute l'armée française. M. le comte Rostopchin, avant de
partir, fît ouvrir les prisons et emmener les pompes, ce qui est
assez clair; ce qui ne l'est pas moins, c'est que sa maison a été
épargnée et que sa bibliothèque même n'a pas perdu un livre.
Voilà qui n'est pas équivoque. En y réfléchissant, on voit qu'il
ne convenait nullement à Napoléon de brûler cette superbe ville,
et, en réalité, il a fait ce qu'il a pu pour la sauver; mais tout a
été inutile, les incendiaires observant trop bien les ordres reçus,
et le vent à son tour ne servant que trop les incendiaires... Je
doute que depuis l'incendie de Rome, sous Néron, l'œil humain
ait nen vu de pareil. Ceux qui en ont été témoins ne trouvent
aucune expression pour le décrire... Je répète que la perte en
richesses de toute espèce se refuse à tout calcul; mais la Russie
et peut-être le monde ont été sauvés par ce grand sacrifice. »
{Correspondance de Joseph de Maistre, tome IV, p. 302.)
MÉMOIRES d'outre-tombe 297
€ comme un martyr dont le sang répandu donne de
« nouvelles forces aux frères qui lui survivent, y.
(Dix années d'exil.)
Où en seraient les nations si Bonaparte, du haut
du Kremlin, eût couvert le monde de son despotisme
comme d'un drap mortuaire? Les droits de l'espèce
humaine passent avant tout. Pour moi, la terre fût-
elle un globe explosible, je n'hésiterais pas à y mettre
le feu s'il s'agissait de délivrer mon pays. Toutefois,
il ne faut rien moins que les intérêts supérieurs de
la liberté humaine pour qu'un Français, la tête cou-
verte d'un crêpe et les yeux pleins de larmes, puisse
se résoudre à raconter une résolution qui devait de-
venir fatale à tant de Français.
On a vu à Paris le comte Rostopschin, homme
instruit et spirituel : dans ses écrits la pensée se
cache sous une certaine bouffonnerie; espèce de Bar-
bare policé, de poète ironique, dépravé même, ca-
pable de généreuses dispositions, tout en méprisant
les peuples et les rois : les églises gothiques admet-
tent dans leur grandeur des décorations grotesques.
La débâcle avait commencé à Moscou; les routes
de Cazan étaient couvertes de fugitifs à pied, en voi-
ture, isolés ou accompagnés de serviteurs. Un pré-
sage avait un moment ranimé les esprits : un vautour
s'était embarrassé dans les chaînes qui soutenaient la
croix de la principale église ; Rome eût, comme
Moscou, vu dans ce présage la captivité de Napoléon.
A l'approche des longs convois de blessés russes qui
se présentaient aux portes, toute espérance s'évanouit.
Kutuzof avait flatté Rostopschin de défendre la ville
avec quatre-vingt-onze mille hommes qui lui restaient :
298 MÉMOIRES d'outre-tombe
vous venez de voir que le conseil de guerre l'obli-
geait de se retirer. Rostopschin demeura seul.
La nuit descend : des émissaires vont frapper mys-
térieusement aux portes, annoncent qu'il faut partir
et que Ninive est condamnée. Des matières inflam-
mables sont introduites dans les édifices publics et
les bazars, dans les boutiques et les maisons particu-
lières; les pompes sont enlevées. Alors Rostopschin
ordonne d'ouvrir les prisons : du milieu d'une troupe
immonde on fait sortir un Russe et un Français ; le
Russe, appartenant à une secte d'illuminés allemands,
est accusé d'avoir voulu livrer sa patrie et d'avoir tra-
duit la proclamation des Français; son père accourt;
le gouverneur lui accorde un moment pour bénir son
fils : « Moi, bénir un traître ! » s'écrie le vieux Mos-
covite, et il le maudit. Le prisonnier est livré à la
populace et abattu.
« Pour toi, dit Rostopschin au Français, tu devais
« désirer l'arrivée de tes compatriotes : sois libre. Va
« dire aux tiens que la Russie n'a eu qu'un seul
« traître et qu'il est puni. »
Les autres malfaiteurs relâchés reçoivent, avec leur
grâce, les instructions pour procéder à l'incendie,
quand le moment sera venu. Rostopschin sort le der-
nier de Moscou, comme un capitaine de vaisseau
quitte le dernier son bord dans un naufrage.
Napoléon, monté à cheval, avait rejoint son avant-
garde. Une hauteur restait à franchir; elle touchait à
Moscou de même que Montmartre à Paris ; elle s'ap-
pelait le Mont-du-Salut, parce que les Russes y
priaient à la vue de la ville sainte, comme les pèle-
rins en apercevant Jérusalem. Moscou axix coupoles
MÉMOIRES d'outre-tombe 299
dorées, disent les poètes slaves, resplendissait à la
lumière du jour, avec ses deux cent quatre-vingt-
quinze églises, ses quinze cents châteaux, ses mai-
sons ciselées, colorées en jaune, en vert, en rose : il
n'y manquait que les cyprès et le Bosphore. Le Krem-
lin faisait partie de cette masse couverte de fer poli
ou peinturé. Au milieu d'élégantes villas de briques et
de marbre, la Moskowa coulait parmi des parcs ornés
de bois de sapins, palmiers de ce ciel : Venise, aux
jours de sa gloire, ne fut pas plus brillante dans les
flots de l'Adriatique. Ce fut le 14 septembre, à deux
heures de l'après-midi, que Bonaparte, par un soleil
orné des diamants du pôle, aperçut sa nouvelle con-
quête. Moscou, comme une princesse européenne aux
confins de son empire, parée de toutes les richesses
de l'Asie, semblait amenée là pour épouser Napoléon.
Une acclamation s'élève : « Moscou ! Moscou ! »
s'écrient nos soldats; ils battent encore des mains :
au temps de la vieille gloire, ils criaient, revers ou
prospérités, vive le roi ! « Ce fut un beau moment, »
dit le lieutenant-colonel de Baudus, « que celui où le
« magnifique panorama présenté par l'ensemble de
« cette immense cité s'off'rit tout à coup à mes re-
« gards. Je me rappellerai toujours l'émotion qui se
« manifesta dans les rangs de la division polonaise;
« elle me frappa d'autant plus qu'elle se fit jour par
« un mouvement empreint d'une pensée religieuse.
« En apercevant Moscou, les régiments entiers se
« jetèrent à genoux et remercièrent le Dieu des ar-
* mées de les avoir conduits par la victoire dans la
« capitale de leur ennemi le plus acharné*. »
1 Baudtu, t. II, p. 102
300 MEMOIRES d'outre-tombe
Les acclamations cessent ; on descend muets vers
la ville ; aucune députation ne sort des portes pour
présenter les clefs dans un bassin d'argent. Le mou-
vement de la vie était suspendu dans la grande cité.
Moscou chancelait silencieuse devant l'étranger: trois
jours après elle avait disparu; la Circassienne du
Nord, la belle fiancée, s'était couchée sur son bûcher
funèbre.
Lorsque la ville était encore debout, Napoléon en
marchant vers elle s'écriait : « La voilà donc cette
ville fameuse 1 » et il regardait : Moscou, délaissée,
ressemblait à la cité pleurée dans les Lamentations.
Déjà Eugène et Poniatowski ont débordé les mu-
railles; quelques-uns de nos officiers pénètrent dans
la ville; ils reviennent et disent à Napoléon : « Mos-
cou est déserte I — Moscou est déserte? c'est invrai-
semblable ! qu'on m'amène les boyards. » Point de
boyards, il n'est resté que des pauvres qui se cachent.
Rues abandonnées, fenêtres fermées : aucune fumée
ne s'élève des foyers d'où s'en échapperont bientôt
des torrents. Pas le plus léger bruit. Bonaparte
hausse les épaules.
Murât, s'étant avancé jusqu'au Kremlin, y est reçu
par les hurlements des prisonniers devenus libres
pour délivrer leur patrie : on est cona-amt d'enfoncer
les portes à coups de canon.
Napoléon s'était porté à la barrière de Dorogomilow;
il s'arrêta dans une des premières maisons du fau-
bourg, fit une course le long de la Moskowa, ne ren-
contra personne. Il revint à son logement, nomma le
maréchal Mortier * gouverneur de Moscou, le général
1. Adolphe-Edouard-Casimir-Joseph Mortier (1768-1835). Ma-
MÉMOIRES d'outre-tombe 301
Durosnel* commandant de la place et M, de Les-
seps'* chargé de Tadministration en qualité d'inten-
dant. La garde impériale et les troupes étaient en
grande tenue pour paraître devant un peuple absent.
Bonaparte apprit bientôt avec certitude que la ville
était menacée de quelque événement. A deux heures
du matin on lui vient dire que le feu commence. Le
vainqueur quitte le faubourg de Dorogorailow et vient
s'abriter au Kremlin : c'était dans la matinée du 15.
Il éprouva un moment de joie en pénétrant dans le
palais de Pierre le Grand; son orgueil satisfait écrivit
quelques mots à Alexandre, à la réverbération du
bazar qui commençait à brûler, comme autrefois
réchal de France le 19 mai 1804, duc de Trévise le 2 juillet 1808,
il était, lors de la campagne de Russie, commandant de la jeune
garde. En 1814, il partagea le commandement de Paris avec
Marmont et, comme lui, défendit héroïquement la capitale dans
la journée du 30 mars. Pair de France pendant les Cent-Jours
et sous la Restauration, il fut, sous la monarchie de Juillet, am-
bassadeur à Saint-Pétersbourg, grand-chancelier de la Légion
d'honneur, ministre de la guerre et président du Conseil (18 no-
vembre 1834—12 mars 1835). Le 28 juillet 1835, il fut tué sur le
boulevard du Temple, aux côtés du roi Louis-Philippe, par l'ex-
plosion de la machine Fieschi.
1. Antoine- Jean -Auguste Durosnel (1771-1849). Napoléon le
fit comte en 1808 et le choisit pour un de ses aides de camp.
Après la campagne de Russie, il fut nommé, en 1813, gouver-
neur de la ville de Dresde, où il resta jusqu'à la capitulation.
Après la révolution de Juillet, il devint aide de camp de Louis-
Philippe, fut député de \ 830 à 1837 et pair d« France de 1837
à 1848.
2. Jean-Baptiste-Barthélemy, baron de Lesseps (1766-1834).
Attaché à la carrière des consulats, il était en Russie avec le
titre de commissaire général des relations commerciales, lors-
qu'éclata la guerre de 1812, et il fut forcé de suivre l'armée
dans sa retraite. De 1815 à 1833, il remplit avec distinction les
fonctions de consul général à Lisbonne. Il était l'oncle de M. Fer-
dinand de Lesseps, le créateur de l'isthme de Suec.
302 MÉMOIRES d'outre-tombe
Alexandre vaincu lui écrivait un billet du champ
d'Austerlitz.
Dans le bazar on voyait de longues rangées de
boutiques toutes fermées. On contient d'abord l'in-
cendie; mais dans la seconde nuit il éclate de toutes
parts; des globes lancés par des artifices crèvent,
retombent en gerbes lumineuses sur les palais et les
églises. Une bise violente pousse les étincelles et
lance les flammèches sur le Kremlin : il renfermait
un magasin à poudre ; un parc d'artillerie avait été
laissé sous les fenêtres mêmes de Bonaparte. De
quartier en quartier nos soldats sont chassés par les
effluves du volcan. Des Gorgones et des Méduses, la
torche à la main, parcourent les carrefours livides de
cet enfer; d'autres attisent le feu avec des lances de
bois goudronné. Bonaparte, dans les salles du nou-
veau Pergame, se précipite aux croisées, s'écrie :
« Quelle résolution extraordinaire ! quels hommes 1
ce sont des Scythes I » »
Le bruit se répand que le Kremlin est miné : des
serviteurs se trouvent mal, des militaires se résignent.
Les bouches des divers brasiers en dehors s'élargis-
sent, se rapprochent, se touchent : la tour de l'Arse-
nal, comme un haut cierge, brûle au milieu d'un
sanctuaire embrasé. Le Kremlin n'est plus qu'une île
noire contre laquelle se brise une mer ondoyante de
feu. Le ciel, reflétant l'illumination, est comme tra-
versé des clartés mobiles d'une aurore boréale.
La troisième nuit descendait; on respirait à peine
dans une vapeur sufi'ocante : deux fois des mèches
ont été attachées au bâtiment qu'occupait Napoléon.
1. Ségur, livre VIII, chap. VL
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBB 303
Comment fuir ? les flammes attroupées bloquent les
portes de la citadelle. En cherchant de tous les côtés,
on découvre une poterne qui donnait sur la Moskowa.
Le vainqueur avec sa garde se dérobe par ce guichet
de salut. Autour de lui dans la ville, des voûtes se
fendent en mugissant, des clochers d'où découlaient
des torrents de métal liquéfié se penchent, se déta-
chent et tombent. Des charpentes, des poutres, des
toits craquant, pétillant, croulant, s'abîment dans un
Phlégéthon dont ils font rejaillir la lame ardente et
des millions de paillettes d'or. Bonaparte ne s'é-
chappe que sur les charbons refroidis d'un quartier
déjà réduit en cendres ; il gagna Petrowski, villa du
czar.
Le général Gourgaud, critiquant l'ouvrage de M. de
Ségur, accuse l'officier d'ordonnance de l'empereur de
s'être trompé ' : en effet, il demeure prouvé, par le
récit de M. de Baudus^ aide de camp du maréchal Bes-
sières, et qui servit lui-même de guide à Napoléon,
que celui-ci ne s'évada pas par une poterne, mais qu'il
sortit par la grande porte du Kremlin. Du rivage de
Sainte-Hélène, Napoléon revoyait brûler la ville des
Scythes : « Jamais, » dit-il, « en dépit de la poésie,
« toutes les fictions de l'incendie de Troie n'égaleront
« la réalité de celui de Moscou. »
Remémorant antérieurement cette catastrophe, Bo-
naparte écrit encore : « Mon mauvais génie m' apparut
« et m'annonça ma fin, que fai trouvée à l'île d'Elbe. •
Kutuzof avait d'abord pris sa route à l'orient ; ensuite
4. Napoléon et la Grande - Armée en Russie, ou Examen cri-
tique de l'ouvrage de M. le comte Philippe de Ségur. 1824,
.2. Baudus, f. II,/». 127
304 HÉMoraES d'outre-tombb
il se rabattit au midi. Sa marche de nuit était à demi
éclairée par l'incendie lointain de Moscou, dont il sor-
tait un bourdonnement lugubre ; on eût dit que la clo-
che qu'on n'avait jamais pu monter à cause de son
énorme poids eût été magiquement suspendue au haut
d'un clocher brûlant pour tinter les glas. Kutuzof
atteignit Voronowo, possession du comte Rostop-
schin; à peine avait-il entrevu la superbe demeure,
qu'elle s'enfonce dans le gouffre de nouvelle confla-
gration. Sur la porte de fer d'une église, on lisait cet
écriteau, la scritta morta, de la main du propriétaire :
« J'ai embelli pendant huit ans cette campagne, et
« j'y ai vécu heureux au sein de ma famille ; les habi-
« tants de cette terre, au nombre de dix-sept cent
« vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets
« le feu à ma maison pour qu'elle ne soit pas souillée
« par votre présence. Français, je vous ai abandonné
« mes deux maisons de Moscou, avec un mobilier d'un
« demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que
« des cendres.
« ROSTOPSCHIN. »
Bonaparte avait au premier moment admiré les feux
et les Scythes comme un spectacle apparenté à son
imagination ; mais bientôt le mal que cette catastro-
trophe lui faisait le refroidit et le fit retourner à ses
injurieuses diatribes. En envoyant la lettre deRostop-
chin en France, il ajoute : « Il paraît que Rostop-
« schin est aliéné ; les Russes le regardent comme
« une espèce de Marat. » Qui ne comprend pas la
grandeur dans les autres ne la comprendra pas pour
soi quand le temps des sacrifices sera venu.
MÉMOIRES d'outre-tombe 305
Alexandre avait appris sans abattement son adver-
sité. « Reculerons-nous, » écrivait-il dans ses instruc-
tions circulaires, « quand l'Europe nous encourage de
« ses regards ? Servons-lui d'exemple ; saluons la main
« qui nous choisit pour être la première des nations
« dans la cause de la vertu et de la liberté. » Suivait
une invocation au Très-Haut.
Un style dans lequel se trouvent les mots de Dieu,
de vertu, de liberté, est puissant: il plaît aux hommes,
les rassure et les console ; combien il est supérieur à
ces phrases affectées, tristement empruntées des locu-
tions païennes, et fatalisées à la turque : il fut, ils ont
été, la fatalité les entraîne .^ phraséologie stérile, tou-
jours vaine, alors même qu'elle est appuyée sur les
plus grandes actions.
Sorti de Moscou dans la nuit du 15 septembre. Na-
poléon y rentra le 18. Il avait rencontré, en revenant,
des foyers allumés sur la fange, nourris avec des meu-
bles d'acajou et des lambris dorés. Autour de ces
foyers en plein air étaient des militaires noircis, crot-
tés, en lambeaux, couchés sur des canapés de soie ou
assis dans des fauteuils de velours, ayant pour tapis
sous leurs pieds, dans la boue, des châles de cache-
mire, des fourrures de la Sibérie, des étoffes d'or de
la Perse, mangeant dans des plats d'argent une pâte
noire ou de la chair sanguinolente de cheval grillé.
Un pillage irrégulier ayant commencé, on le régu-
larisa ; chaque régiment vint à son tour à la curée.
Des paysans chassés de leurs huttes, des Cosaques,
des déserteurs de l'ennemi, rôdaient autour des Fran-
çais et se nourrissaient de ce que nos escouades avaient
rongé. On emportait tout ce qu'on pouvait prendre ;
T. III. 20
306
MEMOIRES D OUTRE -TOMBK
bientôt, surchargé de ces dépouilles, on les jetait,
quand on venait à se souvenir qu'on était à six cents
lieues de son toit.
Les courses que l'on faisait pour trouver des vivres
produisaient des scènes pathétiques : une escouade
française ramenait une vache ; une femme s'avança,
accompagnée d'un homme qui portait dans ses bras
un enfant de quelques mois ; ils montraient du doigt
loi vache qu'on venait de leur enlever. La mère déchira
les misérables vêlements qui couvraient son sein, pour
montrer qu'elle n'avait plus de lait ; le père fit un
mouvement comme s'il eût voulu briser la tète de l'en-
fant sur une pierre. L'officier fit rendre la vache, et il
ajoute : « L'effet que produisit cette scène sur mes sol-
« dats fut tel, que, pendant longtemps, il ne fut pas
« prononcé une seule parole dans les rangs. »
Bonaparte avait changé de rêve ; il déclarait qu'il
voulait marcher à Saint-Pétersbourg ; il traçait déjà
la route sur ses cartes ; il expliquait l'excellence de son
plan nouveau, la certitude d'entrer dans la seconde ca-
pitale de l'empire : « Qu'a-t-il à faire désormais sur des
« ruines? Ne suffit-il pas à sa gloire qu'il soit monté
« au Kremlin? » Telles étaient les nouvelles chimères
de Napoléon ; l'homme touchait à la folie, mais ses
songes étaient encore ceux d'un esprit immense.
u Nous ne sommes qu'à quinze marches de Saint-
« Pétersbourg, dit M. Fain: Napoléon pense à se ra-
ce battre sur cette capitale. » Au lieu de quinze marches,
à cette époque et dans de pareilles circonstances, il faut
lire deux mois. Le général Gourgaud ajoute que toutes
les nouvelles qu'on recevait de Saint-Pétersbourg an-
nonçaient la peur qu'on avait du mouvement de NapO'
MÉMOIRES D 'outre -TOMB« 307
lôon. Il est certain qu'à Saint-Pétersbourg on ne dou-
tait point du succès de l'empereur s'il se présentait ;
mais on se préparait à lui laisser une seconde carcasse
de cité, et la retraite sur Archangel était jalonnée. On
ne soumet point une nation dont le pôle est la dernière
forteresse. De plus les flottes anglaises, pénétrant au
printemps dans la Baltique, auraient réduit la prise
de Saint-Pétersbourg à une simple destruction.
Mais tandis que l'imagination sans frein de Bona-
parte jouait avec l'idée d'un voyage à Saint-Péters-
bourg, il s'occupait sérieusement de l'idée contraire :
sa foi dans son espérance n'était pas telle qu'elle lui
ôtât tout bon sens. Son projet dominant était d'appor-
ter à Paris une paix signée à Moscou. Par là il se se-
rait débarrassé des périls de la retraite, il aurait
accompli une étonnante conquête, et serait rentré aux
Tuileries le rameau d'olivier à la main. Après le pre-
mier billet qu'il avait écrit à Alexandre en arrivant au
Kremlin, il n'avait négligé aucune occasion de renou-
veler ses avances. Dans un entretien bienveillant avec
un officier russe, M. de Toutelmine, sous-direcleur de
l'hôpital des Enfants trouvés à Moscou, hôpital mira-
culeusement épargné de l'incendie, il avait glissé des
paroles favorables à un accommodement. Par M . Jaco w-
lef, frère de l'ancien ministre russe à Stuttgard, il
écrivit directement à Alexandre, et M. Jacowlef prit
l'engagement de remettre cette lettre au czar sans
intermédiaire. Enfin le général Lauriston fut envoyé
à Kutuzof : celui-ci promit ses bons offices pour une
négociation pacifique ; mais il refusa au général Lau-
riston de lui délivrer un sauf-conduit pour Saint-Pé-
tersbourg.
308 MÉMOIRES d'outre-tombe
Napoléon était toujours persuadé qu'il exerçait sur
Alexandre l'empire qu'il avait exercé à Tilsit et à Er-
furt, et cependant Alexandre écrivait le 21 octobre au
prince Michel Larcanowitz : « J'ai appris, à mon ex-
« trême mécontentement, que le général Benningsen a
« eu une entrevue avec le roi de Naples
« Toutes les
« déterminations dans les ordres qui vous sont adres-
« ses par moi doivent vous convaincre que ma réso-
« lution est inébranlable, que dans ce moment au-
« cune proposition de l'ennemi ne pourrait m'engager
« à terminer la guerre et à affaiblir par là le devoir
« sacré de venger la patrie. »
Les généraux russes abusaient de l'amour-propre
et de la simplicité de Murât, commandant de l' avant-
garde ; toujours charmé de l'empressement des Cosa-
ques, il empruntait des bijoux de ses officiers pour
faire des présents à ses courtisans du Don ; mais les
généraux russes, loin de désirer la paix, la redou-
taient. Malgré la résolution d'Alexandre, ils connais-
saient la faiblesse de leur empereur, et ils craignaient
la séduction du nôtre. Pour la vengeance, il ne s'agis-
sait que de gagner un mois, que d'attendre les pre-
miers frimas: les vœux de la chrétienté moscovite
suppliaient le ciel de hâter ses tempêtes.
Le général Wilson, en qualité de commissaire an-
glais à l'armée russe, était arrivé ; il s'était déjà trouvé
sur le chemin de Bonaparte en Egypte. Fabvier, de
son côté, était revenu de notre armée du midi à
celle du nord. L'Anglais poussait Kutuzof à l'attaque,
et l'on savait que les nouvelles apportées par Fabvier
n'étaient pas bonnes. Des deux bouts de l'Europe, les
MÉMOIRES d'outre-tombe 309
deux seuls peuples qui combattaient pour leur liberté
se donnaient la main par-dessus la tête du vainqueur
à Moscou. La réponse d'Alexandre n'arrivait point ;
les estafettes de France s'attardèrent ; l'inquiétude de
Napoléon augmentait; des paysans avertissaient nos
soldats : « Vous ne connaissez pas notre climat, leur
« disaient-ils ; dans un mois le froid vous fera tomber
« les ongles. » Milton, dont le grand nom agrandit
tout, s'exprime aussi naïvement dans sa Moscovie : « Il
« fait si froid dans ce pays, que la sève des branches
« mises au feu gèle en sortant du bout opposé à celui
« qui brûle. »
Bonaparte, sentant qu'un pas rétrograde rompait le
prestige et faisait évanouir la terreur de son nom, ne
pouvait se résoudre à descendre : malgré l'avertisse-
ment du prochain péril, il restait, attendant de minute
en minute des réponses de Saint-Pétersbourg ; lui, qui
avait commandé avec tant d'outrages, soupirait après
quelques mots miséricordieux du vaincu. Il s'occupe
au Kremlin d'un règlement pour la Comédie Fran-
çaise ; il met trois soirées à achever ce majestueux
ouvrage * ; il discute avec ses aides de camp le mérite
de quelques vers nouveaux arrivés de Paris ; autour
de lui on admirait le sang-froid du grand homme, tan-
dis qu'il y avait encore des blessés de ses derniers
combats expirant dans des douleurs atroces, et que,
par ce retard de quelques jours, il dévouait à la mort
les cent mille hommes qui lui restaient. La servile
l. Décret sur la surveillance, l'organisation, l'administration,
la comptabilité, la police et La discipline du Théâtre-Français,
daté du quartier impérial de Moscou, le 15 octobre 1812. Mo-
difié sur quelques points, ce décret est encore en vigueur dans
ses dispositions princip&les .
310 MÉMOIRES d'outre-tombe
stupidité du siècle prétend faire passer cette pitoyable
affectation pour la conception d'un esprit incommen-
surable.
Bonaparte visita les édifices du Kremlin. Il descen-
dit et remonta Tescalier sur lequel Pierre le Grand fit
égorger les Strélitz; il parcourut la salle des festins où
Pierre se faisait amener les prisonniers, abattant une
tète entre chaque rasade, proposant à ses convives,
princes et ambassadeurs, de se divertir de la même
façon. Des hommes furent roués alors, et des femmes
enterrées vives; on pendit deux mille Strélitz dont les
corps restèrent accrochés autour des murailles.
Au lieu de l'ordonnance sur les théâtres, Bonaparte
eût mieux fait d'écrire au Sénat conservateur la lettre
que des bords du Pruth, Pierre écrivait au sénat de
Moscou: « Je vous annonce que, trompé par de faux
« avis, et sans qu'il y ait de ma faute, je me trouve
« ici enfermé dans mon camp par une armée quatre
« fois plus forte que la mienne. S'il arrive que je sois
« pris, vous n'avez plus à me considérer comme votre
« czar et seigneur, ni à tenir compte d'aucun ordre
a qui pourrait vous être porté de ma part, quand
« même vous y reconnaîtriez ma propre main. Si je
« dois périr, vous choisirez pour mon successeur le
a plus digne d'entre vous. »
Un billet de Napoléon, adressé à Cambacérès, con-
tenait des ordres inintelligibles: on délibéra, et quoi-
que la signature du billet portât un nom allongé d'un
nom antique, l'écriture ayant été reconnue pour être
celle de Bonparte, on déclara que les ordres inintelli-
gibles devaient être exécutés.
Le Kremlin renfermait un double trône pour deux
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 311
frères: Napoléon ne partageait pas le sien. On voyait
encore dans les salles le brancard brisé d'un coup de
canon sur lequel Charles XII blessé se faisait porter à
la bataille de Pultava. Toujours vaincu dans l'ordre
des instincts magnanimes, Bonaparte, en visitant les
tombeaux des czars, se souvint-il qu'aux jours de fête
on les couvrait de draps mortuaires superbes ; que
lorsqu'un sujet avait quelque grâce à solliciter, il dé-
posait sa supplique sur un des tombeaux, et que le
czar avait seul le droit de l'en retirer?
Ces placets de l'infortune, présenté par la mort à la
puissance, n'étaient point du goût de Napoléon. Il était
occupé d'autres soins : moitié désir de tromper, moi-
tié nature, il prétendait, comme en quittant l'Egypte,
faire venir des comédiens de Paris à Moscou, et il as-
surait qu'un chanteur italien arrivait. Il dépouilla les
églises du Kremlin, entassa dans ses fourgons des
ornements sacrés et des images de saints avec les
croissants et les queues de cheval conquis sur lesma-
hométans. Il enleva l'immense croix de la tour du
grand Yvan ; son projet était delà planter sur le dôme
des Invalides : elle eût fait le pendant des chefs-d'œu-
vre du Vatican dont il avait décoré le Louvre. Tandis
qu'on détachait cette croix, des corneilles vagissantes
voletaient autour : « Que me veulent ces oiseaux ? »
disait Bonaparte.
On touchait au moment fatal : Daru élevait des ob-
jections contre divers projets qu'exposait Bonaparte :
« Quel parti prendre donc? s'écria l'empereur. — Res-
« ter ici, faire de Moscou un grand camp retranché : y
• passer l'hiver ; faire saler les chevaux qu'on ne
« pourra nourrir ; attendre le printemps : nos renforts
312 MÉMOIRES d'outre-tombe
t et la Lithuanie armée viendront nous délivrer et
« achever la conquête. — C'est un conseil de lion, lé-
« pond Napoléon : mais que dirait Paris? La France
« ne s'accoutumerait pas à mon absence *. » — « Que
« dit-on de moi à Athènes? » disait Alexandre.
Il se replonge aux incertitudes : partira-t-il? ne par-
tira-t-il pas ? Il ne sait. Maintes délibérations se suc-
cèdent. Enfin une affaire engagée à Winkovo, le 18 oc-
tobre, le détermine subitement à sortir des débris de
Moscou avec son armée: ce jour-là même, sans appa-
reil, sans bruit, sans tourner la tête, voulant éviter la
route directe de Smolensk, il s'achemine par l'une des
deux routes de Kalouga.
Durant trente-cinq jours, comme ces formidables
dragons de l'Afrique qui s'endorment après s'être re-
pus, il s'était oublié ; c'était apparemment les jours
nécessaires pour changer le sort d'un homme pareil.
Pendant ce temps-là, l'astre de sa destinée s'incli-
nait. Enfin il se réveille pressé entre l'hiver et une
capitale incendiée; il se glisse au dehors des décom-
bres: il était trop tard; cent mille hommes étaient
condamnés. Le maréchal Mortier, commandant l'ar-
rière-garde, a l'ordre, en se retirant, de faire sauter
le Kremlin ^
1. Ségur, liv. VIII, chap. XI.
2. On achève d'imprimer à Saint-Pétersbourg les papiers d'État
sur cette campagne, trouvés dans le cabinet d'Alexandre après
sa mort. Ces documents, formant cinq à six volumes, jetteront
sans doute un grand jour sur les événements si curieux d'une
partie de notre histoire. Il sera bon de lire avec précaution les
récits de l'ennemi, et cependant avec moins de défiance que les
documents officiels de Bonaparte. Il est impossible de se figurer
à quel point celui-ci altérait la réalité et la rendait insaisissable;
*es propres victoires se transformaient en roman dans son im»-
.4 i £ 1 A 5^] S n E 1 *„^
Garnier frères
MÉMOIRES d'outre-tombe 313
Bonaparte, se trompant ou voulant tromper les au-
tres, écrit le 18 d'octobre au duc de Bassano une lettre
que rapporte M. Fain : « Vers les premières semaines
« de novembre, mandait-il, j'aurai ramené mes trou-
« pes dans le carré qui est entre Smolensk, Mohilow,
¥. Minsk et Witepsk. Je me décide à ce mouvement,
« parce que Moscou n'est plus une position militaire ;
« j'en vais chercher une autre plus favorable au début
« de la campagne prochaine. Les opérations auront
a alors à se diriger sur Pétersbourg et sur Kiew. »
Pitoyable forfanterie, s'il ne s'agissait que du se-
cours passager d'un mensonge; mais dans Bonaparte
une idée de conquête, malgré l'évidence contraire
de la raison, pouvait toujours être une idée de bonne
foi.
On marchait sur Malojaroslawetz : par l'embarras
des bagages et des voitures malattelées de l'artillerie,
le troisième jour de marche on n'était encore qu'à dix
lieues de Moscou. On avait l'intention de devancer
Kutuzof : l'avant-garde du prince Eugène le prévint
en effet à Fominskoï. Il restait encore cent mille hom-
mes d'infanterie au début de la retraite. La cavalerie
était presque nulle, à l'exception de trois mille cinq
cents chevaux de la garde. Nos troupes, ayant atteint
la nouvelle route de Kalouga le 21, entrèrent le 22 à
Borowsk, et le 23 la division Delzons occupa Maloja-
roslawetz. Napoléon était dans la joie ; il se croyait
échappé.
Le 23 octobre, à une heure et demie du matin, la
gination. Toutefois, au bout de ses relations fantasmagoniques,
restait cette vérité, à savoir que Napoléon, par une raison ou par
une autre, était le maître du monde. (Paris, aote de 18!4.) Ch.
314 MÉMOIRES d'outre-tombe
terre trembla : cent quatre-vingt-trois milliers de pou-
dre, placés sous les voûtes du Kremlin, déchirèrent le
palais des czars. Mortier qui fit sauter le Kremlin,
était réservé à la machine infernale de Fieschi. Que de
mondes passés entre ces deux explosions si différentes
et par les temps et par les hommes 1
Après ce sourd mugissement, une forte canonnade
vint à travers le silence dans la direction de Maloja-
roslawetz : autant Napoléon avait désiré ouïr ce bruit
en entrant en Russie, autant il redoutait de l'entendre
en sortant. Un aide de camp du vice-roi annonce une
attaque générale des Russes : à la nuit les généraux
Compans et Gérard arrivèrent en aide au prince Eu-
gène. Beaucoup d'hommes périrent des deux côtés;
l'ennemi parvint à se mettre à cheval sur la route de
Kalouga, et fermait l'entrée du chemin intact qu'on
avait espéré suivre. Il ne restait d'autre ressource que
de retomber dans la route de Mojaïsk et de rentrer à
Smolensk par les vieux sentiers de nos malheurs : on
le pouvait; les oiseaux du ciel n'avaient pas encore
achevé de manger ce que nous avions semé pour re-
trouver nos traces.
Napoléon logea cette nuit à Ghorodnia dans une
pauvre maison où les officiers attachés aux divers gé-
néraux ne purent se mettre à couvert. Us se réunirent
sous la fenêtre de Bonaparte ; elle était sans volets et
sans rideaux : on en voyait sortir une lumière, tandis
que les officiers restés en dehors étaient plongés dans
l'obscurité. Napoléon était assis dans sa chétive cham-
bre, la tête abaissée sur ses deux mains ; Murât, Ber-
thier et Bessières se tenaient debout à ses côtés,
silencieux et immobiles. Il ne donna point d'ordre, et
MÉMOIRES d'outre-tombe 315
monta à cheval le 25 au matin, pour examiner la posi-
tion de Farmée russe.
A peine était-il sorti que roula jusqu'à ses pieds un
éboulement de Cosaques. La vivante avalanche avait
franchi la Luja, et s'était dérobée à la vue, le long de
la lisière des bois. Tout le monde mit Tépée à la main,
l'empereur lui-même. Si ces maraudeurs avaient eu
plus d'audace, Bonaparte demeurait prisonnier. A Ma-
lojaroslawetz incendié, les rues étaient encombrées de
corps à moitié grillés, coupés, sillonnés, mutilés par
les roues de l'artillerie, qui avaient passé sur eux.
Pour continuer le mouvement sur Kalouga, il eût fallu
livrer une seconde bataille; l'empereur ne lejugeapas
convenable. Il s'est élevé à cet égard une discussion
entre les partisans de Bonaparte et les amis des maré-
chaux. Qui donna le conseil de reprendre la première
route parcourue par les Français ? Ce fut évidemment
Napoléon : une grande sentence funèbre à prononcer
ne lui coûtait guère ; il en avait l'habitude.
Revenu le 26 à Borowsk, le lendemain, près de
Véréia, on présenta au chef de nos armées le général
Witzingerode et son aide de camp le comte Nariskin :
ils s'étaient laissé surprendre en entrant trop tôt dans
Moscou. Bonaparte s'emporta: « Qu'on fusille ce géné-
ral ! » s'écrie-t-il hors de lui ; « c'est un déserteur du
« royaume de Wurtemberg ; il appartient à la confé-
« dération du Rhin. » 11 se répand en invectives contre
la noblesse russe et finit par ces mots : « J'irai à Saint-
« Pétersbourg, je jetterai cette ville dans la Newa »,
et subitement il commanda de brûler un château que
l'on apercevait sur une hauteur : le lion blessé se ruait
en écumant sur tout ce qui l'environnait.
316 MÉMOIRES d'outre-tombe
Néanmoins, au milieu de ses folles colères, lorsqu'il
intimait à Mortier Tordre de détruire le Kremlin, il se
conformait en même temps à sa double nature ; il écri-
vait au duc de Trévise des phrases de sensiblerie ;
pensant que ses missives seraient connues, il lui en-
joignait avec un soin tout paternel de sauver les hô-
pitaux ; « car c'est ainsi, ajoutait-il, que j'en ai usé à
« Saint-Jean-d'Acre. » Or, en Palestine il fit fusiller
les prisonniers turcs, et, sans l'opposition de Desge-
nettes, il eût empoisonné ses malades ! Berthier et Mu-
rat sauvèrent le prince Witzingerode.
Cependant Kutuzof nous poursuivait mollement.
Wilson pressait-il le général russe d'agir, le général
répondait : « Laissez venir la neige. » Le 29 sep-
tembre, on touche aux fatales collines de la Moskowa :
un cri de douleur et de surprise échappe à notre
armée. De vastes boucheries se présentaient, étalant
quarante mille cadavres diversement consommés. Des
files de carcasses alignées semblaient garder encore
la discipline militaire; des squelettes détachés en avant,
sur quelques mamelons écrêtés, indiquaient les com-
mandants et dominaient la mêlée des morts. Partout
armes rompues, tambours défoncés, lambeaux de cui-
rasses et d'uniformes, étendards déchirés, dispersés
entre des troncs d'arbres coupés à quelques pieds du
sol par les boulets : c'était la grande redoute de la
Moskowa.
Au sein de la destruction immobile on apercevait
une chose en mouvement : un soldat français privé
des deux jambes se frayait un passage dans des cime-
tières qui semblaient avoir rejeté leurs entrailles au
dehors. Le corps d'un cheval effondré par un obus
MÉMOIRES d'outre-tombe 317
avait servi de guérite à ce soldat ; il y vécut en ron-
geant sa loge de chair ; les viandes putréfiées des
morts à la portée de sa main lui tenaient lieu de char-
pie pour panser ses plaies et d'amadou pour emmail-
lotter ses os. L'effrayant remords de la gloire se traî-
nait vers Napoléon : Napoléon ne l'attendit pas.
Le silence des soldats, hâtés du froid, de la faim et
del'ennemi, était profond ; ils songeaient qu'ils seraient
bientôt semblables aux compagnons dont ils aperce-
vaient les restes. On n'entendait dans ce reliquaire
que la respiration agitée et le bruit du frisson invo-
lontaire des bataillons en retraite.
Plus loin on retrouva l'abbaye de Kotloskoï trans-
formée en hôpital; tous les secours y manquaient ; là
restait encore assez de vie pour sentir la mort. Bona-
parte, arrivé sur le lieu, se chauffa du bois de ses cha-
riots disloqués. Quand l'armée reprit sa marche, les
agonisants se levèrent, parvinrent au seuil de leur
dernier asile, se laissèrent dévaler jusqu'au chemin,
tendirent aux camarades qui les quittaient leurs mains
défaillantes : ils semblaient à la fois les conjurer et les
ajourner.
A chaque instant retentissait la détonation des cais-
sons qu'on était forcé d'abandonner. Les vivandiers
jetaient les malades dans les fossés. Des prisonniers
russes qu'escortaient des étrangers au service de la
France, furent dépêchés par leurs gardes : tués d'une
manière uniforme, leur cervelle était répandue à côté
de leur tête. Bonaparte avait emmené l'Europe avec
lui ; toutes les langues se parlaient dans son armée ;
toutes les cocardes, tous les drapeaux s'y voyaient.
L'Italien, forcé au combat, s'était battu comme un
318 MEMOIRES d'outre-tombe
Français ; l'Espagnol avait soutenu sa renommée de
courage : Naples et l'Andalousie n'avaient été pour
eux que les regrets d'un doux songe. On a dit que
Bonaparte n'avait été vaincu que par l'Europe entière,
et c'est juste ; mais on oublie que Bonaparte n'avait
vaincu qu'à l'aide de l'Europe, de force ou de gré son
alliée.
La Russie résista seule à l'Europe guidée par Napo-
léon; la France, restée seule et défendue par Napo-
léon, tomba sous l'Europe retournée ; mais il faut dire
que la Russie était défendue par son climat, et que
l'Europe ne marchait qu'à regret sous son maître. La
France, au contraire, n'était préservée ni par son cli-
mat ni par sa population décimée ; elle n'avait que son
courage et le souvenir de sa gloire.
Indifférent aux misères de ses soldats, Bonaparte
n'avait souci que de ses intérêts : lorsqu'il campait,
sa conversation roulait sur des ministres vendus, di-
sait-il, aux Anglais, lesquels ministres étaient les
fomentateurs de cette guerre ; ne se voulant pas avouer
que cette guerre venait uniquement de lui. Le duc de
Vicence, qui s'obstinait à racheter un malheur par sa
noble conduite, éclatait au milieu de la flatterie au
bivouac. Il s'écriait : « Que d'atroces cruaut-és I Voilà
« donc la civilisation que nous apportons en Russie ! »
Aux incroyables dires de Bonaparte, il faisait un geste
de colère et d'incrédulité, et se retirait. L'homme que
la moindre contradiction mettait en fureur souffrait
les rudesses de Caulaincourt en expiation de la lettre
qu'il l'avait jadis chargé de porter à Ettenheim. Quand
on a commis une chose reprochable, le ciel en puni-
tion vous en impose les témoins ; en vain les anciens
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 319
tyrans les faisaient disparaître ; descendus aux enfers,
ces témoins entraient dans le corps des Furies et re-
venaient.
Napoléon, ayant traversé Gjatsk, poussa jusqu'à
Wiasma ; il le dépassa, n'ayant point trouvé l'ennemi
qu'il craignait d'y rencontrer. Il arriva le 3 novembre
à Slawskowo : là il apprit qu'un combat s'était donné
derrière lui à Wiasma; ce combat contre les troupes
de Miloradowitch nous fut fatal : nos soldats, nos of-
ficiers blessés, le bras en écharpe, la tête enveloppée
de linge, miracle de vaillance, se jetaient sur les ca-
nons ennemis.
Cette suite d'affaires dans les mêmes lieux, ces cou-
ches de morts ajoutées à des couches de morts, ces
batailles doublées de batailles, auraient deux fois im-
mortalisé des champs funestes, si l'oubli ne passait
rapidement sur notre poussière. Qui pense à ces
paysans laissés en Russie ? Ces rustiques sont-ils con
tents d'avoir été à la grande bataille sous les murs de
Moscou? Il n'y a peut-être que moi qui, dans les
soirées d'automne, en regardant voler au haut du
ciel les oiseaux du Nord, me souvienne qu'ils ont vu
la tombe de nos compatriotes. Des compagnies indus-
trielles se sont transportées au désert avec leurs four-
neaux et leurs chaudières; les os ont été convertis en
noir animal : qu'il vienne du chien ou de l'homme, le
vernis est du même prix, et il n'est pas plus brillant,
qu'il ait été tiré de l'obscurité ou de la gloire. Voilà le
cas que nous faisons des morts aujourd'hui ! Voilà les
rites sacrés de la nouvelle religion ! Diis Manibus.
Heureux compagnons de Charles XII, vous n'avez
point été visités par ces hyènes sacrilèges ! Pendant
320 MÉMOIRES d'outre-tombe
l'hiver, l'hermine fréquente les neiges virginales, et
pendant l'été les mousses fleuries de Pultava.
Le 6 novembre (1812) le thermomètre descendit à
dix-huit degrés au-dessous de zéro : tout disparaît
sous la blancheur universelle. Les soldats sans chaus-
sure sentent leurs pieds mourir ; leurs doigts violâtres
et roidis laissent échapper le mousquet dont le tou-
cher brûle ; leurs cheveux se hérissent de givre, leurs
barbes de leur haleine congelée ; leurs méchants ha-
bits deviennent une casaque de verglas. Ils tombent,
la neige les couvre ; ils forment sur le sol de petits
sillons de tombeaux. On ne sait plus de quel côté les
fleuves coulent ; on est obligé de casser la glace pour
apprendre à quel orient il faut se diriger. Égarés
dans l'étendue, les divers corps font des feux de ba-
taillon pour se rappeler et se reconnaître, de même
que des vaisseaux en péril tirent le canon de détresse.
Les sapins changés en cristaux immobiles s'élèvent
çà et là, candélabres de ces pompes funèbres. Des cor-
beaux et des meutes de chiens blancs sans maîtres
suivaient à distance cette retraite de cadavres.
Il était dur, après les marches, d'être obligé, à l'é-
tape déserte, de s'entourer des précautions d'un est
sain, largement pourvu, de poser des sentinelles,
d'occuper des postes, de placer des grand'gardes.
Dans des nuits de seize heures, battu des rafales du
nord, on ne savait ni où s'asseoir, ni où se coucher ;
les arbres jetés bas avec tous leurs albâtres refusaient
de s'enflammer ; à peine parvenait-on à faire fondre
un peu de neige, pour y démêler une cuillerée de fa-
rine de seigle. On ne s'était pas reposé sur le sol nu
que des hurlements de Cosaques faisaient retentir les
MÉMOIRES U OUTRE-TOMBE 321
bois ; l'artillerie volante de l'ennemi grondait ; le
jeune de nos soldats était salué comme le festin des
rois, lorsqu'ils se mettent à table; les boulets rou-
laient leurs pains de fer au milieu des convives affa-
més. A l'aube, que ne suivait point l'aurore, on en-
tendait le battement d'un tambour drapé de frimas ou
le son enroué d'une trompette : rien n'était triste
comme cette diane lugubre, appelant sous les armes
des guerriers qu'elle ne réveillait plus. Le jour gran-
dissant éclairait des cercles de fantassins roidis et
morts autour des bûchers expirés.
Quelques survivants partaient ; ils s'avançaient vers
des horizons inconnus qui, reculant toujours, s'éva-
nouissaient à chaque pas dans le brouillard. Sous ua
ciel pantelant, et comme lassé des tempêtes de la
veille, nos files éclaircies traversaient des landes après
des landes, des forêts suivies de forêts et dans les-
quelles l'Océan semblait avoir laissé son écume atta-
chée aux branches échevelées des bouleaux. On ne
rencontrait même pas dans ces bois ce triste et petit
oiseau de l'hiver qui chante, ainsi que moi, parmi les
buissons dépouillés. Si je me retrouve tout à coup
par ce rapprochement en présence de mes vieux jours,
ô mes camarades I (les soldats sont frères), vos souf-
frances me rappellent aussi mes jeunes années, lors-
que, me retirant devant vous, je traversais, si misé-
rable et si délaissé, la bruyère des Ardennes.
Les grandes armées russes suivaient la nôtre : ceUe-
ci était partagée en plusieurs divisions qui se subdi-
visaient en colonnes : le prince Eugène commandait
l'avant-garde, Napoléon le centre, l'arrière-garde le
maréchal Ney. Retardés de divers obstacles et com-
T. m. 21
322 MÉMOIRES d'outre-tombe
bats, ces corps ne conservaient pas leur exacte dis-
tance : tantôt ils se devançaient les uns les autres ,
tantôt ils marchaient sur une ligne horizontale, très
souvent sans se voir et sans communiquer ensemble
faute de cavalerie. Des Tauridiens, montés sur de
petits chevaux dont les crins balayaient la terre, n'ac-
cordaient de repos ni jour ni nuit à nos soldats ha-
rassés par ces taons de neige. Le paysage était changé:
là où l'on avait vu un ruisseau, on retrouvait un tor-
rent que des chaînes de glace suspendaient aux bordf
escarpés de sa ravine. « Dans une seule nuit, » dit
Bonaparte (Papiers de Sainte-Hélène), « on perdit
« trente mille chevaux : on fut obligé d'abandonner
« presque toute l'artillerie, forte alors de cinq cents
« bouches à feu; on ne put emporter ni munitions, ni
« provisions. Nous ne pouvions, faute de chevaux,
« faire de reconnaissance ni envoyer une avant-garde
« de cavalerie reconnaître la route. Les soldats per-
« daient le courage et la raison, et tombaient dans la
« confusion. La circonstance la plus légère les alar-
« mait. Quatre ou cinq hommes suffisaient pour jeter
« la frayeur dans tout un bataillon. Au lieu de se tenir
V réunis, ils erraient séparément pour chercher du
« feu. Ceux qu'on envoyait en éclaireurs abandon-
« naient leurs postes et allaient chercher les moyens
« de se réchauffer dans les maisons. Ils se répandaient
« de tous côtés, s'éloignaient de leurs corps et deve-
« naient facilement la proie de l'ennemi. D'autres se
« couchaient sur la terre, s'endormaient : un peu de
« sang sortait de leurs narines, et ils mouraient en
« dormant. Des milliers de soldats périrent. Les Po-
« lonais sauvèrent quelques-uns de leurs chevaux et
MÉMOIRES d'outre-tombe 323
« un peu de leur artillerie ; mais les Français et les
« soldats des autres nations n'étaient plus les mêmes
« hommes. La cavalerie a surtout beaucoup souffert.
« Sur quarante mille hommes, je ne crois pas qu'il en
« soit échappé trois mille. »
Et vous qui racontiez cela sous le beau soleil d'un
autre hémisphère, n'étiez-vous que le témoin de tant
de maux ?
Le jour même (6 novembre) où le thermomètre
tomba si bas, arriva de France, comme une fresaie
égarée, la première estafette que l'on eût vue depuis
longtemps : elle apportait la mauvaise nouvelle de la
conspiration de Malet'. Cette conspiration eut quelque
chose du prodigieux de l'étoile de Napoléon. Au rap-
port du général Gourgaud, ce qui fit le plus d'impres-
sion sur l'empereur fut la preuve trop évidente « que
« les principes monarchiques dans leur application à
« sa monarchie avaient jeté des racines si peu pro-
« fondes que de grands fonctionnaires, à la nouvelle
« de la mort de l'empereur, oublièrent que, le souve-
« rain étant mort, un autre était là pour lui succéder. »
Bonaparte à Sainte-Hélène [Mémorial de Las Cases)
racontait qu'il avait dit à sa cour des Tuileries, en
parlant de la conspiration de Malet : « Eh bien, mes-
« sieurs, vous prétendiez avoir fini votre révolution ;
« vous me croyiez mort : mais le roi de Rome, vos
1. La conspiration du général Malet avait éclaté le 23 octobre,
précisément le jour où le maréchal Mortier, mettant à exécution
les ordres de l'empereur, faisait sauter le Kremlin. Peu s'en
fallut que Malet, ce jour-là, ne fit sauter l'Empire. Enfermé dans
UDP prison, sans argent, sans complices, dénué de tous moyens,
Malet avait entrepris de renverser Napoléon, et il faillit réusiir.
La conspiration Malet fut une conspiration de génie.
324 MÉMOIRES d'outre-tombe
« serments, vos principes, vos doctrines? Vous me
« faites frémir pour l'avenir ! « Bonaparte raisonnait
logiquement ; il s'agissait de sa dynastie : aurait-il
trouvé le raisonnement aussi juste s'il s'était agi de la
race de saint Louis?
Bonaparte apprit l'accident de Paris au milieu d'un
désert, parmi les débris d'une armée presque détruite
dont la neige buvait le sang; les droits de Napoléon
fondés sur la force s'anéantissaient en Russie avec sa
force, tandis qu'il avait suffi d'un seul homme pour
les mettre en doute dans la capitale : hors de la reli-
gion, de la justice et de la liberté, il n'y a point de
droits.
Presque au même moment que Bonaparte apprenait
ce qui s'était passé à Paris, il recevait une lettre du
maréchal Ney. Cette lettre lui faisait part « que les
a meilleurs soldats se demandaient pourquoi c'était à
« eux seuls à combattre pour assurer la fuite des
« autres ; pourquoi l'aigle ne protégeait plus et tuait;
« pourquoi il fallait succomber par bataillons, puis-
« qu'il n'y avait plus qu'à fuir ? »
Quand l'aide de camp de Ney voulut entrer dans des
particularités affligeantes, Bonaparte l'interrompit :
« Colonel, je ne vous demande pas ces détails. » —
Cette expédition de la Russie était une vraie extrava-
gance que toutes les autorités civiles et militaires de
l'Empire avaient blâmée : les triomphes et les mal-
heurs que rappelait la route de retraite aigrissaient
ou décourageaient les soldats : sur ce chemin monté
et redescendu, Napoléon pouvait trouver aussi l'image
des deux parts de sa vie.
MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 325
Le 9 novembre, on avait enfin gagné Smolensk. Un
ordre de Bonaparte avait défendu d'y laisser entrer
personne avant que les postes n'eussent été remis à
la garde impériale. Des soldats du dehors confluent
au pied des murailles; les soldats du dedans se tien-
nent renfermés. L'air retentit des imprécations des
désespérés forclos, vêtus de sales lévites de Cosaques,
de capotes rapetassées, de manteaux et d'uniformes
en loques, de couvertures de lit ou de cheval, la tète
couverte de bonnets, de mouchoirs roulés, de schakos
déioncés, de casques faussés et rompus; tout cela
sanglant ou neigeux, percé de balles ou haché de
coups de sabre. Le visage hâve et dévalé, les yeux
sombres et étincelants, ils regardaient au haut des
remparts en grinçant les dents, ayant l'air de ces
prisonniers mutilés qui, sous Louis le Gros, portaient
dans leur main droite leur main gauche coupée : on
les eût pris pour des masques en furie ou pour des
malades affolés, échappés des hôpitaux. La jeune et
la vieille garde arrivèrent; elles entrèrent dans la
place incendiée à notre premier passage. Des cris
s'élèvent contre la troupe privilégiée : « L'armée
« n'aurait-elle jamais que ses restes ? » Ces cohortes
faméliques courent tumultuairement aux magasins
comme une insurrection de spectres; on les repousse;
on se bat : les tués restent dans les rues, les femmes,
les enfants, les mourants sur les charrettes. L'air était
empesté de la corruption d'une multitude d'anciens
cadavres; des militaires étaient atteints d'imbécillité
ou de folie; quelques-uns dont les cheveux s'étaient
dressés et tordus, blasphémant ou riant d'un rire
hébété, tombaient morts. Bonaparte exhale sa colère
326 MÉMOIRES d'outre-tombe
contre un misérable fournisseur impuissant dont
aucun des ordres n'avait été exécuté.
L'armée de cent mille hommes, réduite à trente
mille, était côtoyée d'une bande de cinquante mille
traîneurs : il ne se trouvait plus que dix-huit cents
cavaliers montés. Napoléon en donna le commande-
ment à M. de Latour-Maubourg*. Cet officier, qui
menait les cuirassiers à l'assaut de la grande redoute
de Borodino, eut la tête fendue de coups de sabre ;
depuis il perdit une jambe à Dresde. Apercevant son
domestique qui pleurait, il lui dit : « De quoi te
« plains-tu? tu n'auras plus qu'une botte à cirer. »
Ce général, resté fidèle au malheur, est devenu le
gouverneur de Henri V dans les premières années de
l'exil du jeune prince : j'ôte mon chapeau en passant
devant lui, comme en passant devant l'honneur.
On séjourna par force jusqu'au 14 dans Smolensk,
Napoléon ordonna au maréchal Ney de se concerter
avec Davout et de démembrer la place en la déchi-
1. Marie-Victor-Nicolas de Fay, marquis de Latour-Mait-
bourg (1768-1850), sous-lieutenant dans les gardes du corps avec
rang de lieutenant-colonel le 6 mars 1789, colonel du 3« régi-
ment de chasseurs le 5 février 1792, général de brigade le 2 dé-
cembre 1805, général de division le 14 mai 1807, baron de l'Em-
pire le 12 février 1S08. Il eut la cuisse emportée par un boulet,
non à Dresde, comme le dit Chateaubriand, mais à Wachau
(16 octobre 1813). Le 22 mars 1814, il fut créé comte de l'Empire.
La Restauration le fît pair de France le 4 juin 1814, marquis
par lettres patentes du 31 août 1817, et ambassadeur à Londres.
Il occupait ce dernier poste lorsqu'il fut appelé au ministère de
la guerre le 19 novembre 1819. Le 15 décembre 1821, il fut nommé
gouverneur des Invalides. 11 donna sa démission de pair à la ré-
volution de 1830, se retira à Melun, puis alla rejoindre les Bour-
bons en exil. Gouverneur du duc de Bordeaux en 1835, il ne rentra
4û France qu'en 1848.
MÉMOIRES d'outre-tombe 327
rant avec des fougasses : pour lui, il se rendit à
Krasnoï, où il s'établit le 16, après que cette station
eut été pillée par les Russes. Les Moscovites rétré-
cissaient leur cercle : la grande armée dite de Mol-
davie était dans le voisinage; elle se préparait à nous
cerner tout à fait et à nous jeter dans la Bérésina.
Le reste de nos bataillons diminuait de jour en
jour. Kutuzof, instruit de nos misères, remuait à
peine : « Sortez seulement un moment de votre quar-
« tier général, » s'écriait Wilson; « avancez-vous sur
« les hauteurs, vous verrez que le dernier moment
« de Napoléon est venu. La Russie réclame cette vic-
« time : il n'y a plus qu'à frapper ; une charge suf-
« fira; dans deux heures la face de l'Europe sera
« changée. »
Cela était vrai ; mais il n'y aurait eu que Bonaparte
de particulièrement frappé, et Dieu voulait appesantir
sa main sur la France.
Kutuzot répondait : « Je fais reposer mes soldats
« tous les trois jours; je rougirais, je m'arrêterais
« aussitôt, si le pain leur manquait un seul instant.
« J'escorte l'armée française ma prisonnière; je la
« châtie dès qu'elle veut s'arrêter ou s'éloigner de la
« grande route. Le terme de la destinée de Napoléon
« est irrévocablement marqué : c'est dans les marais
« de la Bérésina que s'éteindra le météore en prê-
te sence de toutes les armées russes. Je leur aurai
« livré Napoléon affaibli, désarmé, mourant : c'est
« assez pour ma gloire. »
Bonaparte avait parlé du vieux Kutuzof avec ce
dédain insultant dont il était si prodigue : le vieux
Kutuzof à son tour lui rendait mépris pour mépris.
328 MÉMOIRES d'outre-tombe
L'armée de Kutuzof était plus impatiente que son
chef; les Cosaques eux-mêmes s'écriaient : «Laissera-
« t-on ces squelettes sortir de leurs tombeaux ? »
Cependant on ne voyait pas le quatrième corps' qui
avait dû quitter Smolensk le 15 et rejoindre Napoléon
le 16 à Krasnoï; les communicati'ons étaient cou-
pées; le prince Eugène, qui menait la queue, essaya
vainement de les rétablir : tout ce qu'il put faire, ce
fut de tourner les Russes et d'opérer sa jonction avec
la garde sous Krasnoï; mais toujours les maréchaux
Davout et Ney ne paraissaient pas.
Alors Napoléon retrouva subitement son génie : il
sort de Krasnoï le 17, un bâton à la main, à la tète
de sa garde réduite à treize mille hommes, pour
affronter d'innombrables ennemis, dégager la route
de Smolensk, et frayer un passage aux deux maré-
chaux. Il ne gâta cette action que par la réminis-
cence d'un mot peu proportionné à son masque :
« J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse
« le général. » Henri IV, partant pour le siège
d'Amiens, avait dit : « J'ai assez fait le roi de France,
« il est temps que je fasse le roi de Navarre. » Les
hauteurs environnantes, au pied desquelles marchait
Napoléon, se chargeaient d'artillerie et pouvaient à
chaque instant le foudroyer; il y jette un coup d'oeil
et dit : « Qu'un escadron de mes chasseurs s'en em-
pare ! » Les Russes n'avaient qu'à se laisser rouler en
bas, leur seule masse l'eût écrasé; mais, à la vue de
i. C'était celui du prince Eugène. Il comprenait les dirisions
françaises Delzons et Broussier, la garde royale italienne, la
division italienne Pino, la cavalerie de la garde italienne et un«
brigade légère italienne, commandée par le général Viilata.
MÉMOIRES d'outre-tombe 329
ce grand homme et des débris de la garde serrée en
bataillon carré, ils demeurèrent immobiles, commo
fascinés; son regard arrêta cent mille hommes sur
les collines.
Kutuzof, à propos de cette affaire de Krasnoï, fut
honoré à Pétersbourg du surnom de Smolenski :
apparemment pour n'avoir pas, sous le bâton de Bo
naparte, désespéré du salul de la République.
Après cet inutile effort. Napoléon repassa le Dnieper
le 19 et vint' camper à Orcha : il y brûla les papiers
qu'il avait apportés pour écrire sa vie dans les ennuis
de l'hiver, si Moscou restée entière lui eût permis de
s'y établir. Il s'était vu forcé de jeter dans le lac de
Semlewo l'énorme croix de saint Jean : elle a été re-
trouvée par des Cosaques et replacée sur la tour du
grand Yvan.
A Orcha les inquiétudes étaient grandes : malgré la
tentative de Napoléon pour la rescousse du Maréchal
Ney, il manquait encore. On reçut enfin de ses nou-
velles à Baranni : Eugène était parvenu à le rejoindre
Le général Gourgaud raconte le plaisir que Napoléon
en éprouva, bien que le bulletin et les relations des
amis de l'empereur continuent de s'exprimer avec une
réserve jalouse sur tous les faits qui n'ont pas un rap-
port direct avec lui. La joie de l'armée fut prompte-
ment étouffée ; on passait de péril en péril. Bonaparte
se rendait de KokhanowàTolozcim, lorsqu'un aide de
camp lui annonça la perte de la tête du pont de Bori-
sow, enlevé par l'armée de Moldavie au général Dom-
browski *. L'armée de Moldavie, surprise à son tour
1. Le général Dombrowski commandait une des diTiaioas po-
330 MÉMOIRES d'outre-tombe
par le duc de Reggio dans Borisow, se retira derrière
la Bérésina après avoir détruit le pont. Tchitchagof
se trouvait ainsi en face de nous de l'autre côté de la
rivière.
Le général Corbineau * , commandant une brigade
de notre cavalerie légère, renseigné par un paysan,
avait découvert au-dessous de Borisow le gué de Vé-
sélovo. Sur cette nouvelle, Napoléon, dans la soirée
du 24, fit partir de Bobre Éblé ^ et Chasseloup ' avec
lonaises qui formaient le cinquième corps, placé sous les ordres
du prince Poniatowski.
1. Jean-Baptiste- Juvénal, baron, puis comte Corbineau (1776-
1848). Pendant la guerre de Russie, il commanda la 6« brigade de
cavalerie, faisant partie du deuxième corps, sous les ordres du
duc de Reggio. A la fin de la campagne, il fut nommé aide do
camp de l'empereur, puis général de division et comte de l'Em-
pire en 1813. Pendant les Cent-Jours, il reprit son service d'aide
de camp auprès de Napoléon. Retraité le l*' janvier 1816, il fut
rappelé à l'activité en 1830 et nommé pair de France le 11 sep-
tembre 1835. Ce fut le général Corbineau qui fit arrêter le prince
Louis-Napoléon à Boulogne, lors de la tentative du 6 août 1840.
2. Jean-Baptiste Eblé (1758-1812), général d'artillerie, « modèle
de courage, d'intégrité, d'honneur », selon la très juste expres-
sion de la comtesse de Chastenay, qui l'avait beaucoup connu et
qui ajoute : « Digne, par son savoir, sa capacité, ses longs et
continuels services, de diriger l'artillerie, il fut poursmvi pair
une jalousie implacable et constamment victime de la faveur.
Ses efforts, au passage de la Bérésina, son dévouement à se»
compatriotes, à la cause de l'humanité, l'oubli de sa propre con-
servation, lui coûtèrent sa généreuse rie. Nommé, faute de con-
currents, premier inspecteur général de l'artillerie, il avait cessé
d'exister avant d'en recevoir la nouvelle. » (Mémoires de M"" de
Chastenay, t. II, p. 221.)
3. François, marquis de Chasseloup - Laubat (1754-1833). Il
était général de division du génie depuis le 18 septembre 1799.
Pendant la campagne de 1812, il traça les ouvrages avancés du
pont de Kowno et le camp retranché de Wilna, et contribua
beaucoup, par la construction des ponts sur la Bérésina, à sau-
ver les débris de l'armée. Bien que Napoléon l'eût fait, en 1813,
MEMOIRES d'outre-tombe 331
les pontonniers et les sapeurs : ils arrivèrent à Stou-
dianka, sur la Bérésina, au gué indiqué.
Deux ponts sont jetés ; une armée de quarante mille
Russes campait au bord opposé. Quelle fut la surprise
des Français, lorsqu'au lever du jour ils aperçurent le
rivage désert et l'arrière-garde de la division deTcha-
plitz en pleine retraite 1 Ils n'en croyaient pas leurs
yeux. Un seul boulet, le feu de la pipe d'un Cosaque
eussent suffi pour mettre en pièces ou pour brûler les
faibles pontons de d'Éblé. On court avertir Bonaparte ;
il se lève à la hâte, sort, voit et s'écrie : « J'ai trompé
l'amiral I » L'exclamatiop était naturelle ; les Russes
avortaient au dénouement et commettaient une faute
qui devait prolonger la guerre de trois années ; mais
leur chef n'avait point été trompé. L'amiral Tchitchagof
avait tout aperçu ; il s'était simplement laissé aller à
son caractère : quoique intelligent et fougueux, il ai-
mait ses aises ; il craignait le froid, restait au poêle,
et pensait qu'il aurait toujours le temps d'exterminer
les Français quand il se serait bien chauffé : il céda à
son tempérament. Retiré aujourd'hui àLondres\ ayant
comte de l'Empire et membre du Sénat conservateur, il ne fut
pas des derniers à voter la déchéance de l'empereur et fut
nommé pair de France par Louis XVIII, le 4 juin 1814. Il se
tint à l'écart pendant les Cent-Jours et fut créé marquis par 1«
roi en 1817.
1. L'amiral Paul Tchitchagof avait épousé la fille d'un amiral
anglais, miss Elisabeth Proby. Sa perte le plongea dans une
douleur inconsolable, et il ne tarda pas à aller fixer son exis-
tence en Angleterre, auprès de la famille de sa femme. Il mourut
à Paris, au mois de septembre 1849, âgé de 82 ans. C'était un
grand ami de M™» Swetchine et de Joseph de Maistre. Les lettres
de de Maistre à l'amiral {Correspondance, tomes III, p. 393,
439, 449, 461, 481; IV, 489; V, 455; VI, 133) sont parmi les plus
belles du grand écrivain.
332 MÉMOIRES d'outre-tombe
abandonné sa fortune et renoncé à la Russie, Tchit-
chagof a fourni au Quarterly-Review de curieux articles
sur la campagne de 1812 : il cherche à s'excuser, ses
compatriotes lui répondent; c'est une querelle entre
des Russes. Hélas I si Bonaparte, par la construction
de ses deux ponts et l'incompréhensible retraite de la
division Tchaplitz, était sauvé, les Français ne l'étaient
pas : deux autres armées russes s'aggloméraient sur
la rive du fleuve que Napoléon se préparait à quitter.
Ici celui qui n'a point vu doit se taire et laisser parler
les témoins.
« Le dévouement des pontonniers dirigés par
« d'Éblé, » dit Ghambray *, « vivra autant que le sou-
« venir du passage de la Bérésina. Quoique affaiblis
« par les maux qu'ils enduraient depuis si longtemps,
« quoique privés de liqueurs et d'aliments substan-
« tiels, on les vit, bravant le froid qui était devenu
(' très rigoureux, se mettre dans leau quelqueruis
« jusqu'à la poitrine; c'était courir à une mort presque
« certaine ; mais l'armée les regardait ; ils se sacrifiè-
« rent pour son salut. »
« Le désordre régnait chez les Français, » dit à son
tour M. de Ségur, « et les matériaux avaient manqué
« aux deux ponts ; deux fois, dans la nuitdu26au27,
« celui des voitures s'était rompu et le passage en
« avait été retardé de sept heures : il se brisa une
« troisième fois le 27, vers quatre heures du soir.
« D'un autre côté, les traineurs dispersés dans les
« bois et dans les villages environnants n'avaient pas
« profité de la première nuit, et le 27, quand le jour
1. Le général M'^ de Chambray (1783-1838), autour d'une His-
toire de l'expédition de Russie en 7812, trois volumes in-S", 1833
MEMOIRES d'outre-tombe 333
« avait reparu, tous s'étaient présentés à la fois pour
« passer les ponts.
« Ce fut surtout quand la garde, sur laquelle ils se
« réglaient, s'ébranla. Son départ fut comme un si-
« gnal : ils accoururent de toutes parts ; ils s'cimon-
« celèrent sur la rive. On vit en un instant une masse
« profonde, large et confuse d'hommes, de chevaux
« et de chariots assiéger l'étroite entrée des ponts
« qu'elle débordait. Les premiers, poussés par ceux
« qui les suivaient, repoussés par les gardes et par
« les pontonniers, ou arrêtés par le fleuve, étaient
« écrasés, foulés aux pieds, ou précipités dans les
« glaces que charriait la Bérésina. Il s'élevait de
€ cette immense et horrible cohue, tantôt un bour-
« donnement sourd, tantôt une grande clameur, mê-
« lée de gémissements et d'aff'reuses imprécations. .
o .... Le désordre avait été si grand, que,
« vers deux heures, quand l'empereur s'était présenté
« à son tour, il avait fallu employer la force pour lui
« ouvrir un passage. Un corps de grenadiers de la
« garde, et Latour-Maubourg, renoncèrent, par pitié,
« à se faire jour au travers de ces malheureux. . .
a
« La multitude immense entassée sur la rive, péle-
« mêle avec les chevaux et les chariots, y formait un
« épouvantable encombrement. Ce fut vers le milieu
« du jour que les premiers boulets ennemis tombèrent
« au milieu de ce chaos : ils furent le signal d'un dé-
« sespoir universel
«
« Beaucoup de ceux qui s'étaient lancés les premiers
« d*» cette foule de désespérés, ayant manqué le pont,
334 MÉMOIRES d'outre-tombe
« voulurent l'escalader par ses côtés ; mais la plupart
« furent repoussés dans le fleuve. Ce fut là qu'on aper-
M çut des femmes au milieu des glaçons, avec leurs
« enfants dans leurs bras, les élevant à mesure qu'elles
« s'enfonçaient ; déjà submergées, leurs bras roidis
« les tenaient encore au-dessus d'elles.
« Au milieu de cet horrible désordre, le pont de
« l'artillerie creva et se rompit. La colonne engagée
« sur cet étroit passage voulut en vain rétrograder.
« Le flot d'hommes qui venait derrière, ignorant ce
« malheur, n'écoutant pas les cris des premiers, pous-
« sèrent devant eux, et les jetèrent dans le goufl're,
« où ils furent précipités à leur tour.
« Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une mul-
« titude de gros caissons, de lourdes voitures et de
« pièces d'artillerie y affluèrent de toutes parts. Diri-
« gées par leurs conducteurs, et rapidement empor-
« tées sur une pente roide et inégale, au milieu de cet
« amas d'hommes, elles broyèrent les malheureux qui
« se trouvèrent surpris entre elles ; puis s'entre-cho-
« quant, la plupart, violemment renversées, assom-
« mèrent dans leur chute ceux qui les entouraient.
« Alors des rangs entiers d'hommes éperdus poussés
« sur ces obstacles s'y embarrassent, culbutent, et
« sont écrasés par des masses d'autres infortunés qui
« se succèdent sans interruption.
« Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur
« les autres; on n'entendait que des cris de douleur
« et de rage. Dans cette aff"reuse mêlée les hommes
« foulés et étouôés se débattaient sous les pieds de
« leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec
« leurs ongles et leurs dents. Ceux-ci les repoussaient
MÉMOIRES «'OUTRE-TOMBE 335
« sans pitié comme des ennemis. Dans cet épouvan-
« table fracas d'un ouragan furieux, de coups de ca-
« non, du sifflement de la tempête, de celui des bou-
« lets, des explosions des obus, de vociférations, de
« gémissements, de jurements effroyables, cette foule
« désordonnée n'entendait pas les plaintes des victimes
« qu'elle engloutissait '. »
Les autres témoignages sont d'accord avec les ré-
cits de M. de Ségur : pour leur collation et leur preuve,
je ne citerai plus que ce passage des Mémoires de Vau-
doncourt :
« La plaine assez grande qui se trouve devant Vé-
« sévolo off're, le soir, un spectacle dont l'horreur est
a difficile à peindre. Elle est couverte de voitures et
« de fourgons, la plupart renversés les uns sur les au-
« très et brisés. Elle est jonchée de cadavres d'indivi-
« dus non militaires, parmi lesquels on ne voit que
« trop de femmes et d'enfants traînés, à la suite de
« l'armée, jusqu'à Moscou, ou fuyant cette ville pour
« suivre leurs compatriotes, et que la mort avait frap-
« pés de différentes manières. Le sort de ces malheu-
« reux, au milieu de la mêlée des deux armées, fut
« d'être écrasés sous les roues des voitures ou sous
« les pieds des chevaux ; frappés par les boulets ou
« par les balles des deux partis ; noyés en voulant pas-
« ser les ponts avec les troupes, ou dépouillés par les
« soldats ennemis et jetés nus sur la neige où le froid
« termina bientôt leurs souffrances *. »
1. Ségur, livre XI, chap. VIII et IX.
2. Mémoires pour servir à l'histoire de la guerre entre la
France et la Russie en 1812, par le général de Vaudoucoart,
1816.
336 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
Quel gémissement Bonaparte a-t-il pour une pa-
reille catastrophe, pour cet événement de douleur, un
des plus grands de l'histoire; pour des désastres qui
surpassent ceux de l'armée de Cambyse? Quel cri est
arraché de son âme ? Ces quatre mots de son bulletin :
« Pendant la journée du 26 et du 27 l'armée passa. »
Vous venez de voir comment! Napoléon ne fut pas
même attendri par le spectacle de ces femmes élevant
dans leurs bras leurs nourrissons au-dessus des eaux.
L'autre grand homme qui par la France a régné sur
le monde, Charlemagne, grossier barbare apparem-
ment, chanta et pleura (poète qu'il était aussi) l'en-
fant englouti dans l'Èbre en se jouant sur la glace :
Trux puer adstricto glacie dum ludit in Hebro.
Le duc de Bellune était chargé de protéger le pas-
sage. Il avait laissé en arrière le général Partou-
neaux * qui fut obligé de capituler. Le duc de Reggio,
1. Louis, comte Partouneaux (1770-1835). Général de division
depuis le 27 août 1803, il avait les plus brillants états de ser-
yices. Pendant la campagne de 1812, il commanda la 1" division
du 9e corps, placé sous les ordres du duc de Bellune. Lors delà
retraite, il fut posté à Borizow pour tromper l'ennemi et per-
mettre à l'armée de franchir la Bérésina. Dans la nuit du 27 au
28 novembre, il fut attaqué, à l'est, par les cosaques de Platof,
au nord, par Wittgenstein, à l'ouest, par Tahetchakof; acculé
contre la Bérésina par des forces supérieures, n'ayant lui-même
que 2,000 hommes, il dut mettre bas les armes. Dans le 29^ bul-
letin. Napoléon, cherchant à rejeter sur d'autres des responsabi-
lités qui devaient tout entières peser sur lui seul, essaya de flé-
trir un de ses plus glorieux soldats. Le général a victorieusement
répondu dans deux brochures : Adresse et rapports sur Vaffaire
du 27 au 28 novembre 1812, qu'a eue la P' division du 9* corps
de la Grande-Armée au passage de la Bérésina (1815). — Lettre
fur le compte rendu par plusieurs historiens de la campagne
MÉMOIRES d'outre-tombe 337
blessé de nouveau, était remplacé dans son comman-
dement par le maréchal Ney. On traversa les marais d
la Gaina : la plus petite prévoyance des Russes aurai
rendu les chemins impraticables. A Malodeczno, 1
3 décembre, se trouvèrent toutes les estafettes arrê-
tées depuis trois semaines. Ce fut là que Napoléon
médita d'abandonner le drapeau. « Puis-je rester, o
disait-il, « à la tête d'une déroute ?» A Smorgoni, le
roi de Naples et le prince Eugène le pressèrent de re-
tourner en France. Le duc d'Istrie porta la parole ;
dès les premiers mots Napoléon entra en fureur, il
s'écria : « 11 n'y a que mon plus mortel ennemi qui
« puisse me proposer de quitter l'armée dans la si-
« tuation où elle se trouve. » 11 fit un mouvement
pour se jeter sur le maréchal, son épée nue à la main.
Le soir il fit rappeler le duc d'Istrie et lui dit : « Puis-
que vous le voulez tous, il faut bien que je parte. »
La scène était arrangée; le projet de départ était ar-
rêté lorqu'elle fut jouée. M. Fain assure en effet que
l'empereur s'était déterminé à quitter l'armée pendant
la marche qui le ramena le 4 de Malodeczno à Biclitza.
Telle fut la comédie par laquelle l'immense acteur dé-
noua son drame tragique.
A Smorgoni l'empereur écrivit son vingt-neuvième
bulletin. Le 5 décembre il monta sur un traîneau avec
M. de Gaulaincourt : il était dix heures du soir. Il tra-
versa l'Allemagne caché sous le nom de son compa-
gnon de fuite. A sa disparition, tout s'abîma : dans
de Russie et par le 29' bulletin, de l'affaire du 27 au 28 nO'
vembre 1812 (1817). La Restauration lui donna le commandement
de la 8' division militaire (Marseille), puis de la 10* (Toulouse),
le fit comte en 1817 et, en 1820, commandant de la l'» division
d'infanterie de la garde royale.
T. m 22
338 MÉMOIRES d'outre-tombe
une tempête, lorsqu'un colosse de granit s'ensevelit
sous les sables de la Thébaïde, nulle ombre ne reste
au désert. Quelques soldats dont il ne restait de vi-
vant que les têtes finirent par se manger les uns les
autres sous des hangars de branches de pins. Des
maux qui paraissaient ne pouvoir augmenter se com-
plètent : l'hiver, qui n'avait encore été que l'automne
de ces climats, descend. Les Russes n'avaient plus le
courage de tirer, dans des régions de glace, sur les
ombres gelées que Bonaparte laissait vagabondes
après lui.
A Wilna on ne rencontra que des Juifs qui jetaient
sous les pieds de l'ennemi les malades qu'ils avaient
d'abord recueillis par avarice. Une dernière déroute
abîma le demeurant des Français, à la hauteur de Po-
nary. Enfin on touche au Niémen : des trois ponts
sur lesquels nos troupes avaient défilé, aucun n'exis-
tait ; un pont, ouvrage de l'ennemi, dominait les eaux
congelées. Des cinq cent mille hommes, de l'innom-
brable artillerie qui, au mois de juin, avaient traversé
le fleuve, on ne vit repasser à Kowno qu'un millier de
fantassins réguliers, quelques canons et trente mille
misérables couverts de plaies. Plus de musique, plus
de chants de triomphe ; la bande à la face violette, et
dont les cils figés forçaient les yeux à se tenir ou-
verts, marchait en silence sur le pont ou rampait de
glaçons en glaçons jusqu'à la rive polonaise. Arrivés
dans des habitations échaufi'ées par des poêles, les
malheureux expirèrent : leur vie se fondit avec la
neige dont ils étaient enveloppés. Le général Gour-
gaud affirme que cent vingt-sept mille hommes re-
passèrent le Niémen : ce serait toujours même à ce
MÉMOIRES d'outre-tombe 339
compte une perte de trois cent treize mille hommes
dans une campagne de quatre mois '.
Murât, parvenu à Gumbinnen, rasseraJ^la ses offi-
ciers et leur dit : « Il n'est plus possible de servir un
« insensé ; il n'y a plus de salut dans sa cause ; aucuL
« prince de l'Europe ne croit plus à ses paroles ni à
« ses traités. » De là il se rendit à Posen et, le 16jan-
vier 1813, il disparut. Vingt-trois jours après, le prince
de Schwarzenberg quitta l'armée : elle passa sous le
commandement du prince Eugène. Le générai York^,
d'abord blâmé ostensiblement par Frédéric-Guillaume
et bientôt réconcilié avec lui, se retira en emmenant
les Prussiens : la défection européenne commençait.
Dans toute cette campagne Bonaparte fut inférieur
à ses généraux, et particulièrement au maréchal Ney.
1. Dans ses Méjnoiret, toujours si dramatiques et si intéres-
sants, mais souvent si étrangement inexacts, le général Marbot
(tome III, p. 233) n'a pas craint d'avancer que « la perte totale
des Français régnicoles lut, pendant la campagne de Russie, de
soixante-cinq mille hommes seulement». Il traite de libellistes
et de romanciers les historiens qui donnent un chiffre plus élevé.
Or, M. Thiers, qui n'était pourtant pas un détracteur de Napo-
léon, après avoir étudié avec le plus grand soin tous les états de
troupes, est arrivé à cette conclusion (tome XIV, p. 671) : « Il
n'y a aucune exagération à dire que trois cent m,ille hommes (de
la Grande-Armée) moururent par le feu, par la misère ou par
le froid. La part des Français dans cette horrible hécatombe fut
de plus des deux tiers. » Le chiffre donné par Chateaubriand
concorde, on le voit, avec celui que devait trouver plus tard
M. Thiers.
2. Le général York commandait le corps prussien qui faissiit
partie du 10« corps de la Grande-Armée, placé sous les ordres
du maréchal duc de Tarente. Il avait conclu, le 30 décembre 1812,
avec les généraux russes Clausewitz et Diebitsch, une conven-
tion, par laquelle il s'engageait à observer la neutralité jusqu'au
momeat où le roi de Prusse lui aurait transmis ses instructiona.
340 MÉMOIRES d'outre-tombe
Les excuses que Ton a données de la fuite de Bona-
parte sont inadmissibles : la preuve est là, puisque
son départ, qui devait tout sauver, ne sauva rien. Cet
abandon, loin de réparer les malheurs, les augmenta
et hâta la dissolution de la Fédération rhénane.
Le vingt-neuvième et dernier bulletin de la grande
armée, daté de Molodetschino le 3 décembre 1812,
arrivé à Paris le 18, n'y précéda Napoléon que de
deux jours ' : il frappa la France de stupeur, quoi-
qu'il soit loin de s'exprimer avec la franchise dont on
l'a loué ; des contradictions frappantes s'y remarquent
et ne parviennent pas à couvrir une vérité qui perce
partout, A Sainte-Hélène (comme on l'a vu ci-dessus),
Bonaparte s'exprimait avec pluG de bonne foi : ses
révélations ne pouvaient plus compromettre un dia-
dème alors tombé de sa tète. Il faut pourtant écouter
encore un moment le ravageur :
« Cette armée, » dit-il dans le bulletin du 3 décem-
bre 1812, « si belle le 6, était bien différente dès le
1. Napoléon arriva à Paris le 20 décembre, deux jours, en
effet, après la publication du 29« bulletin. « On était, dit M™e de
Chastenay {Mémoires, II, 221), dans toute la stupeur causée
par le bulletin de consternation, quand on apprit avec un re-
doublement de surprise que l'empereur était aux Tuileries. Il
avait, en effet, parcouru toute l'Allemagne aussi rapidement
qu'un courrier; sa voiture s'étant brisée à Meaux, il s'était jeté,
avec le duc de Vicence, dans le cabriolet de la poste et avait
paru, vers dix heures du soir, à la grille des Tuileries, où, dans
ce honteux équipage, la garde avait eu quelque peine à recon-
naître son empereur... Un bain, un bon souper, quelques heuret
de repos avaient réparé ses forces; les tailleurs avaient travaillé
k lui préparer des vêtements, — il n'avait sau^é que ceux dont
il était couvert, — et, le lendemain avant midi, tous les corps
constitués, en députation au palais, le féhcitaient sur son retour,
sans lui demander, comme Auguste, ce qu'il avait fait de ses
légions. ■
MÉMOIRES d'outre-tombe 341
-< 14. Presque sans cavalerie, sans artillerie, sans
« transports, nous ne pouvions nous éclairer à un
« quart de lieue...
« Les hommes que la nature n'a pas trempés assez
« fortement pour être au-dessus de toutes les chances
« du sort et de la fortune parurent ébranlés, perdirent
« leur gaieté, leur bonne humeur, et ne rêvèrent que
« malheurs et catastrophes ; ceux qu'elle a créés su-
« périeurs à tout conservèrent leur gaieté, leurs ma-
« nières ordinaires, et virent une nouvelle gloire dans
« des difficultés différentes à surmonter.
« Dans tous ces mouvements, l'empereur a toujours
« marché au milieu de sa garde, la cavalerie com-
« mandée par le maréchal duc d'Istrie, et l'infanterie
« commandée par le duc de Dantzick. Sa Majesté a
« été satisfaite du bon esprit que sa garde a montré ;
« elle a toujours été prête à se porter partout où les
« circonstances l'auraient exigé ; mais les circons-
« tances ont toujours été telles que sa simple présence
« a suffi, et qu'elle n'a pas été dans le cas de donner.
« Le prince de Neuchàtel, le grand maréchal', le
« grand écuyer ^ et tous les aides de camp et les offi-
« ciers militaires de la maison de l'empereur, ont
« toujours accompagné Sa Majesté.
« Notre cavalerie était tellement démontée, que l'on
« a dû réunir les officiers auxquels il restait un che-
« val pour en former quatre compagnies de cent cin-
« quante hommes chacune. Les généraux y faisaient
« les fonctions de capitaines, et les colonels celles de
« sous-officiers. Cet escadron sacré, commandé par
1. Duroc, grand maréchal du palais.
2. Caulaincourt.
342 MÉMOIRES d'outre-tombe
« le général Grouchy, et sous les ordres du roi d^
« Naples, ne perdait pas de vue l'empereur dans tous
« ses mouvements. La santé de Sa Majesté n'a jamais
<< été meilleure. »
Quel résumé de tant de victoires ! Bonaparte avait
dit aux Directeurs : « Qu'avez-vous fait de cent mille
« Français, tous mes compagnons de gloire? Ils sont
« morts 1 » La France pouvait dire à Bonaparte :
« Qu'avez-vous fait dans une seule course des cinq
« cent mille soldats du Niémen, tous mes enfants ou
« mes alliés ? Ils sont morts 1 »
Après la perte de ces cent mille soldats républicains
regrettés de Napoléon, du moins la patrie fut sauvée :
les derniers résultats de la campagne de Ru^ssie ont
amené l'invasion de la France et la perte de tout ce
que notre gloire et nos sacrifices avaient accumulé
depuis vingt ans.
Bonaparte a sans cesse été gardé par un bataillon
sacré qui ne le perdit pas de vue dans tous ses mouve-
ments ; dédommagement des trois cent mille exis-
tences immolées : mais pourquoi la natuve ne les avait-
elle pas trempées assez fortement? Elles auraient con-
servé leurs manières ordinaires. Cette vile chair à canon
méritait-elle que ses mouvements eussent été aussi
précieusement surveillés que ceux de Sa Majesté?
Le bulletin conclut, comme plusieurs autres, par
ces mots : « La santé de Sa Majesté n'a jamais été
meilleure. »
Familles, séchez vos larmes : Napoléon se porte bien.
A la suite de ce rapport, on lisait cette remarque
officielle dans les journaux : « C'est une pièce histo-
« rique du premier rang; Xénophon et César ont
MEMOIRES d'outre-tombe 343
« ainsi écrit, l'un la retraite des Dix mille, l'autre ses
« Commentaires. » Quelle démence de comparaison
académique! Mais, laissant à part la bénévole réclame
littéraire, on devait être satisfait parce que d'effroya-
bles calamités causées par Napoléon lui avaient fourni
l'occasion de montrer ses talents comme écrivain I
Néron a mis le feu à Rome, et il chante l'incendie de
Troie. Nous étions arrivés jusqu'à la féroce dérision
d'une flatterie qui déterrait dans ses souvenirs Xéno-
phon et César, afin d'outrager le deuil éternel de la
France.
Le Sénat conservateur accourt : « Le Sénat, » dit La-
cépède*, « s'empresse de présenter au pied du trône
« de V. M. I. et R. l'hommage de ses félicitations sur
« y heureuse arrivée de V. M. au milieu de ses peuples.
« Le Sénat, premier conseil de l'empereur et dont
« l'autorité n'existe que lorsque le monarque la réclame
« et la met en mouvement, est établi pour la conser-
« vation de cette monarchie et de l'hérédité de votre
« trône, dans une quatrième dynastie. La France et la
« postérité le trouveront, dans toutes les circons-
« tances, fidèle à ce devoir sacré, et tous ses membres
« seront toujours prêts à périr pour la défense de ce
« palladium de la sûreté et de la prospérité natio-
« nales. » Les membres du Sénat l'ont merveilleuse-
ment prouvé en décrétant la déchéance de Napoléon I
1. Bernard-Germain-Etienne de Laville-sur-lllon. comte de La-
cépède (1756-1825), député à l'Assemblée législative en 1791,
membre du Sénat conservateur, pair en 1814, pair des Cent-
Jours, de nouveau pair de France en 1819. Continuateur de
Butfon, il a publié Y Histoire naturelle des Poissons, V Histoire
naturelle des Cétacés, et aussi celle des Serpents : Chateaubriaad
•'exi souviendra tout k l'heure.
344 MÉMOIRES d'outre-tombe
L'empereur répond : « Sénateurs, ce que vous me
« dites m'est fort agréable. J'ai à cœur la gloire et
« LA PUISSANCE de la France ; mais nos premières
« pensées sont pour tout ce qui peut perpétuer la
« tranquillité intérieure pour ce trône
« auquel sont attachées désormais les destinées de la
« patrie J'ai demandé à la Providence
« un nombre d'années déterminé J'ai
« réfléchi à ce qui a été fait aux différentes époques ;
« j'y penserai encore. »
L'historien des reptiles, en osant congratuler Napo-
léon sur les prospérités publiques, est cependant
effrayé de son courage ; il a peur d'être ; il a bien soin
de dire que l'autorité du Sénat n'existe que lorsque le
monarque la réclame et la met en mouvement. On
avait tant à craindre de l'indépendance du Sénat !
Bonaparte, s'excusant à Saint-Hélène, dit : « Sont-
« ce les Russes qui m'ont anéanti? Non, ce sont de
« faux rapports, de sottes intrigues, de la trahison,
« de la bêtise, bien des choses enfin qu'on saura
« peut-être un jour et qui pourront atténuer ou justi-
« fier les deux fautes grossières, en diplomatie comme
« en guerre, que l'on a le droit de m'adresser. »
Des fautes qui n'entraînent que la perte d'une ba-
taille ou d'une province permettent des excuses en
paroles mystérieuses, dont on renvoie l'explication à
l'avenir; mais des fautes qui bouleversent la société,
et font passer sous le joug l'indépendance d'un peu-
ple, ne sont pas effacées par les défaites de l'orgueil.
Après tant de calamités et de faits héroïques, il est
rude à la fin de n'avoir plus à choisir dans les paroles
du Sénat qu'entre l'horreur et le mépris.
MÉMOIRES d'outre-tombe 345
Lorsque Bonaparte arriva précédé de son bulletin,
la consternation fut générale. « On ne comptait dans
« l'Empire, dit M. de Ségur, que des hommes vieillis
« par le temps ou par la guerre, et des enfants; pres-
« que plus d'hommes faits! où étaient-ils? Les pleurs
« des femmes, les cris des mères, le disaient assez 1
« Penchées laborieusement sur cette terre qui sans
« elles resterait inculte, elles maudissent la guerre en
« lui. »
Au retour de la Bérésina, il n'en fallut pas moins
danser par ordre : c'est ce qu'on apprend des Souve-
nirs pour servir à l'histoire, de la reine Hortense. On
fut contraint d'aller au bal, la mort dans le cœur, pleu-
rant intérieurement ses parents ou ses amis. Tel était le
déshonneur auquel le despotisme avait condamné la
France : on voyait dans les salons ce que l'on rencontre
dans les rues, des créatures se distrayant de leur vie
en chantant leur misère pour divertir les passants.
Depuis trois ans j'étais retiré à Aulnay : sur mon
coteau de pins, en 1811, j'avais suivi des yeux la co-
mète qui pendant la nuit courait à l'horizon des
bois; elle était belle et triste, et, comme une reine,
elle traînait sur ses pas son long voile. Qui l'étran-
gère égarée dans notre univers cherchait-elle? à qui
adressait-elle ses pas dans le désert du ciel?
Le 23 octobre 1812, gîté un moment à Paris, rue
des Saints-Pères, à l'hôtel Lavalette, madame Lava-
lette mon hôtesse, la sourde, me vint réveiller munie
de son long cornet : « Monsieur I monsieur! Bona-
* parte est morti Le général Malet a tué Hulin.
« Toutes les autorités sont changées. La révolution
« est faite. »
346 MÉMOIRES d'outre-tombe
Bonaparte était si aimé que pendant quelques ins-
tants Paris fut dans la joie, excepté les autorités bur-
lesquement arrêtées. Un souffle avait presque jeté
bas l'Empire. Évadé de prison à minuit, un soldat
était maître du monde au point du jour; un songe fut
près d'emporter une réalité formidable. Les plus
modérés disaient : « Si Napoléon n'est pas mort, il
« reviendra corrigé par ses fautes et par ses revers;
« il fera la paix avec l'Europe, et le reste de nos en-
« fants sera sauvé. » Deux heures après sa femme,
M. Lavalette entra chez moi pour m'apprendre l'ar-
restation de Malet : il ne me cacha pas (c'était sa
phrase coutumière) que tout était fini. Le jour et la
nuit se firent au même moment. J'ai raconté com-
ment Bonaparte reçut cette nouvelle dans un champ
de neige près de Smolensk.
Le sénatus-consulte du 12 janvier 1813 mit à la
disposition de Napoléon revenu deux cent cinquante
mille hommes; l'inépuisable France vit sortir de son
sang par ses blessures de nouveaux soldats. Alors on
entendit une voix depuis longtemps oubliée; quelque»
vieilles oreilles françaises crurent en reconnaître le
son : c'était la voix de Louis XVIII ; elle sélevait du
fond de l'exil.' Le frère de Louis XVI annonçait des
principes à établir un jour dans une charte constitu-
tionnelle; premières espérances de liberté qui nous
venaient de nos aaciens rois.
Alexandre, entré à Varsovie, adresse une procla-
mation à l'Europe :
1. Louis XVIII était alors établi, dans le comté de Bucking-
ham, au château de Hartwell, domaine agreste et modeste d'un
particulier anglais, M. Sée.
MÉMOIRES d'outre-tombe 347
« Si le Nord imite le sublime exemple qu'offrent
■ les Castillans, le deuil du monde est fini. L'Europe,
« sur le point de devenir la proie d'un monstre, re-
« couvrerait à la fois son indépendance et sa tran-
« quillité. Puisse enfin de ce colosse sanglant qui me-
« naçait le continent de sa criminelle éternité ne rester
« qu'un long souvenir d'horreur et de pitié I »
Ce monstre, ce colosse sanglant qui menaçait le con-
tinent de sa criminelle éternité, était si peu instruit
par l'infortune qu'à peine échappé aux Cosaques, il
se jeta sur un vieillard qu'il retenait prisonnier.
Nous avons vu l'enlèvement du pape à Rome, son
séjour à Savone, puis sa détention à Fontainebleau.
La discorde s'était mise dans le sacré collège : des car-
dinaux voulaient que le saint-père résistât pour le spi-
rituel, et ils eurent ordre de ne porter que des bas
noirs ; quelques-uns furent envoyés en exil dans les
provinces; quelques chefs du clergé français enfermés
à Vincennes: d'autres cardinaux opinaient à la sou-
mission complète du pape; ils conservèrent leurs bas
rouges : c'était une seconde représentation des cierges
de la Chandeleur.
Lorsqu'à Fontainebleau le pape obtenait quelque
relâchement de l'obsession des cardinaux rouges, il se
promenait seul dans les galeries de François I" : il y
reconnaissait la trace des arts qui lui rappelaient la
ville sacrée, et de ses fenêtres il voyait les pins que
Louis XVI avait plantés en face des appartements som-
bres où Monaldeschi fut assassiné. De ce désert,
comme Jésus, il pouvait prendre en pitié les royau-
mes de la terre. Le septuagénaire à moitié mort, que
348 MÉMOIRES d'outre-tombe
Bonaparte lui-même vint tourmenter, signa machina-
lement ce concordat de 1813 *, contre lequel il pro-
testa bientôt après l'arrivée des cardinaux Pacca et
Consalvi.
Lorsque Pacca rejoignit le captif avec lequel il était
parti de Rome, il s'imaginait trouver une grande foule
autour de la geôle royale ; il ne rencontra dans les
cours que de rares serviteurs et une sentinelle placée
au haut de l'escalier en fer à cheval. Les fenêtres et
les portes du palais étaient fermées : dans ia première
antichambre des appartements était le cardinal Doria,
dans les autres salles se tenaient quelques évêques
français. Pacca fut introduit auprès de Sa Sainteté :
elle était debout, immobile, pâle, courbée, amaigrie,
les yeux enfoncés dans la tête.
Le cardinal lui dit qu'il avait hâté son voyage pour
se jeter à ses pieds ; le pape répondit : « Ces cardinaux
« nous ont entraîné à la table et nous ont fait signer. »
Pacca se retira à l'appartement qu'on lui avait préparé,
confondu qu'il était de la solitude des demeures, du
1. Il fut signé au palais de Fontainebleau, le 25 janvier 1813.
En voici les principales dispositions : — La résidence à Paris
n'est pas textuellement imposée au Saint-Père; il est seulement
indiqué en termes un peu vagues qu'il se fixera en France ou
dans le royaume d'Itadie. — Les domaines qu'il possédait, et qui
ne sont pas aliénés, seront administrés par ses agents ou char-
gés d'affaires. Ceux qui seraient aliénés seront remplacés jus-
qu'à concurrence de 2,000,OX) de francs de revenus. — Dans les
six mois qui suivront la notification d'usage de la nomination
par l'empereur aux archevêchés et évêchés de l'Empire et du
royaume d'Italie, le pape donnera l'institution canonique. Les
six mois expirés sans que le pape ail accordé l'instituiion, le
métropolitain, et, à son défaut, ou s'il s'agit du métropolitain,
l évêque le plus ancien de la province, procédera à l'institution
ée Vévlque nommé.
MÉMOIRES d'outre-tombe 349
silence des yeux, de l'abattement des visages et du
profond chagrin empreint sur le front du pape. Re-
tourné auprès de Sa Sainteté, il « la trouva (c'est lui
« qui parle) dans un état digne de compassion et qui
« faisait craindre pour ses jours. Elle était anéantie
« par une tristesse inconsolable en parlant de ce qui
« était arrivé ; cette pensée de tourment l'empêchait
« de dormir et ne lui permettait de prendre de nour-
« riture que ce qui suffisait pour ne pas consentir à
« mourir : — De cela, disait-elle, je mourrai fou comme
« Clément XIV. »
Dans le secret de ces galeries déshabitées où la voix
de saint Louis, de François !•% de Henri IV et de
Louis XIV ne se faisait plus entendre, le saint-père
passa plusieurs jours à écrire la minute et la copie de
la lettre qui devait être remise à l'empereur. Le cardi-
nal Pacca emportait caché dans sa robe le papier dan-
gereux à mesure que le pape y ajoutait quelques lignes.
L'ouvrage achevé, le pape le remit, le 24 mars 1813,
au colonel Lagorsse et le chargea de le porter à l'empe-
reur. Il fît lire en même temps une allocution aux di-
vers cardinaux qui se trouvaient près de lui : il regarde
comme nul le bref qu'il avait donné à Savone et le
concordat du 23 janvier. « Béni soit le Seigneur, dit
« l'allocution, qui n'a pas éloigné de nous sa miséri-
« corde ! Il a bien voulu nous humilier par une salu-
<i taire confusion. A nous donc soit l'humiliation pour
* le bien de notre âme ; à lui dans tous les siècles
a l'exaltation, l'honneur et la gloire !
« Du palais de Fontainebleau, le 24 mars 1813. t
Jamais plus belle ordonnance ne sortit de ce palais.
350 MÉMOIRES d'outre-tombe
La conscience du pape étant allégée, le visagij du mar-
tyr devint serein ; son sourire et sa boaclxe retrouvè-
rent leur grâce et ses yeux le sommeil.
Napoléon menaça d'abord de faire sauter la tête de
dessus les épaules de quelques-uns des prêtres de Fon-
tainebleau ; il pensa à se déclarer chef de la religion
de l'État; puis, retombant dans son naturel, il feignit
de n'avoir rien su de la lettre du pape. Mais sa for-
tune décroissait. Le pape, sorti d'un ordre de pauvres
moines, rentré par ses malheurs dans le sein de la
foule, semblait avoir repris le grand rôle de tribun des
peuples, et donné le signal de la déposition de l'op-
presseur des libertés publiques.
La mauvaise fortune amène les trahisons et ne les
justifie pas ; en mars 1813, la Prusse à Kalisch s'allie
avec la Russie *. Le 3 mars, la Suède fait un traité avec
le cabinet de Saint-James: elle s'oblige à fournir
trente mille hommes. Hambourg est évacué par les
Français, Berlin occupé par les Cosaques, Dresde pris
par les Russes et les Prussiens 2.
La défection de la Confédération du Rhin se pré-
pare. L'Autriche adhère à l'alliance de la Russie et de
la Prusse. La guerre se rouvre en Italie où le prince
Eugène s'est transporté.
En Espagne, l'armée anglaise défait Joseph à Vito-
ria^, les tableaux dérobés aux églises et aux palais
1. Le traité d'alliance entre la Prusse et la Russie fut signé le
ler mars 1813.
2. Berlin fut occupé par les Cosaques le 4 mars 1813 ; Ham-
bourg fut évacué par les Français le 12 mars ; Dresde fut pris
par les Russes e» les Prussiens le 21.
3. La bataille de Vitoria eut lieu le 21 juin 1813. A la nou-
MÉMOIRES d'outre-tombe 351
tombent dans TÈbre : je les avais vus à Madrid et à
l'Escurial ; je les ai revus lorsqu'on les restaurait à
Paris : le flot et Napoléon avaient passé sur ces Murillo
et ces Raphaël, velut umbra. "Wellington, s'avançant
toujours, bat le maréchal Soult à Roncevaux * : nos
grands souvenirs faisaient le fond des scènes de nos
nouvelles destinées.
Le 14 février, à l'ouverture du Corps législatif, Bo-
naparte déclara qu'il avait toujours voulu la paix et
qu'elle était nécessaire au monde. Ce monde ne lui
réussissait plus. Du reste, dans la bouche de celui qui
nous appelait ses sujets, aucune sympathie pour les
douleurs de la France : Bonaparte levait sur nous des
souffrances, comme un tribut qui lui était dû.
Le 3 avril, le Sénat conservateur ajoute cent quatre-
vingt mille combattants à ceux qu'il a déjà alloués ;
coupes extraordinaires d'hommes au milieu des cou-
pes réglées. Le 10 avril enlève Lagrange^; l'abbé De-
lille expira quelques jours après ^. Si dans le ciel la
velle de cette défaite, qui consommait pour lui la perte de l'Es-
pagne, Napoléon rappela Joseph et lui enjoignit de se retirer ea
sou château de Mortefontaine, avec défense d'y voir personne,
sous peine d'être arrêté.
1. 28-31 juillet 1813.
2. Joseph-Louis, comte Lagrange (1736-1813), célèbre mathé-
maticien, membre de l'Institut, comte de l'Empire, grand-offi-
cier de la Légion d'honneur. Ce géomètre plaisait fort à Napo-
léon, n'étant point un idéologue. On lui demandait un jour
comment il pouvait voter les terribles conscriptions annuelles :
« Cela, répondit-il, ne change pas sensiblement les tables de la
mortalité. « — Son corps fut déposé au Panthéon.
3. Delille mourut dapoplexie dans la nuit du l*"" au 2 mai
1813. Son corps resta exposé plusieurs jours au Collège de
¥rance, sur un lit de parade, la tête couronnée de lauriers et la
Isage légèrement peint. Son convoi eut quelque chose d'uQô
352 MÉMOIRES d'outre-tombe
noblesse du sentiment l'emporte sur la hauteur de la
pensée, le chantre de la Pitié est placé plus près du
trône de Dieu que l'auteur de la Théorie des fonctions
analytiques. Bonaparte avait quitté Paris le 15 avril.
Les levées de 1812, se succédant, s'étaient arrêtées
en Saxe. Napoléon arrive. L'honneur du vieil ost ex-
piré est remis à deux cent mille conscrits qui se bat-
tent comme les grenadiers de Marengo. Le 2 mai, la
bataille de Liitzen est gagnée : Bonaparte, dans ces
nouveaux combats, n'emploie presque plus que l'ar-
tillerie. Entré dans Dresde, il dit aux habitants : « Je
« n'ignore pas à quel transport vous vous êtes livrés
« lorsque l'empereur Alexandre et le roi de Prusse
« sont entrés dans vos murs. Nous voyons encore sur
« le pavé le fumier des fleurs que vos jeune* filles ont
« semées sur les pas des monarques. » Napoléon se
souvenait-il des jeunes filles de Verdun ? C'était du
temps de ses belles années.
A Bautzen ', autre triomphe, mais oix s'ensevelissent
le général du génie Kirgener, et Duroc, grand maré-
chal du palais. « Il y a une autre vie, dit l'empereur à
« Duroc : nous nous reverrons. » Duroc se souciait-il
de le revoir*?
apothéose, et ses funérailles ont laissé le souvenir d'une grande
solennité nationale. Elles égalèrent en éclat celles du maréchal
Bessières, duc d'Istrie, mort, lui aussi, le 1*' mai, dans le com-
bat qui précéda la bataille de Lutzen, et dont les obsèques
avaient été, par ordre de l'empereur, entourées d'une pompe
extraordinaire.
1. 19 mai 1813.
2. Le 22 mai 1813, à Wurtzen. Duroc escortait, avec les dncs
de Vicence et de Trévise, l'Empereur, qui descendait au galop
an petit chemin creux pour gagner une émin«nc€ d'où il put
MEMOIRES d'outre-tombe 353
Le 26 et le 27 août, on s'aborde sur l'Elbe dans des
champs déjà fameux'. Revenu de l'Amérique, après
avoir vu Bernadette à Stockholm, et Alexandre à
Prague, Moreau a les deux jambes emportées d'un
boulet à Dresde, à côté de l'Empereur de Russie :
vieille habitude de la fortune napoléonienne. On ap-
prit la mort du vainqueur de Hohenlinden, dans le
camp français, par un chien perdu, sur le collier du-
quel était écrit le nom du nouveau Turenne ; l'animal,
demeuré sans maître, courait au hasard parmi les
morts : Te, janitor Orci ^ !
Le prince de Suède, devenu généralissime de l'ar-
mée du nord de l'Allemagne, avait adressé, le 15 d'août,
une proclamation à ses soldats :
« Soldats, le même sentiment qui guida les Fran-
« çais de 1792, et qui les porta à s'unir et à combattre
« les armées qui étaient sur leur territoire, doit diri-
« ger aujourd'hui votre valeur contre celui qui, après
« avoir envahi le sol qui vous a vus naître, enchaîne
« encore vos frères, vos femmes et vos enfants. »
Bonaparte, encourant la réprobation unanime,
s'élançait contre la liberté qui l'attaquait de toutes
parts, sous toutes les formes. Un sénatus-consulte du
juger de l'eflet de la charge des 14, (XK) cavaliers du général
Latour-Maubourg, dans la plaine de Reichenbach. Tout à. coup,
un boulet vint frapper un arbre, ricocha, tua le général Kir-
gener, de l'escorte, et atteignit mortellement Duroc au bas-
ventre; on le transporta dans une petite ferme, où il expjira au
bout de quelques heures. Ses cendres reposent aux Invalidei,
à cùlé de celles de l'Empereur.
1. Bataille de Dresde (2G et 27 août 1813).
S. Te Stygii tremuere lacns, te Janitor Orci.
(Virgile, Enéide, viii, 296.)
T. III. 23
354 MÉMOIRES d'outre-tombe
28 août annule la dt^claration d'un jury dAnvers* : bien
petite infraction, sans doute, aux droits des citoyens,
après Ténormité d'arbitraire dont avait usé l'empe-
reur ; mais il y a au fond des lois une sainte indépen-
dance dont les cris sont entendus : cette oppression
d'un jury fît plus de bruit que les oppressions diverses
dont la France était la victime.
Enfin, au midi, l'ennemi avait touché notre sol; les
Anglais, obsession de Bonaparte et cause de presque
toutes ses fautes, passèrent la Bidassoa le 7 octobre :
Wellington, l'homme fatal, mit le premier le pied sur
la terre de France.
S'obstinant à rester en Saxe, malgré la prise de
Vandarame en Bohème * et la défaite de Ney près de
1. Le 21 juillet 1813, le Jury d'Anvers avait acquitté les nom-
més Werbrouck, Lacoste, Biard et Petit, accusés d'être auteurs
ou complices de dilapidations commises dans la gestion et
l'administration de l'octroi d'Anvers. Le sénatus-consulte du 28
août annula la déclaration du Jury et chargea la Cour de cassa-
tion de renvoyer les quatre acquittés devant une Cour impériale
qui prononcerait sur eux sans jury. Cette audacieuse violation
de la loi eût peut-être passé inaperçue lorsque l'Empereur était
à l'apogée de sa fortune ; venant après les désastres de Russie
et d'Espagne, elle souleva en Europe une indignation générale.
2. Le 30 août 1813, le général Vandamme, qui occupait à
Kulm, sur le revers des montagnes de Bohème, avec une ar-
mée de 30,000 hommes, une position très forte, s'était trouvé
entouré par un cercle de 130,000 ennemis. Les Français résistè-
rent ei. iîîespérés. Le général Corbineau finit par s'ouvrir un
passag n abandonnant l'artillerie, mais nous avions eu cinq
ou six mille tués ou blessés, et nous laissions sept mille prison-
niers aux mains des vainqueurs. Vandanmie était du nombre,
ainsi que le général Haxo, aide de camp de l'Empereur, et plu-
sieurs autres généraux. 60 pièces de canon, 18 obusiers, tous
les caissons, y compris ceux du parc de réserve, tous les baga-
ges, enfin, tombèrent aux mains de l'ennemi {Souvenirs mili-
taires du duc de Fezensac, p. 411 et suivanies). Inaugurée par
MÉMOIRES d'outre- TOMBE 355
Berlin par Bernadotte *, Napoléon revint sur Dresde
Alors le Landsturm * se lève ; une guerre nationale,
semblable à celle qui a délivré l'Espagne, s'organise.
On a appelé les combats de 1813 la campagne de
Saxe : ils seraient mieux nommés la campagne de la
jeune Allemagne ou des poètes. A quel désespoir Bo-
naparte ne nous avait-il pas réduits par son oppres-
sion, puisqu'on voyant couler notre sang, nous ne
pouvons nous défendre d'un mouvement d'intérêt pour
cette généreuse jeunesse saisissant l'épée au nom de
l'indépendance? Chacun de ces combats était une pro-
testation pour les droits des peuples.
Dans une de ses proclamations, datée de Kalisch le
25 mars 1813, Alexandre appelait aux armes les popu-
lations de l'Allemagne, leur promettant, au nom de
ses frères les rois, des institutions libres. Ce signal fit
éclater la Burschenschaft 3, déjà secrètement formée.
Les universités d'Allemagne s'ouvrirent ; elles mirent
les brillantes victoires de Lutzen et de Bautzen la campagne de
Saxe se terminait par un désastre qui ne se devait pas réparer
et qu'allait bientôt suivre le désastre, plus grand encore, de
Leipsick.
1. Le 6 septembre 1813, Ney est battu par le prince de Suède,
Bernadotte, et par le général prussien Bulow, à Dennewitz,
près de Berlin. Il perd, avec les deux tiers de son artillerie,
ses munitions, ses bagages, et plus de 10,000 hommes.
2. De land, terre, et stuiin, tocsin; — nom donné en Alle-
magne et en Suisse à une levée en masse de tous les hommes
en état de porter les armes, et qui a lieu lorsque la patrie est en
danger.
3. De bursch, camarade, et shaft, confrérie ; — nom donné à
une association lormée en 1815 par les étudiants des universités
allemandes qui, deux ans auparavant, avaient quitté leurs études
poui prendre part à la guerre do la délivrance.
356 MÉMOIRES d'outre-tombe
de c(*Hé la douleur pour ne songer qu'à la réparation
de l'injure : « Que les lamentations elles larmes soient
« courtes, la tristesse et la douleur longues, disaient
« les Germains d'autrefois ; à la femme il est décent
« de pleurer, à l'homme de se souvenir : Lamenta ac
c< lacrymas cito, dolorem et tristitiam tarde ponunt.
a Feminis lugere honestum est, viris tneminisse. » Alors
la jeune Allemagne court à la délivrance de la patrie ;
alors se pressèrent ces Germains, alliés de l'Empire,
dont l'ancienne Rome se servit en guise d'armes et de
javelots, valut tela atque arma.
Le professeur Fichte ' faisait à Berlin, en 1813, une
leçon sur le devoir ; il parla des calamités de l'Alle-
magne, et termina sa leçon par ces paroles : « Le cours
« sera donc suspendu jusqu'à la fin de la campagne.
« Nous le reprendrons dans notre patrie libre, ou nous
« serons morts pour reconquérir la liberté. » Les
jeunes auditeurs se lèvent en poussant des cris :
Fichte descend de sa chaire, traverse la foule, et va
inscrire son nom sur les rôles d'un corps partant pour
l'armée.
Tout ce que Bonaparte avait méprisé et insulté lui
devient péril : l'intelligence descend dans la lice contre
la force brutale ; Moscou est la torche à la lueur de la-
quelle la Germanie ceint son baudrier : « Aux armes !
1. Jean-Gottlieb Fichte (1762-1814). Professeur de philosophie
k léna d'abord, ensuite à Berlin, il avait prononcé, en cette der-
nière ville, de 1807 à 1808, malgré l'occupation française, ses fa-
meux Discours à la nation allemande, qui préparèrent le réveil
de l'Allemagne. Ses principaux ouvrages sont les Principes d'une
théorie de la science (1794), Principes du droit naturel (1796-
1797), Système de morale (1798), la Destination de l'homme
(1800), Méthode pour arriver à la vie btenheuretue (1806).
MÉMOIRES d'outre-tombe 357
« s'écrie la muse. Le Phénix de la Russie s'est élancé
« de son bûcher I » Cette reine de Prusse, si faible et
si belle, que Napoléon avait accablée de ses ingénéreux
outrages, se transforme en une ombre implorante et
implorée : « Comme elle dort doucement 1 » chantent
les bardes. « Ah I puisses-tu dormir jusqu'au jour oii
« ton peuple lavera dans le sang la rouille de son
« épée I Éveille-toi alors ! éveille- toi 1 sois l'ange de la
« liberté et de la vengeance ! »
Kœrner*n'a qu'une crainte, celle de mourir en prose :
« Poésie I poésie I s'écrie-t-il, rends-moi la mort à la
« clarté du jour I »
Il compose au bivouac l'hymne de la Lyre et de
VÉpée.
LE CAVALIER
« Dis-moi, ma bonne épée, l'épée de mon flanc,
« pourquoi l'éclair de ton regard est-il aujourd'hui si
« ardent? Tu me regardes d'un œil d'amour, ma bonne
« épée, l'épée qui fait ma joie. Hourra I
l'épée
« C'est que c'est un brave cavalier qui me porte :
« voilà ce qui enflamme mon regard ; c'est que je suis
« la force d'un homme libre : voilàce qui fait ma joie.
« Hourra!
1. Charles-Théodore Kœmer (1791-1813). Il était poète du
théâtre de la cour, à Vienne, lorsqu'en 1813 il s'enrôla dans le
régiment des chasseurs volontaires de Lutzow. Il se servit
aussi vaillamment de l'épée que de la lyre. Chacune de ses
pièces, à peine composée, courait aussitôt les armées et enflam-
mait tous les cœurs. Elles ont été réunies après sa mort, en
1814. sous ce titr» • Lyre et Épée.
358 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBfC
LE CAVALIER
M Oui, mon épée, oui, je suis un homme libre, et je
« t'aime du fond du cœur : je t'aime comme si tu
« m'étais fiancée; je t'aime comme une maîtresse
« chérie.
l'épée
« Et moi, je me suis donnée à toi ! à toi ma vie, à
« toi mon âme d'acier ! Ah ! si nous sommes fiancés,
« quand me diras-tu : Viens, viens, ma maîtresse ché-
« rie ! » Ne croit-on pas entendre un de ces guerriers
du Nord, un de ces hommes de batailles et de soli-
tudes, dont Saxo Grammaticus dit : « Il tomba, rit et
mourut. »
Ce n'était point le froid enthousiasme d'un scalde
en sûreté : Kœrner avait l'épée au flanc ; beau, blond
et jeune, Apollon à cheval, il chantait la nuit comme
l'Arabe sur sa selle ; son maoual, en chargeant l'en-
nemi, était accompagné du galop de son destrier.
Blessé à Liitzen, il se traîna dans les bois, où des
paysans le retrouvèrent; il reparut et mourut aux
plaines de Leipsick, à peine âgé de vingt-cinq ans ' :
il s'était échappé des bras d'une femme qu'il aimait,
et s'en allait dans tout ce que la vie a de délices. « Les
« femmes se plaisent, disait Tyrtée, à contempler le
1. Kœrner ne mourut pas à Leipsick (octobre 1813); il fat
frappé à mort par un boulet dans une rencontre à Gadebusch,
tians le Mecklembourg, le 27 août 1813. Il n'avait que vingt-
deux ans.
MÉMOIRES d'outre-tombe 359
« jeune homme resplendissant et debout ; il n'est pas
« moins beau lorsqu'il tombe au premier rang. »
Les nouveaux Arminius, nourris à l'école de la
Grèce, avaient un bardit général: quand ces étudiants
abandonnèrent la paisible retraite de la science pour
les champs de bataille, les joies silencieuses de l'étude
pour les périls bruyants de la guerre, Homère et les
Niebelungen pour l'épée, qu'opposèrent-ils à notre
hymne de sang, à notre cantique révolutionnaire?
Ces strophes pleines de l'affection religieuse, et de la
sincérité de la nature humaine :
« Quelle est la patrie de l'Allemand? Nommez-moi
« cette grande patrie I Aussi loin que résonne la lan-
« gue allemande, aussi loin que des chants allemands
« se font entendre pour louer Dieu, là doit être la
« patrie de l'Allemand.
« La patrie de l'Allemand est le pays où le serre-
« ment de mains suffit pour tout serment, où la bonne
« foi pure brille dans tous les regards, où l'affection
« siège brûlante dans tous les cœurs.
« 0 Dieu du ciel, abaisse tes regards sur nous et
« donne-nous cet esprit si pur, si vraiment allemand,
« pour que nous puissions vivre fidèles et bons. Là
<i est la patrie de l'Allemand, tout ce pays est sa pa-
« trie '. »
Ces camarades de collège, maintenant compagnons
1. Ces strophes sont tirées d'une des plus belles pièces d'Er-
nest-Maurice Arndt, la Patrie de l'Allemand. Comme à Théo
dore Kœrner, le patriotisme a dicté à Maurice Arndt, dans ses
Chants de guerre (1813-1815), d'admirables inspirations. Seule-
ment, tandis que Kœrner mourait à vingt-deux ans, Arndt de-
w»it mourir presque centenaire. Né le 26 décembre 1769, il est
mort le 29 janvier 1869.
360 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
d'armes, ne s'inscrivaient point dans ces ventes où
des septembriseurs vouaient des assassinats au poi-
gnard : fidèles à la poésie de leurs rêveries, aux tra-
ditions de l'histoire, au culte du passé, ils firent d'un
vieux château, d'une antique forêt, les asiles conser-
vateurs de la Burschenschaft. La reine de Prusse
était devenue leur patronne, en place de la reine des
nuits.
Du haut d'une colline, du milieu des ruines, les éco-
liers-soldats, avec leurs professeurs-capitaines, dé-
couvraient le faîte des salles de leurs universités ché-
ries : émus au souvenir de leur docte antiquité,
attendris à la vue du sanctuaire de l'étude et des jeux
de leur enfance, ils juraient d'affranchir leur pays,
comme Melchthal, Furst et Stauffacher prononcèrent
leur triple serment à l'aspect des Alpes, par eux im-
mortalisées, illustrés par elles. Le génie allemand a
quelque chose de mystérieux; la Thécla de Schiller
est encore la fille teutonne douée de prescience et
formée d'un élément divin. Les Allemands adorent
aujourd'hui la liberté dans un vague indéfinissable,
de même qu'autrefois ils appelaient Dieu le secret des
bois : Deorum nominibus appellant secretum illud.,.
L'homme dont la vie était un dithyrambe en action
ne tomba que quand les poètes de la jeune Allemagne
eurent chanté et pris le glaive contre leur rival Napo-
léon, le poète armé.
Alexandre était digne d'avoir été le héraut envoyé
aux jeunes Allemands : il partageait leurs sentiments
élevés, et il était dans cette position de force qui rend
possibles les projets ; mais il se laissa effrayer de la
terreur des monarques qui l'environnaient. Ces m*è»
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 361
narques ne tinrent point leurs promesses ; ils ne don-
nèrent point à leurs peuples des institutions géné-
reuses. Les enfants de la Muse (flamme par qui les
masses inertes des soldats avaient été animées) furent
plongés dans des cachots en récompense de leur dé-
vouement et de leur noble crédulité. Hélas ! la géné-
ration qui rendit l'indépendance aux Teutons est
évanouie; il n'est demeuré en Germanie que de vieux
cabinets usés. Ils appellent le plus haut qu'ils peuvent
Napoléon un grand homme, pour faire servir leur
présente admiration d'excuse à leur bassesse passée.
Dans le sot enthousiasme pour l'homme qui continue
à aplatir les gouvernements après les avoir fouettés, à
peine se souvient -on de Kœrner : « Arminius, libéra-
« teur de la Germanie, dit Tacite, fut inconnu aux
« Grecs qui n'admirent qu'eux, peu célèbre chez les
« Romains qu'il avait vaincus ; mais les nations bar-
« bares le chantent encore, canilurque barbaras apud
« génies. »
Le 18 et le 19 octobre se donna dans les champs de
Leipsick ce combat que les Allemands ont appelé la
bataille des nations. Vers la fin de la seconde journée,
les Saxons et les Wurtembergeois, passant du camp
de Napoléon sous les drapeaux de Bernadotte, déci-
dèrent le résultat de l'action; victoire entachée de
trahison. Le prince de Suède, l'empereur de Russie
et le roi de Prusse pénètrent dans Leipsick à travers
trois portes différentes. Napoléon, ayant éprouvé une
perte immense, se retira. Comme il n'entendait rien
aux retraites de sergent, ainsi qu'il l'avait dit, il fit
sauter des ponts derrière lui. Le prince Poniatowski,
362 MÉMOIRES d'outre-tombe
blessé deux fois, se noie dans l'Elster : la Pologne
s'abîma avec son dernier défenseur '.
Napoléon ne s'arrêta qu'à Erfurt : de là son bulletin
annonça que son armée, toujours victorieuse, arrivait
comme une armée battue : Erfurt, peu de temps au-
paravant, avait vu Napoléon au faîte de la prospé-
rité.
Enfin les Bavarois, déserteurs après les autres d'une
fortune abandonnée, essayent d'exterminer à Hanau *
le reste de nos soldats. Wrède ^ est renversé par les
seuls gardes d'honneur : quelques conscrits, déjà vé-
1. Le prince Poniatowski avait été nommé maréchal de France
sur le champ de bataille, le 16 octobre 1813, à la première des
trois journées de Leipsick. Trois jours après, quand la grande
défaite fut consommée, chargé de protéger la retraite de l'ar-
mée, il fit des prodiges de valeur, et lorsqu'il ne fut plus pos-
sible de résister, il s'élança dans l'Elster plutôt que de se rendre,
et s'y noya (19 octobre).
2. Après le désastre de Leipsick, Napoléon et les débris de
son armée suivirent, pour rentrer en France, la route de Weis-
senfeld, Erfurt, Gotha, Fulde, jusqu'à Hanau, où l'armée autri-
chienne et bavaroise, commandée par le général Wrède, voulut
lui barrer le chemin. L'armée française, si afl'aiblie, si épuisée,
retrouva son énergie pour combattre d'anciens alliés devenus
inopinément nos ennemis. On leur passa sur le corps ; ils perdi-
rent 6,000 hommes, tués ou blessés, et 4,000 prisonniers. Notre
perte totale fut d'environ 5,000 hommes. Ce dernier effort ter-
mina les opérations de la Grande Armée en Allemagne.
3. Charles-Philippe, prince de Wrède (1769-1838), feld-maré-
chal bavarois. Par suite de l'étroite alliance qui unissait la Ba-
Tière à la France, il servit Napoléon de 1805 à 1809, et il le fit
avec autant de vaillance que de talent. Pendant la campagne de
Russie, il se couvrit de gloire, surtout à Polotsk et à Valontina-
Cora. A Leipsick, il se battait encore dans nos rang, mais le
désastre éprouvé par Napoléon détacha de lui la Bavière. Lors
de la campagne de France, en 1814, il battit Oudinot à Bar-sur-
Aube, et fut fait prince ; il avait été fait feld-maréchal après
Wagram. Le général de Wrède est un des généraux les plu»
remarquables de la période napoléonienne.
MÉMOIRES d'outre-tombe 363
térans, lui passent sur le ventre ; ils sauvent Bona-
parte et prennent position derrière le Rhin. Arrivé en
fugitif à Mayence, Napoléon se retrouve à Saint-Cloud
le 9 novembre ; l'infatigable de Lacépède revient lui
dire : « Votre Majesté a tout surmonté. » M. de Lacé-
pède avait parlé convenablement des ovipares' ; mais
il ne se pouvait tenir debout.
La Hollande reprend son indépendance et rappelle
le prince d'Orange ^ Le 1" décembre les puissances
alliées déclarent « qu'elles ne font point la guerre à la
France, mais à l'empereur seul, ou plutôt à cette
prépondérance qu'il a trop longtemps exercée, hors
des limites de son empire, pour le malheur de l'Eu-
rope et de la France ^. »
Quand on voit s'approcher le moment au nous al-
lions être renfermés dans notre ancien territoire, on
se demande à quoi donc avaient servi le bouleverse-
ment de l'Europe et le massacre de tant de millions
d'hommes ? Le temps nous engloutit et continue tran-
quillement son cours.
Par le traité de Valençay du 11 décembre, le misé-
rable Ferdinand Vil est renvoyé à Madrid : ainsi se
termina obscurément à la hâte cette criminelle entre-
prise d'Espagne, première cause de la perte de Napo-
léon. On peut toujours aller au mal, on peut toujours
1. Lacépède avait publié en 1788 V Histoire générale et parti-
culière des quadrupèdes ovipares.
2. Le 24 novembre 1813, le gouvernement provisoire établi k
Amsterdam à la suite du soulèvement de cette ville (16 novem-
bre), proclama l'indépendance des Provinces-Unies, et rappela
le prince d'Orange.
3. Déclaration de Francfort, signée dans cette ville par le»
•ouverains alliés. Elle est datée du l»' décembre 1813, mais elle
ne parut que dans la Gazette de Francfort du 7.
364 MÉMOIRES d'outre-tombe
tuer un peuple ou un roi ; mais le retour est difficile :
Jacques Clément raccommodait ses sandales pour le
voyage de Saint-Gloud ; ses confrères lui demandèrent
en riant combien son ouvrage durerait : « Assez pour
« le chemin que j'ai à faire, répondit-il : je dois aller,
« non revenir. »
Le Corps législatif est assemblé le 19 décembre 1813.
Étonnant sur le champ de bataille, remarquable dans
son conseil d'État, Bonaparte n'a plus la même valeur
en politique : la langue de la liberté, il l'ignore : s'il
veut exprimer des affections congéniales, des senti-
ments paternels, il s'attendrit tout de travers, et il
plaque des paroles émues à son insensibilité : « Mon
« cœur, » dit-il au Corps législatif, « a besoin de la
« présence et de l'affection de mes sujets. Je n'ai
a jamais été séduit par la prospérité ; l'adversité
a me trouvera au-dessus de ses atteintes. J'avais
« conçu et exécuté de grands desseins pour la pros-
« périté et le bonheur du monde. Monarque et père, je
« sens que la paix ajoute à la sécurité des trônes et à
« celle des familles. »
Un article officiel du Moniteur avait dit, au mois de
juillet 1804, sous V Empire, que la France ne passerait
jamais le Rhin, et que ses armées ne le passeraient plus .
Les alliés traversèrent ce fleuve le 21 décembre
1813, depuis Bâle, jusqu'à Schaffouse, avec plus de
cent mille hommes ; le 31 du même mois, l'armée de
Silésie, commandée par Bliicher, le franchit à son
tour, depuis Manheim jusqu'à Coblentz.
Par ordre de l'empereur, le Sénat et le Corps légis-
latif avaient nommé deux commissions chargées de
MEMOIRES d'outre-tombe 365
prendre connaissance des documents relatifs aux né-
gociations avec les puissances coalisées ; prévision
d'un pouvoir qui, se refusant à des conséquences de-
venues inévitables, voulait en laisser la responsabilité
à une autre autorité *.
La commission du Corps législatif, que présidait
M. Laine, osa dire « que les moyens de paix auraient
« des effets assurés, si les Français étaient convaincus
« que leur sang ne serait versé que pour défendre
« une patrie et des lois protectrices ; que Sa Majesté
« doit être suppliée de maintenirl'entière et constante
« exécution des lois qui garantissent aux Français les
« droits de la liberté, de la propriété, et à la nation
« le libre exercice de ses droits politiques ^. »
Le ministre de la police, duc de Rovigo, fait enlever
les épreuves du rapport; un décret du 31 décembre
ajourne le Corps législatif; les portes de la salle sont
fermées. Bonaparte traite les membres de la commis-
1. Le Sénat avait désigné comme commissaires MM. de Fon-
tanes, de Talleyrand, de Saint-Marsan, de Barbé-Marbois, do
Beurnonville. — Le Corps législatif avait choisi MM. Laine,
Raynouard, Maine de Biran, Flaugergues et Gallois.
2. Le Corps législatif, réuni en comité secret, le 29 décembre,
entendit le rapport de la commission. M. Raynouard l'avait ter-
miné par le conseil de rédiger une adresse à l'Empereur. On
décida, à la majorité de 223 voix sur 254, que le rapport serait im-
primé pour les membres seuls du Corps législatif, afin qu'ils
pussent le méditer, et voter sur le projet d'adresse en connais-
sance de cause. Le 30, Napoléon assembla un conseil de gou-
vernement, auquel furent appelés les ministres et les grands di-
gnitaires. Malgré l'opposition de l'archichancelier Cambacérés
et celle de plusieurs autres membres du conseil, Napoléon signa
le décret qui prononçait pour le lendemain, 31 décembre, l'a-
journement du Corps législatif, et il ordonna au duc de Rovigo
de faire enlever à l'imprimerie et partout où il en serait trouvé
les copies du rapport de M. Laine.
366 MÉMOIRES d'outre-tombe
sion législative d'agents payés par l'Angleterre : « Le
« nommé Laine, disait-il, est un traître qui corres-
« pond avec le prince régent par l'intermédiaire de
« Desèze ; Raynouard, Maine de Biran et Flaugergues
« sont des factieux *. »
Le soldat s'étonnait de ne plus retrouver ces Polo-
nais qu'il abandonnait et qui, en se noyant pour lui
obéir, criaient encore : « Vive l'empereur ! » Il appe-
lait le rapport de la commission une motion sortie
d'un club de Jacobins. Pas un discours de Bonaparte
dans lequel n'éclate son aversion pour la République
dont il était sorti ; mais il en détestait moins les cri-
mes que les libertés. A propos de ce même rapport il
ajoutait : « Voudrait-on rétablir la souveraineté du
« peuple ? Eh bien, dans ce cas, je me fais peuple ; car
« je prétends être toujours là où réside la souverai-
« neté. » Jamais despote n'a expliqué plus énergique-
ment sa nature : c'est le mot retourné de Louis XIV :
« L'État, c'est moi. »
A la réception du premier jour de l'an 1814, on
s'attendait à quelque scène. J'ai connu un homme
attaché à cette cour, lequel se préparait à tout hasard
à mettre l'épée à la main. Napoléon ne dépassa pas
néanmoins la violence des paroles, mais il s'y laissa
aller avec cette plénitude qui causait quelquefois de
la confusion à ses hallebardiers mêmes : « Pourquoi,
« s'écria-t-il, parler devant l'Europe de ces débats do-
rt mestiques ? Il faut laver son linge sale en famille.
« Qu'est-ce qu'un trône ? un morceau de bois recou-
rt vert d'un morceau d'étoffe : tout dépend de celui
1. Allocution de Napoléou adressée, le 1" janvier, à la dépu-
tation du Corps législatif.
MÉMOIRES d'outre-tombe 367
« qui s'y assied. La France a plus besoin de moi que
« je n'ai besoin d'elle. Je suis un de ces hommes qu'on
« tue, mais qu'on ne déshonore pas. Dans trois mois
« nous aurons la paix, ou l'ennemi sera chassé de
« notre territoire, ou je serai mort. »
C'était dans le sang que Bonaparte était accoutumé
à laver le linge des Français. Dans trois*mois on n'eut
point la paix, l'ennemi ne fut point chassé de notre
territoire, Bonaparte ne perdit point la vie : la mort
n'était point son fait. Accablée de tant de malheurs et
de l'ingrate obstination du maître qu'elle s'était donné,
la France se voyait envahie avec l'inerte stupeur qui
naît du désespoir.
Un décret impérial avait mobilisé cent vingt-un
bataillons de gardes nationales ' ; un autre décret avait
formé un conseil de régence présidé par Cambacérès
et composé de ministres, à la tète duquel était placée
l'impératrice. Joseph, monarque en disponibilité, re-
venu d'Espagne avec ses pillages, est déclaré com-
mandant général de Paris. Le 25 janvier 1814, Bona-
parte quitte son palais pour l'armée, et va jeter une
éclatante flamme en s'éteignant.
La surveille, le pape avait été rendu à l'indépen-
dance ; la main qui allait à son tour porter des chaînes
fut contrainte de briser les fers qu'elle avait donnés :
la Providence avait changé les fortunes, etle vent qui
soufflait au visage de Napoléon poussait les alliés à
Paris.
Pie VII, averti de sa délivrance ^, se hâta de faire
1. Décret du 6 janvier 1814.
4. Chateaubriand a été ici induit en erreur par le AJaniiserit
368 MÉMOIRES d'outre- TOMBE
une courte prière dans la chapelle de François I*' ; i\
monta en voiture et traversa cette forêt qui, selon la
tradition populaire, voit paraître le grand veneur de la
mort quand un roi va descendre à Saint-Denis.
Le pape voyageait sous la surveillance d'un officier
de gendarmerie ' qui l'accompagnait dans une seconde
voiture. A Orléans, il apprit le nom de la ville dans
laquelle il entrait.
Il suivit la route du Midi aux acclamations de la
foule, de ces provinces où Napoléon devait bientôt
de 1814, du baron Fain, lequel est d'ordinaire très exact. M. Fain
et, avec lui, la plupart des historiens ont prétendu que Napoléon,
à cette fin de janvier 1814, avait décidé de mettre le pape en
liberté et l'avciit fait partir pour Rome. M. Thiers, mieux informé,
a très bien montré que Napoléon n'avait nullement en vue, à ce
moment, la délivrance de l'auguste captif. Déjà les armées enne-
mies avaient occupé Dijon. Leurs coureurs d'avant-garde et
quelques bandes de cosaques avaient apparu aux environs de
Montereau. L'empereur, qui allait quitter Paris pour se rendre
à Chàlons et commencer la campagne de France, ne se souciait
pas de laisser le Saint-Père à portée d'un coup de main de ses
adversaires ; il ne voulait pas non plus le rendre libre, de peur
de compliquer ses affaires d'Italie. 11 le fit donc partir de Fon-
tainebleau, sous la conduite d'un commandant de gendarmerie,
qui avait mission de le conduire, non à Rome, mais k Savone.
Ce fut seulement le 10 mars, alors qu'il était obligé de se retirer
sur Soissons, après les combats malheureux sur Laon, que Napo-
léon se décida à publier un décret par lequel il annonçait réta-
blir le pape dans la possession de ses États. Le même jour, il
mandait au duc de Rovigo : « Écrivez à l'officier de gendar-
merie qui est auprès du pape de le conduire, par la route d'Asti,
de Tortone et de Plaisance, à Parme, d'où il le remettra aux
avant-postes napolitains. L'officier de gendarmerie dira au Saint-
Père que, sur la demande qu'il a faite de retourner à son siège,
j'y ai consenti, et que j'ai donné ordre qu'on le transportât aux
avant-postes napolitains. » — Voir Thiers, t. XVII, p. 208, et
d Haussonville, L'Église romaine et le premier Empire, l. V,
p. 316, 325, 326.
1, Le colonel de gendarmerie Lagorsae.
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 369
|)asser, à peine en sûreté sous la garde des commis-
saires étrangers. Sa Sainteté fut retardée dans sa
marche par la chute même de son oppresseur : les
autorités avaient cessé leurs fonctions ; on n'obéis-
sait à personne; un ordre écrit de Bonaparte, ordre
qui vingt-quatre heures auparavant aurait abattu la
plus haute tête et fait tomber un royaume, était un
papier sans cours : quelques minutes de puissance
manquèrent à Napoléon pour qu'il pût protéger
le captif que sa puissance avait persécuté. Il fallut
qu'un mandat provisoire des Bourbons achevât de
rendre la liberté au pontife qui avait ceint de leur
diadème une tête étrangère : quelle confusion de des-
tinées 1
Pie Yll cheminait au milieu des cantiques et des
larmes, au son des cloches, aux cris de : Vive le pape 1
Vive le chef de l'Église I On lui apportait, non les clefs
des villes, des capitulations trempées de sang et obte-
nues par le meurtre, mais on lui présentait des ma-
lades à guérir, de nouveaux époux à bénir au bord de
sa voilure; il disait aux premiers : « Dieu vous con-
sole ! » Il étendait sur les seconds ses mains pacifi-
ques ; il touchait de petits enfants dans les bras de
leurs mères. Il ne restait aux villes que ceux qui ne
pouvaient marcher. Les pèlerins passaient la nuit sur
les champs pour attendre l'arrivée d'un vieux prêtre
délivré. Les paysans, dans leur naïveté trouvaient que
le saint-père ressemblait à Notre-Seigneur ; des pro-
testants attendris disaient : « Voilà le plus grand
homme de son siècle. » Telle est -la grandeur de la
véritable société chrétienne, où Dieu se mêle sans
cesse avec les hommes ; telle est sur la force du glaive
T. m. 24
370 MÉMOIRES d'outre-tombe
et du sceptre la supériorité de la puissance du faible,
soutenu de la religion et du malheur.
Pie VU traversa Carcassonne, Béziers, Montpellier
et Nîmes, pour réapprendre Tltalie. Au bord du
Rhône, il semblait que les innombrables croisés de
Raymond de Toulouse passaient encore la revue à
Saint-Remy. Le pape revit Nice, Savone, Imola, té-
moins de ses afflictions récentes et des premières ma-
cérations de sa vie : on aime à pleurer où l'on apleuré.
Dans les conditions ordinaires, on se souvient des
lieux et des temps du bonheur. Pie VII repassait sur
ses vertus et sur ses souffrances, comme un homme
dans sa mémoire revit de ses passions éteintes.
A Bologne, le pape fut laissé aux mains des autorités
autrichiennes. Murât, Joachim-Napoléon, roi de Na-
ples, lui écrivit le 4 avril 1814 :
« Très saint père, le sort des armes m'ayant rendu
« maître des États que vous possédiez lorsque vous
a fûtes forcé de quitter Rome, je ne balance pas à les
« remettre sous votre autorité, renonçant en votre-
« faveur à tous mes droits de conquête sur ces pays. »
Qu"a-t-on laissé à Joachim et à Napoléon mourants?
Le pape n'était pas encore arrivé à Rome qu'il of-
frit un asile à la mère de Bonaparte. Des légats avaient
repris possession de la vie éternelle. Le 23 mai, au
milieu du printemps, Pie Vil aperçut le dôme de Saint
Pierre. 11 a raconté avoir répandu des larmes en re-
voyant le dôme sacré. Prêt à franchir la Porte du
Peuple, le Pontife fut arrêté : vingt-deux orphelines
vêtues de robes blanches, quarante-cinq jeunes filles
portant de grandes palmes dorées, s'avancèrent en
caantaat dos cantiques. La multitude criait: Hosannat
MÉMOIRES d'outre-tombe 371
Pignalelli, qui commandait les troupes sur le Quirinal
lorsque Radet emporta d'assaut le jardin des Olives
de Pie VII, conduisait à présent la marche des palmes.
En même temps que Pignatelli changeait de rôle, de
nobles parjures, à Paris, reprenaient derrière le fau-
teuil de Louis XVIII leurs fonctions de grands domes-
tiques : la prospérité nous est transmise avec ses es-
claves, comme autrefois une terre seigneuriale était
vendue avec ses serfs.
Au second livre de ces Mémoires, on lit (je revenais
alors de mon premier exil de Dieppe) : « On m'a per-
« mis de revenir à ma vallée. La terre tremble sous
« les pas du soldat étranger : j'écris, comme les der-
« niers Romains, au bruit de l'invasion des Barbares.
« Le jour je trace des pages aussi agitées que les
« événements de ce jour; la nuit, tandis que le roule-
« ment du canon lointain expire dans mes bois soli-
« taires, je retourne au silence des années qui dor-
« ment dans la tombe et à la paix de mes plus jeunes
« souvenirs. »
Ces pages agitées que je traçais le jour étaient des
notes relatives aux événements du moment, les-
quelles, réunies, devinrent ma brochure : De Bona-
parte et des Bourbons. J'avais une si haute idée du
génie de Napoléon et de la vaillance de nos soldats,
qu'une invasion de l'étranger, heureuse jusque dans
ses derniers résultats, ne me pouvait tomber dans la
tête : mais je pensais que cette invasion, en faisant
sentir à la France le danger où l'ambition de Napoléon
l'avait réduite, amènerait un mouvement intérieur,
et que l'affranchissement des Français s'opérerait de
372 MÉMOIRES d'outee-tombe
leurs propres mains. C'était dans cette idée que j'é-
crivais mes notes, afin que si nos assemblées poli-
tiques arrêtaient la marche des alliés, et se résol-
vaient à se séparer d'un grand homme, devenu un
fléau, elles sussent à qui recourir; l'abri me parais-
sait être dans l'autorité, modifiée selon les temps,
sous laquelle nos aïeux avaient vécu pendant huit
siècles : quand dans l'orage on ne trouve à sa portée
qu'un vieil édifice, tout en ruines qu'il est, on s'y
retire.
Dans l'hiver de 1813 à 1814, je pris un appartement
rue de Rivoli ', en face de la première grille du jardin
des Tuileries, devant laquelle j'avais entendu crier la
mort du duc d'Enghien. On ne voyait encore dans
cette rue que les arcades bâties par le gouvernement
et quelques maisons s'élevant çà et là avec leur den-
telure latérale de pierres d'attente.
Il ne fallait rien moins que les maux dont la France
était écrasée, pour se maintenir dans l'éloignement
que Napoléon inspirait et pour se défendre en même
temps de l'admiration qu'il faisait renaître sitôt qu'il
agissait : c'était le plus fier génie d'action qui ait ja-
mais existé ; sa première campagne en Italie et sa
dernière campagne en France (je ne parle pas de
Waterloo) sont ses deux plus belles campagnes ;
Gondé dans la première, Turenne dans la seconde,
grand guerrier dans celle-là, grand homme dans
celle-ci; mais difl"érentes dans leurs résultats : par
l'une il gagna l'empire, par l'autre il le perdit. Ses
dernières heures de pouvoir, toutes déracinées, toutes
1. Dans une maison appartenant à son anu Alexandre de La-
borde. Voir ci-dessus la note de la page 58.
MÉMOIRES d'outre-tombe 373
déchaussées quelles étaient, ne purent être arrachées,
comme les dents d'un lion, que par les efforts du
bras de l'Europe. Le nom de Napoléon était encore si
formidable que les armées ennemies ne passèrent le
Rhin qu'avec terreur; elles regardaient sans cesse
derrière elles pour bien s'assurer que la retraite leur
serait possible; maîtresses de Paris, elles tremblaient
encore. Alexandre jetant les yeux sur la Russie, en
entrant en France, félicitait les personnes qui pou-
vaient s'en aller, et il écrivait à sa mère ses anxiétés
et ses regrets.
Napoléon bat les Russes à Saint-Dizier, les Prus-
siens et les Russes à Brienne, comme pour honorer
les champs dans lesquels il avait été élevé'. Il cul-
bute l'armée de Silésie à Montmirail, à Champaubert,
et une partie de la grande armée à Montereau^. Il fait
tête partout; va et revient sur ses pas; repousse les
colonnes dont il est entouré. Les alliés proposent un
armistice; Bonaparte déchire les préliminaires de la
paix offerte et s'écrie : « Je suis plus près de Vienne
« que l'empereur d'Autriche de Paris ! »
La Russie, l'Autriche, la Prusse et l'Angleterre,
pour se réconforter mutuellement, conclurent à Chau-
mont un nouveau traité d'alliance 3; mais au fond,
1. Reprise de Saint-Dizier par Napoléon en personne, le 27 jan-
vier. Combat victorieux de Brienne, le 29.
2. Victoire de Champaubert, le 10 février; victoire de Mont-
mirail, le li; victoire de Montereau, le 18.
3. Par le traité de Chaumont, conclu, le l*"" mars 1814, entre
l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie, les quatre
puissances s'engageaient, dans le cas où la France n'accepterait
pas les conditions de la paix proposée par les Alliés, le 17 février,
à poursuivre la guerre avec vigueur et à employer tous leurs
moyens, dans un parfait concert, afin de procurer une paix gé-
374 MÉMOIRES d'outre-tombe
alarmées de la résistance de Bonaparte, elles son-
geaient à la retraite. A Lyon, une armée se formait
sur le flanc des Autrichiens « ; dans le midi, le maré-
chal Soult arrêtait les Anglais; le congrès de Chàtil-
lon, qui ne fut dissous que le 18 mars, négociait en-
core*. Bonaparte chassa Blucher des hauteurs de
Craonne '. La grande armée alliée n'avait triomphé le
27 février, à Bar-sur-Aube, que par la supériorité du
nombre. Bonaparte se multipliant avait recouvré
Troyes que les alliés réoccupèrent*. De Craonne il
s'était porté sur Reims. « Cette nuit, dit-il, j'irai
« prendre mon beau-père à Troyes s. »
Le 20 mars, une affaire eut lieu près d'Arcis-sur-
nérale. — Chacune des trois puissances continentales devait tenir
constamment en campagne active 150,000 hommes au complet.
— Aucune négociation séparée n'aurait lieu avec l'ennemi com-
mun. — L'Angleterre fournirait un subside annuel de 120 mil-
lions de francs, à répartir entre ses trois alliés. — Le but du
traité étant de maintenir l'équilibre en Europe et de prévenir
les envahissements qui, depuis si longtemps, désolaient le monde,
la durée en était fixée à une période de vingt années.
1. Elle était placée sous les ordres du maréchal Augereau, duc
de Castiglione.
2. Le Congrès de Chàtillon, entre les quatre puissances alliées
et la France, s'était ouvert le 5 février 1814. La France était
représentée par le duc de Vicence ; l'Autriche, par le comte d*
Stadion ; la Prusse, par le baron de Humboldt; la Russie, par
le comte Razumowsky; l'Angleterre, par sir Charles Stewart,
frère de lord Castlereagh, chef du cabinet britannique. L'Angle-
terre était représentée en outre par lord Cathcart et lord Aber-
deen.
3. Le 7 mars.
4. Le 27 février, Napoléon avait repris Troyes sur les Alliés,
qui réoccupèrent cette ville le 4 mars.
5. Le 13 mars, l'empereur entra à Reims, après un combat
très vif avec un corps russe qui s'en était emparé le 12.
MÉMOIRES d'outre-tombe 375
Aube ». Parmi un feu roulant d'artillerie, un obus étant
tombé au front d'un carré de la garde, le carré parut
faire un léger mouvement : Bonaparte se précipite sur
le projectile dont la mèche fume, il la fait flairer k
son cheval; l'obus crève, et l'empereur sort sain et
sauf du milieu de la foudre brisée.
La bataille devait recommencer le lendemain;
mais Bonaparte, cédant à l'inspiration du génie, ins-
piration qui lui fut néanmoins funeste, se retire afin
de se porter sur le derrière des troupes confédérées,
les séparer de leurs magasins et grossir son armée
des garnisons des places frontières. Les étrangers se
préparaient à se replier sur le Rhin , lorsque
Alexandre, par un de ces mouvements du ciel qui
changent tout un monde, prit le parti de marcher à
Paris dont le chemin devenait libre*. Napoléon croyait
entraîner la masse des ennemis, et il n'était suivi que
1. La bataille d'Arcis-sur-Aube dura deux jours (20 et 21 mars).
Ce fut la dernière bataille que Napoléon livra en personne dans
cette campagne. Il dut abandonner le terrain à l'ennemi; mais
ces deux journées n'en furent pas moins des plus glorieuses
pour nos soldats et pour leur chef. Les 20,000 hommes de Napo-
léon avaient résisté à une masse qui s'était successiTement élevé©
de 40,000 à 90,000.
2. J'ai entendu le général Pozzo raconter que c'était lui qui
avait déterminé l'empereur Alexandre à marcher en avant. Ch.
— Ce fut le 24 mars, à Sommepuis, que la résolution de mar-
cher sur Paris fut prise, dans une conférence à laquelle assis-
taient l'empereur Alexandre, le chef d'état-major Wolkonski, le
comte de Nesselrode, le prince de Schwarzenberg, le roi de
Prusse et Blùcher. M. Thiers (tome X"VII, p. 546) dit, comme
Chateaubriand, que la détermination d'Alexandre fut due surtout
aux conseils et aux instances du comte Pozzo di Borgo, « lequel,
ayant acquis sur les Alliés une influence proportionnée à son
esprit, ne se lassait pas de leur roDéier qu'il fallait marcher su»
Paris ».
376 KÉMOiRES d'outre-tombe
de dix mille hommes de cavalerie qu'il pensait être
l'avant-garde des principales troupes, et qui lui mas-
quaient le mouvement réel des Prussiens et des Mosco-
vites. Il dispersa ses dix miUe chevaux à Saint-Dizier
et Vitry, et s'aperçut alors que la grande armée alliée
n'était pas derrière; cette armée, se précipitant sur la
capitale, n'avait devant elle que les maréchaux Mar-
mont et Mortier avec environ douze mille conscrits.
Napoléon se dirige à la hâte sur Fontainebleau* : là
une sainte victime, en se retirant, avait laissé le rému-
nérateur et le vengeur. Toujours dans l'histoire mar-
chent ensemble deux choses : qu'un homme s'ouvre
une voie d'injustice, il s'ouvre en même temps une
voie de perdition dans laquelle, à une distance mar-
quée, la première route vient tomber dans la seconde.
Les esprits étaient fort agités : l'espoir de voir
cesser, coûte que coûte, une guerre cruelle qui pesait
depuis vingt ans sur la France rassasiée de malheur
et de gloire, l'emportait dans les masses sur la natio-
nalité. Chacun s'occupait du parti qu'il aurait à
prendre dans la catastrophe prochaine. Tous les soirs
mes amis venaient causer chez madame de Chateau-
briand, raconter el commenter les événements de la
journée. MM. de Fontanes, de Clausel, Joubert, ac-
couraient avec la foule de ces amis de passage que
donnent les événements et que les événements reti-
rent. Madame la duchesse de Lévis, belle, paisible et
1. Il arriva à Fontainebleau dans la nuit du 30 au 31 mars.
Dans cette nuit même, à deux heures du matin, la capitulation
de Paris était signée par les colonels Deuys et Fabvier, au nom
des maréchaux Mortier ei ilaïuiuui..
^ [F X3 L E @ ï^l /\ ' LB LFn E 1^ ^^ £ .
MÉMOIRES d'outre-tombe 377
dévouée, que nous retrouverons à Gand, tenait fidèle
compagnie à madame de Chateaubriand. Madame la
duchesse de Duras était aussi à Paris, et j'allais voir
souvent madame la marquise de Montcalm, sœur du
duc de Richelieu*.
Je continuais d'être persuadé, malgré l'approche
des champs de bataille, que les alliés n'entreraient
pas à Paris et qu'une insurrection nationale mettrait
fin à nos craintes. L'obsession de cette idée m'empê-
chait de sentir aussi vivement que je l'aurais fait la
présence des armées étrangères : mais je ne me pou-
vais empêcher de réfléchir aux calamités que nous
avions fait éprouver à l'Europe, en voyant l'Europe
nous les rapporter.
Je ne cessais de m'occuper de ma brochure; je la
préparais comme un remède lorsque le moment de
l'anarchie viendrait à éclater. Ce n'est pas ainsi que
nous écrivons aujourd'hui, bien à l'aise, n'ayant à
redouter que la guerre des feuilletons : la nuit je
m'enfermais à clef; je mettais mes paperasses sous
mon oreiller, deux pistolets chargés sur ma table :
je couchais entre ces deux muses. Mon texte était
double; je l'avais composé sous la forme de brochure,
qu'il a gardée, et en façon de discours, différent à
quelques égards de la brochure; je supposais qu'à la
levée de la France, on se pourrait assembler à l'Hôtel
de Ville, et je m'étais préparé sur deux thèmes.
1. La marquise de Montcalm était la demi-sœur du duc de
Richelieu. Leur père, le duc de Fronsac, s'était marié deux fois:
d'abord, avec M"« d'Hautefort, dont il eut un fils, le futur mi-
nistre de la Restauration ; puis avec M»'» de Gallifet, qui lui
donna deux filles, Armande et Simplicie, plus tard msirquiseg
de Montcalm et de Jumilhac.
378 MÉMOIRES d'outre-tombe
Madame de Chateaubriand a écrit quelques notes à
diverses époques de notre vie commune * ; parmi ces
notes, je trouve le paragraphe suivant :
« M. de Chateaubriand écrivait sa brochure De
Bonaparte et des Bourbons. Si cette brochure avait
été saisie, le jugement n'était pas douteux : la sen-
tence était l'échafaud. Cependant l'auteur mettait
une négligence incroyable à la cacher. Souvent,
quand il sortait, il l'oubliait sur sa table; sa pru-
dence n'allait jamais au delà de la mettre sous son
oreiller, ce qu'il faisait devant son valet de
chambre, garçon fort honnête, mais qui pouvait se
laisser tenter. Pour moi, j'étais dans des transes
mortelles : aussi, dès que M. de Chateaubriand était
sorti, j'allais prendre le manuscrit et je le mettais
sur moi. Un jour, en traversant les Tuileries, je
m'aperçois que je ne l'ai plus, et, bien sûre de
l'avoir senti en sortant, je ne doute pas de l'avoir
perdu en route. Je vois déjà le fatal écrit entre les
mains de la police et M. de Chateaubriand arrêté :
je tombe sans connaissance au milieu du jardin;
de bonnes gens m'assistèrent, ensuite me recon-
duisirent à la maison dont j'étais peu éloignée.
Quel supplice lorsque, montant l'escalier, je flottais
entre une crainte, qui était presque une certitude,
et un léger espoir d'avoir oublié de prendre la
brochure I En approchant de la chambre de mon
mari, je me sentais de nouveau défaillir ; j'entre
enfin ; rien sur la table, je m'avance vers le lit ;
je tâte d'abord l'oreiller, je ne sens rien ; je le
soulève, je vois le rouleau de papier ! Le cœur me
1. Voir au tome II, l'Appendice n» X : JL« Cahier rouge.
MEMOIRES d'outre-tombe 379
« bat chaque fois que j'y pense. Je n'ai jamais
« éprouvé un tel moment de joie dans ma vie.
« Certes, je puis le dire avec vérité, il n'aurait pas
« été si grand si je m'étais vue délivrée au pied de
« l'échafaud , car enfin c'était quelqu'un qui m'était
« bien plus cher que moi-même que j'en voyais dé-
« livré. »
Que je serais malheureux si j'avais pu causer un
moment de peine à madame de Chateaubriand!
J'avais pourtant été obligé de mettre un imprimeur*
dans mon secret : il avait consenti à risquer l'af-
faire; d'après les nouvelles de chaque heure, il me
rendait ou venait reprendre des épreuves à moitié
composées, selon que le bruit du canon se rappro-
chait ou s'éloignait de Paris : pendant près de
quinze jours je jouai ainsi ma vie à croix ou pile.
Le cercle se resserrait autour de la capitale : à
chaque instant on apprenait un progrès de l'ennemi.
Pêle-mêle entraient, par les barrières, des prisonniers
russes et des blessés français traînés dans des char-
rettes : quelques-uns à demi morts tombaient sous les
roues qu'ils ensanglantaient. Des conscrits appelés de
l'intérieur traversaient la capitale en longue file, se
dirigeant sur les armées. La nuit on entendait passer
sur les boulevards extérieurs des trains d'artillerie, et
l'on ne savait si les détonations lointaines annonçaient
la victoire décisive ou la dernière défaite.
La guerre vint s'établir enfin aux barrières de Paris.
Du haut des tours de Notre-Dame on vit paraître la
tête des colonnes russes, ainsi que les premières oû-
1. M. Marne.
380 MÉMOIRES d'outre-tombe
dulations du flux de la mer sur une plage. Je senHs
ce qu'avait dû éprouver un Romain lorsque, du faîte
du Capitule, il découvrit les soldats d'Alaric et la
vieille cité des Latins à ses pieds, comme je décou-
vrais les soldats russes, et à mes pieds la vieille cité
des Gaulois. Adieu donc. Lares paternels, foyers con-
servateurs des traditions du pays, toits sous lesquels
avaient respiré et cette Virginie sacrifiée par son père
à la pudeur et à la liberté, et cette Héloïse vouée par
l'amour aux lettres et à la religion.
Paris depuis des siècles n'avait point vu la fumée
des camps de l'ennemi, et c'est Bonaparte qui, de
triomphe en triomphe, a amené les Thébains à la vue
des femmes de Sparte. Paris était la borne dont il
était parti pour courir la terre : il y revenait laissant
derrière lui l'énorme incendie de ses inutiles con-
quêtes.
On se précipitait au Jardin des Plantes que jadis
aurait pu protéger l'abbaye fortifiée de Saint-Victor :
le petit monde des cygnes et des bananiers, à qui
notre puissance avait promis une paix éternelle, était
troublé. Du sommet du labyrinthe, par-dessus le grand
cèdre, par-dessus les greniers d'abondance que Bona-
parte n'avait pas eu le temps d'achever, au delà de
l'emplacement de la Bastille et du donjon de Vin-
cennes (lieux qui racontaient notre successive his-
toire), la foule regardait les feux de l'infanterie au
combat de Belleville. Montmartre est emporté ; les
boulets tombent jusque sur les boulevards du Temple.
Quelques compagnies de la garde nationale sortirent
et perdirent trois cents hommes dans les champs au-
tour du tombeau des martyrs. Jamais la France mili-
MÉMOIRES d'outre-tombe .'$81
taire ne brilla d'un plus vif éclat au milieu de ses
revers ; les derniers héros furent les cent cinquante
jeunes gens de l'École polytechnique, transformés en
canonniers dans les redoutes du chemin de Vincennes.
Environnés d'ennemis, ils refusaient de se rendre ; il
fallut les arracher de leurs pièces : le grenadier russe
les saisissait noircis de poudre et couverts de bles-
sures ; tandis qu'ils se débattaient dans ses bras, il
élevait en l'air avec des cris de victoire et d'admira-
tion ces jeunes palmes françaises, et les rendait toutes
sanglantes à leurs mères.
Pendant ce temps-là Cambacérès s'enfuyait avec
Marie-Louise, le roi de Rome et la régence. On lisait
sur les murs cette proclamation :
Le roi Joseph, lieutenant général de VEmpereur,
commandant en chef de la garde nationale.
« Citoyens de Paris,
« Le conseil de régence a pourvu à la sûreté de
« l'impératrice et du roi de Rome : je reste avec vous.
« Armons-nous pour défendre cette ville, ses monu-
o ments, ses richesses, nos femmes, nos enfants, tout
« ce qui nous est cher. Que cette vaste cité devienne
« un camp pour quelques instants, et que l'ennemi
« trouve sa honte sous ses murs qu'il espère franchir
« en triomphe. »
Rostopschin n'avait pas prétendu défendre Moscou;
il le brûla. Joseph annonçait qu'il ne quitterait jamais
les Parisiens, et il décampait à petit bruit, nous lais-
sant son courage placardé au coin des rues.
382 MÉMOIRES d'outre-tombe
M, de Tâlleyrand faisait partie de la régence nom-
mée par Napoléon. Du jour où l'évèque d'Autun cessa
d'être, sous l'Empire, ministre des relations exté-
rieures, il n'avait rêvé qu'une chose, la disparition de
Bonaparte suivie de la régence de Marie-Louise ; ré-
gence dont lui, prince de Bénévent, aurait été le chef.
Bonaparte, en le nommant membre d'une régence
provisoire en 1814, semblait avoir favorisé ses désirs
secrets. La mort napoléonnienne n'était point sur-
venue ; il ne resta à M. de Tâlleyrand qu'à clopiner
aux pieds du colosse qu'il ne pouvait renverser, et à
tirer parti du moment pour ses intérêts : le savoir-
faire était le génie de cette homme de compromis et
de marchés. La position se présentait difficile : de-
meurer dans la capitale était chose indiquée ; mais si
Bonaparte revenait, le prince séparé de la régence
fugitive, le prince retardataire, courait risque d'être
fusillé ; d'un autre côté, comment abandonner Paris
au moment où les alliés y pouvaient pénétrer ? Ne
serait-ce pas renoncer au profit du succès, trahir ce
lendemain des événements, pour lequel M. de Tâlley-
rand était fait? Loin de pencher vers les Bourbons, il
les craignait à cause de ses diverses apostasies. Ce-
pendant, puisqu'il y avait une chance quelconque
pour eux, M. de Vitrolles*, avec l'assentiment du
1. Eugène-François-Auguste d'Armand, baron de Vitrolle*
(1774-1854). Il s'enrôla à dix-sept ans dans l'armée de Condé ;
rayé de la liste des émigrés sous le Consulat, il fut créé baron
de l'Empire le 15 juin 1812. Lié avec le duc de Dalberg et avec
Tâlleyrand, il s'associa aux vues de ce dernier en l'8i4, se ren-
dit auprès des Alliés, plaida auprès du czar la cause des Bour-
bons. Après une entrevue à Nancy avec le comte d'Artois, il le
précéda à Paris et fut aommé par ce prince secrétaire d'État
MÉMOIRES d'outre-tombk 383
prélat marié, s'était rendu à la dérobée au congrès de
Châtiilon, en chuchoteur non avoué de la légitimité.
Cette précaution apportée, le prince, afin de se tirer
d'embarras à Paris, eut recours à un de ces tours
dans lesquels il était passé maître.
M. Laborie *, devenu peu après, sous M. Dupont de
Nemours ^ secrétaire particulier du gouvernement
provisoire, alla trouver M. de Laborde^, attaché à la
garde nationale; il lui révéla le départ de M. de Tal-
leyrand : «Il se dispose, lui dit-il, à suivre la régence;
« il vous semblera peut-être nécessaire de larréter,
« afin d'être à même de négocier avec les alliés, si
u besoin est. » La comédie fut jouée en perfection.
provisoire (16 avril 1814). Pendant les Cent-Joars, il essaya
d'organiser la résistance dans le Midi, fut arrêté et enfermé à
Vincennes, puis à l'Abbaye. Un ordre de Fouché lui rendit la
liberté après Waterloo. Député de 1815 èi 1816, ministre d'État
et membre du Conseil privé (septembre 1816), il devint le prin-
cipal agent de la politique personnelle de Monsieur. En 1818, il
perdit son titre de secrétaire d'État, que le roi ne lui rendit que
le 7 janvier 1834. Il fut nommé, en 1827, ministre plénipoten-
tiaire à Florence et fut appelé à la pairie le 7 janvier 1830. La
chute de la branche aînée le rendit à la vie privée. Il a laissé
des Mémoires aussi intéressants que spirituels.
1. Sur Laborie, voir la note 1 de la page 268 du tome II.
2. Pierre-Samuel Dupont de Nemours (1739-1817). Il avait fait
partie de la Constituante et du Conseil des Anciens. Sous le
Consulat et l'Empire, il refusa les fonctions publiques que Napo-
léon lui offrit. Au mois d'avril 1814, il accepta la place de secré-
taire du gouvernement provisoire et fut nommé par Louis XVIII
conseiller d'Etat et intendant de la marine à Toulon. Quand
Napoléon revint de l'île d'Elbe, Dupont de Nemours s'embarqua
pour l'Amérique, où il avait déjà habité, de 1799 à 1802, et où
ses deux fils dirigeaient une importante exploitation agricole.
Une chute qu'il fit dans une rivière et les attaques de la goutte
dont il souffrait depuis longtemps l'enlevèrent deux ans après
(6 août 1817).
3. Sur M. de Laborde, voir ci-dessus la note 3 de la page 251.
384 MÉMOIRES d'outre-tombe
On charge à grand bruit les voitures du prince ; il se
met en route en plein midi, le 30 mars : arrivé à la
barrière d'Enfer, on le renvoie inexorablement chez
iui, malgré ses protestations'. Dans le cas d'un retour
miraculeux, les preuves étaient là, attestant que l'an-
cien ministre avait voulu rejoindre Marie-Louise et
que la force armée lui avait refusé le passage.
Cependant, à la présence des alliés, le comte Alexan-
dre de Laborde et M. Tourton, officiers supérieurs de
la garde nationale, avaient été envoyés auprès du
généralissime prince de Schwarzenberg, lequel avait
été l'un des généraux de Bonaparte pendant la cam-
pagne de Russie. La proclamation du généralissime
fut connue à Paris dans la soirée du 30 mars. Elle
disait : « Depuis vingt ans l'Europe est inondée de
« sang et de larmes : les tentatives pour mettre un
« terme à tant de malheurs ont été inutiles, parce
« qu'il existe, dans le principe même du gouverne-
« ment qui vous opprime, un obstacle insurmontable
« à la paix. Parisiens, vous connaissez la situation de
« votre patrie : la conservation et la tranquillité de
« votre ville seront l'objet des soins des alliés. C'est
« dans ces sentiments que l'Europe, en armes devant
« vos murs, s'adresse à vous. »
Quelle magnifique confession de la grandeur de la
France : L'Europe, en armes devant vos murs, s'adresse
à vous!
Nous qui n'avions rien respecté, nous étions res-
pectés de ceux dont nous avions ravagé les villes et
qui, à leur tour, étaient devenus les plus forts. Nous
1. Voir Henrj Houssaye, 1814, p. 519.
MEMOIRES d'outre-tombe 385
leur paraissions une nation sacrée; nos terres leui
semblaient une campagne d'Élide que, de par les
dieux, aucun bataillon ne pouvait fouler. Si, nonobs-
tant, Paris eût cru devoir faire une résistance, fort
aisée, de vingt-quatre heures, les résultats étaient
changés; mais personne, excepté les soldats enivrés
de feu et d'honneur, ne voulait plus de Bonaparte, et,
dans la crainte de le conserver, on se hâta d'ouvrir
les barrières.
Paris capitula le 31 mars : la capitulation militaire
est signée aux noms desmaréchaux Mortier et Marmont
par les colonels Denys * et Fabvier^; la capitulation
civile eut lieu au nom des maires de Paris. Le conseil
municipal et départemental députa au quartier général
russe pour régler les divers articles : mon compagnon
d'exil, Christian de Lamoignon, était du nombre des
mandataires ^. Alexandre leur dit :
1. Charles-Marie Denys, comte de Damrémont (1783-1837).
Il était, en 1814, aide de camp du duc de Haguse. En 1815, il
suivit le roi à Gand. Il se signala en 1823 par sa brillante con-
duite dans la guerre d'Espagne, fit partie, en 1830, de Texpédi-
lion d'Alger, s'empara de Bône et d'Oran, fut nommé pair de
France en 1835 et fut tué, le 12 octobre 1837, au siège de Cons-
tantine.
2. Charles-Nicolas, baron Fabvier (1782-1855). Réformé, puis
mis en disponibilité sous la seconde Restauration, il prit part à
la conspiration militaire d'août 1820, quitta la France et, en 1823,
se rendit en Grèce, où il offrit ses Services à la cause de l'indé-
pendance. En 1828, il fut chargé d'accompagner les troupes
françaises envoyées en Morée. Le gouvernement de Juillet le fit
lieutenant général et pair de France. La République de 1848 le
mit à la retraite comme général de division, mais le nomma
ambassadeur à Constantinople. De 1849 à 1851, il fit partie de
l'Assemblée législative et vota avec la majorité monarchiste. Il
refusa toute faveur après le coup d'Etat de décembre 1851 et
rentra dans la vie privée.
3. Sur la conduite et la noble attitude de Christian de Lamoi
r. ni. 25
886 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
« Votre empereur, qui était mon allié, est venu
« jusque dans le cœur de mes États y apporter des
H maux dont les traces dureront longtemps; une juste
« défense m'a amené jusqu'ici. Je suis loin de vouloir
« rendre à la France les maux que j'en ai reçus. Je
« suis juste, et je sais que ce n'est pas le tort des
« Français. Les Français sont mes amis, et je veux
« leur prouver que je viens leur rendre le bien pour
« le mal. Napoléon est mon seul ennemi. Je promets
« ma protection spéciale à la ville de Paris; je proté-
« gérai, je conserverai tous les établissements publics ;
« je n'y ferai séjourner que des troupes d'élite ; je
« conserverai votre garde nationale, qui est composée
« de l'élite de vos citoyens. C'est à vous d'assurer
« votre bonheur à venir ; il faut vous donner un gou-
« vernement qui vous procure le repos et qui le pro-
« cure à l'Europe. C'est à vous à émettre votre vœu :
« vous me trouverez toujours prêt à seconder vos
« efforts. »
Paroles qui furent accomplies ponctuellement : le
bonheur de la victoire aux yeux des alliés l'emportait
sur tout autre intérêt. Quels devaient être les senti-
ments d'Alexandre, lorsqu'il aperçut les dômes des
édifices de cette ville où l'étranger n'était jamais entré
que pour nous admirer, que pour jouir des merveilles
de notre civilisation et de notre intelligence; de cette
inviolable cité, défendue pendant douze siècles par
ses grands hommes; de cette capitale de la gloire que
Louis XIV semblait encore protéger de son ombre, et
Bonaparte de son retour î
gnon en cette circonstance, voyei les Mémoire* du ohancelUr
Pasquier, tome II, p. 238.
LIVRE II
F.ntrée des alliés dans Paris. — Bonaparte à Pontainebleaa. —
La régence à Blois. — Publication de ma brochure : De Bona-
parte et des Bourbons. — Le Sénat rend le décret de déchéance.
— Hôtel de la rue Saint-Florentin. — M. de Talleyrand. —
Adresses du gouvernement provisoire. — Constitution pro-
posée par le Sénat. — Arrivée du comte d'Artois. — Abdica-
tion de Bonaparte à Fontainebleau. — Itinéraire de Napoléon
à l'île d'Elbe. — Louis XVIII à Compiègne. — Son entrée à
Paris. — La vieille garde. — Faute irréparable. — Déclara-
tion de Saint-Ouen. — Traité de Paris. — La Charte. — Dé-
part des alliés. — Première année de la Restauration. —
Est-ce aux royalistes qu'il faut s'en prendre de la Restaura-
tion? — Premier ministère. — Je publie les Réflexions poli-
tiques. — Madame la duchesse de Duras. — Je suis nommé
ambassadeur en Suède. — Exhumation des restes de Louis XVI.
— Premier 21 janvier à Saint-Denis.
Dieu avait prononcé une de ces paroles par qui le
silence de l'éternité est de loin en loin interrompu.
Alors se souleva, au milieu de la présente génération,
le marteau qui frappa l'heure que Paris n'avait entendu
sonner qu'une fois : le 25 décembre 496, Reims annonça
le baptême de Clovis, et les portes de Lutèce s'ou-
vrirent aux Francs; le 30 mars 1814, après le baptême
de sang de Louis XVI, le vieux marteau resté immo-
bile se leva de nouveau au beffroi de l'antique monar-
chie; un second coup retentit, les Tartares pénétrèrenl
dans Paris. Dans l'intervalle de mille trois cent dix-
388 MÉMOIRES d'outre-tombe
huit ans, l'étranger avait insulté les murailles de la
cipitale de notre empire sans y pouvoir entrer jamais,
tiDrmis quand il s'y glissa appelé par nos propres
divisions. Les Normands assiégèrent la cité des Parisii ;
ks Parisii donnèrent la volée aux éperviers qu'ils
p>rtaient sur le poing; Eudes, enfant de Paris et roi
fi tur, rex futurus, dit Abbon, repoussa les pirates du
Nord : les Parisiens lâchèrent leurs aigles en 1814;
les alliés entrèrent au Louvre.
Bonaparte avait fait injustement la guerre à
Alexandre son admirateur qui implorait la paix à
genoux; Bonaparte avait commandé le carnage de la
Moskowa; il avait forcé les Russes à brûler eux-
mêmes Moscou; Bonaparte avait dépouillé Berlin,
humilié son roi, insulté sa reine : à quelles représailles
devions-nous donc nous attendre? vous Fallez voir.
J'avais erré dans les Florides autour de monuments
inconnus, jadis dévastés par des conquérants dont il
ne reste aucune trace, et j'étais réservé au spectacle
des hordes caucasiennes campées dans la cour du
Lou%Te. Dans ces événements de l'histoire qui, selon
Montaigne, « sont maigres témoins de notre prix et
capacité ■>^, ma langue s'attache à mon palais : Adhxret
lingua mea faucibus meis^.
L'armée des alliés entra dans Paris le 31 mars 1814,
à midi, à dix jours seulement de l'anniversaire de la
mort du duc d'Enghien, 21 mars 1804. Était-ce la peine
à Bonaparte d'avoir commis une action de si longue
mémoire, pour un règne qui devait durer si peu?
L'empereur de Russie et le roi de Prusse étaient à la
1. Et iinçua mea adhœsit faucibus meù. Psaume XXI, ver-
■•t 16.
MiiMoiHEs d'outre-tombe 383
tête de leurs troupes. Je les vis défiler sur les boule-
vards. Stupéfait et anéanti au dedans de moi, comme
si l'on m'arrachait mon nom de Français pour y subs-
tituer le numéro par lequel je devais désormais être
connu dans les mines de la Sibérie, je sentais en
même temps mon exaspération s'accroître contre
l'homme dont la gloire nous avait réduits à cette honte.
Toutefois cette première invasion des alliés est
demeurée sans exemple dans les annales du monde :
l'ordre, la paix et la modération régnèrent partout ;
les boutiques se rouvrirent ; des soldats russes de la
garde, hauts de six pieds, étaient pilotés à travers les
rues par de petits polissons français qui se moquaient
d'eux, comme des pantins et des masques du carnaval.
Les vaincus pouvaient être pris pour les vainqueurs;
ceux-ci, tremblant de leurs succès, avaient l'air d'en
demander excuse. La garde nationale occupait seule
l'intérieur de Paris, à l'exception des hôtels où lo-
geaient les rois et les princes étrangers '. Le 31 mars
1814, des armées innombrables occupaient la France;
1. L'empereur Alexandre avait voulu loger, non aux Tuileries,
mais à l'Elysée ; il n'y resta du reste, que quelques heures et
accepta l'offre du prince de Talleyrand, qui s'était empressé de
mettre à la disposition du czar son hôtel de la rue Saint-Flo-
rentin. C'est à l'Elysée qu'il reçut une députation de royalistes,
composée de MM. de la Ferté-Meun, de Chateaubriand, Léo
de Lévis, Ferrand, de Semallé et Sosthène de la Rochetou-
cauld. M. de Semallé dit, dans ses Mémoires, encore inédits :
« Alexandre avait d'abord fixé sa résidence à l'Elysée-Bourbon,
et c'est dans ce palais que la députation fut reçue. M. de Semallé
a la certitude que M. de Talleyrand se rendit dans la nuit au-
près de M. de Nesselrode pour lui faire sentir la nécessité d'une
marque de confiance de l'empereur en venant loger à son hôtel
de la rue Saint-Flurentin, et par là le mettre à même de dominer
les événements. •
390 MÉMOIRES d'outre-tombe
quelques mois après, toutes ces troupes repassèrent
nos frontières, sans tirer un coup de fusil, sans verser
une goutte de sang, depuis la rentrée des Bourbons.
L'ancienne France se trouve agrandie sur quelques-
unes de ses frontières ; on partage avec elle les vais-
seaux et les magasins d'Anvers ; on lui rend trois cent
mille prisonniers dispersés dans les pays où les avait
laissés la défaite ou la victoire. Après vingt-cinq années
de combats, le bruit des armes cesse d'un bout de l'Eu-
rope à l'autre; Alexandre s'en va, nous laissant les
chefs-œuvre conquis et la liberté déposée dans la
Charte, liberté que nous dûmes autant à ses lumières
qu'à son influence. Chef des deux autorités suprêmes,
doublement autocrate par l'épée et par la religion, lui
seul de tous les souverains de l'Europe avait compris
qu'à l'âge de civilisation auquel la France était arrivée,
elle ne pouvait être gouvernée qu'en vertu d'une
constitution libre.
Dans nos inimitiés bien naturelles contre les étran-
gers, nous avons confondu l'invasion de 1814 et celle
de 1815, qui ne se ressemblent nullement.
Alexandre ne se considérait que comme un instru-
ment de la Providence et ne s'attribuait rien. Madame
de Staël le complimentant sur le bonheur que ses su-
jets, privés d'une constitution, avaient d'être gou-
vernés par lui, il lui fit cette réponse si connue : « Je
ne suis qu'un « accident heureux. »
Un jeune homme, dans les rues de Paris, lui témoi-
gnait son admiration de l'affabilité avec laquelle il
accueillait les moindres citoyens; il lui répliqua :
« Est-ce que les souverains ne sont pas faits pour
cela? » Il ne voulut point habiter le château des Tui-
MEMOIRES D'OCTRE-TOMBE 39i
leries, se souvenant que Bonaparte s'était plu dans
les palais de Vienne, de Berlin et de Moscou.
Regardant la statue de Napoléon sur la colonne de
la place Vendôme, il dit : « Si j'étais si haut, je crain-
« drais que la tête ne me tournât. »
Comme il parcourait le palais des Tuileries, on lui
montra le salon de la Paix : « En quoi, dit-il en riant,
« ce salon servait-il à Bonaparte? »
Le jour de l'entrée de Louis XVIII à Paris, Alexandre
se cacha derrière une croisée, sans aucune marque de
distinction, pour voir passer le cortège.
Il avait quelquefois des manières élégamment affec-
tueuses. Visitant une maison de fous, il demanda à
une femme si le nombre des folles par amour était
considérable : « Jusqu'à présent il ne l'est pas, répon-
« dit-elle, mais il est à craindre qu'il n'augmente à
« dater du moment de l'entrée de Votre Majesté à
« Paris. »
Un grand dignitaire de Napoléon disait au czar :
« Il y a longtemps, sire, que votre arrivée était atten-
« due et désirée ici. — Je serais venu plus tôt, répon-
« dit-il : n'accusez de mon retard que la valeur fran-
« çaise. » Il est certain qu'en passant le Rhin il avait
regretté de ne pouvoir se retirer en paix au milieu de
sa famille.
A l'Hôtel des Invalides, il trouva les soldats mutilés
qui l'avaient vaincu à Austerlitz : ils étaient silencieux
et sombres; on n'entendait que le bruit de leurs
jambes de bois dans leurs cours désertes et leur église
dénudée ; Alexandre s'attendrit à ce bruit des braves :
il ordonna qu'on leur ramenât douze canons russes.
On lui proposait de changer le nom du pont d'Aus-
392 MÉMOIRES d'outre-tombe
terlitz • « Non, dil-il, il suffît que j'aie passé sur ce
tt pont avec mon armée. »
Alexandre avait quelque chose de calme et de triste :
il se promenait dans Paris, à cheval ou à pied, sans
suite et sans affectation. Il avait l'air étonné de son
triomphe; ses regards presque attendris erraient sur
une population qu'il semblait considérer comme supé-
rieure à lui : on eût dit qu'il se trouvait un Barbare
au milieu de nous, comme un Romain se sentait hon-
teux dans Athènes. Peut-être aussi pensait-il que ces
mêmes Français avaient paru dans sa capitale incen-
diée; qu'à leur tour ses soldats étaient maîtres de ce
Paris où il aurait pu retrouver quelques-unes des
torches éteintes par qui fut Moscou affranchie et con-
sumée. Cette destinée, cette fortune changeante, cette
misère conamune des peuples et des rois, devaient
profondément frapper un esprit aussi reUgieux que le
sien.
Que faisait le vainqueur de Borodino? Aussitôt qu'il
avait appris la résolution d'Alexandre, il avait envoyé
Tordre au major d'artillerie Maillard de Lescourt de
faire sauter la poudrière de Grenelle : Rostopschin
avait mis le feu à Moscou ; mais il en avait fait aupa-
ravant sortir les habitants. De Fontainebleau où. il
était revenu, Napoléon s'avança jusqu'à Villejuif : de
là il jeta un regard sur Paris; des soldats étrangers
en gardaient les barrières; le conquérant se rappelait
les jours où ses grenadiers veillaient sur les remparts
de Berlin, de Moscou et de Vienne.
Les événements détruisent les événements : quelle
pauvreté ne nous paraît pas aujourd'hui la douleur de
MÉMOIRES d'outre-tombe 393
Henri IV apprenant à Villejuif la mort de Gabrielle, et
retournant à Fontainebleau! Bonaparte retourna aussi
à cette solitude; il n'y était attendu que par le sou-
venir de son auguste prisonnier : le captif de la paix
venait de quitter le château afin de le laisser libre
pour le captif de la guerre, tant le malheur est prompt
à remplir ses « places. »
La régence s'était retirée à Blois. Bonaparte avait
ordonné que l'impératrice et le roi de Rome quittassent
Paris, aimant mieux, disait-il, les voir au fond de la
Seine que reconduits à Vienne en triomphe; mais en
même temps il avait enjoint à Joseph de rester dans la
capitale. La retraite de son frère le rendit furieux et
il accusa le ci-devant roi d'Espagne d'avoir tout perdu.
Les ministres, les membres de la régence, les frères
de Napoléon, sa femme et son fils, arrivèrent pêle-
mêle à Blois, emportés dans la débâcle : fourgons,
bagages, voitures, tout était là; les carrosses même
du roi y étaient et furent traînés à travers les boues
de la Beauce à Chambord, seul morceau de la France
laissé à l'héritier de Louis XIV. Quelques ministres
passèrent outre, et s'allèrent cacher jusqu'en Bre-
tagne, tandis que Cambacérès se prélassait en chaise
à porteurs dans les rues montantes de Blois. Divers
bruits couraient : on parlait de deux camps et et
d une réquisition générale. Pendant plusieurs jours
on ignora ce qui se passait à Paris; l'incertitude ne
cessa qu'à l'arrivée d'un roulier dont le passe-port
était contre-signe Sacken. Bientôt le général russe
Schouwalof descendit à l'auberge de la Galère : il fut
soudain assiégé par les grands, pressés d'obtenir un
visa pour leur sauve qui peut. Toutefois, avant de
3M aBBOIBES b'octee-tosk
qûtter fiois, chacmi se fit payer sur les fonds de la
réf en r se? frais de route et rarriéré de ses aj^int*'-
in?L.i : -ne main on tenait ses passepcnls. de
Tantre sci ^rcTit. prenant soin d'envoyer en même
'f ~ : î : : 1 i : : 7 r ; L au gouveniNQeDt provisoire, car
Cl 1 : T : : , •. :;.:.•, . :. tè!^. Madame mère et son frère,
le Ci:: :l r? ^nt pour Rome. Le prince
E?-^: : : : : -' --L :"ise et son fil» de la
; :.: - ::..:■.. ; - "^ . ' zie se retirèrenl en
Suisse, après ave :: . :. _ . t : . _ :' : rcer l'impéra-
ir::r i ^''it'.-^^'hrr -. .- ^: ^ : M:.:.-:!; u;?-? se hâta de
r T 1 : : - : : t : t : : : t ::. ri : ^ i re à Bona-
: : T . . T : _ . T : : : : r - 7 : : nsoler et se félicita
: : 7 :t . -:_i.7 ;y:cJLi.:e de répoux et du
: , 7 : : 3 : : : arte rapporta Tannée suivante
:7 - ::;_-! :7 : ^x Bourbons, ceux-ci, à peine
l: ::.::. T r 7 . 7 _ : r . i - _ 7 - tribulations, n'avaient pas
7- :_7 :r;7 ^i^ : -Z7 :: spérité inouïe pour s'accou-
n'était point encore détrôné;
les meillenrs scddats de la
: il pondait se retirer der-
7= françaises arrivées d*Es-
: ' -. population militaire
7:7 ^7? laves; parmi les
il s agissait encore de Napo-
7 rr:r surla France: pendant
77 :. M. de TaDeyrand îndi-
T .c i ai dit. à la politique qui
:: i-. ?.::z;e. car il redoutait
.::... :7.i i_:rs tout à fait dang
MÉMOIRES d'outre-tombe 395
le plan de la régence de Marie-Louise, c'est que Napo-
léon n'ayant point péri, il craignait, lui prince dp
Bénévent, de ne pouvoir rester maître pendant une
minorité menacée par l'existence d'un homme inquiet,
imprévu, entreprenant et encore dans la vigueur de
l'âge'.
Ce fut dans ces jours critiques que je lançai ma
brochure De Bonaparte et des Bourbons pour faire /
pencher la balance' : on sait quel fut son effet. Je me
1. Voyez plus loin les Cent- Jours à Gand et Je portrait de
M. de Talleyrand, vers la fin de ces Mémoires. (Paris, note
de 1839.) Ch.
2. Voici le titre complet de l'écrit de Chateaubriand : De
Buonaparte, des Bourbons et de la nécessité de se rallier à
nos princes légitimes pour le bonheur de la France et celui de
l'Europe. D'après M. de Lescure {Chateaubriand, p. 93), il au-
rait paru le 30 mars 1814. Cela n'est pas tout à fait exact, non
plus que l'indication donnée par M. Henry Houssaye, dans les
premières éditions de son très remarquable ouvrage sur 1814,
où il est dit, page 570 : « La philippique de Chateaubriand parut
le 3 avril. « C'est le 4 avril seulement que le Journal des Débatg
publia un premier extrait de la fameuse brochure; la mise en
vente eut lieu le mercredi 5 avril.
Quoi qu'en aient dit la plupart des historiens, le grand écri-
vain, en composant et en publiant son éloquente philippique,
n'a pas manqué aux lois de la générosité, de l'honneur et du
paliotisme. On oublie trop aisément que ces pages véhémentes,
passionnées, ont été préparées, écrites avant la chute de l'Em-
pire, à quelques pas des Tuileries, sous l'œil d'une police qui
pénétreiit partout et pour laquelle il n'y avait lien de sacré. On
oublie trop aisément que, dès le 5 août 1806, alors que l'Empire
était à l'apogée de sa grandeur et se pouvait rire des vaines atta-
ques d'une presse impuissante, Napoléon écrivait lui-même à l'un
de ses maréchaux, à Berthier, une lettre datée de Saint-Cloud,
pour lui signifier qu'il eût à faire fusiller dans les vingt-quatre
heures les libraires d'Augsbourg et de Nuremberg, coupables
d'avoir vendu une brochure de M. de Gentz dirigée contre sa
politique. Il ordonnait en même temps que les libraires de
Vienne et de Lintz, expéditeurs de la même brochuie, fussent
196 MÉMOIRES d'outre-tombe
jetai à corps perdu dans la mêlée pour servir de bou-
clier à la liberté renaissante contre la tyrannie encore
debout et dont le désespoir triplait les forces. Je parlai
au nom de la légitimité, afin d'ajouter à ma parole
l'autorité des afifaires positives. J'appris à la France
ce que c'était que l'ancienne famille royale ; je dis
combien il existait de membres de cette famille, quels
étaient leurs noms et leur caractère : c'était comme si
j'avais fait le dénombrement des enfants de l'empe-
reur de la Chine, tant la République et l'Empire avaient
envahi le présent et relégué les Bourbons dans le
passé. Louis XVIII déclara, je l'c^i déjà plusieurs fois
mentionné, que ma brochure lui avait plus profité
qu'une armée de cent mille hommes; il aurait pu
condamnés comme contumaces et fusillés s'ils étaient saisis. (Cor-
respondance de Napoléon, t. XIII, p. 7.) Ordres terribles, qui
reçurent leur exécution dans la mesure du possible : le libraire
Palm, arrêté à Nuremberg le 26 août, fut traduit sur-le-champ
devant une commission militaire et fusillé trois heures après sa
condamnation. Reconnaissons-le donc, il y avait bien quelque
courage à préparer une brochure telle que celle de Chateau-
briand sous la domination, ébranlée sans doute, mais encore
formidable, de l'homme qui avait écrit la lettre de Saint-Cloud.
Rien de moins fondé, d'ailleurs, que le reproche adressé à
l'auteur de Buonaparte et les Bourbons d'avoir brisé entre les
mains de l'empereur une arme dont celui-ci pouvait encore se
servir avec succès pour le salut de la patrie. Lorsque parurent,
dans le Journal des Débats du 4 avril les premiers extraits de
la brochure, la déchéance de Napoléon avait déjà été votée par
le Sénat, par le Conseil municipal de Paris, par les membres du
Corps législatif présents dans la capitale. Le maréchal Marmont
avait signé, la veille, avec le prince de Schwarzenberg, la Con-
vention d'Essonnes (3 avril), et le matin même, à Fontainebleau,
les maréchaux Lefebvre, Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier
avaient arraché à l'empereur son abdication. Il ne dépendait
donc plus de lui, à ce moment, de changer la situation, de re-
pi-enlre vicioneusement l'offensive, de rejeter loin de Paris et
MEMOIRES d'outre-tombe 397
aiûuter qu'elle avait été pour lui un certificat de
vie. Je contribuai à lui donner une seconde fois la
couronne par Iheureuse issue de la guerre d'Es-
pagne.
Dès le début de ma carrière politique je devins
populaire dans la foule, mais dès lors aussi je manquai
ma fortune auprès des hommes puissants. Tout ce qui
avait été esclave sous Bonaparte m'abhorrait; d'un
autre côté j'étais suspect à tous ceux qui voulaient
mettre la France en vasselage. Je n'eus pour moi dans
le premier moment, parmi les souverains, que Bona-
parte lui-même. Il parcourut ma brochure à Fontaine-
bleau : le duc de Bassano la lui avait portée; il la dis-
cuta avec impartialité, disant : « Ceci est juste; cela
n'est pas juste. Je n'ai point de reproche à faire à
de la France les ennemis qu'il y avait lui-même et lui seul
attirés .
A cette date du 4 avril, la question n'était plus entre Napoléon
et les coalisés : la Victoire, seul arbitre qu'il eût jamais re-
connu, s'était prononcée contre lui, et l'arrêt était sans appel.
Il ne s'agissait plus que de savoir si le trône, d'où il allait des-
cendre, appartiendrait à son fils ou au frère de Louis XVI. La
brochure de Chateaubriand, jetée dans l'un des plateaux de la
balance où se pesaient alors les destinées de la France, contribua
à la faire pencher du côté des Bourbons. Elle valut, pour leur
cause, selon le mol de Louis XVIIL plus qu'une armée.
Pour apprécier, du reste, avec une entière équité un écrit de
la nature de celui de Chateaubriand, il faut consulter avant tout
l'opinion des contemporains. Or, voici ce qu'au mois d'avril 1814
Mme de Rémusat, qui avait vu de près l'empereur, écrivait à son
fils : « Malheureusement, cet écrit ne renferme pas une exagé-
ration par rapport à l'empereur. Vous savez que je suis vraie,
incapable de haine et naturellement généreuse. Eh bien ! mon
entant, je mettrais mon nom à chacune des pages de ce livre,
s'il en était besoin, p^ur attester qu'il est un tableau fidèle de
tout ce dont j'étais témoin. » [Correrpondanee de M. de Rému-
êot, t. I, avril 1814.)
398 MÉMOIRES d'outre-tombe
Chateaubriand; il m'a résisté dans ma puissance;
mais ces canailles, tels et tels! » et il les nommait.
Mon admiration pour Bonaparte a toujours été
grande et sincère, alors même que j'attaquais Napo-
léon avec le plus de vivacité.
La postérité n'est pas aussi équitable dans ses arrêts
qu'on le dit; il y a des passions, des engouements,
des erreurs de distance comme il y a des passions,
des erreurs de proximité. Quand la postérité admire
sans restriction, elle est scandalisée que les contem-
porains de l'homme admiré n'eussent pas de cet homme
l'idée qu'elle en a. Cela s'explique pourtant : les choses
qui blessaient dans ce personnage sont passées; ses
infirmités sont mortes avec lui ; il n'est resté de ce
qu'il fut que sa vie impérissable; mais le mal qu'il
causa n'en est pas moins réel; mal en soi-même et
dans son essence, et surtout pour ceux qui l'ont sup-
porté.
Le train du jour est de magnifier les victoires de
Bonaparte : les patients ont disparu; on n'entend plus
les imprécations, les cris de douleur et de détresse
des victimes; on ne voit plus la France épuisée, labou-
rant son sol avec des femmes; on ne voit plus les
parents arrêtés en pleige de leurs fils, les habitants
des villages frappés solidairement des peines appli-
cables à un réfractaire; on ne voit plus ces affiches
de conscription collées au coin des rues, les passants
attroupés devant ces immenses arrêts de morts et y
cherchant, consternés, les noms de leurs enfants, de
leurs frères, de leurs amis, de leurs voisins. On oublie
que tout le monde se lamentait des triomphes; on
oublie que la moindre allusion contre Bonaparte au
MÉMOIRES d'outre-tombe 399
théâtre, échappée aux censeurs, était saisie avec trans-
port; on oublie que le peuple, la cour, les généraux,
les ministres, les proches de Napoléon, étaient las de
son oppression et de ses conquêtes, las de cette partie
toujours gagnée et jouée toujours, de cette existence
remise en question chaque matin par l'impossibilité
du repos.
La réalité de nos souffrances est démontrée par la
catastrophe même : si la France eût été fanatique de
Bonaparte, l'eût-elle abandonné deux fois brusque-
ment, complètement, sans tenter un dernier effort
pour le garder; si la France devait tout à Bonaparte,
gloire, liberté, ordre, prospérité, industrie, commerce,
manufactures, monuments, littérature, beaux-arts; si,
avant lui, la nation n'avait rien fait elle-même; si la
République, dépourvue de génie et de courage, n'avait
ni défendu, ni agrandi le sol ; la France a donc été bien
ingrate, bien lâche, en laissant tomber Napoléon aux
mains de ses ennemis, ou du moins en ne protestant
pas contre la captivité d'un pareil bienfaiteur?
Ce reproche, qu'on serait en droit de nous faire, on
ne nous le fait pas cependant, et pourquoi? Parce
qu'il est évident qu'au moment de sa chute la France
n'a pas prétendu défendre Napoléon; dans nos dégoûts
amers, nous ne reconnaissions plus en lui que l'auteur
et le contempteur de nos misères. Les alliés ne nous
ont point vaincus : c'est nous qui, choisissant entre
deux fléaux, avons renoncé à répandre notre sang,
qui ne coulait plus pour nos libertés.
La République avait été bien cruelle, sans doute,
mais chacun espérait qu'elle passerait, que tôt ou
tard nous recrouvrerions nos droits, en gardant les
400 MÉMOIRES d'outre-tombe
conquêtes préservatrices qu'elles nous avait données
sur les Alpes et sur le Rhin, Toutes les victoires qu'elle
remportait étaient gagnées en notre nom ; avec elle il
n'était question que de la France ; c'était toujours la
France qui avait triomphé, qui avait vaincu; c'étaient
nos soldats qui avaient tout fait et pour lesquels on
instituait des fêtes triomphales ou funèbres ; les gé-
néraux (et il en était de fort grands) obtenaient une
place honorable, mais modeste, dans les souvenirs
publics : tels furent Marceau, Moreau, Hoche. Joubert;
les deux derniers destinés à tenir lieu de Bonaparte,
lequel naissant à la gloire traversa soudain le général
Hoche, et illustra de sa jalousie ce guerrier pacifica-
teur mort tout à coup après ses triomphes d'Alten-
kirken, de Neuwied et de Kleinnister.
Sous l'Empire, nous disparûmes ; u ne fut plus
question de nous, tout appartenait à Bonaparte : J'ai
ordonné, j'ai vaincu, j'ai parlé; mes aigles, ma cou-
ronne, mon sang, ma famille, mes sujets.
Qu'arriva-t-il pourtant dans ces deux positions à la
fois semblables et opposées ? Nous n'abandonnâmes
point la République dans ses revers; elle nous tuait,
mais elle nous honorait ; nous n'avions pas la honte
d'être la propriété d'un homme; grâce à nos efforts,
elle ne fut point envahie ; les Russes, défaits au delà
des monts, vinrent expirer à Zurich.
Quant à Bonaparte, lui, malgré ses énormes acqui-
sitions, il a succombé, non parce qu'il était vaincu,
mais parce que la France n'en voulait plus. Grande
leçon ! qu'elle nous fasse à jamais ressouvenir qu'il y
a cause de mort dans tout ce qui blesse la dignité de
l'homme.
MÉMOIRES d'outre-tombe -401
Les esprits indépendants de toute nuance et de toute
opinion tenaient un langage uniforme à l'époque de
la publication de ma brochure. La Fayette, Camille
Jordan, Ducis, Lemercier, Lanjuinais, madame de
Staël, Chénier, Benjamin Constant, Le Brun, pensaient
et écrivaient comme moi. Lanjuinais disait : « Nous
« avons été chercher un maître parmi les hommes
« dont les Romains ne voulaient pas pour esclaves. »
Chénier ne traitait pas Bonaparte avec plus de fa-
veur :
Un Corse a des Français dévoré l'héritage.
Elite des héros au combat moissonnés,
Martyrs avec la gloire à l'échafaud traînés,
Vous tombiez satisfaits dans une autre espérance.
Trop de sang, trop de pleurs ont inondé la France.
De ces pleurs, de ce sang un homme est l'héritier.
Crédule, j'ai longtemps célébré ses conquêtes.
Au forum, au sénat, dans nos jeux, dans nos fêtes.
Mais, lorsqu'en fugitif regagnant ses foyers,
11 vint contre l'empire échanger des lauriers,
Je n'ai point caressé sa brillante infamie;
Ma voix des oppresseurs fut toujours ennemie
Et, tandis qu'il voyait des flots d'adorateurs
Lui vendre avec l'État des vers adulateurs,
Le tyran dans sa cour remarqua mon absence ;
Car je chante la gloire et non pas la puissance.
(Promenade, J8()5.)
Madame de Staël portait un jugement non moins
rigoureux de Napoléon :
T. III. 26
402 MÉMOIRES d'outre-tombe
« Ne serait-ce pas une grande leçon pour l'espèce
« humaine, si ces directeurs (les cinq membres du
« Directoire), hommes très peu guerriers, se rele-
« vaient de leur poussière, et demandaient compte à
« Napoléon de la barrière du Rhin et des Alpes, con-
• quise par la République ; compte des étrangers
« arrivés deux fois à Paris ; compte de trois millions
« de Français qui ont péri depuis Cadix jusqu'à Mos-
« cou ; compte surtout de cette sympathie que les
« nations ressentaient pour la cause de la liberté en
« France, et qui s'est maintenant changée en aversion
« invétérée ? »
(Considérations sw la Révolution française.)
Écoutons Benjamin Constant :
« Celui qui, depuis douze années, se proclamait
« destiné à conquérir le monde, a fait amende hono-
« rable de ses prétentions
« Avant même que son territoire ne soit envahi, il est
« frappé d'un trouble qu'il ne peut dissimuler. A
« peine ses limites sont-elles touchées, qu'il jette au
« loin toutes ses conquêtes. Il exige l'abdication d'un
« de ses frères, il consacre l'expulsion d'un autre ;
« sans qu'on le lui demande, il déclare qu'il renonce
« à tout.
« Tandis que les rois, même vaincus, n'abjurent
« point leur dignité, pourquoi le vainqueur de la
* terre cède-t-il au premier échec? Les cris de sa
« famille, nous dit-il, déchirent son cœur. N'étaient-
« ils pas de cette famille ceux qui périssaient en
« Russie dans la triple agonie des blessures, du froid
« et de la famine ? Mais, tandis qu'ils expiraient, dé-
« sertés par leur chef, ce chef se croyait en sûreté ;
MÉMOIRES d'outre-tombe 403
« maintenant, le danger qu'il partage lui donne une
« sensibilité subite.
« La peur est un mauvais conseiller, là surtout où
« il n'y a pas de conscience; il n'y a dans l'adversité,
« comme dans le bonheur, de mesure que dans la
« morale. Où la morale ne gouverne pas, le bonheur
« se perd par la démence, l'adversité par l'avilisse-
« ment
« Quel effet doit produire sur une nation coura-
« geuse cette aveugle frayeur, cette pusillanimité
« soudaine, sans exemple encore au milieu de nos
« orages ? L'orgueil national trouvait (c'était un tort)
« un certain dédommagement à n'être opprimé que
« par un chef invincible. Aujourd'hui que reste-il ?
« Plus de prestige, plus de triomphes, un empire
« mutilé, l'exécration du monde, un trône dont les
« pompes sont ternies, dont les trophées sont abattus,
« et qui n'a pour tout entourage que les ombres
« errantes du duc d'Enghien, de Pichegru, de tant
« d'autres qui furent égorgés pour le fonder *. »
Ai-je été aussi loin que cela dans mon écrit De Bo-
naparte et des Bourbons ? Les proclamations des
autorités en 1814, que je vais à l'instant reproduire,
n'ont-elles pas redit, affirmé, confirmé ces opinions
diverses? Que les autorités qui s'expriment de la
sorte aient été lâches et dégradées par leur première
adulation, cela nuit aux rédacteurs de ces adresses,
mais n'ôte rien à la force de leurs arguments.
Je pourrais multiplier les citations ; mais je n'en
1. De Vesprit de conquête, édition d'Allemagne. Ch.
404 MÉMOIRES d'outre-tombe
rappellerai plus que deux, à cause de l'opinion des
deux hommes : Déranger, ce constant et admirable
admirateur de Bonaparte, ne croit-il pas devoir s ex-
cuser lui-même, témoin ces paroles : « Mon admira-
« tion enthousiaste et constante pour le génie de
a l'empereur, cette idolâtrie, ne m'aveuglèrent jamais
« sur le despotisme toujours croissant de l'Empire. »
Paul-Louis Courier, parlant de l'avènement de Napo-
léon au trône, dit : « Que signifie, dis-moi. . .
« un homme comme lui, Bonaparte, soldat, chef d"ar-
« mée, le premier capitaine du monde, vouloir qu'on
« l'appelle majesté! être Bonaparte et se faire sire! Il
« aspire à descendre : mais non, il croit monter en
« s' égalant aux rois. Il aime mieux un titre qu'un nom.
« Pauvre homme, ses idées sont au-dessous de sa for-
« tune. Ce César l'entendait bien mieux, et aussi c'était
« un autre homme : il ne prit point de titres usés;
« mais il fît de son nom un titre supérieur à celui des
« rois'. » Les talents vivants ont pris la route de la
même indépendance, M. de Lamartine à la tribune 2,
1. Lettre à M. N..., datée de Plaisance, mai 1804. (Œuvra
de Paul-Louis Courier, t. III, p. 51.)
2. Dans son admirable discours du 26 mai 1840, sur la trans-
lation des restes mortels de Napoléon, il fit entendre ces pro-
phétiques paroles : « Quoique admirateur de ce grand homme,
je n'ai pas un enthousiasme sans souvenir et sans prévoyance.
Je ne me prosterne pas devant cette mémoire; je ne suis pas de
cette religion napoléonienne, de ce culte de la force que Ton
veut depuis quelque temps substituer dans l'esp-t de la nation
à la religion sérieuse de la liberté. Je ne crois pas qu'il soit bon
de déifier ainsi sans cesse la guerre, de surexciter ces bouillon-
nements déjà trop impétueux du sang français, qu'on nous re-
présente comme impatient de couIot après une trêve de vingt-
cinq ans. comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du
monde, pouvait être la bout* des nations. J"ai bien m un philo-
MÉMOIRES d'outre-tombe 405
M. de Latouche dans la retraite ' : dans deux ou trois
de ses plus belles odes, M. Victor Hugo a prolongé ces
nobles accents :
Dans la nuit des forfaits, dans l'éclat des victoires,
Cet homme ignorant Dieu, qui l'avait envoyé, etc'.
Enfin, à l'extérieur, le jugement européen était tout
aussi sévère. Je ne citerai parmi les Anglais que le
sentiment des hommes de l'opposition, lesquels s'ac-
commodaient de tout dans notre Révolution et la
justifiaient de tout : lisez Mackintosh dans sa plai-
doirie pour Peltier. Sheridan, à l'occasion de la paix
d'Amiens, disait au parlement : « Quiconque arrive
« en Angleterre, en sortant de France, croit s'échap-
« per d'un donjon pour respirer l'air et la vie de l'in-
« dépendance. »
sophe déifier aussi la gloire et diviniser ce fléau de Dieu. Je n'ai
fait qu'en rire. Dans la bouche d'un philosophe, ces paradoxes
brillants n'ont aucun danger; ce n"est qu'un sophisme. Dans la
bouche d'un homme d'Etat, cela prend un autre caractère. Les
sophismes des gouvernements deviennent bientôt les crimes ou
les malheurs des nations. Prenez garde de donner une pareille
épée pour jouet à un pareil peuple! »
1. Hyacinte Thabaud de Latouche (1785-1851), poète et ro-
mancier. Son nom restera attaché à la publication des Poésies
d'André Chénier (1819). Il eut aussi l'honneur, compatriote de
George Sand, de la deviner tout d'abord, de lui indiquer U
vraie voie et de lui rendre les premiers pas plus faciles. Posses-
seur, à Aulnay, d'une petite maison voisine de celle qu'avait ha-
bitée Chateaubriand, il s'appelait volontiers VErmite de la Valli»-
aux Loups.
2. Odes et Ballades, ode sur Buonaparte. Voir aussi, dans 1«
même recueil, l'ode qui a pou titre : Les Deux Iles.
406 MÉMOIRES d'oUTRE-TOJ BE
Lord Bypon, dans son Ode à Napoléon, le traite de
la plus indigne manière :
T is done-but yesterday a king !
And arm'd with kin^s to strive,
And nowthou art a namless thing
So abject-yet alive.
« C'en est fait I hier encore un roi I et armé pour
« combattre les rois ! Et aujourd'hui tu es une chose
« sans nom, si abjecte ! vivant néanmoins. »
L'ode entière est de ce train ; chaque strophe en-
chérit sur l'autre, ce qui n'a pas empêché lord Byron
de célébrer le tombeau de Sainte-Hélène. Les poètes
sont des oiseaux : tout bruit les fait chanter.
Lorsque l'élite des esprits les plus divers se trouve
d'accord dans un jugement, aucune admiration factice
ou sincère, aucun arrangement de faits, aucun sys-
tème imaginé après coup, ne sauraient infirmer la
sentence. Quoi ! on pourrait, comme le fit Napoléon,
sustituer sa volonté aux lois, persécuter toute vie
indépendante, se faire une joie de déshonorer les
caractères, de troubler les existences, de violenter les
mœurs particulières autant que les libertés publiques;
et les oppositions généreuses qui s'élèveraient contre
ces énormités seraient déclarées calomnieuses et blas-
phématrices ! Qui voudrait défendre la cause du faible
contre le fort, si le courage, exposé à la vengeance
des viletés du présent, devait encore attendre le blâme
des lâchetés de l'avenir !
Cette illustre minorité, formée en partie des enfants
des Muses, devint graduellement la majorité natio-
MEMOIRES d'outre-tombe 407
nale : vers la fin de l'Empire tout le inonde détestait
le despotisme impérial. Un reproche grave s'attachera
à la mémoire de Bonaparte : il rendit son joug si pe-
sant que le sentiment hostile contre l'étranger s'en
affaiblit, et qu'une invasion, déplorable aujourd'hui
en souvenir, prit, au moment de son accomplisse-
ment, quelque chose d'une délivrance : c'est l'opinion
républicaine même, énoncée par mon infortuné et
brave ami Carrel. « Le retour des Bourbons, avait dit
« à son tour Carnot, produisit en France un enthou-
« siasme universel ; ils furent accueillis avec une
" effusion de cœur inexprimable, les anciens républi-
<« cains partagèrent sincèrement les transports de la
« joie commune. Napoléon les avait particulièrement
« tant opprimés, toutes les classes de la société
« avaient tellement souffert, qu'il ne se trouvait per-
« sonne qui ne fût réellement dans l'ivresse'. »
Il ne manque à la sanction de ces opinons qu'une
autorité qui les confirme : Bonaparte s'est chargé d'en
certifier la vérité. En prenant congé de ses soldats
dans la cour de Fontainebleau, il confesse hautement
que la France le rejette : « La France elle-même, dit-
« il, a voulu d'autres destinées. » Aveu inattendu et
mémorable, dont rien ne peut diminuer le poids
ni amoindrir la valeur.
Dieu, en sa patiente éternité, amène tôt ou tard la
justice : dans les moments du sommeil apparent du
ciel, il sera toujours beau que la désapprobation d'un
honnête homme veille, et qu'elle demeure comme un
frein à l'absolu pouvoir. La France ne reniera point
les nobles âmes qui réclamèrent contre sa servitude,
1. Mémcire au Roi, par Carnot; 1814.
408 MÉMOIRES D'OUTRE-TOHBE
lorsque tout était prosterné, lorsqu'il y avait tant
d'avantages à l'être, tant de grâces à recevoir pour des
flatteries, tant de persécutions à recueillir pour des
sincérités. Honneur donc aux La Fayette, aux de
Staël, aux Benjamin Constant, aux Camille Jordan,
aux Ducis, aux Lemercier, aux Lanjuinais, aux Ché-
nier, qui, debout au milieu de la foule rampante des
peuples et des rois, ont osé mépriser la victoire et
protester contre la tyrannie I
Le 2 avril les sénateurs, à qui l'on ne doit qu'un
seul article de la charte de 1814, l'ignoble article qui
leur conserve leurs pensions, décrétèrent la dé-
chéance de Bonaparte. Si ce décret, libérateur pour la
France, infâme pour ceux qui l'ont rendu, fait à l'es-
pèce humaine un affront, en même temps il enseigne
à la postérité le prix des grandeurs et de la fortune,
quand elles ont dédaigné de s'asseoir sur les bases
de la morale, de la justice et de la liberté.
DÉCRET DU SÉNAT CONSERVATEUR
« Le Sénat conservateur, considérant que dans une
monarchie constitutionnelle le monarque n'existe
qu'en vertu de la constitution ou du pacte social;
« Que Napoléon Bonaparte, pendant quelque temps
d'un gouvernement ferme et prudent, avait donné à
la nation des sujets de compter, pour l'avenir, sur des
actes de sagesse et de justice; mais qu'ensuite il a
déchiré le pacte qui l'unissait au peuple français, no-
tamment en levant des impôts, en établissant des
taxes autrement qu'en vertu de la loi, contre la teneur
MÉMOIRES d'outre-tombe 409
expresse du serment qu'il avait prêté à son avène-
ment au trône, conformément à l'article 53 des cons-
titutions du 28 floréal an XII ;
« Qu'il a commis cet attentat aux droits du peuple,
lors même qu'il venait d'ajourner sans nécessité le
Corps législatif, et de faire supprimer, comme cri-
minel, un rapport de ce corps, auquel il contestait
son titre et son rapport à la représentation natio-
nale ;
« Qu'il a entrepris une suite de guerres, en viola-
tion de l'article 50 de l'acte des constitutions de l'an
VIII, qui veut que la déclaration de guerre soit pro-
posée, discutée, décrétée et promulguée, comme des
lois;
« Qu'il a, inconstitutionnellement, rendu plusieurs
décrets portant peine de mort, nommément les deux
décrets du 5 mars dernier, tendant à faire considérer
comme nationale une guerre qui n'avait lieu que dans
l'intérêt de son ambition démesurée;
« Qu'il a violé les lois constitutionnelles par ses
décrets sur les prisons d'État;
« Qu'il a anéanti la responsabilité des ministres,
confondu tous les pouvoirs, et détruit l'indépendance
des corps judiciaires ;
« Considérant que la liberté de la presse, établie et
consacrée comme l'un des droits de la nation, a été
constamment soumise à la censure arbitraire de sa
police, et qu'en même temps il s'est toujours servi de
la presse pour remplir la France et l'Europe de faits
con trouvés, de maximes fausses, de doctrines favo-
rables au despotisme, et d'outrages contre les gou-
▼ernements étrangers;
410 MEMOIRES d'outre-tombe
« Que des actes et rapports, entendus par le Sénat,
ont subi des altérations dans la publication qui en a
été faite ;
« Considérant que, au lieu de régner dans la seule
vue de Tintérêt, du bonheur et de la gloire du peuple
français, aux termes de son serment, Napoléon a mis
le comble aux maltieurs de la patrie par son refus de
traiter à des conditions que l'intérêt national obligeait
d'accepter et qui ne compromettaient pas Ihonneur
français; par l'abus qu'il a fait de tous les moyens
qu'on lui a confiés en hommes et en argent; par
l'abandon des blessés sans secours, sans pansement,
sans subsistances ; par difTérentes mesures dont les
suites étaient la ruine des villes, la dépopulation des
campagnes, la famine et les maladies contagieuses;
« Considérant que, par toutes ces causes, le gou-
vernement impérial établi par le sénatus-consulte du
28 floréal an XII, ou 18 mai 1804, a cessé d'exister,
et que le vœu manifeste de tous les Français appelle
un ordre de choses dont le premier résultat soit le
rétablissement de la paix générale et qui soit aussi
l'époque d'une réconciliation solennelle entre tous les
États de la grande famille européenne, le Sénat dé-
clare et décrète ce qui suit : Napoléon déchu du trône;
le droit d'hérédité aboli dans sa famille ; le peuple
français et rarmée déliés envers lui du serment de
fidélité. »
Le Sénat Romain fut moins dur lorsqu'il déclara
Néron ennemi public : l'histoire n'est qu'une répéti-
tion des mêmes faits appliqués à des hommes et à des
temps divers.
Se représente-t-on l'empereur lisant le document
MEMOIRES d'oUTRË-TOMBE 411
officiel à Fontainebleau ? Que devait-il penser de ce
qu'il avait fait, et des hommes qu'il avait appelés à la
complicité de son oppression de nos libertés? Quand
je publiai ma brochure De Bonaparte et des Bour-
bons, pouvais-je m'attendre à la voir amplifiée et
convertie en décret de déchéance par le Sénat? Qui
empêcha ces législateurs, aux jours de la prospérité,
de découvrir les maux dont ils reprochaient à Bona-
parte d'être l'auteur, de s'apercevoir que la constitu-
tion avait été violée? Quel zèle saisissait tout à coup
ces muets joour la liberté de la presse ? Ceux qui avaient
accablé Napoléon d'adulations au retour de chacune
de ses guerres, comment trouvaient-ils maintenant
qu'il ne les avait entreprises que dans l'intérêt de son
ambition démesurée? Ceux qui lui avaient jeté tant de
conscrits à dévorer, comment s'attendrissaient-ils
soudain sur des soldats blessés, abandonnés sans se-
cours, sans pansement, sans subsistances? Il y a des
temps où l'on ne doit dépenser le mépris qu'avec
économie, à cause du grand nombre de nécessiteux :
je le leur plains pour cette heure, parce qu'ils en
auront encore besoin pendant et après les Cent-
Jours.
Lorsque je demande ce que Napoléon à Fontaine-
bleau pensait des actes du Sénat, sa réponse était
faite : un ordre du jour du 5 avril 1814, non publié
officiellement, mais recueilli dans divers journaux au
dehors de la capitale, remerciait l'armée de sa fidélité
en ajoutant :
« Le Sénat s'est permis de disposer du gouverne-
« ment français; il a oublié qu'il doit à l'empereur
« le pouvoir dont il abuse maintenant; que c'est lui
412 HÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
qui a sauvé une partie de ses membres de l'orage
de la Révolution, tiré de l'obscurité et protégé
l'autre contre la haine de la nation. Le Sénat se
fonde sur les articles de la constitution pour la ren-
verser; il ne rougit pas de faire des reproches à
l'empereur sans remarquer que, comme premier
corps de l'État, il a pris part à tous les événements.
Le Sénat ne rougit pas de parler des libelles pu-
bliés contre les gouvernements étrangers : il oublie
qu'ils furent rédigés dans son sein. Si longtemps
que la fortune s'est montrée fidèle à leur souve-
rain, ces hommes sont restés fidèles, et nulle
plainte n'a été entendue sur les abus du pouvoir.
Si l'empereur avait méprisé les hommes, comme on
le lui a reproché, alors le monde reconnaîtrait au-
jourd'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son
« mépris». »
C'est un hommage rendu par Bonaparte lui-même
à la liberté Ce la presse : il devait croire qu'elle avait
quelque chc^e de bon, puisqu'elle lui offrait un der-
nier abri el un dernier secours.
Et moi qui me débats contre le temps, moi qui
cherche à lui faire rendre compte de ce qu'il a vu,
moi qui écris ceci si loin des événements passés,
sous le règne de Philippe, héritier contrefait d'un si
grand héritage, que suis-je entre les mains de ce
Temps, ce grand dévorateur des siècles que je croyais
arrêtés, de ce Temps qui me fait pirouetter dans les
espaces avec lui?
1. Le texte complet de cet ordre du jour a été donné par le
haron Faia dans 3on Manuscrit de AJil huit cent quatorze,
p. 375.
MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE ^13
Alexandre était descendu chez M. de Talleyrand '. Je
n'assistai point aux conciliabules : on les peut lire
dans les récits de l'abbé de Pradt^eldes divers tripo-
tiers qui maniaient dans leurs sales et petites mains
le sort d'un des plus grands hommes de l'histoire et
la destinée du monde. Je comptais pour rien dans la
politique en dehors des masses ; il n'y avait pas d'in-
trigant subalterne qui n'eût aux antichambres beau-
coup plus de droit et de faveur que moi : homme
futur de la Restauration possible, j'attendais sous les
fenêtres, dans la rue.
Par les machinations de l'hôtel de la rue Saint-
Florentin, le Sénat conservateur nomma un gou-
vernement provisoire composé du général Beur-
nonville ^, du sénateur Jaucourt *, du duc de Dal-
1. M. de Talleyrand habitait l'hôtel qui fait le coin de la plac«
de la Concorde et de la rue Saint-Florentin. Après la mort du
prince de Talleyrand, il fut occupé par la princesse de Liéven.
Il est aujourd'hui la propriété de M. Alphonse de Rothschild.
2. Récit historique sur la restauration de la royauté en
France le 31 mars 1814, par M. de Pradt, 1815.
3. Pierre-Riel, marquis de Beurnonville (1752-1821). Ministre
de la guerre (4 février — 11 mars 1793); général en chef de l'armée
de Sambre-et-Meuse, puis de l'armée du Nord ; ambassadeur à
Berlin, puis à Madrid, sous le Consulat; sénateur le l^' février
1805; comte de l'Empire le 23 mai 1808. — Louis X'VIIl le
nomma ministre d'Etat, pair de France le 4 juin 1814, maréchal
de France le 3 juillet 1816. En 1817, il le créa marquis et, en
1820, lui donna le cordon bleu à l'occasion de la naissance du
duc de Bordeaux.
4. Arnail-François, marquis de Jaucourt (1757-1852). Il était
sénateur depuis le 31 octobre 1803, Napoléon l'avait fait comte
le 26 avril 1808. Nommé, le 13 mai 1814, par Louis XVIII. mi-
nistre d'Etat et pair de France, il fut chargé, le 4 juin, de l'in-
térim des Affaires étrangères, tandis que Talleyrand représen-
tait la France au Congrès de Vienne. Pendant les Cent-Jours,
il fut dô ceux que Napoléon mit hors la loi. H suivit le roi à
414 MEMOIRES d'outre-tombe
berg*, de Tabbé de MontesquiouS et de Dupont de
Nemours '; le prince de Bénévent se nantit de la pré-
sidence.
En rencontrant ce nom pour la première fois, je
devrais parler du personnage qui prit dans les affaires
d'alors une part remarquable ; mais je réserve son
portrait pour la fin de mes Mémoires.
L'intrigue qui retint M. de Talleyrand à Paris, lors
de l'entrée des alliés, a été la cause de ses succès au
début de la Restauration. L'empereur de Russie le
connaissait pour l'avoir vu à Tilsit. Dans l'absence des
autorités françaises, Alexandre descendit à l'hôtel de
Oand, et à la seconde Restauration, après avoir été quelque
temps ministre de la marine, il devint membre du conseil
privé.
1. Emerick-Joseph-Wolfgand-Héribert, duc de Dalberg (1773-
1833). Il était le neveu de Charles de Dalberg, qui fut archi-
chancelier de TEmpire, prince-primat de la Com'édération du
Rhin et grand-duc de Francfort. Naturalisé Français après le
traité de Vienne (1809), et chargé de négocier le mariage de
Napoléon avec Marie-Louise, Emerick de Dalberg fut créé duc
de l'Empire (14 août 1810), conseiller d'État (14 octobre sui-
vant), et reçut une dotation de quatre millions. Il suivit M. de
Talleyrand dans sa disgrâce et se retrouva à ses côtés en 1814.
2. François-Xavier-Marc-Antoine, duc de Montesquioic-
Fezensac (1756-1832). Député du clergé de la ville de Paris à
l'Assemblée constituante, il avait été l'un des principaux ora-
teurs du côté droit. L'Empire l'avait exilé à Menton. Il fut mi-
nistre de l'Intérieur du 13 mai 1814 au 20 mars 1815. Pair de
France le 17 août 1815, membre de l'Académie française en
vertu de l'ordonnance du 21 mars 1816, créé comte en 1817, puis
duc en 1821, il fut autorisé à transmettre la pairie à son neveu
Raymond de Montesquiou, plus tard duc de Fezensac et auteur
des Souvenirs militaires de 1804 à 1814.
3. Voir sur Dupont de Nemours la note 2 de la page 383. Il
ne fit pas partie, à proprement parler, du Gouvernement provi-
soire, auprès duquel il remplissait seulement les fonctions de
««crét,âire.
MEMOIRES d'outre-tombe 415
rinfantadoS que le maître de l'hôtel se hâta de lui
oflFrir.
Dès lors, M. de Talleyrand passa pour l'arbitre du
monde ; ses salons devinrent le centre des négocia-
tions. Composant le gouvernement provisoire à sa
guise, il y plaça les partners de son whist : l'abbé de
Montesquiou y figura seulement comme une réclame
de la légitimité.
Ce fut à l'infécondité de l'évêque d'Autun que les
premières œuvres de la Restauration furent confiées :
il frappa cette Restauration de stérilité, et lui commu-
niqua un germe de flétrissure et de mort.
Les premiers actes du gouvernement provisoire,
placé sous la dictature de son président, furent des
proclamations adressées aux soldats et au peuple.
« Soldats, disaient-elles aux premiers, la France
« vient de briser le joug sous lequel elle gémit avec
« vous depuis tant d'années. Voyez tout ce que vous
« avez souffert de la tyrannie. Soldats, il est temps de
« finir les maux de la patrie. Vous êtes ses plus no-
« blés enfants ; vous ne pouvez appartenir à celui qui
« l'a ravagée, qui a voulu rendre votre nom odieux à
« toutes les nations, qui aurait peut-être compromis
- votre gloire si un homme qui n'est pas même Fran-
1. Au commencement du règne de Louis XVI, l'hôtel de la rue
Saint-Florentin appartenait au duc de Fitz-James, qui le vendit
en 1787 à la duchesse de l'Infantado. Dt là le nom que lui
donne ici Chateaubriand et qui est celui sous lequel cet hôte»
était généralement désigné sous l'Empire et au commencement
de la Restauration.
416 MÉMOIRES d'outre-tombe
« ÇAis pouvait jamais affaiblir rhonneur de nos armet
« et la générosité de nos soldats'. »
Ainsi, aux yeux de ses plus serviles esclaves, celui
qui remporta tant de victoires n'est plus même Fran-
çais! Lorsqu'au temps de la Ligue Du Bourg rendit la
Bastille à Henri IV, il refusa de quitter Fécharpe noire
et de prendre l'argent qu'on lui offrait pour la reddi-
tion de la place. Sollicité de reconnaître le roi, il ré-
pondit « que c'était sans doute un très bon prince,
« mais qu'il avait donné sa foi à M. de Mayenne;
« qu'au reste Brissac était un traître, et que, pour le
« lui maintenir, il le combattrait entre quatre piques,
« en présence du roi, et lui mangerait le cœur du ven-
« tre. » Différence des temps et des hommes !
Le 4 avril parut une nouvelle adresse du gouverne-
ment provisoire au peuple français ; elle lui disait :
« Au sortir de vos discordes civiles, vous aviez
« choisi pour chef un homme qui paraissait sur la
« scène du monde avec les caractères de la grandeur.
« Sur les ruines de l'anarchie, il n'a fondé que le des-
« potisme ; il devait au moins par reconnaissance dé-
fi venir Français avec vous: il ne l'a jamais été. Il n'a
« cessé d'entreprendre sans but et sans motif des
« guerres injustes, en aventurier qui veut être fameux.
« Peut-être réve-t-il encore à ses desseins gigantes-
« ques, même quand des revers inouïs punissent avec
« tant d'éclat l'orgueil et l'abus de la victoire. Il n'a
« su régner ni dans l'intérêt national, ni dans linté-
tt rêt même de son despotisme. 11 a détruit tout ce
« qu'il voulait créer, et recréé tout ce qu'il voulait
1. Adresse du Gouvernement provisoire aux armées froM-
jaises, en dale du 2 avril 1814.
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 417
« détruire. Il ne croyait qu'à la force ; la force l'ac-
« cable aujourd'hui : juste retour d'une ambition in-
« sensée. »
Vérités incontestables, malédictions méritées ; mais
qui les donnait, ces malédictions ? que devenait ma
pauvre petite brochure, serrée entre ces virulentes
adresses? ne disparaît-elle pas entièrement? Le même
jour, 4 avril, le gouvernement provisoire proscrit les
signes et les emblèmes du gouvernement impérial ; si
l'Arc de Triomphe eût existé, on l'aurait abattu. Mailhe,
qui vota le premier la mort de Louis XVI *, Camba-
cérès, qui salua le premier Napoléon du nom d'empe-
reur, reconnurent avec empressement les actes du
gouvernement provisoire.
Le 6, le Sénat broche une constitution : elle repo-
sait à peu près sur les bases de la charte future ; le
Sénat était maintenu comme Chambre haute ; la di-
gnité des sénateurs était déclarée inamovible et héré-
ditaire ; à leur titre de majorât était attachée la dota-
tion des sénatoreries ; la constitution rendait ces titres
et majorats transmissibles aux descendants du posses-
seur : heureusement que ces ignobles hérédités avaient
en elles des Parques, comme disaient les anciens.
L'effronterie sordide de ces sénateurs qui, au milieu
de l'invasion de leur patrie, ne se perdent pas de vue
un moment, frappe même dans l'immensité des évé-
nements publics.
1. Jean Baptiste Mailhe (1754-1834), député de la Haute-
Garonne à la ConTcntion. Par suite du roulement qui s'opéra
entre les départements pour les appels nominaux, il fut appelé
le premier à voter dans le procès du roi. En avril 1814, il envoya
une adresse au Sénat pour le féliciter d'avoir prononcé la dé-
chéance de Napoléon.
T. m. 27
418 MÉMOIRES d'outre-tombe
N'aurait-il pas été plus commode pour les Bourbons
d'adopter en arrivant le gouvernement établi, un
Corps législatif muet, un Sénat secret et esclave, une
presse enchaînée? A la réflexion, on trouve la chose
impossible : les libertés naturelles, se redressant dans
l'absence du bras qui les courbait, auraient repris leur
ligne verticale sous la faiblesse de la compression. Si
les princes légitimes avaient licencié l'armée de Bona-
parte, comme ils auraient dû le faire, (c'était l'opinion
de Napoléon à l'île d'Elbe), et s'ils eussent conservé en
même temps le gouvernement impérial, c'eût été trop
de briser l'instrument de la gloire pour ne garder que
l'instrument de la tyrannie : la charte était la rançon
de Louis XVIII.
Le 12 avril, le comte d'Artois arriva en qualité de
lieutenant général du royaume. Trois ou quatre cents
hommes à cheval allèrent au-devant de lui ; j'étais de
la troupe. Il charmait par sa bonne grâce, difî'érente
des manières de l'Empire. Les Français reconnais-
saient avec plaisir dans sa personne leurs anciennes
mœurs, leur ancienne politesse et leur ancien langage ;
la foule l'entourait et le pressait ; consolante appari-
tion du passé, double abri qu'il était contre l'étranger
vainqueur et contre Bonaparte encore menaçant. Hé-
las ! ce prince ne remettait le pied sur le sol français
que pour y voir assassiner son fils et pour retourner
mourir sur cette terre d'exil dont il revenait ; il y a
des hommes à qui la vie a été jetée au cou comme une
chaîne.
On m'avait présenté au frère du roi , on lui avait
fait lire ma brochure, autrement il naurait pas su mon
MÉMOIRES d'outre-tombe 419
nom : il ne se rappelait ni de m'avoir vu à la cour de
Louis XVI, ni au camp de Thionville, et n'avait sans
doute jamais entendu parler du Génie du christia-
nisme : c'était tout simple. Quand on a beaucoup et
longuement souflFert, on ne se souvient plus que de
soi ; l'infortune personnelle est une compagne un peu
froide, mais exigeante ; elle vous obsède ; elle ne
laisse de place à aucun autre sentiment, ne vous
quitte point, s'empare de vos genoux et de votre
couche.
La veille du jour de l'entrée du comte d'Artois, Na-
poléon, après avoir inutilement négocié avec Alexan-
dre par l'entremise de M. de Coulaincourt, avait fait
connaître l'acte de son abdication:
« Les puissances alliées ayant proclamé que l'empe-
« reur Napoléon était le seul obstacle au rétablisse-
« ment de la paix en Europe, l'empereur Napoléon,
« fidèle à son serment, déclare qu'il renonce pour lui
« et ses héritiers au trône de France et d'Italie, parce
« qu'il n'est aucun sacrifice personnel, même celui de
« la vie, qu'il ne soit prêt à faire à l'intérêt des Fran-
« çais. »
A ces paroles éclatantes l'empereur ne tarda pas de
donner, par son retour, un démenti non moins écla-
tant : il ne lui fadlut que le temps d'aller à l'île d'Elbe.
Il resta à Fontainebleau jusqu'au 20 avril.
Le 20 d'avril étant arrivé, Napoléon descendit le per-
ron à deux branches qui conduit au péristyle du châ-
teau désert de la monarchie des Gapets. Quelques gre-
nadiers, restes des soldats vainqueurs de l'Europe,
se formèrent en ligne dans la grande cour, comme sur
leur dernier champ de bataille ; ils étaient entourés de
420 iffÉMOiRES d'outre-tombe
ces vieux arbres, compagnons mutilés ae François I**
et de Henri IV. Bonaparte adressa ces paroles aux
derniers témoins de ses combats :
« Généraux, officiers, sous-officiers et soldats de
< ma vieille garde, je vous fais mes adieux : depuis
<< vingt ans je suis content de vous ; je vous ai tou-
« jours trouvés sur le chemin de la gloire.
« Les puissances alliées ont armé toute l'Europe
« contre moi, une partie de Tarméea trahi ses devoirs
« et la France elle-même a voulu d'autres destinées.
« Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles,
« j'aurais pu entretenir la guerre civile pendant trois
a ans ; mais la France eût été malheureuse, ce qui
« était contraire au but que je me suis proposé.
« Soyez fidèles au nouveau roi que la France s'est
« choisi ; n'abandonnez pas notre chère patrie, trop
« longtemps malheureuse 1 Aimez-la toujours, aimez-
« la bien, cette chère patrie.
« Ne plaignez pas mon sort ; je serai toujours heu-
« reux lorsque je saurai que vous l'êtes.
« J'aurais pu mourir ; rien ne m'eût été plus facile ;
« mais je suivrai sans cesse le chemin de l'honneur.
« J'ai encore à écrire ce que nous avons fait.
« Je ne puis vous embrasser tous ; mais j'embras-
« serai votre général... Venez, général... » (Il serre le
général Petit» dans ses bras.) « Qu'on m'apporte l'ai-
1. Le baTOn Petit (1772-1856). Il était, depuis le 23 juin 1S13,
général de brigade de la garde impériale. Au lendemain des
adieux de Fontainebleau, il prêta serment à Louis XVIII, qui le
fit chevalier de Saint-Louis. A Waterloo, il était à côté de Cam-
bronne, et, à la tête des survivants de la garde, il protégea la
fuite de l'empereur. Louis-Philippe le créa pair de France le
3 octobre 1837 et l'appela, en Wii, au cominandement de l'hôtel
UËMOIRES d'outre-tombe ^1
« gle I... » (Il la baise.) « Chère aigle! que ces baisers
« retentissent dans le cœur de tous les braves!...
« Adieu, mes enfants !... Mes vœux vous accompagne-
t ront toujours; conservez mon souvenir'. »
Cela dit, Napoléon lève sa tente qui couvrait le
monde.
Bonaparte avait demandé à l'Ailiance des commis-
saires, afin d'être protégé par eux jusqu'à l'île que les
souverains lui accordaient en toute propriété et en
avancement d'hoirie. Le comte Schouwalof fut nommé
pour la Russie, le général KoUer pour l'Autriche, le
colonel Campbell pour l'Angleterre, et le comte Wald-
bourg-Truchsess pour la Prusse ; celui-ci a écrit Vlti-
des Invalides. Napoléon III le nomma sénateur le 27 mars 1852.
A sa mort, le général Petit fut enterré aux Invalides, dont il
avait gardé le commandement sous les ordres du prince Jérôme
Bonaparte.
1. Dans son Histoire de la Restauration (tome I. p. 215),
après avoir reproduit le discours de Fontainebleau, tel que le
donne Chateaubriand, M. Alfred Nettement ajoute : <€ Nous
adoptons la version de ce discours donnée par M. de Chateau-
briand dans ses Mémoires d'Outre-Tombe. C'est celle qui nous a
paru la plus vraisemblable, par le désordre même des idées et
par ce qu'elle a d'entrecoupé dans l'accent. Sans doute, M. de
Chateaubriand n'était pas à Fontainebleau, mais il était parfaite-
ment en mesure de savoir ce que l'empereur avait dit, et il n'est
pas douteux qu'il ait fait tous ses efforts pour rétablir l'exacti-
tude textuelle des paroles de l'empereur. » Dans le Manitscrit
de J814, le baron Fain a donné de ce discours une version qwi
diffère sur quelques points de celle des M^rmoires d'Outr-,^
Tombe. « C'est, dit Alfred Nettement, la version du bonapartisme
militant et hostile, celle où toutes les paroles qui pouvaient
sembler favorables aux Bourbons avaient disparu et où le désordre
des idées a fait place à une composition plus étudiée. C'est la
même discours, si l'on veut, mais avec des corrections, des ra-
tranchemeats et des retouches. •
422 MÉMOIRES d'outre-tombe
néraire de Napoléon de Fontainebleau à Vile d'Elbe.
Cette brochure et celle de l'abbé de Pradt sur l'ambas-
sade de Pologne sont les deux comptes rendus dont
Napoléon a été le plus affligé. Il regrettait sans doute
alors le temps de sa libérale censure, quand il faisait
fusiller le pauvre Palm, libraire allemand, pour avoir
distribué à Nuremberg l'écrit de M. de Gentz: L'Alle-
magne dans son profond abaissement*. Nuremberg, à
l'époque de la publication de cet écrit, étant encore
ville libre, n'appartenait point à la France : Palm n'au-
rait-il pas dû deviner cette conquête 1
Le comte de Waldbourg fait d'abord le récit de plu-
sieurs conversations qui précédèrent à Fontainebleau
le départ. Il rapporte que Bonaparte donnait les plus
grands éloges à lord Wellington et s'informait de son
caractère et de ses habitudes. Il s'excusait de n'avoir
pas fait la paix à Prague, à Dresde et à Francfort; il
convenait qu'il avait eu tort, mais qu'il avait alors
d'autres vues. « Je n'ai point été usurpateur, ajoutait-
« il, parce que je n'ai accepté la couronne que d'après
« le vœu unanime de la nation, tandis que Louis XVIII
« l'a usurpée, n'étant appelé au trône que par un vil
« Sénat, dont plus de dix membres ont voté la mort
« de Louis XVI. »
Le comte de Waldbourg poursuit ainsi son récit :
a L'empereur se mit en route, avec ses quatre au-
« très voitures, le 21 vers midi, après avoir eu encore
« avec le général Koller un long entretien dont voici
1. La famille du malheureux libraire a publié à Nuremberg,
en 1814, un livre qui raconte de la manière la plus complète et
la plus saisissante le procès et l'exécution de Johann Philipp
Palm. Cet épisode eut dans toute l'Allemagne un retentissement
considérable.
MÉMOIRES d'outre-tombe 423
« le résumé : Eh bien ! vous avez entendu hier mon dis-
« cours à la vieille garde ; il vous a plu et vous avez
« vu l'effet qu'il a produit. Voilà comme il faut parler
« et agir avec eux, et si Louis XVIII ne suit pas cet
« exemple, il ne fera jamais rien du soldat français.
«
« Les cris de Vive l'empereur cessèrent dès que les
« troupes françaises ne furent plus avec nous. A Mou-
« lins nous vîmes les premières cocardes blanches, et
« les habitants nous reçurent aux acclamations de
« Vivent les alliés ! Le colonel Campbell partit de
« Lyon en avant, pour aller chercher à Toulon ou à
« Marseille une frégate anglaise qui pût, d'après le
« vœu de Napoléon, le conduire dans son île.
« A Lyon, où nous passâmes vers les onze heures
« du soir, il s'assembla quelques groupes qui crièrent
« Vive Napoléon ! Le 24, vers midi, nous rencontrâ-
« mes le maréchal Augereau près de Valence. L'em-
« pereur et le maréchal descendirent de voiture; Na-
« poléon ôta son chapeau, et tendit les bras à Auge-
« reau, qui l'embrassa, mais sans le saluer. Oii vas-tu
« comme ça ? lui dit l'empereur en le prenant par le
« bras, tu vas à la cour? Augereau répondit que pour
« le moment il allait à Lyon ; ils marchèrent près d'un
« quart d'heure ensemble, en suivant la route de Va-
« lence. L'empereur fit au maréchal des reproches
« sur sa conduite envers lui et lui dit : Ta proclama-
« tion est bien bête ; pourquoi des injures contre moi?
<» // fallait simplement dire : Le vœu de la nation s'étant
« prononcé en faveur d'un nouveau souverain, le de-
« voir de l'armée est de s'y conformer. Vive le roi!
« vive Louis XVIII! Augereau alors se mit aussi à
424 MÉMOIRES d'outre-tombe
« tutoyer Bonaparte, et lui fit à son tour d'amers re-
« proches sur son insatiable ambition, à laquelle il
« avait tout sacrifié, même le bonheur de la France
« entière. Ce discours fatiguant l'empereur, il se
« tourna avec brusquerie du côté du maréchal, l'em-
« brassa, lui ôta encore son chapeau, et se jeta dans
« sa voiture.
« Augereau, les mains derrière le dos, ne dérangea
« pas sa casquette de dessus sa tête ; et seulement,
« lorsque l'empereur fut remonté dans sa voiture, il
« lui fit un geste méprisant de la main en lui disant
« adieu
«
« Le 25 nous arrivâmes à Orange ; nous fûmes re-
« çus aux cris de : Vive le roi ! vive Louis XVIII !
« Le même jour, le matin, l'empereur trouva un
« peu en avant d'Avignon, à l'endroit où l'on devait
« changer de chevaux, beaucoup de peuple rassemblé,
« qui l'attendait à son passage, et qui nous accueillit
« aux cris de: Vive le roi! vivent les alliés! A bas le
« tyran, le coquin, le mauvais gueux!... Cette multi-
« tude vomit encore contre lui mille invectives.
« Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour arrêter
« ce scandale, et diviser la foule qui assaillait sa voi-
« ture ; nous ne pûmes obtenir de ces forcenés qu'ils
« cessassent d'insulter l'homme qui, disaient-ils, les
« avait rendus si malheureux, et qui n'avait d'autre
« désir que d'augmenter encore leur misère. . . .
« Dans tous les endroits que nous traversâmes, il
« fut reçu de la même manière. A Orgon*, petit village
1. Chef-lieu de cant Dn du département des Bouches-du-Rhône,
sur la rire gauche de 'a Durance.
MÉMOIRES d'outré-tombe 425
« où nous changeâmes de chevaux, la rage du peuple
« était à son comble ; devant l'auberge même où il
« devait s'arrêter, on avait élevé une potence à la-
« quelle était suspendu un mannequin, en uniforme
* français, couvert de sang, avec une inscription pla-
« cée sur la poitrine et ainsi conçue : Tel sera tôt ou
« tard le sort du tyran.
« Le peuple se cramponnait à la voiture de Napo-
« léon, et cherchait à le voir pour lui adresser les plus
« fortes injures. L'empereur se cachait derrière le gé-
« néral Bertrand le plus qu'il pouvait ; il était pâle et
« défait, ne disant pas un mot. A force de pérorer le
« peuple, nous parvînmes à le tirer de ce mauvais
« pas.
« Le comte Schouwalof, à côté de la voiture de Bo-
« naparte, harangua la populace en ces termes : « N'a-
ie vez-vous pas honte d'insulter à un malheureux sans
« défense ? Il est assez humilié par la triste situation
« où il se trouve, lui qui s'imaginait donner des lois
« à l'univers et qui se trouve aujourd'hui à la merci
« de votre générosité ! Abandonnez-le à lui-même ;
« regardez-le : vous voyez que le mépris est la seule
« arme que vous devez employer contre cet homme,
« qui a cessé d'être dangereux. Il serait au-dessous
« de la nation française den prendre une autre ven-
« geance ! » Le peuple applaudissait à ce discours, et
« Bonaparte, voyant l'effet qu'il produisait, faisait des
* signes d'approbation à Schouwalolf, et le remercia
* ensuite du service qu'il lui avait rendu.
« A un quart de lieue en deçà d'Orgon, il crut indis-
« pensable la précaution de se déguiser : il mit une
« mauvaise redingote bleue, un chapeau rond sur sa
426 MÉMOIRES d'outre- lOMBE
« tête avec une cocarde blanche, et monta un cheval
« de poste pour galoper devant sa voiture, voulant
« passer ainsi pour un courrier. Comme nous ne pou-
« vlons le suivre, nous arrivâmes à Saint-Cannat* bien
« après lui. Ignorant les moyens qu'il avait pris pour
« se soustraire au peuple, nous le croyions dans le
« plus grand danger, car nous voyions sa voiture en-
« tourée de gens furieux qui cherchaient à ouvrir les
« portières: elles étaient heureusement bien fermées,
« ce qui sauva le général Bertrand. La ténacité des
« femmes nous étonna le plus ; elles nous suppliaient
« de le leur livrer, dirant: « Il i'a si bien mérité envers
« nous et envers vous-mêmes, que nous ne vous de-
« mandons qu'une chose juste. »
« A une demi-lieue de Saint-Cannat, nous atteignî-
« mes la voiture de l'empereur, qui, bientôt après, en-
« tra dans une mauvaise auberge située sur la grande
« route et appelée la Calade. Nous l'y suivîmes, et ce
« n'est qu'en cet endroit que nous apprîmes et le tra-
« vestissement dont il s'était servi, et son arrivée dans
a cette auberge à la faveur de ce bizarre accoutre-
« ment; il n'avait été accompagné que d'un seulcour-
« rier ; sa suite, depuis le général jusqu'au marmiton,
« était parée de cocardes blanches, dont ils parais-
« saient s'être approvisionnés à l'avance. Son valet de
« chambre, qui vint au-devant de nous, nous pria de
« faire passer l'empereur pour le colonel Campbell,
« parce qu'en arrivant il s'était annoncé pour tel à
« l'hôtesse. Nous promînes de nous conformer à ce
« désir, et j'entrai le premier dans une espèce de
1. Village du canton de Lambesc, arrondissement d'Aix (Boa-
ches-du-Rhône),
HÉMOIRES d'outre-tombe 427
« chambre où je fus frappé de trouver le ci-devant
« souverain du monde plongé dans de profondes ré-
« flexions, la tète appuyée dans ses mains. Je ne le
« reconnus pas d'abord, et je m'approchai de lui. Il se
« leva en sursaut en entendant quelqu'un marcher, et
i« me laissa voir son visage arrosé de larmes. lime fit
« signe de ne rien dire, me fît asseoir près de lui, et
« tout le temps que l'hôtesse fut dans la chambre, il
« ne me parla que de choses indifiFérentes. Mais lors-
« qu'elle sortit, il reprit sa première position. Je ju-
« geai convenable de le laisser seul ; il nous fit cepen-
« dant prier de passer de temps en temps dans sa
« chambre pour ne pas faire soupçonner sa présence.
« Nous lui fîmes savoir qu'on était instruit que le
« colonel Campbell avait passé la veille justement par
« cet endroit, pour se rendre à Toulon. Il résolut aus-
« sitôt de prendre le nom de lord Burghers.
« On se mit à table, mais comme ce n'étaient pas
« ses cuisiniers qui avaient préparé le dîner, il ne
« pouvait se résoudre à prendre aucune nourriture,
« dans la crainte d'être empoisonné. Cependant, nous
« voyant manger de bon appéitt, il eut honte de nous
« faire voir les terreurs qui l'agitaient, et prit de tout
« ce qu'on lui offrit; il fit semblant d'y goûter, mais
« il renvoyait les mets sans y toucher ; quelquefois il
« jetait dessous la table ce qu'il avait accepté, pour
« faire croire qu'il l'avait mangé. Son dîner fut com-
« posé d'un peu de pain et d'un flacon de vin qu'il fit re-
« tirer de sa voiture et qu'il partagea même avec nous.
« Il parla beaucoup et fut d'une amabilité très re-
« marquable. Lorsque nous fûmes seuls, et que l'hô-
« tesse qui nous servait fut sortie, il nous fit connaître
428 MÉMOIRES D'OUTRE-TOliBE
« combien il croyait sa vie en danger ; il était per-
« suadé que la gouvernement français avait pris des
« mesure pour le faire enlever ou assassiner dans cet
« endroit.
« Mille projets se croisaient dans sa tête sur la ma-
^ nière dont il pourrait se sauver ; il rêvait aussi aux
« moyens de tromper le peuple d'Aix, car on l'avait
« prévenu qu'une très grande foule l'attendait à la
« poste. Il nous déclara donc que ce qui lui paraissait
« le plus convenable, c'était de retourner jusqu'à
« Lyon, et de prendre de là une autre route pour
« s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en aucun
« cas, consentir à ce projet, et nous cherchâmes à le
« persuader de se rendre directement à Toulon ou
« d'aller par Digne à Fréjus. Nous tâchâmes de le
« convaincre qu'il était impossible que le gouverne-
« nement français pût avoir des intentions si perfides
« à son égard sans que nous en fussions instruits, et
« que la populace, malgré les indécences auxquelles
« elle se portait, ne se rendrait pas coupable d'un
« crime de cette nature.
« Pour nous mieux persuader, et pour nous prouver
o jusqu'à quel point ses craintes, selon lui, étaient
« fondées, il nous raconta ce qui s'était passé entre
« lui et l'hôtesse, qui ne l'avait pas reconnu. — Eh
a bien ! lui avait-elle dit, avez-vous rencontré Bona-
« parte ? — Non, avait-il répondu. — Je suis curieuse,
« continua-t-elle, de voir s'il pourra se sauver; je crois
« toujours que le peuple va le massacrer : aussi faut-
« il convenir qu'il l'a bien mérité, ce coquin-là I Dites-
« moi donc, on va l'embarquer pour son île ? — Mais
« oui. — On le noiera, n'est-ce pas? — Je C espère
MÉMOIRES d'outre-tombe 429
« bien ! lui répliqua Napoléon. Vous voyez donCf
« ajouta-t-il, à quel danger je suis exposé.
« Alors, il recommença à nous fatiguer de ses in-
« quiétudes et de ses irrésolutions. Il nous pria même
'< d'examiner s'il n'y avait pas quelque part une porte
<< cachée par laquelle il pourrait s'échapper, ou si la
« fenêtre, dont il avait fait fermer les volets en arri-
« vaut, n'était pas trop élevée pour pouvoir sauter et
« s'évader ainsi.
« La fenêtre était grillée en dehors, et je le mis
« dans un embarras extrême en lui communiquant
« cette découverte. Au moindre bruit il tressaillait et
« changeait de couleur.
« Après dîner nous le laissâmes à ses réflexions; et
« comme, de temps en temps, nous entrions dans sa
« chambre, d'après le désir qu'il en avait témoigné,
« nous le trouvions toujours en pleurs
a
« L'aide de camp du général Schouwalof vint dire
« que le peuple qui était ameuté dans la rue était
« presque entièrement retiré. L'empereur résolut de
i< partira minuit.
« Par une prévoyance exagérée, il prit encore de
« nouveaux moyens pour ne pas être reconnu.
« Il contraignit, par ses instances, l'aide de camp
X du général Schouwalof de se vêtir de la redingote
« bleue et du chapeau rond avec lesquels il était arrivé
« dans l'auberge.
« Bonaparte, qui alors voulut se faire passer pour
« un colonel autrichien, mit l'uniforme du général
V Koller, se décora de l'ordre de Sainte-Thérèse, que
« portait le général, mit un« casquette de voyage sur
430 MÉMOIRES d'outre-tombe
« sa tête, et se couvrit du manteau du général Sctiou-
« walof.
« Après que les commissaires des puissances alliées
« l'eurent ainsi équipé, les voitures s'avancèrent ;
« mais, avant de descendre, nous fîmes une répétition,
« dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous
t( devions marcher. Le général Drouot ouvrait le cor-
« tège; venait ensuite le soi-disant empereur, l'aide
« de camp du général Schouwalof, ensuite le général
« Koller, l'empereur, le général Schouwalof et moi
« qui avaisThonneur de faire partie de l'arrière-garde,
« à laquelle se joignit la suite de l'empereur.
« Nous traversâmes ainsi la foule ébahie qui se don-
« nait une peine extrême pour tâcher de découvrir
<i parmi nous celui qu'elle appelait son tyran.
« L'aide de camp de Schouwalof (le major Olewief)
« prit la place de Napoléon dans sa voiture, et Napo •
« léon partit avec le général Koller dans sa calèche.
«
« Toutefois l'empereur ne se rassurait pas ; il res-
« tait toujours dans la calèche du général autrichien,
« et il commanda au cocher de fumer, afin que cette
« familiarité pût dissimuler sa présence. Il pria même
« le général Koller de chanter, et comme celui-ci lui
« répondit qu'il ne savait pas chanter, Bonaparte lui
« dit de siffler.
« C'est ainsi qu'il poursuivit sa route, caché dans
« un des coins de la calèche, faisant semblant de dor-
« mir, bercé par l'agréable musique du général et en-
« censé par la fumée du cocher.
« A Saint-Maximin*, il déjeuna avec nous. Comme il
1. Chef-lieu de canton du Var, à quatre lieues de Brignoles.
MÉMOIRES d'outre-tombe 431
« entendit dire que le sous-préfet d'Aix était dans cet
« endroit, il le fit appeler, et l'apostropha en ces ter-
« mes : Vous devez rougir de me iwir en uniforme au-
« trichien ; j'ai dû le prendre pour me mettre à l'abri
« des insultes des Provençaux. J'arrivais avec pleine
« confiance au milieu de vous, tandis que j'aurais pu
« emmener avec moi six mille hommes de ma garde. Je
« ne trout}€ ici que des tas d'enragés qui menacent ma
« vie. C'est une méchante race que les Provençaux ; ils
« ont commis toutes sortes d'horreurs et de crimes dans
« la Révolution et sont tout prêts à recommencer : mais
« quand il s'agit de se battre avec courage, alors ce
« sont des lâches. Jamais la Provence ne m'a fourni
« un seul régiment dont j'aurais pu être content. Mais
« ils seront peut-être demain aussi acharnés contre
« Louis XVIII qu'ils le paraissent aujourd'hui contre
ft moi, etc.
« Ensuite, se tournant vers nous, il nous dit que
« Louis XVIII ne ferait jamais rien de la nation fran-
« çaise s'il la traitait avec trop de ménagements. Puis,
« continua-t-il, il faut nécessairement qu'il lève des
« impôts considérables, et ces mesures lui attireront
« aussitôt la haine de ses sujets.
« Il nous raconta qu'il y avait dix-huit ans qu'il
a avait été envoyé en ce pays, avec plusieurs milliers
« d'hommes, pour délivrer deux royalistes qui devaient
« être pendus pour avoir porté la cocarde blanche.
« Je les sauvai avec beaucoup de peine des mains de
« ces enragés; et aujourd'hui, coniin\ia-i-i\, ces hommes
« recommenceraient les mêmes excès contre celui d'entre
« eux qui se refuserait à porter la cocarde blanche!
« Telle est l'inconstance du peuple français !
432 MEMOIRES d'outre-tombe
« Nous apprîmes qu'il y avait au Luc» deux esca-
« drons de hussards autrichiens: et, d'après la de-
« mande de Napoléon, nous envoyâmes Tordre au
« commandant d'y attendre notre arrivée pour escor-
« ter l'empereur jusqu'à Fréjus. »
Ici finit la narration du comte de Waldbourg : ces
récits font mal à lire. Quoi ! les commissaires ne pou-
vaient-ils mieux protéger celui dont ils avaient l'hon-
neur de répondre? Qu'étaient-ils pour affecter des
airs si supérieurs avec un pareil homme ? Bonaparte
dit avec raison que, s'il l'eût voulu, il aurait pu voya-
ger accompagné d'une partie de sa garde. Il est évi-
dent qu'on était indifférent à son sort ; on jouissait de
sa dégradation ; on consentait avec plaisir aux marques
de mépris que la victime requérait pour sa sûreté : il
est si doux de tenir sous ses pieds la destinée de celui
qui marchait sur les plus hautes têtes, de se venger
de l'orgueil par l'insulte ! Aussi les commissaires ne
trouvent pas un mot, même un mot de sensibilité phi-
losophique, sur un tel changement de fortune, pour
avertir l'homme de son néant et de la grandeur des
jugements de Dieu ! Dans les rangs des alliés, les an-
ciens adulateurs de Napoléon avaient été nombreux :
quand on s'est mis à genoux devant la force, on n'est
pas reçu à triompher du malheur. La Prusse, j'en con-
viens, avait besoin d'un effort de vertu pour oublier
ce qu'elle avait souffert, elle, son roi et sa reine; mais
cet effort devait être fait. Hélas ! Bonaparte n'avait eu
pitié de rien ; tous les cœurs s'étaient refroidis pour
lui. Le moment où il s'est montré le plus cruel, c'est à
Jaffa ; le plus petit, c'est sur la route de l'île d'Elbe :
1. Le Lac, chef-lieu de canton da Vur
I
MÉMOIRES d'outre-tombe 433
dans le premier cas, les nécessités militaires lui ont
servi d'excuse ; dans le second, la dureté des commis-
saires étrangers donne le change aux sentiments des
lecteurs et diminue son abaissement.
Le gouvernement provisoire de France ne me semble
pas lui-même tout à fait irréprochable : je rejette les
calomnies de Maubreuil *; néanmoins, dans la terreur
1. D'après plusieurs historiens, le marquis de Maubreuil,
aventurier besoigneux, aussi dénué de scrupules que d'argent,
aurait été chargé par Talleyrand, au mois d'avril 1814 d'assas-
siner Napoléon. Le ministre de la guerre Dupont, Angles minis-
tre de la police et Bourrienne, directeur des postes, les comman-
dants des troupes russes et autrichiennes, l'empereur de Russie,
l'empereur d'Autriche lui-même auraient approuvé la mission
donnée à Maubreuil. C'est là une abominable calomnie.
Le zèle royaliste dont Maubreuil avait fait preuve, après l'en-
trée des Alliés à Paris, lui avait valu les bonnes grâces de M.
Laborie, secrétaire adjoint du gouvernement provisoire; mais
son protecteur n'ayant rien pu lui procurer, il imagina, pour se
tirer d'affaire, le coup le plus hardi.
Sous prétexte d'aller à la recherche d'une partie des diamants
de la couronne, qui avaient été emportés hors de Paris et que
l'on ne retrouvait pas, il arrêta, le 21 avril, au village de Fos-
sard, près de Montereau, la reine de Westphalie, qui retournait
en Allemagne, et s'empara de onze caisses contenant les bijoux
et les diamants de la princesse et quatre-vingt mille francs en or.
Lorsque la nouvelle de ce beau coup vint à Paris, les souverains,
et en particulier l'empereur Alexandre, témoignèrent la plus
vive irritation et demandèrent la punition des coupables. Mau-
breuil cependant était revenu à Paris, dans la nuit du 23 au
24 avril; il porta aux Tuileries les caisses qu'il avait prises et
dont l'une s'était, disait-il, brisée et vidée en route. Il remit en
même temps quatre sacs, contenant de l'or, suivant lui. Le len-
demain, lorsque les caisses ^orent ouvertes par le serrurier qui
avait labriqué les clefs, elles se trouvèrent presque vides ; les
sacs renfermaient des pièces d'argent de vingt sous, au lieu de
pièces d'or de vingt francs. La police eut bientôt la preuve que
la caisse brisée, celle précisément qui contenait les objets les
plus précieux, avait été ouverte, à Versailles, dans une chambre
d'auberge, par Maubreuil et son complice, un sieur Dasies. D«
T. m. 28
434 MÉMOIRES d'outre-tombe
qu'inspirait encore Napoléon à ses anciens domes-
tiques, une catastrophe fortuite aurait pu ne se pré-
senter à leurs yeux que comme un malheur.
On voudrait douter de la vérité des faits rapportés
par le comte de Waldbourg-Truchsess, mais le général
KoUer a confirmé, dans une suite de l'Itinéraire de
Waldbourg, une partie de la narration de son collè-
plus, dans un des appartements occupés par Maubreuil à Paris,
— il en avait trois ou quatre — on trouva sur le lit un superbe
diamant ayant appartenu à la reine de Westphalie. Les preuves
du vol étaient certaines. Maubreuil paya d'audace. Il déclara
qu'il était parti de Paris avec mission d'assassiner l'empereur;
que cette mission lui avait été donnée par M. de TalLeyrand;
que, malgré l'horreur qu'elle lui inspirait, il s'en était chargé,
de peur qu'elle ne fût donnée à un autre. « Il avait, continuait-il,
tout arrangé pour tromper les criminelles intentions de ceux qui
l'avaient employé, et il avait cherché, en leur apportant un tré-
sor, en satisfaisant leur avidité, à apaiser leur mécontentement. »
Cela ne tenait pas debout; mais, dans les circonstances où l'on
se trouvait, ces mensonges pouvaient produire dans le public,
surtout parmi les soldats, l'effet le plus déplorable et le plus
funeste. Le gouvernement crut que le plus sage était de ne rien
précipiter, de garder les prévenus en prison, d'attendre du temps
et de la marche des événements conseil et secours.
M. Pasquier a donné sur cet épisode, au tome II de ses Mé-
moires (pages .365 à 375), les détails les plus circonstanciés. Son
récit ne laisse rien subsister du roman de Maubreuil. Le témoi-
gnage du baron Pasquier est ici d'autant moins suspect qu'il se
montre en toute rencontre très hostile à Talleyrand. « Cette
aventure, dit-il en terminant, a eu dans le monde un bien long
retentissement. Au moment où j'écris, après treize années écou-
lées, elle a servi de prétexte à une calomnie qui a porté à M. de
Talleyrand un des coups les plus sensibles qui pussent atteindre
sa vieillesse, en donnant à entendre qu'il avait pu connaître ua
projet d'attentat contre la vie de l'empereur Napoléon. J'ai dit
avec une entière sincérité tout ce qui est venu à ma connais-
sance sur cette affaire. Rien ne peut justifier, rien ne peut don-
ner une apparence de fonde»ient a cette odieuse allégation. »
"Voir aussi les Souvenirs du comte de SemalU, pages 198
4 206.
MÉMOIRES DOUTRE-TOMBE 433
gue; de son côté, le général Schouwalof m'a certifié
l'exactitude des faits : ses paroles contenues en disaient
plus que le récit expansif de Waldbourg. Enfin l'Itiné-
raire de Fabry * est composé sur des documents fran-
çais authentiques, fournis par des témoins oculaires.
Maintenant que j'ai fait justice des commissaires et
des alliés, est-ce bien le vainqueur du monde que l'on
aperçoit dans l'Itinéraire de Waldbourg? Le héros ré-
duit à des déguisements et à des larmes, pleurant sous
une veste de courrier au fond d'une arrière-chambre
d'auberge ! Était-ce ainsi que Marins se tenait sur les
ruines de Carthage, qu'Annibal mourut en Bithynie,
César au Sénat ! Comment Pompée se déguisa-t-il?ea
se couvrant la tète de sa toge. Celui qui avait revêtu
la pourpre se mettant à l'abri sous la cocarde blanche,
poussant le cri de salut : Vive le roi 1 ce roi dont il
avait fait fusiller un héritier ! Le maître des peuples
encourageant les humiliations que lui prodiguaient
les commissaires afin de le mieux cacher, enchanté
que le général Koller sifflât devant lui, qu'un cocher
lui fumât à la figure, forçant l'aide de camp du géné-
ral Schouwalof à jouer le rôle de l'empereur, tandis
1. Itinéraire de Buonaparte de Doulevent à Fréjus (par
Fabry), 1814. — Jean-Baptiste-Germain Fabry (1780-1821) est
l'auteur de nombreuses publications, écrites avec talent et ani-
mées d'un esprit profondément religieux et royaliste. Sous ce
titre : Le Spectateur français au X/X« siècle, il fit paraître, de
1805 à 1815, un recueil formé des meilleurs articles publiés dans
le Mercure et le Journal des Débats, par Chateaubriand, Bonald,
Dussault, de Féletz, etc. De 1814 à 1819, il publia, outre Vltiné-
néraire de Doulevent à Fréjus, La Régence à Biais ou les der-
niers moments du gouvernement im,périal {\Sli); V Itinéraire
de Buonaparte de Vile d'Elbe à l'île Sainte-Hélène (1816); Le
Génie dt la Révolution considéré dans l'éducation (3 volumes,
1817-1818); Lts Missionnaires de 1793 (1819).
436 MÉiMoiRES d'outre-tombe
que lui Bonaparte portait l'habit d'un colonel autri-
chien et se couvrait du manteau d'un général russe 1
Il fallait cruellement aimer la vie : ces immortels ne
peuvent consentir à mourir.
Moreau disait de Bonaparte : « Ce qui le caractérise,
« c'est le mensonge et l'amour de la vie : je le battrai
« et je le verrai à mes pieds me demander grâce. »
Moreau pensait de la sorte, ne pouvant comprendre la
nature de Bonaparte ; il tombait dans la même erreur
que Lord Byron. Au moins, à Sainte-Hélène, Napo-
léon, agrandi par les Muses, bien que peu noble dans
ses démêlés avec le gouverneur anglais, n'eut à sup-
porter que le poids de son immensité. En France, le
mal qu'il avait fait lui apparut personnifié dans les
veuves et les orphelins, et le contraignit de trembler
sous les mains de quelques femmes.
Gela est trop vrai ; mais Bonaparte ne doit pas être
jugé d'après les règles que l'on applique aux grands
génies, parce que la magnanimité lui manquait. Il y a
des hommes qui ont la faculté de monter et qui n'ont
pas la faculté de descendre. Lui, Napoléon, possédait
les deux ''acuités : comme l'ange rebelle, il pouvait
raccourcir sa taille incommensurable pour la renfer-
mer dans un espace mesuré ; sa ductilité lui fournis-
sait des moyens de salut et de renaissance : avec lui
tout n'était pas fini quand il semblait avoir fini. Chan-
geant à volonté de mœurs et de costume, aussi parfait
dans le comique que dans le tragique, cet acteur savait
paraître naturel sous la tunique de l'esclave comme
sous le manteau de roi, dans le rôle d'Attale ou dans
le rôle de César. Encore un momc at, et vous verrez,
du fond de sa dégradation, le nain relever sa tète de
MÉMOIRES d'outre-tombe 437
Briarée ; Âsmodée sortira en fumée énorme du fla-
con où il s'était comprimé. Napoléon estimait la vie
pour ce qu'elle lui rapportait ; il avait l'instinct de
ce qui lui restait encore à peindre ; il ne voulait pas
que la toile lui manquât avant d'avoir achevé ses ta-
bleaux.
Sur les frayeurs de Napoléon, Walter Scott, moins
injuste que les commissaires, remarque avec candeur
que la fureur du peuple fit beaucoup d'impression
sur Bonaparte, qu'il répandit des larmes, qu'il montra
plus de faiblesse que n'en admettait son courage re-
connu ; mais il ajoute : « Le danger était d'une espèce
a particulièrement horrible et propre à intimider
« ceux à qui la terreur des champs de bataille était
« familière : le plus brave soldat peut frémir devant
« la mort des de Witt. »
Napoléon fut soumis à ces angoisses révolutionnaires
dans les mêmes lieux où il commença sa carrière avec
la Terreur.
Le général prussien, interrompant une fois son ré-
cit s'est cru obligé de révéler un mal que l'empereur
ne cachait pas : le comte de Waldbourga pu confondre
ce qu'il voyait avec les souffrances dont M. de Ségur
avait été témoin dans la campagne de Russie, lorsque
Bonaparte, contraint de descendre de cheval, s'ap-
puyait la tête contre des canons *. Au nombre des in-
firmités des guerriers illustres, la véritable histoire ne
compte que le poignard qui percale cœur de Henri IV,
ou le boulet qui emporta Turenne.
Après le récit de l'arrivée de Bonaparte à Fréjus,
Walter Scott, débarrassé des grandes scènes, retombe
i. Ségur, livre VII, chapitre X.
438 MÉMOIRES d'outre-tombe
avec joie dans son talent; il s'en va en bavardin,
comme parle madame de Sévigné; il devise du pas-
sage de Napoléon à l'île d'Elbe, de la séduction exer-
cée par Bonaparte sur les matelots anglais, excepté sur
Hinton, qui ne pouvait entendre les louanges données
à l'empereur sans murmurer le mot humhug. Quand
Napoléon partit, Hinton souhaita à son honneur bonne
santé et meilleure chance une autre fois. Napoléon était
toutes les misères et toutes les grandeurs de l'homme.
Tandis que Bonaparte, connu de l'univers, s'échap-
pait de France au milieu des malédictions, Louis XVIII,
oublié partout, sortait de Londres sous une voûte de
drapeaux blancs et de couronnes. Napoléon, en débar-
quant à l'île d'Elbe, y retrouva sa force. Louis XVIII,
en débarquant à Calais*, eût pu voir Louvel*; il y
rencontra le général Maison *, chargé, seize ans après,
1. Louis XVIII débarqua à Calais le 24 avril 1814. Il avait
quitté la France le 22 juin 1791.
2. Louvel a déclaré lui-même dans un de ses interrogatoires,
que dès le premier jour de la Restauration, il avait juré d'exter-
miner tous les Bourbons, et qu'au mois d'avril 1814, il s'était
rendu à pied de Metz à Calais dans le dessein de frapper
Louis XVIII.
3. Nicolas-Joseph Maison (1771-1840). Il avait pris une part
glorieuse à toutes les guerres de la Révolution et de l'Empire.
Napoléon l'avait créé baron (2 juillet it<08), puis comte [14 août
1813). Louis XVIII le nomma grand cordon de Saint-Louis et de
la Légion d'honneur, gouverneur de Paris et pair de France
(4 juin 1814). Pendant les Cent- Jours, il ne voulut accepter au-
cune charge de l'Empereur, et, le 31 août 1817, il fut fait mar-
quis. Le 22 février 1829, à la suite de l'expédition de Morée,
qu'il avait dirigée en chef, il reçut le bâton de maréchal de
France. Sous la monarchie de Juillet, il fut ambassadeur à
Vienne (de 1831 à 1833). et à Saint-Pétersbourg (de 1833 à 1835).
Ministre de la guerre, du 30 avril 1835 au 6 septembre 1836, il
était aui côtés du roi Louis-Philippe lors de l'attentat de Fieschi.
MÉMOIRES d'outre-tombe 439
d'embarquer Charles X à Cherbourg. Charles X, appa-
remment pour le rendre digne de sa mission future,
donna dans la suite à M. Maison le bâton de maréchal
de France, comme un chevalier, avant de se battre,
conférait la chevalerie à l'homme inférieur avec lequel
il daignait se mesurer.
Je craignais l'effet de l'apparition de Louis XVIII.
Je me hâtai de le devancer dans cette résidence d'oii
Jeanne d'Arc tomba aux mains des Anglais' et où l'on
me montra un volume atteint d'un des boulets lancés
contre Bonaparte. Qu'allait-on penser à l'aspect de
l'invalide royal remplaçant le cavalier qui avait pu
dire comme Attila : « L'herbe ne croît plus partout où
« mon cheval a passé 1 » Sans mission et sans goût
j'entrepris (on m'avait jeté un sort) une tâche assez
difficile, celle de peindre Varrivée à Compiègne, de
faire voir le fils de saint Louis tel que je l'idéalisai à
l'aide des Muses. Je m'exprimai ainsi :
« Le carrosse du roi était précédé des généraux et
« des maréchaux de France, qui étaient allés au-
« devant de S. M. Ce n'a plus été des cris de Vive U
« roi ! mais des clameurs confuses dans lesquelles on
« ne distinguait rien que les accents de l'attendrisse-
w ment et de la joie. Le roi portait un habit bleu,
(( distingué seulement par une plaque et des épau-
« lettes; ses jambes étaient enveloppées de larges
« guêtres de velours rouge, bordées d'un petit cordon
« d'or. Quand il est assis dans son fauteuil, avec ses
« guêtres à l'antique, tenant sa canne entre ses ge-
« noux, on croirait voir Louis XIV à cinquante ans. .
et Les maréchaux Macdonald, Ney,
1. Compiègne. Louis XVllI y arriTa le 29 avril.
440 MÉMOIRES d'outre-tombe
« Moncey, Sérurier, Brune, le prince de Neuchâtel,
« tous les généraux, toutes les personnes présentes,
« ont obtenu pareillement du roi les paroles les plus
« affectueuses. Telle est en France la force du souve-
« rain légitime, cette magie attachée au nom du roi.
« Un homme arrive seul de l'exil, dépouillé de tout,
« sans suite, sans gardes, sans richesses; il n'a rien
« à donner, presque rien à promettre. Il descend de
« sa voiture, appuyé sur le bras d'une jeune femme ;
« il se montre à des capitaines qui ne l'ont jamais vu,
« à des grenadiers qui savent à peine son nom. Quel
« est cet homme ? c'est le roi I Tout le monde tombe
« à ses pieds '. »
Ce que je disais là des guerriers, dans le but que je
me proposais d'atteindre, était vrai quant aux chefs;
mais je mentais à l'égard des soldats. J'ai présent à
la mémoire, comme si je le voyais encore, le spec-
tacle dont je fus témoin lorsque Louis XVIII, entrant
dans Paris le 3 mai, alla descendre à Notre-Dame : on
avait voulu épargner au roi l'aspect des troupes étran-
gères ; c'était un régiment de la vieille garde à pied
qui formait la haie depuis le Pont-Neuf jusqu'à Notre-
Dame, le long du quai des Orfèvres. Je ne crois pas
que figures humaines aient jamais exprimé quelque
chose d'aussi menaçant et d'aussi terrible. Ces grena-
diers couverts de blessures, vainqueurs de l'Europe,
qui avaient vu tant de milliers de boulets passer sur
leurs têtes, qui sentaient le feu et la poudre; ces
mêmes hommes, privés de leur capitaine, étaient
1. CoMPiÈQNR, avHl 1814; par M. de Chateaubriand. Paria,
Le Normant, 1814, in-8. — Œuvres compléte$. Tome XXIV,
Mélanges politique*.
MÉMOIRES d'outre-tombe 441
forcés de saluer un vieux roi, invalide du temps, non
de la guerre, surveillés qu'ils étaient par une armée
de Russes, d'Autrichiens et de Prussiens, dans la
capitale envahie de Napoléon. Les uns, agitant la peau
de leur front, faisaient descendre leur large bonnet à
poil sur leurs yeux comme pour ne pas voir ; les
autres abaissaient les deux coins de leur bouche dans
le mépris de la rage ; les autres, à travers leurs mous-
taches, laissaient voir leurs dents comme des tigres.
Quand ils présentaient les armes, c'était avec un
mouvement de fureur, et le bruit de ces armes faisait
trembler. Jamais, il faut en convenir, hommes n'ont
été mis à une pareille épreuve et n'ont souffert un tel
supplice. Si dans ce moment ils eussent été appelés à
la vengeance, il aurait fallu les exterminer jusqu'au
dernier, ou ils auraient mangé la terre.
Au bout de la ligne était un jeune hussard, à cheval;
il tenait un sabre nu, il le faisait sauter et comme
danser par un mouvement convulsif de colère. Il était
pâle ; ses yeux pivotaient dans leur orbite ; il ouvrait
la bouche et la fermait tour à tour en faisant claquer
ses dents et en étouffant des cris dont on n'entendait
que le premier son. Il aperçut un officier russe : le
regard qu'il lui lança ne peut se dire. Quand la voiture
du roi passa devant lui, il fît bondir son cheval, et
certainement il eut la tentation de se précipiter sur
le roi.
La Restauration, à son début, commit une faute
irréparable : elle devait licencier l'armée en conser-
vant les maréchaux, les généraux, les gouverneurs
militaires, les officiers dans leurs pensions, honneurs
et grades ; les soldats seraient rentrés ensuite succès-
442 MÉMOIRES d'outre-tombe
sivement dans l'armée reconstituée, comme ils l'ont
fait depuis dans la garde royale : la légitimité n'eût
pas eu d'abord contre elle ces soldats de l'Empire
organisés, embrigadés, dénommés comme ils l'étaient
aux jours de leurs victoires, sans cesse causant entre
eux du temps passé, nourrissant des regrets et des
sentiments hostiles à leur nouveau maître.
La misérable résurrection de la Maison-Rouge S ce
mélange de militaires de la vieille monarchie et de
soldats du nouvel empire, augmenta le mal : croire
que des vétérans illustrés sur mille champs de ba-
taille ne seraient pas choqués de voir des jeunes gens*,
très braves sans doute, mais pour la plupart neufs au
métier des armes, de les voir porter, sans les avoir
gagnées, les marques d'un haut grade militaire,
c'était ignorer la nature humaine.
Pendant le séjour que Louis XVIII avait fait à Com-
piègne, Alexandre était venu le visiter. Louis XVIII le
blessa par sa hauteur : il résulta de cette entrevue la
déclaration du 2 mai, de Saint-Ouen. Le roi y disait :
qu'il était résolu à donner pour base de la constitution
qu'il destinait à son peuple les garanties suivantes :
1. Les monsquetaires de la Maison militaire da Roi, qui étaient
ainsi nommés à cause de leur uniforme rouge.
2. Alfred de Vigny, alors âgé de dix-sept ans, fut placé dans
les mousquetaires de la Maison du Roi. Aux Cent-Jours, les
quatre compagnies rouges accompagnèrent Louis XVIII jusqu'à
la frontière. « Mes camarades, dit Alfred de Vigny, étaient en
avant, sur la route, à la suite du roi Louis XVIII ; je voyais leurs
manteaux blancs et leurs habits rouges, tout à l'horizon, au nord;
les lanciers de Bonaparte, qui surTcillaient et suivaient notre
retraite pas à pas, montraient de temps en temps la flamme tri-
colore de leurs lances à l'autre horizon ». Servitude et grandeiw
viilitairet, page 44.
MÉMOIRES d'outre-tombe 443
le gouvernement représentatif divisé en deux corps,
l'impôt librement consenti, la liberté publique et indi-
viduelle, la liberté de la presse, la liberté des cultes,
les propriétés inviolables et sacrées, la vente des biens
nationaux irrévocable, les ministres responsables, le$
juges inamovibles et le pouvoir judiciaire indépendant,
tout Français admissible à tous les emplois, etc., etc.
Cette déclciration, quoiqu'elle fût naturelle àTesp^it
de Louis XVIII, n'appartenait néanmoins ni à lui, ni
à ses conseillers ; c'était tout simplement le temps qui
partait de son repos : ses ailes avaient été ployées, sa
fuite suspendue depuis 1792 ; il reprenait son vol ou
son cours. Les excès de la Terreur, le despotisme de
Bonaparte, avaient fait rebrousser les idées ; mais,
sitôt que les obstacles qu'on leur avait opposés furent
détruits, elles affluèrent dans le lit qu'elles devaient
à la fois suivre et creuser. On reprit les choses au
point où elles s'étaient arrêtées; ce qui s'était passé
fut comme non avenu : l'espèce humaine, reportée au
commencement de la Révolution, avait seulement
perdu quarante ans* de sa vie; or, qu'est-ce que qua-
rante ans dans la vie générale de la société ? Cette
lacune a disparu lorsque les tronçons coupés du temps
se sont rejoints.
Le 30 mai 1814 fut conclu le traité de Paris entre
les alliés et la France. On convint que dans le délai de
deux mois toutes les puissances qui avaient été enga-
gées de part et d'autre dans la présente guerre enver-
1. Le manuscrit des Mémoires por|e bien quarante ans. Est-c«
simplement un lapsus calami, ou Chateaubriand, qui était, il est
▼rai, un assez pauvre calculateur, comptait-il vraiment quarant*
ans, de 1792 à 1614 T
444 HÉMOIRES d'outre-tombe
raient des plénipotentiaires à Vienne pour régler dans
un congrès général les arrangements définitifs.
Le 4 juin, Louis XVIII parut en séance royale dans
une assemblée collective du Corps législatif et d'une
fraction du Sénat. Il prononça un noble discours ;
vieux, passés, usés, ces fastidieux détails ne servent
plus que de fîl historique.
La charte, pour la plus grande partie de la nation,
avait l'inconvénient d'être octroyée : c'était remuer,
par ce mot très inutile, la question brûlante de la sou-
veraineté royale ou populaire. Louis XVIII aussi datait
son bienfait de l'an dix-neuvième de son règne, regar-
dant Bonaparte comme non avenu, de même que Char-
les II avait sauté à pieds joints par-dessus Cromwel :
c'était une espèce d'insulte aux souverains qui avaient
tous reconnu Napoléon, et qui dans ce moment même
se trouvaient dans Paris. Ce langage suranné et ces
prétentions des anciennes monarchies n'ajoutaient
rien à la légitimité du droit et n'étaient que de puérils
anachronismes*. A cela près, la charte remplaçant le
1. Malgré ce que dit ici Chateaubriand, il n'est que juste de
reconnaître que Louis XVIII avait fait preuve d'une dignité
vraiment royale en ne consentant pas à tenir la couronne des
mains des sénateurs, et en proclamant qu'il la tenait de son
droit. Il y avait dans cette altitude, il le faut bien dire, autant
de vérité que de noblesse. Le comte de Lille, l'exilé dHartwell,
n'avait d'autre titre, en effet, pour occuper le trône, que d'être
le descendant de Louis XIV, le frère de Louis XVI, le successeur
de Louis XVII. — On reproche à Louis XVIII d'avoir daté le
commencement de son règne, en 1814, comme s'il eût vraiment
été roi depuis la mort de Louis XVII, et on ne reproche pas à
Napoléon, revenant de l'île d'Elbe, d'avoir voulu biffer de l'his-
toire tout ce qui s'était fait en son absence. Lui qui avait, le
11 avril 1814. renoncé solennellement au trône pour lui et ses
héritiers, il déclare, dans sa proclamation du l»' mars 1815, que
MÉMOIRES d'outre-tombe 445
despotisme, nous apportant la liberté légale, avait de
quoi satisfaire les hommes de conscience. Néanmoins,
les royalistes qui en recueillaient tant d'avantages,
qui, sortant ou de leur village, ou de leur foyer ché-
tif, ou des places obscures dont ils avaient vécu sous
l'Empire, étaient appelés à une haute et publique
existence, ne reçurent le bienfait qu'en grommelant ;
les libéraux, qui s'étaient arrangés à cœur joie de la
tyrannie de Bonaparte, trouvèrent la charte un véri-
table code d'esclaves. Nous sommes revenus au temps
de Babel ; mais on ne travaille plus à un monument
commun de confusion : chacun bâtit sa tour à sa
propre hauteur, selon sa force et sa taille. Du reste,
si la charte parut défectueuse, c'est que la révolution
tout ce qui a été fait depuis la rentrée des Bourbons est illégi-
time. Il décrète, le 13 mars, à Lyon, que « toutes les promotions
faites dans la Légion d'honneur par tout autre grand-maître que
lui, et tous brevets signés par d'autres personnes que le comte
Lacépède, grand chancelier inamovible de la Légion d'honneur,
étaient nuls et non avenus ». Il ne consent à donner un acte
constitutionnel qu'autant qu'il sera une simple addition aux
constitutions impériales. « Napoléon, dit M. Duvergier de Hau-
ranne {Histoire du gouvernement parlementaire, t. II, p. 501),
n'admettait pas qu'mi autre eût été le souverain légitime de la
France, et il prétendait avoir régné pendant ses onze mois de
séjour à l'île d'Elbe. » C'est ce que reconnaît également le secré-
taire de son cabinet et son confident pendant la tragédie des
Cent-Jours, M. Fleury de Chaboulon, qui dit, au tome II de ses
Mémoires, page 45 : « Napoléon fut encore déterminé (à l'Acte
additionnel) par une autre considération : il regardait les Cons-
titutions de l'Empire comme les titres de propriété de sa cou-
ronne, et il aurait craint, en les annulant, d'opérer une espèce de
novation, qui lui aurait donné l'air de recommencer un nouveau
règne. Car Napoléon, après avoir voué au ridicule les préten-
tions du « roi d'Hartwell », était enclin lui-même à se persuader
que son règne n'avait point été interrompu par ton séjour à
l'île d'Elbe, m
-446 MÉMOIRES d'outre-tombe
n'était pas à son terme ; le principe de l'égalité et de
la démocratie était au fond des esprits et travaillait
en sens contraire de l'ordre monarchique.
Les princes alliés ne tardèrent pas à quitter Paris :
Alexandre, en se retirant, fît célébrer un sacrifice reli-
gieux sur la place delà Concorde '. Un autel fut élevé
où l'échafaud de Louis XVI avait été dressé. Sept
prêtres moscovites célébrèrent l'office, et les troupes
étrangères défilèrent devant l'autel. Le Te Deum fut
chanté sur un des beaux airs de l'ancienne musique
grecque. Les soldats et les souverains mirent genou
en terre pour recevoir la bénédiction. La pensée des
Français se reportait à 1793 et à 1794, alors que les
bœufs refusaient de passer sur des pavés que leur
rendait odieux l'odeur du sang. Quelle main avait
conduit à la fête des expiations ces hommes de tous
les pays, ces fils des anciennes invasions barbares,
ces Tartares, dont quelques-uns habitaient des tentes
de peaux de brebis au pied de la grande muraille de
1. Chateaubriand commet ici une légère erreur de date. L'em-
pereur Alexandre quitta Paris le 2 juin 1814. Ce n'est pas à ce
moment, et à la veille de son départ, qu'il fit célébrer un ser-
vice religieux sur la place Louis XV. Cette cérémonie avait eu
lieu presque au lendemain de l'entrée des Alliés, alors que ni le
comte d'Artois ni Louis XVIII n'étaient encore arrivés à Paris,
le dimanche 10 avril. Ce jour-là, l'empereur de Russie, le roi de
Prusse et le prince de Schwarzenberg, représentant l'empereur
d'Autriche, passèrent en revue leurs troupes respectives, rangées
en ligne, au nombre de 80000 hommes, depuis le boulevard de
l'Arsenal jusqu'à, celui de la Madeleine. A une heure, sur la
place Louis XV, une messe fut dite par un évêque et six prêtres
du rite grec. Un Te Deum fut chanté pour remercier Dieu
d'avoir donné U paix à la France et au monde. Les troupes
illiées défilèrent devant l'autel, qu'entourait la garde nationale
de Paris, sous les ordres de son commandant, le général Des-
solle. {Journal des Débats, n» du 11 avril 1814).
MÈMOfREs d'outre-tombe 447
la Chine? Ce sont là des spectacles que ne verront
plus les faibles générations qui suivront mon siècle.
Dans la première année de la Restauration, j'assis-
tai à la troisième transformation sociale : j'avais vu
la vieille monarchie passer à la monarchie constitu-
tionnelle et celle-ci à la république; j'avais vu la Ré-
publique se convertir en despotisme militaire, je
voyais le despotisme militaire revenir à une monar-
chie libre, les nouvelles idées et les nouvelles géné-
rations se reprendre aux anciens principes et aux
vieux hommes. Les maréchaux d'empire devinrent
des maréchaux de France; aux uniformes de la garde
de Napoléon se mêlèrent les uniformes des gardes du
corps et de la Maison-Rouge, exactement taillés sur
les anciens patrons , le vieux duc d'Havre', avec sa
perruque poudrée et sa canne noire, cheminait en
branlant la tête, comme capitaine des gardes du
corps, auprès du maréchal Victor, boiteux de la façon
de Bonaparte; le duc de Mouchy^, qui n'avait jamais
vu brûler une amorce, défilait à la messe auprès du
1. Joseph- Anne-Auguste-Maximilien de Croy, duc d'Havre
(1744-1839). Il était déjà maréchal de camp, lorsqu'il avait été élu
en 1789 député de la noblesse aux États-Généraux par le bailliage
d'Amiens et de Hara. En 1814, Louis XVIII le nomma pair de
France, lieutenant-général et capitaine des gardes du corps. Il
avait alors 70 ans.
2. Philippe-Louis-Marie-Antoine de Noailles, prince de Poix,
duc de Moucky (1752-1819). Comme le duc dHavré, il était ma-
réchal de camp en 17S9, et avait été, comme lui, envoyé aux
Etats-Généraux par la noblesse du bailliage d'Amiens et de
Ham. Comme le duc d'Havre encore, il fut nommé en 1814
pair de France, lieutenant-général et capitaine des gardes du
corps.
4-48 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE
maréchal OudinotS criblé de blessures; le château
des Tuileries, si propre et si militaire sous Napoléon,
au lieu de l'odeur de la poudre, se remplissait de la
fumée des déjeuners qui montait de toutes parts :
sous messieurs les gentilshommes de la chambre,
avec messieurs les officiers de la bouche et de la
garde-robe, tout reprenait un air de domesticité.
Dans les rues, on voyait des émigrés caducs avec des
airs et des habits d'autrefois, hommes les plus res-
pectables sans doute, mais aussi étrangers parmi la
foule moderne que l'étaient les capitaines républi-
cains parmi les soldats de Napoléon. Les dames de la
cour impériale introduisaient les douairières du fau-
bourg Saint-Germain et leur enseignaient les détours
du palais. Arrivaient des députations de Bordeaux,
ornées de brassards; des capitaines de paroisse de la
Vendée, surmontés de chapeaux à la Rochejaquelein.
Ces personnages divers gardaient l'expression des
sentiments, des pensées, des habitudes, des mœurs
qui leur étaient familières. La liberté, qui était au
fond de cette époque, faisait vivre ensemble ce qui
semblait au premier coup d'œil ne pas devoir vivre ;
1. Charles-Nicolas Oudinot. duc de Reggio (1757-1847). Il arait
été nommé maréchal de France le 12 juillet 1809 et duc de
Reggio le 14 avril 1810. Louis XVIII le nomma en 1814 mi-
nistre d'Etat, pair de France et commandant du corps royal
des grenadiers et des chasseurs à pied de France. En 1815, il
chercha à s'opposer à la marche de Napoléon sur Paris, mais ne
put conduire ses troupes plus loin que Troyes. D'abord exilé
dans ses terres par l'Empereur, puis autorisé à habiter Montmo-
rency, il fut nommé, au retour de Louis XVIII. l'un des majors-
généraui de la garde royale, membre du conseil privé et com-
mandant de la garde nationale de Paris. Ses états de service
constatent qu'il avait reçu vingt blessures; il avait eu notamment
le« deux jambes casséesj et la droite catsée deu' foia.
MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 449
mais on avait peine à reconnaître cette liberté parce
qu'elle portait les couleurs de l'ancienne monarchie
et du despotisme impérial. Chacun aussi savait mal le
langage constitutionnel; les royalistes faisaient des
fautes grossières en parlant charte; les impérialistes
en étaient encore moins instruits; les conventionnels,
devenus tour à tour comtes, barons, sénateurs de
Napoléon et pairs de Louis XVIII, retombaient tan-
tôt dans le dialecte républicain qu'ils avaient presque
oubhé, tantôt dans l'idiome de l'absolutisme qu'ils
avaient appris à fond. Des lieutenants généraux
étaient promus à la garde des lièvres. On entendait
des aides de camp du dernier tyran militaire discuter
de la liberté inviolable des peuples, et des régicides
soutenir le dogme sacré de la légitimité.
Ces métamorphoses seraient odieuses, si elles ne
tenaient en partie à la flexibilité du génie français.
Le peuple d'Athènes gouvernait lui-même; des ha-
rangueurs s'adressaient à ses passions sur la place
publique; la foule souveraine était composée de
sculpteurs, de peintres, d'ouvriers, /•e^'arrfeur^ de dis-
cours et auditeurs d'actions, dit Thucydide. Mais
quand, bon ou mauvais, le décret était rendu, qui,
pour l'exécuter, sortait de cette masse incohérente et
inexperte? Socrate, Phocion, Périclès, Alcibiade.
Est-ce aux royalistes qu'il faut s'en prendre de la
Restauration, comme on l'avance aujourd'hui? Pas le
moins du monde : ne dirait-on pas que trente mil-
lions d'hommes étaient consternés tandis qu'une poi-
gnée de légitimistes accomplissaient, contre la vo-
lonté de tous, une restauration délestée, en agitant
T. m. 29
450 HÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
quelques mouchoirs et en mettant à leur chapeau un
ruban de leur femme? L'immense majorité des
Français était, il est vrai, dans la joie ; mais cette ma-
jorité n'était point légitimiste dans le sens borné du
mot, et comme ne s'appliquant qu'aux rigides parti-
sans de la vieille monarchie. Cette majorité était une
foule prise dans toutes les nuances des opinions,
heureuse d'être délivrée, et violemment animée
contre l'homme qu'elle accusait de tous ses malheurs*;
de là le succès de ma brochure. Combien comptait-on
d'aristocrates avoués proclamant le nom du roi ?
MM. Mathieu et Adrien de Montmorency, MM. de Po-
lignac, échappés de leur geôle, M. Alexis de Noailles,
M. Sosthène de La Rochefoucauld. Ces sept ou huit
hommes, que le peuple méconnaissait et ne suivait
pas, faisaient-ils la loi à toute une nation ?
1. Le témoignage de M™« de Chastenay, dans ses intéressants
Mémoires, concorde ici pleinement avec celui de Chateaubriand.
« On vit dès lors, écrit-elle (tome II, page 304), revêtus du signe
du royalisme, ceux qui, voués à sa cause par le seul instinct de
leur naissance, avaient aspiré toute leur vie à son rétablissement
et n'avaient cessé de l'espérer; ceux qui avaient cessé de le croire
Dossible et qui s'empressaient de donner le change aux calculs
passés de leur raison, qui leur semblaient maintenant une infi-
délité ; enfin, les hommes de l'ancienne noblesse qui, ayant pris
parti sous le gouvernement de Bonaparte, pensaient se targuer
d'avoir pris de l'expérience dans une des deux carrières ouvertes,
et de ne point offrir au roi des services incapables et inutiles. ..
D'autres, et dans toutes les classes, ne comptant plus sur rien
de ce qu'ils avaient pu obtenir ou mériter sous un régime écrasé
de son propre poids, saluaient une aurore nouvelle; d'autres
enfin, au seul titre de citoyens, d'hommes honnêtes et éclairés,
réprouvaient le destructeur de la France qui, pour prix dé
tant de sang et de gloire, l'avait livrée aux étrangers ; ils ao-
clam,aient un régim,e de paix qu'une heureuse nécessité for-
çait désorm,ais d'accueillir^ et oeux-ci étaient les plus nomi-
brevuB •-
MÉMOIRES d'outre-tombe 451
Madame de Montcalm m'avait envoyé un sac de
douze cents francs pour les distribuer à la pure race
légitimiste : je le lui renvoyai, n'ayant pas trouvé à
placer un écu. On attacha une ignoble corde au cou
de la statue qui surmontait la colonne de la place
Vendôme ; il y avait si peu de royalistes pour faire du
train à la gloire et pour tirer sur la corde, que ce
furent les autorités, toutes bonapartistes, qui descen-
dirent l'image de leur maître à l'aide d'une potence :
le colosse courba de force la tête ; il tomba aux pieds
de ces souverains de l'Europe, tant de fois prosternés
devant lui. Ce sont les hommes de la République et de
l'Empire qui saluèrent avec enthousiasme la Restaura-
tion, La conduite et l'ingratitude des personnages éle-
vés par la Révolution furent abominables envers celui
qu'ils afTectent aujourd'hui de regretter et d'admirer.
Impérialistes et libéraux, c'est vous entre les mains
desquels est échu le pouvoir, vous qui vous êtes age-
nouillés devant les fils de Henri IV I II était tout na-
turel que les royalistes fussent heureux de retrouver
leurs princes et de voir finir le règne de celui qu'ils
regardaient comme un usurpateur; mais vous, créa-
tures de cet usurpateur, vous dépassiez en exagéra-
tion les sentiments des royalistes. Les ministres, les
grands dignitaires, prêtèrent à l'envi serment à la lé-
gitimité ; toutes les autorités civiles et judiciaires fai-
saient queue pour jurer haine à la nouvelle dynastie
proscrite, amour à la race antique qu'elles avaient
cent et cent fois condamnée. Qui composait ces pro-
clamations, ces adressée adulatrices et outrageantes
Dour Napoléon, dont la France était inondée? des
oyalistes? Non : les ministres, les généraux, les au-
452 MÉMOIRES d'outre-tombe
torités choisis et maintenus par Bonaparte. Où se tri-
potait la Restauration? chez des royalistes? Non :
chez M. de Talleyrand. Avec qui? avec M. de Pradt,
aumônier du dieu Mars et saltimbanque mitre. Avec
qui et chez qui dînait en arrivant le lieutenant géné-
ral du royaume? chez des royalistes et avec des
royalistes? Non : chez révéque d'Autun, avec M. de
Caulaincourt. Où. donnait-on des fêtes aux infâmes
princes étrangers? aux châteaux des royalistes? Non :
à la Malmaison, chez l'impératrice Joséphine. Les
plus chers amis de Napoléon, Berthier, par exemple,
à qui portaient-ils leur ardent dévouement? à la légi-
timité. Qui passait sa vie chez l'autocrate Alexandre,
chez ce brutal Tartare? les classes de l'Institut, les
savants, les gens de lettres, les philosophes philan-
thropes, théophilauthropes et autres; ils en reve-
naient charmés, comblés d'éloges et de tabatières.
Quant à nous, pauvres diables de légitimistes, nous
n'étions admis nulle part; on nous comptait pour
rien. Tantôt on nous faisait dire dans la rue d'aller
nous coucher; tantôt on nous recommandait de ne
pas crier trop haut Vive le roi ! d'autres s'étant char-
gés de ce soin. Loin de forcer aucun à être légiti-
miste, les puissants déclaraient que personne ne se-
rait obligé de changer de rôle et de langage, que
i'évêque d'Autun ne serait pas plus contraint de dire
la messe sous la royauté qu'il n'avait été contraint d'y
aller sous l'Empire. Je n'ai point vu de châtelaine,
point de Jeanne d'Arc, proclamer le souverain de
droit, un faucon sur le poing ou la lance à la main ;
mais m».dame de Talleyrand ', que Bonaparte avait
1. Elle était née à Pondichéry, où son père, nommé Worl«y,
MÉMOIRES d'outre-tombe 453
attachée à son mari comme un écriteau, parcourait
les rues en calèche, chantant des hymnes sur la
pieuse famille des Bourbons. Quelques draps pendil-
lants aux fenêtres des familiers de la cour impériale
faisaient croire aux bons Cosaques qu'il y avait au
tant de lis dans les cœurs des bonapartistes con-
vertis que de chiffons blancs à leurs croisées. C'est
merveille en France que la contagion, et l'on crierait
A bas ma tête ! si on l'entendait crier à son voisin.
Les impérialistes entraient jusque dans nos maisons
et nous faisaient, nous autres bourbonistes, exposer
en drapeau sans tache les restes de blanc renfermés
dans nos lingeries : c'est ce qui arriva chez moi;
mais madame de Chateaubriand n'y voulut entendre,
et défendit vaillamment ses mousselines*.
était capitaine de port. A seize ans, elle épousa un Suisae,
M. Grant, qui résida successivement avec elle à Chandernagor
et à Calcutta ; elle se laissa enlever et emmener en Europe.
Après de nombreuses aventures, elle devint, sous le Directoire,
la maîtresse de Talleyrand et vécut publiquement avec lui. Le
premier Consul intima à son ministre l'ordre de l'épouser, ce
qui fut fait, après que Talleyrand eût reçu de la cour de Rome
un bre.'" qui le déliait de ses vœux, et après que M. Grant, alors
à Paris eut consenti à divorcer, moyennant une grosse somme
et une bonne place... au Cap de Bonne-Espérance. Le mariage
de l'ancien évêque d'Autun fut du reste purement civil. Quand
vint la Restauration, il fit à sa lemme une pension de 60,000 li-
vres, à la condition qu'elle irait se fixer en Angleterre. Un jour
qu'elle était revenue à Paris (c'était sous le ministère Decazes),
Louis XVIII demanda, non sans malice, au prince de Talleyrand,
s'il était vrai que sa ^amme se fût permis de débarquer en France
et d'arriver d'un trait de Calais à Paris : « Rien de plus vrai,
sire, répondit-il ; il idllait bien que moi aussi j'eusse mon vingt
mars. »
1. La plupart des traits de cette admirable page sont em-
pruntés à M"»® de Chateaubriand qui, dans ses Souvenirs, décrit
ainsi La journée du 31 mars 1814 et celles qui suivirent :
454 MEMOIRES d'outre-tombe
Le Corps législatif transformé en Chambre des dé-
putés, et la Chambre des pairs, composée de cent
cinquante-quatre membres, nommés à vie, dans les-
quels on comptait plus de soixante sénateurs, for-
mèrent les deux premières Chambres législatives*.
N P***, M*** et P*** étaient à Tavant-garde de toutes les parade»
d« moment, et chacun savait par eux que le prince de Bénévent,
en changeant de maître, ne serait obligé de changer ni de rôle ni
de langage; que l'ex-évêque d'Autun ne serait pas plus obligé à
la messe sous les Bourbons que sous Bonaparte, et qu'il serait
aussi bon ministre sous la Restauration qu'il l'avait été sous
l'Empire, M™» de Talleyrand (femme divorcée de M. Grant)
parcourait les rues dans une calèche découverte, en chantant
des hymnes à la louange de la pieuse famille des Bourbons. Elle
et les dames de sa suite avaient fait autant de drapeaux de leurs
mouchoirs, qu'elles agitaient avec une grâce infinie. Cin-
quante calèches suivaient et imitaient le mouvement donné,
de sorte que les Alliés, qui arrivaient en ce moment par la place
Vendôme, crurent qu'il y avait réellement autant de lis dans 1*
cœur des Français que de drapeaux blancs en l'air. Les bons
Cosaques n'auraient jamais osé croire que ces belles bourbon-
néennes du 31 mars étaient des enragées bonapartistes le 30. Il
n'y a qu'en France qu'on sait si bien se retourner... Les roya-
listes accouraient aussi de leur côté, mais pas si vite que ceux
qui croyaient ne pouvoir faire assez tôt l'hommage d'un dévoue-
ment dont on pouvait douter. Bientôt les cris de : Vive le Roi!
se firent entendre de toutes parts. L'élan était donné, et, en
France surtout, on crierait à bas ma tête! si on l'entendait crier
à ses voisins. On envahissait les maisons pour avoir des rubans
et même des jupons blancs, que l'on coupait pour faire des co-
cardes, les boutiques ne pouvant y suffire. Le bleu et le rouge
étaient foulés aux pieds, surtout par les bonapartistes ; et tout
ee qui restait des trois couleurs fut, dit-on, porté dans les ca-
chettes du Luxembourg en attendant que leur tour revînt. Un
de nos amis vint me demander la permission de faire main-basse
sur ma garde-robe ; mais il me trouva peu disposée à chanter la
victoire avant de connaître les résultats, et je gardai mes ju-
pons... »
1. Le Corps législatif de l'Empire était conservé jusqu'aux
élections prochaines; il changeait seulement de nom et prenait
celui d» '^/hambre des députés. Quant à la Chambre des pairs.
MÉMOIRES d'outre-tombe 455
M. de Talleyrand, installé au ministère des affaires
étrangères, partit pour le congrès de Vienne, dont
l'ouverture était fixée au 3 de novembre, en exécu-
tion de l'article 32 du traité du 30 mai; M. de Jau-
court eut le portefeuille pendant un intérim qui dura
jusqu'à la bataille de Waterloo. L'abbé de Montes-
quiou devint ministre de l'intérieur, ayant pour se-
crétaire général M. Guizot; M. Malouet entra à la ma-
rine; il décéda et fut remplacé par M. Beugnot»; le
'^ nommée par le roi, si elle ne se composait pas exclusivement
d'anciens sénateurs, ces derniers y étaient cependant de beau-
coup les plus nombreux <i Quatorze maréchaux de l'Empire, dit
M. Alfred Nettement, représentaient les illustrations militaires
de la nouvelle armée, et formaient, avec quatre-vingt-sept mem-
bres de l'ancien Sénat impérial, les deux tiers de la nouvelle
Chambre des pairs, qui contenait ainsi en tout quatre-vingt-
onze anciens sénateurs, car sur les quatorze maréchaux il y en
avait quatre revêtus de ce titre. La part faite aux hommes de
la Révolution et de l'Empire était donc de cent-un membres sur
cent cinquante-quatre. . . La part faite aux représentants de l'an-
cienne société française était seulement de cinquante-trois mem-
bres, et parmi les pairs de cette catégorie il y en avait plusieurs
qui appartenaient aux opinions qui dominaient depuis la Révo-
lution ». [Histoire de la Restauration, par Alfred Nettement,
tome I, p. 444.)
1. Jacques-Claude, comte Beugnot (1761-1835). Ancien mem-
bre de la Législative de 1791, où il s'était signalé par son cou-
rage et son talent, il avait été successivement sous l'Empire
préfet de Rouen, conseiller d'Etat, ministre des Finances du roi
Jérôme et préfet de Lille. Louis XVIII lui confia le portefeuille
de la Marine, le 3 décembre 1814. Il suivit le roi k Gand et reçut
au retour la direction générale des Postes. Député de 1816 à
1820, pair de France de 1830 à 1835, le comte Beugnot a laissé
la réputation d'un des hommes les plus spirituels de son temps.
Une de ses plus fines plaisanteries est celle qu'il laissa échapper
dans une séance des comités secrets de la Chambre de 1815. Un
membre ayant demandé que la figure du Christ sur la croix fut
placée au-dessus de la tête du président : « Je demande en outre,
ajouta le comte Beugnot, qu'on inscrive au-dessous ses dernières
456 MÉMOIRES d'outre-tombe
général Dupont' obtint le département de la guerre;
on lui substitua le maréchal Soult^, qui s'y distingua
par l'érection du monument funèbre de Quiberon ; le
duc de Blacas fut ministre de la maison du roi, M. An-
gles 3 préfet de police, le conseiller Dambray ministre
de la justice, l'abbé Louis ministre des finances.
paroles : « Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent peu
ce qu'ils font! » — Il avait écrit de très spirituels Mémoires,
qui ont été publiés par son fils.
1. Pierre-Antoine, comte Dupont de l'Etang (1765-1840). Il
avait été l'un des plus brillants généraux de l'Empire, et l'heure
semblait proche où il serait élevé au maréchalat, lorsque la ca-
pitulation de Baylen (juillet 1808) vint effacer tous ses services
et briser son épée. Napoléon l'avait fait traduire devant une
commission militaire (février 1812) qui « le destitua de ses gradss
militaires, lui retira ses décorations, raya son nom du catalogue
de la Légion d'honneur, lui défendit à l'avenir de porter l'habit
militaire, de prendre le titre de comte, mit sous séquestre ses
dotations et ordonna son transfert dans une prison d'Etat, pour
y être détenu jusqu'à nouvel ordre ». — La nomination du gé-
néral Dupont au ministère de la Guerre est du 9 avril 1814; elle
n'est donc point imputable à Louis XVIII, qui n'était pas encore
rentré, mais à Talleyrand et à ses collègues du gouvernement
provisoire. Le général Dupont, député de la Charente de 1815
à 1830, siégea au centre - gauche , parmi les constitutionnels.
Outre plusieurs écrits en prose, il a composé une traduction en
vers des Odes d'Horace et un poème en dix chants, l'Art de la
guerre.
2. Le maréchal Soult remplaça le général Dupont au Ministère
de la Guerre le 3 décembre 1814.
3. Jules-Jean-Baptiste, comte Angles (1T78-1828). Auditeur,
puis maître des requêtes au Conseil d'État, il était entré en 1809
au ministère de la Police, à la 3« division, chargée de la cor-
respondance avec les départements annexés. 11 fut un moment
ministre de la Police en 1814. Le 22 août 1815, il fat élu à la
Chambre des Députés par le département des Hautes-Alpes. En
1818, il redevint préfet de police et conserva ces i onctions jas«^
qu'en 1821. Le comte Angles était un homme de beaucoup d'es-
prit, et il n'était pas le dernier à rire des traits malicieux qiM
déranger lui décochait dans ses chansooi.
MÉMOIRES d'outre-tombb 457
Le 21 octobre, l'abbé de Montesquiou présenta U
première loi au sujet de la presse; elle soumettait à la
censure tout écrit de moins de vingt feuilles d'impres-
sion : M. Guizot élabora cette première loi de liberté '.
Carnot adressa une lettre au Toi^; il avouait que
les Bourbons avaient été reçus avec joie; mais, ne
tenant aucun compte ni de la brièveté du temps ni de
tout ce que la charte accordait, il donnait, avec des
conseils hasardés, des leçons hautaines : tout cela ne
vaut quand on doit accepter le rang de ministre et le
titre de comte de l'Empire; point ne convient de se
montrer fier envers un prince faible et libéral quand
on a été soumis devant un prince violent et despo-
tique; quand, machine usée de la Terreur, on s'est
trouvé insuffisant au calcul des proportions de la
guerre napoléonienne. Je fis imprimer en réponse les
Réflexions politiques^; elles contiennent la substance
de la Monarchie selon la Charte. M. Laine, président
de la Chambre des députés, parla au roi de cet
ouvrage avec éloge. Le roi paraissait toujours charmé
des services que j'avais le bonheur de lui rendre ; le
ciel semblait m'avoir jeté sur les épaules la casaque
1. Voir le3 Mémoires de M. Guizot, tome I, chapitre II.
2. Mémoire au Roi, par Carnot. Il se vendit, assure-t-on, sir
cent mille exemplaires de cet écrit, qui circulait clandestinement
sous toutes les formes, manuscrit, imprimé et lithographie.
(Henry Houssaye, 2875, tome I, p. 68.) Sur les incidents rela-
tifs à ce célèbre Mémoire, d'abord destiné à la publicité, ensuite
modifié pour être remis à Louis XVIII, puis publié à l'insu de
l'auteur et désavoué par lui dans le Journal des Débats du 8 oc-
tobre 1814, voyez les Mémoires de Carnot publiés par son fils
(tome II, p. 366-372).
3. Réflexions politiques sur quelques écrits du Jour et sur le*
intérêts de tous les Français. (Décembre 1814.) C'est un de«
meilleurs écrits de Chateaubriand.
458 MÉMOIRES d'outre-tombe
de héraut de la légitimité : mais plus l'ouvrage avait
de succès, moins l'auteur plaisait à Sa Majesté. Les
Réflexions politiques divulguèrent mes doctrines
constitutionnelles : la cour en reçut une impression
que ma fidélité aux Bourbons n'a pu effacer.
Louis XVIll disait à ses familiers : « Donnez-vous
« de garde d'admettre jamais un poète dans vos af-
« faires : il perdra tout. Ces gens-là ne sont bons &
« rien. »
Une forte et vive amitié remplissait alors mon
cœur : la duchesse de Duras ' avait de l'imagination,
1. Claire de Coetnempren de Kersaint, duchesse de Duras
(1777-1829) . Fille du comte Guy de Kersaint, député à la Légis-
lative et à la Convention, guillotiné le 4 décembre 1793, elle
quitta la France après l'exécution de son père, et passa avec
sa mère à Philadelphie, puis à la Martinique, patrie de M™* de
Kersaint. Celle-ci étant morte à son tour, et un parent, établi
aux colonies, ayant laissé à la jeune orpheline une succession
assez considérable, elle vint en Angleterre, où, en 1797, elle
épousa Amédée-Bretagne-Malo de Durfort qui, trois ans plus
tard, à la mort de son père, allait être le duc de Duras. Ell«
rentra en France à l'époque du Consulat, mais se tint à l'écart
de la cour impériale, retirée le plus souvent au château d'Ussé,
en Touraine. Au retour des Bourbons, le duc de Duras fut
nommé pair de France et premier gentilhomme de la Chambre.
La duchesse eut alors un salon, qui fut bientôt l'un des plus re-
cherchés de Paris, et dont M. Villemain, l'un des habitués, parle
en ces termes : « Le salon de M™e la duchesse de Duras était
naturellement monarchique, mais avec des nuances très mar-
quées de constitutionalisme anglais, de libéralisme français,
d'amour des lettres, de goût des arts, et en particulier d'admi-
ration pour M. de Chateaubriand et d'impatient désir de le voir
ministre ». Elle a écrit plusieurs petits romans : Edouard, Ott-
rika, Frère Ange, Olivier, les Mémoires de Sophie. Les deux
premiers, que ses amis publièrent presque de force, parurent en
1820 et 1824. avec le plus vif succès. Les trois autres sont encore
inédits. La duchesse de Duras avait composé pendant ses der-
nières années des pages éminemment chrétiennes, qui ont pam
•D 1839 sous ce titre : Réflexions et prières inédite*.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 459
et un peu même dans le visage de l'expression de
madame de Staël : on a pu juger de son talent d'au-
teur par Ourika. Rentrée de l'émigration, renfermée
pendant plusieurs années dans son château d'Ussé,
au bord de la Loire, ce fut dans les beaux jardins de
Méréville que j'en entendis parler pour la première
fois, après avoir passé auprès d'elle à Londres sans
l'avoir rencontrée. Elle vint à Paris pour l'éducation
de ses charmantes filles, Félicie et Clara*. Des rap-
ports de famille, de province, d'opinions littéraires
et politiques, m'ouvrirent la porte de sa société. La
chaleur de l'âme, la noblesse du caractère, l'élévation
de l'esprit, la générosité de sentiments, en faisaient
une femme supérieure. Au commencement de la Res-
tauration, elle me prit sous sa protection; car, malgré
ce que j'avais fait pour la monarchie légitime et les
services que Louis XVIII confessait avoir reçus de
moi, j'avais été mis si fort à l'écart que je songeais à
me retirer en Suisse. Peut-être eussé-je bien fait :
1. L'aînée, Claire-Louise- Augustine-i^^h'cit^-Magloire, que l'on
appelait Félicie, née en émigration le 19 août 1798, avait épousé,
le 30 septembre 1813, Charles-Léopold-Henri de la Trémoille,
prince de Talmont, fils du héros vendéen. Devenue veuve le
7 septembre 1815, elle se maria, en secondes noces, le 14 sep-
tembre 1819, avec Auguste du Vergier, comte de la Rochejaque-
lein, maréchal de camp, frère cadet des généraux vendéens,
Henri et Louis. — La cadette, Ciairc-Henriette-Philippine-Ben-
jamine, dite Clara, née à Londres le 25 septembre 1799, épousa,
le 30 août 1819, Henri-Louis, comte de Chastellux, secrétaire de
la légation française à Berlin. Le comte de Chastellux, à l'occa-
sion de son mariage, fut créé duc de Rauzan et autorisé, par
ordonnance royale du 15 août 1819, à ajouter à son nom celui
de Duras. Il est dénommé, dans l'acte de naissance d'un de ses
enfants (1824), marquis de Duras-Chastellux, duc de Rauzan.
— La duchesie é« Rauzan est morte à Paris le 11 novembre
1863.
460 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
dans ces solitudes que Napoléon m'avait destinées
comme à son ambassadeur aux montagnes, n'auraia-
je pas été plus heureux qu'au château des Tuileries?
Quand j'entrai dans ces salons au retour de la légiti-
mité, ils me firent une impression presque aussi pé-
nible que le jour où j'y vis Bonaparte prêt à tuer le
duc d'Enghien. Madame de Duras parla de moi à
M. de Blacas. Il répondit que j'étais bien libre d'aUer
où je voudrais. Madame de Duras fut si orageuse,
elle avait un tel courage pour ses amis, qu'on dé-
terra une ambassade vacante, l'ambassade de Su£de.
Louis XVIII, déjà fatigué démon bruit, était heureux
de faire présent de moi à son bon frère le roi Berna-
dotte *. Celui-ci ne se figurait-il pas qu'on m'envoyait
à Stockholm pour le détrôner? Eh! bon Dieu! princes
de la terre, je ne détrône personne; gardez vos cou-
ronnes, si vous pouvez, et surtout ne me les donnez
pas, car je n'en veux mie.
Madame de Duras, femme excellente qui me per-
mettait de l'appeler ma sœur, que j'eus le bonheur de
revoir à Paris pendant plusieurs années, est allée
mourir à Nice 2 : encore une plaie rouverte. La du-
chesse de Duras connaissait beaucoup madame de
Staël : je ne puis comprendre comment je ne fus pas
attiré sur les traces de madame Récamier, revenue
d'Italie en France; j'aurais salué le secours qui venait
en aide à ma vie : déjà je n'appartenais plus à ces
1. Dans les derniers moments de la première Restauration»
Chateaubriand fut nommé ambassadeur à Stockholm. Il allait s*
rendre — sans enthousiasme — auprès de BernadoUe, quand
Napoléon débaxqua de l'île d'Elbe.
2. Au mois de janfier 18C9.
KÉMOIRES d'outre-tombe 461
matins qui se consololent eux-mêmes, je touchais à
ces lieures du soir qui ont besoin d'être consolées.
Le 30 décembre de l'année 1814, les Chambres lé-
gislatives furent ajournées au 1" mai 1815, comme si
on les eût convoquées pour l'assemblée du champ de
mai de Bonaparte. Le 18 janvier furent exhumés les
restes de Marie-Antoinette et de Louis XVI. J'assistai
à cette exhumation dans le cimetière * où Fontaine et
Percier ont élevé depuis, à la pieuse voix de madame
la Dauphine et à l'imitation d'une église sépulcrale de
Rimini, le monument peut-être le plus remarquable
de Paris. Ce cloître formé d'un enchaînement de tom-
beaux, saisit l'imagination et la remplit de tristesse.
Dans le livre IV de ces Mémoires, j'ai parlé des exhu-
mations de 1815^ : au milieu des ossements, je recon-
nus la tête de la reine par le sourire que cette tête
m'avait adressé à Versailles.
Le 21 janvier on posa la première pierre des bases
de la statue qui devait être élevée sur la place Louis XV,
et qui ne l'a jamais été. J'écrivis la pompe funèbre du
21 janvier; je disais : « Ces religieux qui vinrent avec
« l'oriflamme au-devant de la châsse de Saint-Louis,
« ne recevront point le descendant du saint roi. Dans
« ces demeures souterraines où dormaient ces rois et
« ces princes anéantis, Louis XVI se trouvera seul!...
« Comment tant de morts se sont-ils levés? Pourquoi
« Saint-Denis est-il désert? Demandons plutôt pour-
« quoi son toit est rétabli, pourquoi son autel est de-
1. L'anden cimetière de la Madeleine, rue d'Ânjoa-Saiot-
Honoré, n» 48.
2. Voir tome I, page 205.
462 MÉMOIRES d'outre-tombe
« bout? Quelle main a reconstruit la voûte de ces ca-
« veaux, et préparé ces tombeaux vides I La main de
« ce même homme qui était assis sur le trône des
« Bourbons. 0 Providence I il croyait préparer des
« sépulcres à sa race, et il ne faisait que bâtir letom-
« beau de Louis XVI *. »
J'ai désiré assez longtemps que l'image de Louis XVI
fût placée dans le lieu même où le martyr répandit
son sang : je ne serais plus de cet avis. Il faut louer
les Bourbons d'avoir, dès le premier moment de leur
retour, songé à Louis XVI ; ils devaient toucher leur
front avec ses cendres, avant de mettre sa couronne
sur leur tête. Maintenant je crois qu'ils n'auraient pas
dû aller plus loin. Ce ne fut pas à Paris comme à Lon-
dres une commission qui jugea le monarque, ce fut la
Convention entière ; de là le reproche annuel qu'une
cérémonie funèbre répétée semblait faire à la nation,
en apparence représentée par une assemblée com-
plète. Tous les peuples ont fixé des anniversaires à la
célébration de leurs triomphes, de leurs désordres ou
de leurs malheurs, car tous ont également voulu gar-
der la mémoire des uns et des autres : nous avons eu
des solennités pour les barricades, des chants pour la
Saint-Barthélemi, des fêtes pour la mort de Capet ;
mais n'est-il pas remarquable que la loi est impuis-
sante à créer des jours de souvenir, tandis que la re-
ligion a fait vivre d'âge en âge le saint le plus obs-
cur? Si les jeûnes et les prières institués pour le
sacrifice de Charles I" durent encore, c'est qu'en An-
gleterre l'État unit la suprématie religieuse à la supré-
1. Le Vingt-et-un janvier, par M. de Chateaubriand. 1815,
L« Normant, éditeur, ia-S», 24 p.
MftMOW^S d'octre-tombe 463
matie politique, et qu'en vertu de cette suprématie le
30 janvier 1649 est devenu jour férié. En France, il
n'en est pas de la sorte : Rome seule a le droit de
commander en religion ; dès lors, qu'est-ce qu'une
ordonnance qu'un prince publie, un décret qu'une as-
semblée politique promulgue, si un autre prince,
une autre assemblée, ont le droit de les effacer?
Je pense donc aujourd'hui que le symbole d'une
fête qui peut être abolie, que le témoignage d'une ca-
tastrophe tragique non consacrée par le culte, n'est pas
convenablement placé sur le chemin de la foule al-
lant insouciante et distraite à ses plaisirs. Par le temps
actuel, il serait à craindre qu'un monument élevé
dans le but d'imprimer l'effroi des excès populaires
donnât le désir de les imiter : le mal tente plus que le
bien ; en voulant perpétuer la douleur, on ne fait sou-
vent que perpétuer l'exemple. Les siècles n'adoptent
point les legs de deuil, ils ont assez de sujet présent
de pleurer sans se charger de verser encore des larmes
héréditaires.
En voyant le catafalque qui partait du cimetière de
Desclozeaux», chargé des restes de la reine et du roi,
je me sentis tout saisi ; je le suivais des yeux avec un
pressentiment funeste. Enfin Louis XVI reprit sa
couche à Saint-Denis; Louis XVIII, de son côté, dor-
mit au Louvre : les deux frères commençaient ensemble
une autre ère de rois et de sceptres légitimes : vaine
1. M. Desclozeaux (et non Ducluzeau, comme le portent les
précédentes éditions des Mémoires), était un ûdële royaliste,
qui s'était rendu propriétaire de l'ancien cimetière de la Made-
leine, pour que les restes du roi et de la reine ae fussent pas
profanés.
4(14 MÉMOIRES d'OUTRE-TOMBB
restauration du trône et de la tombe dont le temps a
déjà balayé la double poussière.
Puisque j'ai parlé de ces cérémonies funèbres qui
si souvent se répétèrent, je vous dirai le cauchemar
dont j'étais oppressé quand, la cérémonie finie, je me
promenais le soir dans la basilique à demi détendue :
que je songeasse à la vanité des grandeurs humaines
parmi ces tombeaux dévastés, cela va de suite : mo-
rale vulgaire qui sortait du spectacle même ; mais
mon esprit ne s'arrêtait pas là; je perçais jusqu'à la
nature de l'homme. Tout est-il vide et absence dans
la région des sépulcres ? N'y a-t-il rien dans ce rien ?
N'est-il point d'existences de néant, des pensées de
poussière? Ces ossements n'ont-ils point des modes
de vie qu'on ignore ? Qui sait les passions, les plaisirs,
les embrassements de ces morts ? Les choses qu'ils
ont rêvées, crues, attendues, sont-elles comme eux
des idéalités, engouffrées pêle-mêle avec eux ? Songes,
avenirs, joies, douleurs, libertés et esclavages, puis-
sances et faiblesses, crimes et vertus, honneurs et in-
famies, richesses et misères, talents, génies, intelli-
gences, gloires, illusions, amours, êtes-vous des
perceptions d'un moment, perceptions passées avec
les crânes détruits dans lesquels elles s'engendrèrent,
avec le sein anéanti où jadis battit un cœur? Dans
votre éternel silence, ô tombeaux, si vous êtes des
tombeaux, n'entend-on qu'un rire moqueur et éter-
nel? Ce rire est-il le Dieu, la seule réalité dérisoire,
qui survivra à l'imposture de cet univers ? Fermons
les yeux ; remplissons l'abîme désespéré de la vie par
ces grandes et mystérieuses paroles du martyr : « Je
« suis chrétien. »
LIVRE IV
L'Ile d'Elbe. — Commencement des Cent-Jours. — Retour de
nie d'Elbe. — Torpeur de la légitimité. — Article de Benja-
min Constant. — Ordre du jour du maréchal Soult. — Séanc*
royale. — Pétition de l'école de droit à la Chambre des Dé-
putés.— Projet de défense de Paris. — Fuite du roi. — J«
pars avec Madame de Chateaubriand. — Embarras de la route.
— Le duc d'Orléans et le prince de Condé. — Tourned. —
Bruxelles. — Souvenirs. — Le duc de Richelieu. — Le roi à
Gand m'appelle auprès de lui. — Les Cent-Jours à Gand.—
Suite des Cent-Jours k Gand. — Affaires à Vienne.
Bonaparte avait refusé de s'embarquer sur un vais-
seau français, ne faisant cas alors que de la marine
anglaise, parce qu'elle était victorieuse; il avait oublié
sa haine, les calomnies, les outrages dont il avait ac-
cablé la perfide Albion ; il ne voyait plus de digne de
son admiration que le parti triomphant, et ce fut YUn-
daunted qui le transporta au port de son premier
exil ; il n'était pas sans inquiétude sur la manière
dont il serait reçu : la garnison française lui remet-
trait-elle le territoire qu'elle gardait? Des insulaires
italiens, les uns voulaient appeler les Anglais, les
autres demeurer libres de tout maître; le drapeau tri-
colore et le drapeau blanc flottaient sur quelques caps
rapprochés les uns des autres. Tout s'arrangea néan-
moins. Quand on apprit que Bonaparte arrivait avec
T. m. 30
466 MÉMOIRES d'outre-tombe
des millions, les opinions se décidèrent généreusement
à recevoir l'auguste victime. Les autorités civiles et
religieuses furent ramenées à la même conviction.
Joseph-Philippe Ârrighi, vicaire général, publia un
mandement : « La divine Providence, » disait la pieuse
injonction, « a voulu que nous fussions à l'avenir les
« sujets de Napoléon le Grand. L'île d'Elbe, élevée à
« un honneur aussi sublime, reçoit dans son sein
« l'oint du Seigneur. Nous ordonnons qu'un TeDeum
« solennel soit chanté en actions de grâces, etc. »
L'empereur avait écrit au général Dalesme ', com-
mandant de la garnison française, qu'il eût à faire
connaître aux Elbois qu'il avait fait choix de leur île
pour son séjour, en considération de la douceur de
leurs mœurs et de leur climat. Il mit pied à terre à
Porto-Ferrajo *, au milieu du double salut de la fré-
gate anglaise qui le portait et des batteries de la côte.
De là, il fut conduit sous le dais de la paroisse à
l'église où l'on chanta le Te Deum. Le bedeau, maître
des cérémonies, était un homme court et gros, qui ne
pouvait pas joindre ses mains autour de sa personne.
Napoléon fut ensuite conduit à la mairie ; son logement
y était préparé. On déploya le nouveau pavillon impé-
rial, fond blanc, traversé d'une bande rouge semée de
trois abeilles d'or. Trois violons et deux basses le sui-
1. Jeaa-Baptiste, baron Dalesme (1763-1832). Général de bri-
gade, député de la Haute- Vienne au Corps législatif, de 1802 à
1809, baron de l'Empire (1810), il se rallia à la Restauration, qui
le fit lieutenant-général le 21 octobre 1814. Pendant les Cent-
Jours, il fut gouverneur de l'île d'Elbe, et quitta le service à la
seconde Restauration. Réintégré en 1830, il mourut goavernetu
des Invalides.
2. Le 4 mai 1814.
MÉMOIRES d'outre-tombe 467
valent avec desraclements d'allégresse. Le trône, dressa
à la hâte dans la salle des bals publics, était décoré
de papier doré et de loques d'écarlate. Le côté comé-
dien de la nature du prisonnier s'arrangeait de ces
parades : Napoléon jouaitàla chapelle, comme il amu-
sait sa cour avec de vieux petits jeux dans l'intérieur
de son palais aux Tuileries, allant après tuer des hom-
mes par passe-temps. Il forma sa maison : elle se com-
posait de quatre chambellans, de trois officiers d'or-
donnance et de deux fourriers du palais. Il déclara
qu'il recevrait les dames deux fois par semaine, à
huit heures du soir. Il donna un bal. Il s'empara, pour
y résider, du pavillon destiné au génie militaire. Bo-
naparte retrouvait sans cesse dans sa vie les deux
sources dont elle était sortie, la démocratie et le pou-
voir royal; sa puissance lui venait des masses ci-
toyennes, son rang de son génie; aussi le voyez-Vv^as
passer sans effort de la place publique au trône, des
rois et des reines qui se pressaient autour de lui à
Erfurt, aux boulangers et aux marchands d'huile qui
dansaient dans sa grange à Porto-Ferrajo. Il avait du
peuple parmi les princes, du prince parmi les peuples.
A cinq heures du matin, en bas de soie et en souliers
à boucles, il présidait ses maçons à l'île d'Elbe.
Établi dans son empire, inépuisable en acier dès lea
jours de Virgile,
Insula inexhaustis Chalybum generosa metallis *,
Bonaparte n'avait point oublié les outrages qu'il venait
de traverser ; il n'avait point renoncé à déchirer son
suaire ; mais il lui convenait de paraître enseveli, de
l. Enéide, livre X, vers 174.
468 MÉMOIRES d'outre-tombe
faire seulement autour de son monument quelque ap-
parition de fantôme. C'est pourquoi» comme sil n'eût
pensé à autre chose, il s'empressa de descendre dans
ses carrières de fer cristallisé et d'aimant ; on l'eût
pris pour l'ancien inspecteur des mines de ses ci-
devant États. Il se repentit d'avoir aflFecté jadis le
revenu des forges d'Illua à la Légion d'honneur;
500,000 fr. lui semblaient alors mieux valoir qu'une
croix baignée dans le sang sur la poitrine de ses gre-
nadiers : « Où avais-je la tête? dit-il ; mais j'ai rendu
« plusieurs stupides décrets de cette nature. » Il fit un
traité de commerce avec Livourne et se proposait d'en
faire un autre avec Gênes. Vaille que vaille, il entre-
prit cinq ou six toises de grand chemin et traça l'em-
placement de quatre grandes villes, de même que Di-
don dessina les limites de Carthage. Philosophe
revenu des grandeurs humaines, il déclara qu'il vou-
lait vivre désormais comme un juge de paix dans un
comté d'Angleterre : et pourtant, en gravissant un
morne qui domine Porto-Ferrajo, à la vue de la mer
qui s'avançait de tous côtés au pied des falaises, ces
mots lui échappèrent : « Diable ! il faut l'avouer, mon
* île est très petite. » Dans quelques heures il eut
visité son domaine; il y voulut joindre un rocher ap-
pelé Pianosa. « L'Europe va m'accuser, dit-il en riant,
« d'avoir déjà fait une conquête. » Les puissances
alliées se réjouissaient de lui avoir laissé en dérision
quatre cents soldats ; il ne lui en fallait pas davantage
pour les rappeler tous sous le drapeau.
La présence de Napoléon sur les côtes de l'Italie,
qui avait vu commencer sa gloire et qui garde son
souvenir, agitait tout. Murât était voisin ; ses amis,
MÉMOIRES d'outre-tombe 469
des étrangers, abordaient secrètement ou publique-
ment à sa retraite ; sa mère et sa sœur, la princesse
Pauline, le visitèrent ; on s'attendait à voir bientôt
arriver Marie-Louise et son fils. En effet parut une
femme et un enfant: reçue en grand mystère, elle alla
demeurer dans une villa retirée, au coin le plus écarté
de l'île : sur le rivage d'Ogygie, Calypso parlait de
son amour à Ulysse, qui, au lieu de l'écouter, songeait
à se défendre des prétendants. Après deux jours de
repos, le cygne du Nord reprit la mer pour aborder
aux myrtes de Baïes, emportant son petit dans sa yole
blanche. *
1. Le !«' septembre. Napoléon avait reçu la visite de la com-
tesse Walewska. Les Souvenirs de Pons (de l'Hérault) renferment
à ce sujet de curieux détails. La chaleur excessive de l'été avait
fatigué l'Empereur, qui avait quitté Porto- Ferrajo pour aller
s'établir sous les châtaigniers touflus de Marciana. « De l'ombre
et de l'eau, avait-il dit en riant, c'est le bonheur, et je vais cher-
cher le bonheur. » Il fit dresser sous les arbres sa tente de cam-
pagne, pendant que Madame Mère venait habiter l'ermitage de
Marciana. Un matin, une jeune femme accompagnée d'un enfant
de quatre ou cinq ans débarquèrent mystérieusement dans l'île.
Au cours de la traversée, la voyageuse, après avoir dit : « le fils
de l'Empereur », avait ajouté : « mon fils ». Evidemment, c'était
l'Impératrice et le Roi de Rome 1 Les marins, la population, l'en-
tourage de l'Empereur ne le mirent pas un instant en doute.
Cependant la jeune dame s'était rendue immédiatement à Mar-
ciana et à la tente impériale. " M™« la comtesse Walewska et
son fils, dit Pons (de l'Hérault) {Souvenirs et anecdotes de l'île
d'Elbe, pages 213 et 578), restèrent environ cinquante heures
avec l'Empereur; pendant ce temps, l'Empereur ne reçut plus
pdi.-onne, pas même Madame Mère, et l'on peut dire qu'il se mit
en grande quarantaine. Son isolement fut complet. Mais, après
cinquante heures, la dame alla s'embarquer à Longone pour re-
tourner sur le continent, et elle partit par un coup de vent tel
que les marins craignaient avec raison qu'il n'y eût danger immi-
nent pour elle. Elle ne voulut écouter aucune représentation :
l'Empereur envoya un officier d'ordonnance pour faire retarder
470 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
Si nous eussions été moins confiants, il nous eût été
facile de découvrir l'approche d'une catastrophe. Bona-
parte était trop près de son berceau et de ses con-
quêtes : son île funèbre devait être plus lointaine et
entourée déplus de flots. On ne s'explique pas com-
ment les alliés avaient imaginé de reléguer Napoléon
sur les rochers oii il devait faire l'apprentissage de
l'exil : pouvait-on croire qu'à la vue des Apennins,
qu'en sentant la poudre des champs de Montenotte,
d'Arcole et de Marengo, qu'en découvrant Venise,
Rome et Naples, ses trois belles esclaves, les tentations
les plus irrésistibles ne s'empareraient pas de son
cœur ? Avait-on oublié qu'il avait avait remué la terre
et qu'il avait partout des admirateurs et des obligés,
les uns et les autres ses complices? Son ambition
était déçue, non éteinte ; l'infortune et la vengeance
en ranimaient les flammes : quand le prince des té-
nèbres du bord de l'univers créé aperçut l'homme et le
monde, il résolut de les perdre.
Avant d'éclater, le terrible captif se contint pendant
quelques semaines. Auprès de l'immense Pharaon
public qu'il tenait, son génie négociait une fortune ou
un royaume. Les Fouché, les Guzman d'Alfarache,
pullulaient. Le grand acteur avait établi depuis long-
temps le mélodrame à sa police et s'était réservé la
haute scène ; il s'amusait des victimes vulgaires qui
disparaissaient dans les trappes de son théâtre.
Le bonapartisme, dans la première année de la Res-
1* départ de l'intrépide voyageuse; elle était en pleine mer...
L'Empereur eut des heures d'angoisse. Ses alarmes durèrent
jusqu'au moment où M™« la comtesse Walewska lui eut appri*
*iie-méme que le péril était passé. »
MÉMOIRES d'outre-tombe 471
tauratioD, passa du simple désir à l'action, à mesure
que ses espérances grandirent et qu'il eut mieux
connu le caractère faible des Bourbons. Quand l'in-
trigue fut nouée au dehors, elle se noua au-dedans,
et la conspiration devint flagrante. Sous l'habile ad-
ministration de M. Ferrand *, M. de Lavallette * faisait
la correspondance : les courriers de la monarchie por-
taient les dépèches de l'empire. On ne se cachait plus ;
les caricatures annonçaient un retour souhaité : on
voyait des aigles rentrer par les fenêtres du château
des Tuileries, d'où sortaient par les portes un trou-
peau de dindons ; le Nain jaune ^ ou vert parlait de
1. Antoine- François-Claude, comte Ferrand (1751-1825). U
était directeur général des Postes. A la seconde Restauration, il
fut nommé pair de France et entra à l'Académie française. II
avait composé plusieurs ouvrages, dont le principal est l'Esprit
de l'Histoire, ou Lettres politiques et morales d'un père à son
fils sur la manière d'étudier l'histoire en général et particuliè-
rement celle de la France. Ses Mém,oire5 ont été publiés en 1897
par le vicomte de Broc.
2. Antoine-Marie Chamant, comte de Lavallette (1769-1830),
directeur général des Postes sous l'Empire. Ses Mémoires ont
paru en 1831.
8. Le Nain Jaune, qui paraissait depuis 1810 avec ce sous-
titre : Journal des arts, des sciences et de la littérature, se
transforma en journal semi-politique à la fin de 1814, sous l'ins-
piration, dit-on, des habitués du salon de l'ex-reine Hortense.
Les rédacteurs du Nain Jaune, Cauchois-Lemaire, Bory-Saint-
Vincent, Etienne, Jouy, Harel, étaient en effet bonapartistes,
mais ils eurent soin de cacher leur drapeau, n'attaquèrent jamais
le roi et prirent pour épigraphe : Le Roi et la Charte. Sous le
couvert de ce pavillon, ils déversèrent le ridicule sur les hommes
et les tendances du ministère et du parti royaliste. Louis XYIII,
qui avait du goût pour l'esprit, s'amusait des épigrammes du
mordant journal. A des courtisans qui réclamaient la suppres-
tion du Nain Jaune, il répondit un jour : « Non, c'est par
cette feuille que j'ai appris des choses qu'un roi ne doit point
ignorer. • — Voir Henry Houssaye, 1815, tome I, page 67.
472 MÉMOIRES d'outre-tombe
plumes de cane. * Les avertissements venaient de
toutes parts, et l'on n'y voulait pas croire. Le gouverne-
ment suisse s'était inutilement empressé de prévenir le
gouvernement du roi des menées de Joseph Bonaparte,
retiré dans le pays de Vaud. Une femme arrivée de
l'Ile d'Elbe donnait les détails les plus circonstanciés
de ce qui se passait à Porto-Ferrajo, et la police la fit
jeter en prison. On tenait pour certain que Napoléon
n'oserait rien tenter avant la dissolution du congrès,
et que, dans tous les cas, ses vues se tourneraient
vers l'Italie. D'autres, plus avisés encore, faisaient des
vœux pour que le petit caporal, l'ogre, le prisonnier,
abordât les côtes de France ; cela serait trop heureux ;
on en finirait d'un seul coup ! M. Pozzo di Borgo dé-
clarait à Vienne que le délinquant serait accroché à
une branche d'arbre. Si l'on pouvait avoir certains
papiers, on y trouverait la preuve que dès 1814 une
conspiration militaire était ourdie et marchait paral-
lèlement avec la conspiration politique que le prince
de Talleyrand conduisait à Vienne, à l'instigation de
Fouché. Les amis de Napoléon lui écrivirent que s'il ne
hâtait son retour, il trouverait sa place prise aux Tui-
leries par le duc d'Orléans : ils s'imaginent que cette
révélation servit à précipiter le retour de l'empereur.
Je suis convaincu de l'existence de ces menées, mais
je crois aussi que la cause déterminante qui décida Bo-
naparte était tout simplement la nature de son génie.
1. Un correspondant du Nain Jaune lui écrivait, à la date du
28 février 1815 : « J'ai usé dix plumes d'oie à vous écrire, sans
pouvoir obtenir de réponse; peut-être serai-je plus heureux avec
une plume de canne : j'en essayerai. » {Le Nain Jaune du 5
mars.) — La ville de Cannes est à peu de distance du golfe
Jouan.
MÉMOIRES d'outre-tombe 473
La conspiration de Drouet d'Erlon et de Lefebvre-
Desnoëttes venait d'éclater». Quelques jours avant la
levée de boucliers de ces généraux, je dînais chez
M. le maréchal Soult, nommé ministre de la guerre le
3 décembre 1814 ; un niais racontait l'exil de
Louis XVIII à Hartwell; le maréchal écoutait; à
chaque circonstance il répondait par ces deux mots :
« C'est historique. » — On apportait les pantoufles de
Sa Majesté. — « C'est historique ! » Le roi avalait, les
jours maigres, trois œufs frais avant de commencer
son dîner. — « C'est historique ! » Cette réponse me
frappa. Quand un gouvernement n'est pas solide-
ment établi, tout homme dont la conscience ne compte
pas devient, selon le plus ou moins d'énergie de son
caractère, un quart, une moitié, un trois quarts de
conspirateur; il attend la décision de la fortune : les
événenements font plus de traîtres que les opinions.
Tout à coup le télégraphe annonça aux braves et
aux incrédules le débarquement de l'homme^: Monsieur
1. Un complot, mi-impérialiste, mi-révolutionnaire, avait éclaté,
le 9 mars 1815, dans les départements du Nord. Les généraux
Lefebvre-Desnoëttes et Lallemand, partis de Cambrai et de Laon,
devaient, d'après le plan concerté par les conjurés, se rendre à
La Fère, s'emparer du parc d'artillerie, entraîner le régiment en
garnison dans cette ville, se réunir à Noyon au général Drouet
d'Erlon et aux troupes qu'il aurait amenées de Lille, et de là
marcher sur Paris. L'énergie du général d'Aboville, qui com-
mandait à La Fère, fit échouer la conjuration.
2. Le maréchal Masséna, dans la soirée du 3 mars, adressa de
Marseille au ministre de la Guerre la dépêche qui annonçait le
débarquement '^e Bonaparte au golfe Jouan. En 1815, le télé-
graphe aérien a arrêtait à Lyon. La dépêche fut donc portée par
an courrier jusqu'à Lyon et n'arriva à Paris que le 5 mars vers
midi. Ému .^e la gravité de la nouvelle, Chappe, le directeur-
474 MÉMOIRES d'outre-tombe
court à Lyon avec le duc d'Orléans et le maréchal
Macdonald; il en revient aussitôt. Le maréchal Soult,
dénoncé à la Chambre des députés, cède sa place le
11 mars au duc de Feltre. Bonaparte rencontra devant
lui, pour ministre de la guerre de Louis XVIII en
1815, le général qui avait été son dernier ministre de
la guerre en 1814.
La hardiesse de l'entreprise était inouïe. Sous le
point de vue politique, on pourrait regarder cette en-
treprise comme le crime irrémissible et la faute capi-
tale de Napoléon. Il savait que les princes encore
réunis au congrès, que l'Europe encore sous les
armes, ne souffriraient pas son rétablissement ; son
jugement devait l'avertir qu'un succès, s'il l'obtenait,
ne pouvait être que d'un jour : il immolait à sa pas-
sion de reparaître sur la scène le repos d'un peuple
qui lui avait prodigué son sang et ses trésors ; il ex-
posait au démembrement la patrie dont il tenait tout
ce qu'il avait été dans le passé et tout ce qu'il sera
dans l'avenir. Il y eut dans cette conception fantas-
tique un égoïsme féroce, un manque effroyable de
reconnaissance et de générosité envers la France.
Tout cela est vrai selon la raison pratique, pour un
général des télégraphes (frère de rinventeur) prit sur liii d'appor-
ter cette dépêche à M. de Vitrolles, au cabinet du roi, au lieu
de la transmettre au maréchal Soult. Vitrolles présenta la dé-
pêche toute cachetée à Louis XVIII qui la lut plusieurs fois de
suite et la jeta sur la table en disant avec le plus grand calme :
« — C'est Bonaparte qui est débarqué sur les côtes de Pro-
vence. Il faut porter cette lettre au ministre de la Guerre. II
Ttrra ce qu'il y aura à faire. » — {Mémoires de M. de Vitrolles,
tome II, p. 283-285;. — Pendant deux jours, le Gouvernement
tint la nouvelle secrète, et c'est seulement le 7 xaaxt qu'elle fat
aimoncée ofâciellement dans le Monitextr.
MÉMOIRES d'outre-tombe 475
homme à entrailles plutôt qu'à cervelle ; mais, pour
les êtres de la nature de Napoléon, une raison d'une
autre sorte existe ; ces créatures à haut renom ont
une allure à part : les comètes décrivent des courbes
qui échappent au calcul ; elles ne sont liées à rien, ne
paraissent bonnes à rien ; s'il se trouve un globe sur
leur passage, elles le brisent et rentrent dans les
abîmes du ciel ; leurs lois ne sont connues que de Dieu.
Les individus extraordinaires sont les monuments de
l'intelligence humaine; ils n'en sont pas la règle.
Bonaparte fut donc moins déterminé à son entre-
prise par les faux rapports de ses amis que par la
nécessité de son génie : il se croisa en vertu de la foi
qu'il avait en lui. Ce n'est pas tout de naître, pour un
grand homme : il faut mourir. L'île d'Elbe était-elle
une fin pour Napoléon ? Pouvait-il accepter la souve-
raineté d'un carré de légumes, comme Dioclétien à
Salone? S'il eût attendu plus tard, aurait-il eu plus de
chances de succès, alors qu'on eût été moins ému de
son souvenir, que ses vieux soldats eussent quitté
l'armée, que les nouvelles positions sociales eussent
été prises ?
Eh bien I il fit un coup de tête contre le monde : à
son début, il dut croire ne s'être pas trompé sur le
prestige de sa puissance.
Une nuit, entre le 25 et le 26 février, au sortir d'un
bal dont la princesse Borghèse faisait les honneurs,
il s'évade avec la victoire, longtemps sa complice et
sa camarade; il franchit une mer couverte de nos
flottes, rencontre deux frégates, un vaisseau de 74 et le
brick de guerre le Zéphyr qui l'accoste et l'interroge ;
il répond lui-même aux questions du capitaine ; la
476 MÉMOIRES d'outre-tombe
mer et les flots le saluent, et il poursuit sa course. Le
tiliac de l'Inconstant, son petit navire, lui sert de pro-
menoir et de cabinet ; il dicte au milieu des vents, et
fait copier sur cette table agitée trois proclamations à
l'armée et à la France ; quelques felouques, chargées
de ses compagnons d'aventure, portent, autour de sa
barque amirale, pavillon blanc semé d'étoiles. Le
1" mars, à trois heures du matin, il aborde la côte de
France entre Cannes et Antibes, dans le golfe Jouan *
il descend, parcourt la rivière, cueille des violettes et
bivouaque dans une plantation d'oliviers. La popula-
tion stupéfaite se retire. Il manque Antibes et se jette
dans les montagnes de Grasse, traverse Sernon, Bar-
rème. Digne et Gap. A Sisteron, vingt hommes le
peuvent arrêter, et il ne trouve personne. Il s'avance
sans obstacle parmi ces habitants qui, quelques mois
auparavant, avaient voulu l'égorger. Dans le vide qui
se forme autour de son ombre gigantesque, s'il entre
quelques soldats, ils sont invinciblement entraînés
par l'attraction de ses aigles. Ses ennemis fascinés le
cherchent et ne le voient pas ; il se cache dans sa
gloire, comme le lion du Sahara se cache dans les
rayons du soleil pour se dérober aux regards des
chasseurs éblouis. Enveloppés dans une trombe
ardente, les fantômes sanglants d'Arcole, de Marengo,
d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, d'Eylau, de la
Moskowa, de Lutzen, de Bautzen, lui font un cortège
avec un million de morts. Du sein de cette colonne de
feu et de nuée, sortent à l'entrée des villes quelques
coups de trompette mêlés aux signaux du labarum
tricolore : et les portes des villes tombent. Lorsque
Napoléon passa le Niémen à la tête de quatre cent
MÉMOIRES d'outre-tombe 477
mille fantassins et de cent mille chevaux pour faire
sauter le palais des czars à Moscou, il fut moins éton-
nant que lorsque, rompant son ban, jetant ses fers
au visage des rois, il vint seul, de Cannes à Paris,
coucher paisiblement aux Tuileries.
Auprès du prodige de l'invasion d'un seul homme,
il en faut placer un autre qui fut le contre-coup du
premier : la légitimité tomba en défaillance ; la pâmoi-
son du cœur de l'État gagna les membres et rendit la
France immobile. Pendant vingt jours, Bonaparte
marche par étapes ; ses aigles volent de clocher en
clocher, et, sur une route de deux cents lieues, le
gouvernement, maître de tout, disposant de l'argent
et des bras, ne trouve ni le temps ni le moyen de
couper un pont, d'abattre un arbre, pour retarder au
moins d'une heure la marche d'un homme à qui les
populations ne s'opposaient pas, mais qu'elles ne sui-
vaient pas non plus.
Cette torpeur du gouvernement semblait d'autant
plus déplorable que l'opinion publique à Paris était
fort animée; elle se fût prêtée à tout, malgré la défec-
tion du maréchal Ney. Benjamin Constant écrivait
dans les gazettes :
« Après avoir versé tous les fléaux sur notre patrie,
« il a quitté le sol de la France. Qui n'eût pensé qu'il
« le quittait pour toujours? Tout à coup il se présente
« et promet encore aux Français la liberté, la victoire,
« la paix. Auteur de la constitution la plus tyrannique
« qui ait régi la France, il parle aujourd'hui de
« liberté? Mais c'est lui qui, durant quatorze ans, a
« miné et détruit la liberté. Il n'avait pas l'excuse des
« souvenirs, l'habitude du pouvoir; il n'était pas né
478 MÉMOIRES d'outre-tombb
« sous la pourpre. Ce sont ses concitoyens qu'il a
« asservis, ses égaux qu'il a enchaînés. 11 n'avait pas
« hérité de la puissance ; il a voulu et médité la
a tyrannie : quelle liberté peut-il promettre? Nfe
« sommes-nous pas mille fois plus libres que sous
« son empire? Il promet la victoire, et trois fois il a
« laissé ses troupes, en Egypte, en Espagne et en
« Russie, livrant ses compagnons d'armes à la triple
« agonie du froid, de la misère et du désespoir. Il a
« attiré sur la France l'humiliation d'être envahie ; il
« a perdu les conquêtes que nous avions faites avant
« lui. Il promet la paix, et son nom seul est un signal
«c de guerre. Le peuple assez malheureux pour le
« servir redeviendrait l'objet de la haine européenne ;
« son triomphe serait le commencement d'un combat
« à mort contre le monde civilisé... Il n'a donc rien
« à réclamer ni à offrir. Qui pourrait-il convaincre, ou
« qui pourrait-il séduire ? La guerre intestine, la
« guerre extérieure, voilà les présents qu'il nous
« apporte. »
L'ordre du jour du maréchal Soult, daté du 8 mars
1815, répète à peu près les idées de Benjamin Cons-
tant avec une effusion de loyauté :
« Soldats,
« Cet homme qui naguère abdiqua aux yeux de
« l'Europe un pouvoir usurpé, dont il avait fait un si
« fatal usage, est descendu sur le sol français qu'il
« ne devait plus revoir.
« Que veut-il? la guerre civile : que cherche-t-il ?
« des traîtres : où les trouvera-t-il ? serait-ce parmi
MEMOIRES d'outre-tombe 4i9
« ces soldats qu'il a trompés et sacrifiés tant de fois,
« en égarant leur bravoure? Serait-ce au sein de ces
« familles que son nom seul remplit encore d'effroi?
« Bonaparte nous méprise assez pour croire que
« nous pourrons abandonner un souverain légitime
« et bien-aimé pour partager le sort d'un homme qui
« n'est plus qu'un aventurier. Il le croit, l'insensé !
« et son dernier acte de démence achève de le faire
« connaître.
« Soldats, l'armée française est la plus brave armée
« de l'Europe, elle sera aussi la plus fidèle.
« Rallions-nous autour de la bannière des lis, à la
« voix de ce père du peuple, de ce digne héritier des
« vertus du grand Henri. Il vous a tracé lui-même les
« devoirs que vous avez à remplir. Il met à votre
« tête ce prince, modèle des chevaliers français, dont
* l'heureux retour dans notre patrie a déjà chassé
« l'usurpateur, et qui aujourd'hui va, par sa présence,
« détruire son seul et dernier espoir. »
Louis XVIII se présenta le 16 mars à la Chambre
des députés; il s'agissait du destin de la France et du
monde. Quand Sa Majesté entra, les députés et les
spectateurs dans les tribunes se découvrirent et se
levèrent; une acclamation ébranla les murs de la
salle. Louis XVIII monte lentement à son trône; les
princes, les maréchaux et les capitaines des gardes
se rangent aux deux côtés du roi. Les cris cessent;
tout se tait : dans cet intervalle de silence, on croyait
entendre les pas lointains de Napoléon. Sa Majesté,
assise, regarde an moment l'assemblée et prononça
ce discours d'une voix ferme :
■480 MÉMOi! ES d'outib-tcmbe
« Messieurs,
« Dans ce moment de crise où l'ennemi public a
« pénétré dans une partie de mon royaume et qu'il
« menace la liberté de tout le reste, je viens au mi-
te lieu de vous resserrer encore les liens qui, vous
rt unissant avec moi, font la force de l'Etat; je viens,
K en m' adressant à vous, exposer à toute la France
« mes sentiments et mes vœux.
« J'ai revu ma patrie; je l'ai réconciliée avec les
« puissances étrangères, qui seront, n'en doutez pas,
« fidèles aux traités qui nous ont rendus à la paix ;
« j'ai travaillé au bonheur de mon peuple; j'ai re-
« cueilli, je recueille tous les jours les marques les
« plus touchantes de son amour; pourrais-je à
« soixante ans mieux terminer ma carrière qu'en
« mourant pour sa défense ?
« Je ne crains donc rien pour moi, mais je crains
« pour la France : celui qui vient allumer parmi nous
* les torches de la guerre civile y apporte aussi le
« fléau de la guerre étrangère ; il vient remettre notre
« patrie sous son joug de fer; il vient enfin détruire
« cette charte constitutionnelle que je vous ai donnée,
« cette charte, mon plus beau titre aux yeux de la
« postérité, cette charte que tous les Français ché-
« rissent et que je jure ici de maintenir : rallions-
« nous donc autour d'elle. »
Le roi parlait encore quand un nuage répandit
l'obscurité dans la salle ; les yeux se tournèrent vers
la voûte pour chercher la cause de cette soudaine
nuit. Lorsque le monarque législateur cessa de par-
MÉMOIRES d'outre-tombe 481
1er, les cris de Vive le roi ! recommencèrent au mi-
lieu des larmes. « L'assemblée, dit avec vérité le
« Moniteur, électrisée par les sublimes paroles du roi,
« était debout, les mains étendues vers le trône. On
« n'entendait que ces mots : Vive le roi ! mourir
« pour le roi l le roi à la vie à la mort ! répétés avec
« un transport que tous les cœurs français partage-
« ront. »
En effet, le spectacle était pathétique : un vieux roi
infirme, qui, pour prix du massacre de sa famille et
vingt-trois années d'exil, avait apporté à la France la
paix, la liberté, l'oubli de tous les outrages et de tous
les malheurs; ce patriarche des souverains venant
déclarer aux députés de la nation qu'à son âge, après
avoir revu sa patrie, il ne pouvait mieux terminer sa
carrière qu'en mourant pour la défense de son
peuple 1 Les princes jurèrent fidélité à la charte; ces
serments tardifs furent clos par celui du prince de
Condé et par l'adhésion du père du duc d'Enghien.
Cette héroïque race prête à s'éteindre, cette race
d'épée patricienne, cherchant derrière la liberté un
bouclier contre une épée plébéienne, plus jeune, plus
longue et plus cruelle, offrait, en raison d'une multi-
tude de souvenirs, quelque chose d'extrêmement
triste.
Le discours de Louis XVIII, connu au dehors,
excita des transports inexprimables. Paris était tout
royaliste et demeura tel pendant les Cent-Jours. Les
femmes particulièrement étaient bourbonistes.
La jeunesse adore aujourd'hui le souvenir de Bo-
naparte, parce qu'elle est humiliée du rôle que
le gouvernement actuel fait jouer à la France en
T. m. 31
482 MÉMOIRES d'outre-tombr
Europe; la jeunesse, en 1814, saluait la Restaura-
tion, parce qu'elle abattait le despotisme et rele-
vait la liberté. Dans les rangs des volontaires royaux
on comptait M. Odilon Barrot, grand nombre d'é-
lèves de l'École de médecine, et l'École de droit tout
entière * ; celle-ci adressa la pétition suivante, le
13 mars, à la Chambre des députés :
« Messieurs,
« Nous nous offrons au roi et à la patrie; l'École de
« droit tout entière demande à marcher. Nous n'aban-
« donnerons ni notre souverain, ni notre constitu-
« tion. Fidèles à l'honneur français, nous vous de-
« mandons des armes. Le sentiment d'amour que
« nous portons à Louis XVIII vous répond de la
1. La formation du bataillon des élèves de l'École de droit eut
lieu dès le 14 mars 1815; l'effectif s'élevait à 1,200 hommes; la
drapeau avait été offert par les dames otages de Marie-Antoi-
nette; il portait sur la cravate cette devise : Pour le bon droit.
Après avoir été exercés à Vincennes, les volontaires, au nombre
de sept cents environ, rejoignirent les gardes du corps à Beau-
▼ais, le 26 mars, jour de Pâques; ils passèrent la frontière, et
furent cantonnés a Ypres. Louis XVIII les assimila aux officiers
de sa maison et fit délivrer des brevets de sous-lieutenants à
ceux qui voulurent rester dans l'armée. Le 30 juillet, le bataillon
rentrait à Paris, aux applaudissements d'une foule immense ve-
nue à sa rencontre. — Retenus en France par leur âge, les pro-
fesseurs de l'Ecole refusèrent du moins de se rendre auprès de
Napoléon, et ce ne fut que sur l'invitation expresse du ministre
de l'Intérieur qu'ils envoyèrent une adresse dans laquelle ils se
déclaraient reconnaissants de voir l'Empereur renoncer à tout
esprit de conquête. — L'Ecole de droit de Paris fn 1814, 1815,
1816, d'après des documents inédits, par M. Colmet d'Aage,
doyen honoraire. Voir aussi la très curieuse brochure de
M. Alexandre Guillemin, avocat à la Cour royale de Paris, le
Patriotisme des volontaires royaux de lEcole de droit de Paris,
1822.
HÉMOIRES D'oUTRE-TOHBE -MS
« constance de notre dévouement. Nous ne voulons
« plus de fers, nous voulons la liberté. Nous l'avons,
« on vient nous Tarracher : nous la défendrons jus-
« qu'à la mort. Vive le roi I vive la constitution I »
Dans ce langage énergique, naturel et sincère, on
sent la générosité de la jeunesse et l'amour de la li-
berté. Ceux qui viennent nous dire aujourd'hui que la
Restauration fut reçue avec dégoût et douleur par la
France sont ou des ambitieux qui jouent une partie,
ou des hommes naissants qui n'ont point connu l'op-
pression de Bonaparte, ou de vieux menteurs révolu-
tionnaires impérialisés qui, après avoir applaudi
comme les autres au retour des Bourbons, insultent
maintenant, selon leur coutume, ce qui est tombé, et
retournent à leur instinct de meurtre, de police et de
servitude.
Le discours du roi m'avait rempli d'espoir. Des
conférences se tenaient chez le président de la
Chambre des députés, M. Laine. J'y rencontrai M. de
La Fayette : je ne l'avais jamais vu que de loin à
une autre époque, sous l'Assemblée constituante. Les
propositions étaient diverses; la plupart faibles,
comme il advient dans le péril : les uns voulaient que
le roi quittât Paris et se retirât au Havre ; les autres
parlaient de le transporter dans la Vendée; ceux-ci
barbouillaient des phrases sans conclusion; ceux-là
disaient qu'il fallait attendre et voir venir : ce qui
venait était pourtant fort visible. J'exprimai une
opinion fort différente : chose singulière I M. de La
Fayette l'appuya, et avec chaleur*. M. Laine et le
' . Id. de La Fayette confirme, dans des Mémoires précienx
484 MÉMOIRES d'outre-tombe
maréchal Marmont étaient aussi de mon avis. Je di-
sais donc :
« Que le roi tienne parole; qu'il reste dans sa capi-
« laie. La garde nationale est pour nous. Assurons-
« nous de Vincennes. Nous avons les armes et l'ar-
« gent : avec l'argent nous aurons la faiblesse et la
« cupidité. Si le roi quitte Paris, Paris laissera entrer
« Bonaparte; Bonaparte maître de Paris est maître de
« la France. L'armée n'est pas passée tout entière à
« l'ennemi ; plusieurs régiments, beaucoup de géné-
« raux et d'officiers, n'ont point encore trahi leur ser-
« ment : demeurons ferme, ils resteront fidèles. Dis-
« persons la famille royale, ne gardons que le roi.
« Que Monsieur aille au Havre, le duc de Berry à
« Lille, le duc de Bourbon dans la Vendée, le duc
« d'Orléans à Metz : madame la duchesse et M. le duc
« d'Angoulême sont déjà dans le Midi. Nos divers
« points de résistance empêcheront Bonaparte de
« concentrer ses forces. Barricadons-nous dans
« Paris. Déjà les gardes nationales des départements
« voisins viennent à notre secours. Au milieu de ce
« mouvement, notre vieux monarque, sous la pro-
« tection du testament de Louis XVI, la charte à la
« main, restera tranquille assis sur son trône aux
« Tuileries; le corps diplomatique se rangera autour
« de lui ; les deux Chambres se rassembleront dans
« les deux pavillons du château; la maison du roi
« campera sur le Carrousel et dans le jardin des
pour les faits que l'on a publiés depuis sa mort, la rencontra
singulière de son opinion et de la mienne au retour de Bona-
parte. M. de La Fayette aimait sincèrement l'honneur et U
Uberté. (Note de Paris, 1840.) Ch.
MÉMOIRES d'outre-tombe 485
« Tuileries. Nous borderons de canons les quais et la
»< terrasse de l'eau : que Bonaparte nous attaque dans
« cette position ; qu'il emporte une à une nos barri-
« cades; qu'il bombarde Paris, s'il le veut et s'il a
v« des mortiers; qu'il se rende odieux à la popula-
« tien entière, et nous verrons le résultat de son en-
« treprise ! Résistons seulement trois jours, et la vic-
« toire est à nous. Le roi, se défendant dans son
« château, causera un enthousiasme universel.
« Enfin, s'il doit mourir, qu'il meure digne de son
« rang; que le dernier exploit de Napoléon soit
« regorgement d'un vieillard. Louis XVIII, en sacri-
« fiant sa vie, gagnera la seule bataille qu'il aura li-
(' vrée; il la gagnera au profit de la liberté du genre
« humain. »
Ainsi je parlai : on n'est jamais reçu à dire que tout
est perdu quand on n'a rien tenté. Qu'y aurait-il eu
de plus beau qu'un vieux fils de saint Louis renver-
sant avec des Français, en quelques moments, un
homme que tous les rois conjurés de l'Europe avaient
mis tant d'années à abattre?
Cette résolution, en apparence désespérée, était au
fond très raisonnable et n'offrait pas le moindre
danger. Je resterai à toujours convaincu que Bona-
parte, trouvant Paris ennemi et le roi présent, n'au-
rait pas essayé de les forcer. Sans artillerie, sans
vivres, sans argent, il n'avait avec lui que des troupes
réunies au hasard, encore flottantes, étonnées de leur
brusque changement de cocarde, de leurs serments
prononcés à la volée sur les chemins : elles se seraient
promptement divisées. Quelques heures de retard
perdaient Napoléon ; il suffisait d'avoir un peu de
486 MÉMOIRES d'outre-tombe
cœur. Où pouvait déjà même compter sur une partie
de l'armée; les deux régiments suisses gardaient
leur foi : le maréchal Gouvion Saint-Cyr ne tît-il pas
reprendre la cocarde blanche à la garnison d'Orléans
deux jours après l'entrée de Bonaparte dans Paris?
De Marseille à Bordeaux, tout reconnut l'autorité du
roi pendant le mois de mars entier : à Bordeaux, les
troupes hésitaient; elles seraient restées à madame
la duchesse d'Angoulème, si l'on avait appris que le
roi était aux Tuileries et que Paris se défendait. Les
villes de province eussent imité Paris. Le 10' de ligne
se battit très bien sous le duc d'Angoulème; Masséna
se montrait cauteleux et incertain; à Lille, la garni-
son répondit à la vive proclamation du maréchal Mor-
tier. Si toutes ces preuves d'une fidélité possible
eurent lieu en dépit d'une fuite, que n'auraient-elles
point été dans le cas d'une résistance?
Mon plan adopté, les étrangers n'auraient point de
nouveau ravagé la France; nos princes ne seraient
point revenus avec les armées ennemies; la légitimité
eût été sauvée par elle-même. Une seule chose eût
été à craindre après le succès : la trop grande con-
fiance de la royauté dans ses forces, et par consé-
quent des entreprises sur les droits de la nation.
Pourquoi suis-je venu à une époque où j'étais si mal
placé? Pourquoi ai-je été royaliste contre mon ins-
tinct dans un temps où une misérable race de cour ne
pouvait ni m'entendre ni me comprendre? Pourquoi
ai-je été jeté dans cette troupe de médiocrités qui me
prenaient pour un écervelé, quand je parlais courage;
pour un révolutionnaire, quand je parlais liberté?
11 s'agissait bien de défense 1 Le roi n'avait aucune
MÉMOIRES d'outre-tombe 487
frayeur, et mon plan lui plaisait assez par une cer-
taine grandeur louis-quatorzième; mais d'autres figures
étaient allongées. On emballait les diamants de la
couronne (autrefois acquis des deniers particuliers
des souverains), en laissant trente-trois millions écus
au trésor et quarante-deux millions en effets. Ces
soixant-quinze millions étaient le fruit de l'impôt :
que ne le rendait-on au peuple plutôt que de le laisser
à la tyrannie !
Une double procession montait et descendait les
escaliers du pavillon du Flore ; on s'enquérait de ce
qu'on avait à faire : point de réponse. On s'adressait
au capitaine des gardes; on interrogeait les chape-
lains, les chantres, les aumôniers : rien. De vaines
causeries, de vains débits de nouvelles. J'ai vu des
jeunes gens pleurer de fureur en demandant inutile-
ment des ordres et des armes; j'ai vu des femmes se
trouver mal de colère et de mépris. Parvenir au roi,
impossible; l'étiquette fermait la porte.
La grande mesure décrétée contre Bonaparte fut un
ordre de courir sus * : Louis XVIII, sans jambes, cou-
rir sus le conquérant qui enjambait la terre 1 Cette
formule des anciennes lois, renouvelée à cette occa-
sion, suffit pour montrer la portée desprit des
hommes d'État de cette époque. Courir sus en 1815!
courir sus! et sus qui? sus un loup? sus un chef de
brigand? sus un seigneur félon? Non : sus Napoléon
qui avait couru sus les rois, les avait saisis et mar-
qués pour jamais à l'épaule de son A'^ ineffaçable 1
1. Ordonnance royale du 6 mars, déclarant Bonaparte traître
et rebelle et enjoignant à tout militaire, garde national o«
simple citoyen « de lui coorir sus ». — Moniteur, 7 mars.
488 MÉMulRES d'outre-tombe
De celte ordonnance, considérée de plus près, sor-
tait une vérité politique que personne ne voyait : la
race légitime, étrangère à la nation pendant vingt-
trois années, était restée au jour et à la place où la
Révolution l'avait prise, tandis que la nation avait
marché dans le temps et l'espace. De là impossibilité
de s'entendre et de se rejoindre; religion, idées, in-
térêts, langage, terre et ciel, tout était différent pour
le peuple et pour le roi, parce qu'ils étaient séparés
par un quart de siècle équivalant à des siècles.
Mais si l'ordre de courir sus parait étrange par la
conservation du vieil idiome de la loi, Bonaparte eut-
il d'abord l'intention d'agir mieux, tout en employant
un nouveau langage? Des papiers de M. d'Hauterive*,
inventoriés par M. Artaud, prouvent qu'on eut beau-
coup de peine à empêcher Napoléon de faire fusiller
le duc d'Angoulême, malgré la pièce officielle du
Moniteur, pièce de parade qui nous reste : il trouvait
mauvais que ce prince se fût défendu ^ Et pourtant
1. Alexandre-Maurice Blanc de la Nautte d'Hauterive (1754-
1830). Il fut, sous le Directoire, l'Empire et la Restauration, le
principal collaborateur de Talleyrand. Il rédigea, pendant qu'il
était aux aflaires, 62 traités politiques et commerciaux. On
lui doit plusieurs écrits, dont le plus remarquable, publié en
1800, a pour titre : De l'état de la France à la fin de l'an
Vin.
2. Postérieurement à l'époque où Chateaubriand écrivait ces
lignes, le chevalier Artaud de Monter a publié l'Histoire de la
Vie et des travaux du comte d'Hauterive. On y trouve de
curieux détails sur cet épisode de 1815. Le général de Grouchy
avait d'abord reçu de la bouche d'un des hommes de confiance
de l'Empereur l'ordre de partir pour le Midi, où le duc d'An-
goulême commandait quelques milliers d'hommes, de le prendre
et de le faire fusiller sur-le-champ. Le général s'était récrié
contre cette commission, déclarant qu'il ferait la guerre en
homme d'houneur, et non en sauvage, ot qu'avant de partir il
^^r
BEMêMÂ 1 i SûlSTâ'iT
MÉMOIRES d'outre-tombe 489
le fugitif de l'île d'Elbe, en quittant Fontainebleau,
avait recommandé aux soldats d'être fidèles au mo-
narque que la France s'était choisi. La famille de
Bonaparte avait été respectée ; la reine Hortense avait
accepté de Louis XVllI le titre de duchcsso de Saint-
Leu; Murât, qui régnait encore à Naples, n'eut son
joyaume vendu que par M. de Talleyrand pendant le
congrès de "Vienne.
Cette époque, où la franchise manque à tous, serre
le cœur : chacun jetait en avant une profession de foi,
comme une passerelle pour traverser la difficulté du
jour; quitte à changer de direction, la difficulté fran-
chie : la jeunesse seule était sincère, parce qu'elle
touchait à son berceau. Bonaparte déclare solennelle-
ment qu'il renonce à la couronne ; il part et revient
au bout de neuf mois. Benjamin Constant imprime
son énergique protestation contre le tyran', et il
verrait l'Empereur pour le lui dire. L'Empereur ne manifesta
ni mécontentement ni surprise, il n'avoua ni ne désavoua l'ordre :
• Vous irez, dit-il, dans le Midi, vous acculerez le prince à la
mer jusqu'à ce qu'il s'embarque. Partez. » Puis il rappela M. de
Grouchy et, d'un ton assuré et ferme, lui dit : « Souvenez-vous
surtout de l'ordre que vous recevez de moi : si vous prenez le
prince, gardez-vous bien qu'il tombe un cheveu de sa tête. »
Après un moment et le signe d'une profonde réflexion : « Non,
vous garderez le prince jusqu'à ce que je sois informé et que
vous receviez mes ordres. » Le général partit. [Vie du comte
d'Hauterive, page 398. — 1839.)
1. L'article de Benjamin Constant parut dans le Journal des
Débats du 19 mars. Voici la fin de cette éloquente philippique,
de cet inoubliable article, — que seul, son auteur devait, dès le
lendemain, oublier : « Du côté du Roi, la liberté constitution-
nelle, la sûreté, la paix; du côté de Bonaparte, la servitude,
l'anarchie et la guerre. Qui pourrait hésiter ? Quel peuple serait
plus digne que nous de mépris si nous lui tendions ks bras?
Nous deviendrions la risée de l'Europe après en avoir été la ler^
490 MEMOIRES d'outre-tombe
change en vingt-quatre heures. On verra plus tard,
dans un autre livre de ces Mémoires, qui lui inspira
ce noble mouvement auquel la mobilité de sa nature
ne lui permit pas de rester fidèle. Le maréchal Soult
anime les troupes contre leur ancien capitaine; quel-
ques jours après il rit aux éclats de sa proclamation
dans le cabinet de Napoléon, aux Tuileries, et devient
major général de l'armée à Waterloo; le maréchal
Ney baise les mains du roi, jure de lui ramener Bona-
parte enfermé dans une cage de fer', et il livre à
reur...; et, du sein de cette abjection profonde, qu'aurions-nous
à dire à ce Roi que nous aurions pu ne pas rappeler, car les
Buissances voulaient respecter l'indépendance du vœu national?...
Lui dirions-nous : Vous avez cru aux Français, vous êtes venu
au milieu de nous, seul et désarmé...; si vos ministres ont commis
beaucoup de fautes, vous avez été noble, bon, sensible ; une
année de votre règne n'a pas fait répandre autant de larmes,
qu'un seul jour du règne de Bonaparte. Mais, il reparaît sur
l'extrémité de notre territoire, il reparaît, cet homme teint de
notre sang et poursuivi naguère par nos malédictions unanimes.
Il se montre, il menace, et ni les serments ne nous retiennent,
ni votre confiance ne nous attendrît, ni votre vieillesse ne nous
frappe de respect ! Vous avez cru trouver une nation, vous
n'avez trouvé qu'un troupeau d'esclaves. Parisiens, tel ne sera
pas votre langage, tel ne sera pas du moins le mien. J'ai vu que
la liberté était possible sous la Monarchie, j'ai vu le Roi se ral-
lier à la nation. Je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner
d'un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme et bal-
butier des mots profanés pour racheter une vie honteuse 1 >>
1. C'est le 7 mars que le maréchal Ney, après avoir baisé la
main du roi, lui avait dit : « Sire, j'espère bien venir à bout de
le ramener dans une cage de fer. » Louis XVIII, qui avait le
gentiment des convenances, dit à mi-voix après le départ de Ney :
• Je ne lui en demandais pas tant! » {Souvenirs du baron de
Barante, II, 105). — Ney arriva le 10 mars à Besançon, siège
de son commandement. Tout fier encore de ses paroles au roi, il
les répéta au sous-préfet de Poligny, et celui-ci ayant objecté
que mieux vaudrait le ramener mort dans un tombereau, le ma-
réchal reprit: « — Non, vous ne connsdssez pas Paria; il faut
MÉMOIRES d'outre-tombe 491
celui-ci tous les corps qu'il commande. Hélas 1 et le
roi de France ?... 11 déclare qu'à soixante ans il ne
peut mieux terminer sa carrière qu'en mourant pour
la défense de son peuple.... et il fuit à Gand ! A cette
impossibilité de rérité dans les sentiments, à ce dé-
saccord entre les paroles et les actions, on se sent
saisi de dégoût pour l'espèce humaine.
Louis XVIII, au 20 mars, prétendait mourir au mi-
lieu de la France; s'il eût tenu parole, la légitimité
pouvait encore durer un siècle ; la nature même
semblait avoir ôté au vieux roi la faculté de se
retirer, en l'enchaînant d'infirmités salutaires; mais
les destinées futures de la race humaine eussent été
entravées par l'accomplissement de la résolution de
l'auteur de la charte. Bonaparte accourut au secours
de l'avenir ; ce Christ de la mauvaise puissance
prit par la main le nouveau paralytique et lui dit :
« Levez- vous et emportez votre lit ; surge, toile lectum
tuum. »
Il était évident que l'on méditait une escampative :
dans la crainte d'être retenu, on n'avertissait pas
même ceux qui, comme moi, auraient été fusillés
une heure après l'entrée de Napoléon à Paris. Je
rencontrai le duc de Richelieu dans les Champs-Ely-
sées : « On nous trompe, » me dit-il; « je monte la
que les Parisiens voient. » II disait encore : « — C'est bien heu-
reux que l'homme de l'île d'Elbe ait tenté sa folle entreprise,
car ce sera le dernier acte de sa tragédie, le dénouement de la
Napoléonade. » Toutes ses paroles révélaient l'exaltation et
même la haine : « — Je fais mon afl'aire de Bonaparte, répé-
tait-il, nous allons attaquer la bête fauve. » Henry Houssaye,
1815, tome II, p. 301.
492 MÉMOIRES d'outre-tombe
v< garde ici, car je ne compte pas attendre tout stul
« l'empereur aux Tuileries. »
Madame de Chateaubriand avait envoyé, le soir du
19, un domestique au Carrousel, avec ordre de ne
revenir que lorsqu'il aurait la certitude de la fuite du
roi. A minuit, le domestique n'étant pas rentré, je
m'allai coucher. Je venais de me mettre au lit quand
M. Clausel de Coussergues entra. Il nous apprit que
Sa Majesté était partie et qu'elle se dirigeait sur
Lille. Il m'apportait cette nouvelle de la part du chan-
celier, qui, me sachant en danger, violait pour moi le
secret et m'envoyait douze mille francs à reprendre
sur mes appointements de ministre de Suède. Je
m'obstinai à rester, ne voulant quitter Paris que
quand je serais physiquement sûr du déménagement
royal. Le domestique envoyé à la découverte revint :
il avait vu défiler les voitures de la cour. Madame de
Chateaubriand me poussa dans sa voiture, le 20 mars,
à quatre heures du matin. J'étais dans un tel accès de
rage que je ne savais où j'allais ni ce que je faisais.
Nous sortîmes par la barrière Saint-Martin. A
l'aube, je vis des corbeaux descendre paisiblement
des ormes du grand chemin où ils avaient passé la
nuit pour prendre aux champs leur premier repas,
sans s'embarrasser de Louis XVIII et de Napoléon :
ils n'étaient pas, eux, obligés de quitter leur patrie,
et, grâce à leurs ailes, ils se moquaient de la mauvaise
route où j'étais cahoté. Vieux amis de Combourgl
nous nous ressemblions davantage quand jadis, au
lever du jour, nous déjeunions des mûres de la ronce
dans nos halliers de la Bretagne I
La chaussée était défoncée, le temps pluvieux, ma-
MÉMOIRES d'outre-tombe 493
dame de Chateaubriand souffrante : elle regardait à
tout moment par la lucarne du fond de la voiture si
nous n'étions pas poursuivis. Nous couchâmes à
A.miens, où naquit Du Gange ; ensuite à Arras, patrie
de Robespierre : là, je fus reconnu. Ayant envoyé
demander des chevaux, le 22 au matin, le maître de
poste les dit retenus pour un général qui portait à
Lille la nouvelle de Ventrée triomphale de l'empereur
et roi à Paris; madame de Chateaubriand mourait de
peur, non pour elle, mais pour moi. Je courus à la
poste et, avec de l'argent, je levai la difficulté.
Arrivés sous les remparts de Lille le 23, à deux
heures du matin, nous trouvâmes les portes fermées;
ordre était de ne les ouvrir à qui que ce soit. On ne
put ou on ne voulut nous dire si le roi était entré
dans la ville. J'engageai le postillon pour quelques
louis à gagner, en dehors des glacis, l'autre côté de
la place et à nous conduire à Tournai ; j'avais, en
1792, fait à pied, pendant la nuit, ce même chemin
avec mon frère. Arrivé à Tournai, j'appris que
Louis XVIII était certainement entré dans Lille avec
le maréchal Mortier, et qu'il comptait s'y défendre.
Je dépêchai un courrier à M. de Blacas \ le priant de
1. Pierre-Louis- Jean- Casimir, duc de Blacas d'Aulps (1771-
_839). Capitaine de cavalerie au moment de la Révolution, il émi-
gra dès 1790, et servit à l'armée de Condé et en Vendée. Etant
passé en Italie, il obtint la confiance du comte de Provence
(depuis Louis XVIII), confiance qu'il justifia par le service le
plus constant et le plus désintéressé. Il suivit Louis XVIII à
Mittau et à Hartwell et ne rentra en France qu'avec lui. Les
titres de ministre de la maison du roi, de grand-maître de la
garde-robe, d'intendant des bâtiments récompensèrent alors son
dévouement. A la seconde Restauration, le roi, qu'il avait
accompagné à Qand le fil pair de France, ambassadeur à Naples,
494 MÉMOIRES d'outre-tombe
m'envoyer une permission pour être reçu dans 1»
place. Mon courrier revint avec une permission du
commandant, mais sans un mot de M. de Blacas.
Laissant madame de Chateaubriand à Tournai, je re-
montais en voiture pour me rendre à Lille, lorsque le
prince de Condé arriva. Nous sûmes par lui que le
roi était parti et que le maréchal Mortier l'avait fait
accompagner jusqu'à la frontière. D'après ces expli-
cations, il restait prouvé que Louis XVIII n'était plus
à Lille lorsque ma lettre y parvint.
Le duc d'Orléans suivit de près le prince de Condé.
Mécontent en apparence, il était aise au fond de se
trouver hors de la bagarre; l'ambiguïté de sa décla-
ration et de sa conduite portait l'empreinte de son
caractère. Quant au vieux prince de Condé, l'émigra-
tion était son dieu Lare. Lui n'avait pas peur de
monsieur de Bonaparte; il se battait si Ion voulait, il
s'en allait si l'on voulait : les choses étaient un peu
brouillées dans sa cervelle ; il ne savait pas trop s'il
s'arrêterait à Rocroi pour y livrer bataille, ou s'il
irait dîner au Grand-Cerf. Il leva ses tentes quelques
heures avant nous, me chargeant de recommander le
café de l'auberge à ceux de sa maison qu'il avait
laissés derrière lui. 11 ignorait que j'avais donné ma
démission à la mort de son petit-fils; il n'était pas
bien sûr d'avoir eu un petit-fils ; il sentait seulement
dans son nom un certain accroissement de gloire, qui
pouvait bien tenir à quelque Condé qu'il ne se rappe-
lait plus.
puis à Rome. Il fat créé duc le 30 aTiil 1821 . M. de Blac&s, qui
•près 1830 avait voulu une fois encore partager l'exil de le»
princes, mourut à Prague le 17 novembre 1839.
MÉMOIRES d'outre-tombe 495
Vous souTient-il de mon premier passage à Tournai
avec mon frère, lors de ma première émigration?
Vous souvient-il, à ce propos, de l'homme métamor-
phosé en âne, de la fille des oreilles de laquelle sor-
taient des épis de blé, de la pluie de corbeaux qui
mettaient le feu partout? En 1815, nous étions bien
nous-mêmes une pluie de corbeaux; mais nous ne
mettions le feu nulle part. Hélas ! je n'étais plus avec
mon malheureux frère. Entre 1792 et 1815 la Répu-
blique et l'Empire avaient passé : que de révolutions
s'étaient aussi accomplies dans ma vie 1 Le temps
m'avait ravagé comme le reste. Et vous, jeunes géné-
rations du moment, laissez venir vingt-trois années,
et vous direz à ma tombe où en sont vos amours et
vos illusions d'aujourd'hui.
A Tournai étaient arrivés les deux frères Bertin :
M. Bertin de Vaux * s'en retourna à Paris ; l'autre
Bertin, Bertin l'aîné, était mon ami. Vous savez par
ces Mémoires ce qui m'attachait à lui.
De Tournai nous allâmes à Bruxelles : là je ne re-
trouvai ni le baron de Breteuil, ni Rivarol, ni tous
1. Louis-François Bertin de Vaux (1771-1842) fut l'un des
fondateurs du Journal des Débats, ce qui ne l'empêcha pas
d'être agent de change, de créer (1801) une maison de banque
à Paris et de siéger comme juge et comme vice-président au
Tribunjd de Commerce de la Seine (1805). Député de Versailles
sous la Restauration, il accepta la place de conseiller d'Etat
lorsque Chateaubriand entra dans le premier ministère YiUèle,
et il démissionna le jour où Chateaubriand se vit arracher son
portefeuille. Rentré au Conseil d'Etat sous le ministère Marti-
gnac, il se retira de nouveau à l'avènement du cabinet Poiignac
et fit partie des 221. 11 fut nommé pair de France le 11 octobre
1832. Ses fonctions publiques ne l'empéch^^rent pas de conti-
nuer jusqu'à sa mort, au Journal des Débats, sa très active
direction.
496 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE
ces jeunes aides de camp devenus morts ou vieux, ce
qui est la même chose. Aucune nouvelle du barbier
qui m'avait donné asile. Je ne pris point le mous-
quet, mais la plume; de soldat j'étais devenu bar-
bouilleur de papier. Je cherchais Louis XVIII ; il était
à Gand, oh l'avaient conduit MM. de Blacas et de
Duras* : leur intention avait été d'abord d'embarquer
le roi pour l'Angleterre. Si le roi avait consenti à ce
projet, jamais il ne serait remonté sur le trône.
Étant entré dans un hôtel garni pour examiner un
appartement, j'aperçus le duc de Richelieu fumant à
demi couché sur un sofa, au fond d'une chambre
noire. Il me parla des princes de la manière la plus
brutale, déclarant qu'il s'en allait en Russie et ne
voulait plus entendre parler de ces gens-là. Madame
la duchesse de Duras, arrivée à Bruxelles, eut la dou-
leur d'y perdre sa nièce.
La capitale du Brabant m'est en horreur; elle n'a
jamais servi que de passage à mes exils ; elle a tou-
jours porté malheur à moi ou à mesamis.
Un ordre du roi m'appela à Gand. Les volontaires
royaux et la petite armée du duc de Berry avaient été
licenciés à Béthune, au milieu de la boue et des acci-
dents d'une débâcle militaire : on s'était fait des
adieux touchants. Deux cents hommes de la maison
du roi restèrent et furent cantonnés à Alost; mes
deux neveux, Louis et Christian de Chateaubriand,
faisaient partie de ce corps.
1. Amédée-Bretagne-Malo de Durfort, duc de Duras (1771-
1838). Premier gentilhomme de la Chambre du roi, il accompa-
gna Louis XVIII à Gand et revint avec lui. II avait été nommé pair
de France le 4 juin 1814; après la Révolution de 1830, il se re-
tira de la vie politique.
MÉMOIRES d'outre-tombe 497
On m'avait donné un billet de logement dont je ne
profitai pas : une baronne dont j'ai oublié le nom vint
trouver madame de Chateaubriand à l'auberge et nous
Dfîrit un appartement chez elle : elle nous priait de si
f'onne grâce! « Vous ne ferez aucune attention, » nous
dit-elle, « à ce que vous contera mon mari : il a la
« tête... vous comprenez? Ma fille aussi est tant soit
« peu extraordinaire ; elle a des moments terribles, la
« pauvre enfant ! mais elle est du reste douce comme
« un mouton. Hélas ! ce n'est pas celle-là qui me cause
« le plus de chagrin ; c'est mon fils Louis, le dernier
« de mes enfants : si Dieu n'y met la main, il sera
« pire que son père. » Madame de Chateaubriand
refusa poliment d'aller demeurer chez des personnes
aussi raisonnables.
Le roi, bien logé, ayant son service et ses gardes,
forma son conseil. L'empire de ce grand monarque
consistait en une maison du royaume des Pays-Bas,
laquelle maison était située dans une ville qui, bien
que la ville natale de Charles-Quint, avait été le chef-
lieu d'une préfecture de Bonaparte : ces noms font
entre eux un assez bon nombre d'événements et de
siècles.
L'abbé de Montesquiou étant à Londres, Louis XVIIÎ
me nomma ministre de l'intérieur par intérim ^. Ma
correspondance avec les départements ne me donnait
pas grand'besogne ; je mettais facilement à jour ma
1. Les autres ministres étaient : M. Louis, aux Finances; le
duc de Feltre, à la Guerre; M. Beugnot, à la Marine; M. Dam-
bray, chancelier de France; M. de Jaucourt, aux Afl'aires étran-
gères, par intérim, le prince de Talleyrand étant à Vienne. M. de
Blacas était ministre de la maison du Roi. M. de Lally-Tolendal
avait par intérim le portefeuille de l'Instructioa publique.
T. III 32
498 MEMOIRES d'outre-tombe
correspondance avec les préfets, sous-préfets, maires
et adjoints de nos bonnes villes, du côté intérieur de
nos frontières; je ne réparais pas beaucoup les che-
mins et je laissais tomber les clochers; mon budget
ne m'enrichissait guère ; je n'avais point de fonds
secrets ; seulement, par un abus criant, je cumulais ;
j'étais toujours ministre plénipotentiaire de Sa Majesté
auprès du roi de Suède, qui, comme son compatriote
Henri IV, régnait par droit de conquête, sinon par
droit de naissance. Nous discourions autour d'une
table couverte d'un tapis vert dans le cabinet du roi.
M. de Lally-Tolendal, qui était, je crois, ministre de
l'instruction publique, prononçait des discours plus
amples, plus joufflus encore que sa personne : il citait
ses illustres aïeux les rois d'Irlande et embarbouillait
le procès de son père dans celui de Charles I" et de
Louis XVI. Il se délassait le soir des larmes, des
sueurs et des paroles qu'il avait versées au conseil,
avec une dame accourue de Paris par enthousiasme
de son génie; il cherchait vertueusement à la guérir,
mais son éloquence trompait sa vertu et enfonçait le
dard plus avant.
Madame la duchesse de Duras était venue rejoindre
M. le duc de Duras parmi les bannis. Je ne veux plus
dire de mal du malheur, puisque j'ai passé trois mois
auprès de cette femme excellente, causant de tout ce
que des esprits et des cœurs droits peuvent trouver
dans une conformité de goûts, d'idées, de principes
et de sentiments. Madame de Duras était ambitieuse
pour moi : elle seule a connu d'abord ce que je pou-
vais valoir en politique; elle s'est toujours désolée de
l'envie et de l'aveuglement qui m'écartaient des con-
MÉMOIRES d'outre-tombe 499
seils du roi ; mais elle se désolait encore bien davan-
tage des obstacles que mon caractère apportait à ma
fortune : elle me grondait, elle me voulait corriger de
mon insouciance, de ma franchise, de mes naïvetés,
et me faire prendre des habitudes de courtisanerie
qu'elle-même ne pouvait souffrir. Rien peut-être ne
porte plus à l'attachement et à la reconnaissance que
de se sentir sous le patronage d'une amitié supérieure
qui, en vertu de son ascendant sur la société, fait
passer vos défauts pour des qualités, vos imperfec-
tions pour un charme. Un homme vous protège par
ce qu'il vaut, une femme par ce que vous valez : voilà
pourquoi de ces deux empires l'un est si odieux, l'autre
si doux.
Depuis que j'ai perdu cette personne si généreuse,
d'une âme si noble, d'un esprit qui réunissait quelque
chose de la force de la pensée de madame de Staël à
la grâce du talent de madame de La Fayette, je n'ai
cessé, en la pleurant, de me reprocher les inégalités
dont j'ai pu affliger quelquefois des cœurs qui
m'étaient dévoués. Veillons bien sur notre caractère I
Songeons que nous pouvons, avec un attachement
profond, n'en pas moins empoisonner des jours que
nous rachèterions au prix de tout notre sang. Quand
nos amis sont descendus dans la tombe, quel moyen
avons-nous de réparer nos torts? Nos inutiles regrets,
nos vains repentirs, sont-ils un remède aux peines
que nous leur avons faites ? Ils auraient mieux aimé
de nous un sourire pendant leur vie que touies nos
larmes après leur mort.
La charmante Clara (madame la duchesse de Rauzan)
était àGand avec sa mèr^». Nous faisions, à nous deux,
500 MÉMOIRES d'outre-tombe
de mauvais couplets sur l'air de la Tyrolienne. J'ai
tenu sur mes genoux bien de belles petites filles qui
sont aujourd'hui de jeunes grand' mères. Quand vous
avez quitté une femme, mariée devant vous à seize
ans, si vous revenez seize ans après, vous la retrouvez
au même âge : « Ah I madame, vous n'avez pas pris
un jour I » Sans doute : mais c'est à la fille que vous
contez cela, à la fille que vous conduirez encore à
l'autel. Mais vous, triste témoin des deux hymens,
vous encoff"rez les seize années que vous avez reçues
à chaque union : présent de noces qui hâtera votre
propre mariage avec une dame blanche, un peu
maigre.
Le maréchal Victor ' était venu se placer auprès de
nous, à Gand, avec une simplicité admirable : il ne
dem-andait rien, n'importunait jamais le roi de son
empressement ; on le voyait à peine ; je ne sais si on
lui fit jamais l'honneur et la grâce de l'inviter une
seule fois au dîner de Sa Majesté. J'ai retrouvé dans
la suite le maréchal Victor ; j'ai été son collègue au
ministère et toujours la même excellente nature m'est
apparue. A Pai'is, en 1823, M. le dauphin fut d'une
grande dureté pour cet honnête militaire : il était
bien bon, ce duc de Bellune, de payer par un dévoue-
ment si modeste une ingratitude si à l'aise! La can-
1. Claude- Victor Perrin, duc de Bellv/ne (1766-1841). Le nom
de Victor^ sous lequel il s'est illustré, n'était qu'un de ses pré-
noms. La bataille de Friedland lui valut le bâton de maréchal,
et Napoléon le créa duc de Bellune, le 10 septembre 1808. Pair
de France le 4 juin 1814, il devint, à la seconde rentrée ds
Louis XVIII, l'un des quatre majors-généraux de la Garde royale
{septembre 1815); il fut ministre de la Guerre, du 14 décembre 1821
au 10 octobre 1823. Après la Révolution de 1830, il resta fidèle
à 1« braaahe atnée des Bourbons.
MÉMOIRES d'outre-tombe 504
deur m'entraîne et me touche, lors même qu en cer-
taines occasions elle arrive à a dernière expression
de sa naïveté. Ainsi le maréchal m'a raconté la mort
de sa femme dans le langage du soldat, et il m*a fait
pleurer : il prononçait des mots scabreux si vile, et il
les changeait avec tant de pudicité, qu'on aurait pu
même les écrire.
M. de Vaublanc' et M. Capelle^ nous rejoignirent.
Le premier disait avoir de tout dans son portefeuille.
Voulez- vous du Montesquieu? en voici; du Bossuet?
en voilà. A mesure que la partie paraissait vouloir
prendre une autre face, il nous arrivait des voyageurs.
L'abbé Louis et M. le comte Beugnot descendirent
à l'auberge où j'étais logé. Madame de Chateaubriand
avait des étouffements afiFreux, et je la veillais. Les
deux nouveaux venus s'installèrent dans une chambre
i. Vincent-Marie Viénot, comte de Vaublanc (1756-1845), dé-
puté à la Législative de 1791, au Conseil des Cinq-Cents, au
Corps législatif sous l'Empire et aux Chambres de la Restaura-
tion ; ministre de l'Intérieur du 24 septembre 1815 au 8 mai 1816,
Il a laissé des Mémoires qui sont du plus vif intérêt, surtout
pour la période révolutionnaire, pendant laquelle son rôle fut
des plus honorables et des plus courageux.
2. Guillaume-Antoine-Benoît, baron Capelle (1775-1843). Après
avoir été préfet de la Méditerranée (Livourne) en 1807 et du
Léman (Genève) en 1810, il reçut de Louis XVIII en 1814 la pré-
fecture de l'Ain, et en 1815 suivit le roi à Gand. Au retour, il
devint préfet du Doubs (1815), conseiller d'Etat (1816), secré-
taire général du ministère de l'Intérieur (1822), oréfet de Seine-
et-Oise (1828). Il entra, le 19 mai 1830, dans le cabinet recons-
titué par M . de Polignac, après la démission de MM. de Chabrol
et de Courvoisier. Un nouveau département ayant été créé,
celui des Travaux publics, il en devint titulaire. Signataire des
Ordonnances de juillet, il fut condamné par contumace à la pri-
son perpétuelle, rentra en France en 1836, après l'amnistie,
et mourut k Montpellier le 25 octobre 1843. Il était baron de
i Empire .
502 MÉMOIRES d'outre-tombe
séparée seulement de celle de ma femme par une
mince cloison ; il était impossible de ne pas entendre,
à moins de se boucher les oreilles : entre onze heures
et minuit les débarqués élevèrent la voix ; l'abbé
Louis, qui parlait comme un loup et à saccades, disait
à M. Beugnol : « Toi, ministre? tu ne le seras plus
tu n'as fait que des sottises 1 » Je n'entendis pas clai-
rement la réponse de M. le comte Bcugnot, mais il
parla de 33 millons laissés au trésor royal. L'abbé
poussa, apparemment de colère, une chaise qui tomba.
A travers le fracas, je saisis ces mots : « Le duc d'An-
« goulême ? il faut qu'il achète du bien national à la
« barrière de Paris. Je vendrai le reste des forêts de
« l'État Je couperai tout, les ormes du grand chemin,
« le bois de Boulogne, les Champs-Elysées : à quoi ça
« sert-il ? hein I » La brutalité faisait le principal
mérite de M. Louis ; son talent était un amour stupide
des intérêts matériels. Si le ministre des finances
entraînait les forêts à sa suite, il avait sans doute un
autre secret qu'Orphée, qui faisait aller après soi les
bois par son beau vieller. Dans l'argot du temps on
appelait M. Louis un homme spécial; sa spécialité
financière l'avait conduit à entasser l'argent des con-
tribuables dans le trésor, pour le faire prendre par
Bonaparte. Bon tout au plus pour le Directoire, Na-
poléon n'avait pas voulu de cet homme spécial, qui
n'était pas du tout un homme unique.
L'abbé Louis était venu jusqu'à Gand réclamer son
ministère : il était fort bien auprès de M. de Talley-
rand, avec lequel il avait officié solennellement à la
première fédération du Champ de Mars : l'évêque fai-
sait le prêtre, l'abbé Louis le diacre et l'abbé Desre-
MÉMOIRES d'outre-tombe 503
naudes' le sous-diacre. M. de Talleyrand, se souvenant
de cette admirable profanation, disait au baron Louis :
« L'abbé, tu étais bien beau en diacre au Champ de
« Mars I » Nous avons supporté cette honte derrière la
grande tyrannie de Bonaparte : devions-nous la sup-
porter plus tard ?
Le roi très chrétien s'était rais à l'abri de tout re-
proche de cagoterie : il possédait dans son conseil un
évêque marié. M. de Talleyrand ; un prêtre concubi-
naire, M. Louis; un abbé peu pratiquant, M. de Mon-
tesquiou.
Ce dernier, homme ardent comme un poitrinaire,
d'une certaine facilité de parole, avait l'esprit étroit et
dénigrant, le cœur haineux, le caractère aigre. Un
jour que j'avais péroré au Luxembourg pour la liberté
de la presse, le descendant de Clovis passant devant
1 . On a imprimé à tort, dans toutes les éditions des Mémoires,
l'abbé d'Emaud. Le sous-diacre de Talleyrand à la fameuse
messe du 14 juillet 1790 était l'abbé Desrenaudes. — Martial
Borye Desrenaudes était, à l'époque de la Révolution, grand
vicaire de l'évêque d'Autun. Très instruit, doué d'un véritable
talent d'écrivain, il fut pour Talleyrand un auxiliaire précieux.
Au moment où la Constituante allait se séparer, l'évêque d'Au-
tun soumit à ses collègues un rapport et presque un livre sur
un vaste plan d'instruction publique, ayant à sa base l'école com-
munale, et à son sommet l'Institut. La lecture, qui remplit deux
séances (10 et il septembre 1791), fut entendue jusqu'au bout
avec la plus grande faveur. Marie-Joseph Chénier n'a pas craint
d'appeler cet ouvrage « un monument de gloire littéraire où
tous les charmes du style embellissent les idées philosophiques ».
Talleyrand, pour la rédaction de ce célèbre rapport, avait eu
recours à la plume de Desrenaudes. Le sous-diacre de la messe
de la Fédération cessa en 1792 d'exercer les fonctions ecclésias-
tiques, devint, après le 18 brumaire, membre du Tribunat, puia
conseiller de l'Université et censeur impérial. Il continua d'êtr»
censeur sous la Restauration et mourut en 1825.
504 MEMOIRES d'oUTRE-TOHBE
moi, qui oe Tenais que du Breton Mormoran, me
donna un grand coup de genou dans la cuisse, ce qui
n'était pas de bon goût ; je le lui rendis, ce qui n'était
pas poli : nous jouions au coadjuteur et au duc de
La Rochefoucauld. L'abbé de Montesquiou appelait
plaisamment M. de Lally-Tolendal « un animal à
l'anglaise. »
On pêche, dans les rivières de Gand, un poisson
blanc fort délicat : nous allions, tutti quanti, manger
ce bon poisson dans une guinguette, en attendant les
batailles et la fin des empires. M.Laborie ne manquait
point au rendez-vous : je l'avais rencontré pour la
première fois à Savigny, lorsque, fuyant Bonaparte,
il entra par une fenêtre chez madame de Beaumont,
et se sauva par une autre. Infatigable au travail, mul-
tipliant ses courses autant que ses billets, aimant à
rendre des services comme d'autres aiment à les rece-
voir, il a été calomnié : la calomnie n'est pas l'accusa-
tion du calomnié, c'est l'excuse du calomniateur. Jai
vu se lasser des promesses dont M. Laborie était
riche; mais pourquoi? Les chimères sont comme la
torture : ça fait toujours passer une heure ou deux.
J'ai souvent mené en main, avec une bride d'or, de
vieilles rosses de souvenirs qui ne pouvaient se tenir
debout, et que je prenais pour de jeunes et fringantes
espérances.
Je vis aussi aux dîners du poisson blanc M. Mounier*,
i. Claude-Philibert-Edouard, baron Mounier (1784-1843), fils
dn célèbre constituant Joseph Mounier, Il avait été, pous
l'Empire, nommé maître des requêtes au Conseil d'Etat et in-
tendant des domaines de la couronne. Louis XVIII l'avait con-
firmé dans ces deux postes. Conseiller d'Etat en 1816, président
de 1a oommiseioii mixte de liquidation en 1817, directeur général
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMEE 505
homme de raison et de probité. M. Guizot * daignait
nous honorer de sa présence 2.
On avait établi à Gand un Moniteur^ : mon rapport
au roi du 12 mai *, inséré dans ce journal, prouve que
mes sentiments sur la liberté de la presse et sur la
domination étrangère ont en tout temps été les
mêmes. Je puis aujourd'hui citer ces passages; ils ne
démentent point ma vie :
« Sire, vous vous apprêtiez à couronner les institu-
« tions dont vous aviez posé la base... Vous aviez dé-
« terminé une époque pour le commencement de la
de l'administration départementale et de la police en 1818, il
se retira à la chute du ministère Richelieu, fut nommé pair de
France le 5 mars 1819, reprit ses fonctions d'intendant des bâti-
ments de la couronne et rentra au Conseil d'Etat sous le ministère
Martignac. Il abandonna ses fonctions salariées à la révolution
de juillet et continua seulement de siéger à la Chambre des
pairs. — Le comte d'Hérisson a publié en 1896 les Souvenirs
intimes et Notes du baron Meunier.
i. Sur le voyage à Gand de M. Guizot, voir ses Mémoireê,
tome I, chapitre III,
2. Louis XVIII lui-même, très friand du poisson qu'on y ser-
vait, se faisait quelquefois conduire à cette guinguette appelée
le strop {Louis XV III à Gand, par M. Edouard Romberg).
3. Presqu'en arrivant à Gand, c'est-à-dire dans la première
quinzaine d'avril, le roi et son conseil fondèrent un journal
dont la direction fut confiée aux frères Berlin et qui s'ap-
pela le Moniteur. Sur la réclamation du gouvernement des
Pays-Bas, qui voyait des difficultés à la coexistence dans le
royaume de deux Moniteurs, on remplaça bientôt le premier
titre par celui de Journal universel, mais ce n'en était pa»
moins l'organe officiel de Louis XVIII.
4. Rapport sur l'état de la France, fait au roi dans son
conseil, par le vicomte de Chateaubriand, ministre plénipoien-
uaire de S. M. Très-Chrétienne près la cour de Suède. Gand,
ae rimprimerift royale, mai 1815, in-8», ti3 page».
506 MÉMOIRES d'outre-tombe
« pairie héréditaire; le ministère eût acquis plus
« d'unité; les ministres seraient devenus membres
« des deux Chambres, selon l'esprit même de la
« charte; une loi eût été proposée afin qu'on pût être
« élu membre de la Chambre des députés avant qua-
« rante ans et que les citoyens eussent une véritable
« carrière politique. On allait s'occuper d'un code
« pénal pour les délits de la presse, après l'adoption
« de laquelle loi la presse eût été entièrement libre,
« car cette liberté est inséparable de tout gouverne-
« ment représentatif
-« Sire, et c'est ici l'occasion d'en faire la protesta-
« tion solennelle : tous vos ministres, tous les mem-
« bres de votre conseil, sont inviolablement attachés
« aux principes d'une sage liberté ; ils puisent auprès
« de vous cet amour des lois, de l'ordre et de la jus-
« tice, sans lesquels il n'est point de bonheur pour
« un peuple. Sire, qu'il nous soit permis de vous le
« dire, nous sommes prêts à verser pour vous la der-
« nière goutte de notre sang, à vous suivre au bout
« de la terre, à partager avec vous les tribulations
« qu'il plaira au Tout-Puissant de vous envoyer,
« parce que nous croyons devant Dieu que vousmain-
« tiendrez la constitution que vous avez donnée à
« votre peuple, que le vœu le plus sincère de votre
« âme royale est la liberté des Français. S'il en avait
« été autrement. Sire, nous serions toujours morts à
« vos pieds pour la défense de votre personne sacrée;
« mais nous n'aurions plus été que vos soldats, nous
« aurions cessé d'être vos conseillers et vos ministres.
•
« Sire, nous partageons dans ce moment votre
MÉMOIRES D'ODTKE-TOMBE 507
« royale tristesse; il n'y a pas un de vos conseillers
« et de vos ministres qui ne donnât sa vie pour pré-
« venir l'invasion de la France. Sire, vous êtes Fran-
« çais, nous sommes Français ! Sensibles à l'honneur
« de notre patrie, flers de la gloire de nos armes,
« admirateurs du courage de nos soldats, nous vou-
« drions, au milieu de leurs bataillons, verser jus-
« qu'à la dernière goutte de notre sang pour les
« ramener à leur devoir ou pour partager avec eux
« des triomphes légitimes. Nous ne voyons qu'avec
« la plus profonde douleur les maux prêts à fondre
« sur notre pays. »
Ainsi, à Gand, je proposais de donner h la charte
ce qui lui manquait encore, et je montrais ma douleur
de la nouvelle invasion qui menaçait la France : je
n'étais pourtant qu'un banni dont les vœux étaient en
contradiction avec les faits qui me pouvaient rouvrir
les portes de ma patrie. Ces pages étaient écrites dans
les États des souverains alliés, parmi des rois et des
émigrés qui détestaient la liberté de la presse, au mi
lieu des armées marchant à la conquête, et dont nous
étions, pour ainsi dire, les prisonniers : ces circons-
tances ajoutent peut-être quelque force aux senti-
ments que j'osais exprimer.
Mon rapport, parvenu à Paris, eut un grand reten-
tissement; il fut réimprimé par M. Le Normant fils,
qui joua sa vie dans cette occasion, et pour lequel j'ai
eu toutes les peines du monde à obtenir un brevet
stérile d'imprimeur du roi. Bonaparte agit ou laissa
agir d'une manière peu digne de lui : à l'occasion de
mon rapport on fît ce que le Directoire avait fait à
l'apparition des Mémoires de Cléry, od en falsifia des
508 MÉMOIRES d'outre-tombe
lambeaux : j'étais censé proposer à Louis XVIII des
stupidités pour le rétablissement des droits féodaux,
pour les dîmes du clergé, pour la reprise des biens
nationaux, comme si l'impression de la pièce origi-
nale dans le Moniteur de Gand, à date fixe et connue,
ne confondait pas l'imposture : mais on avait besoin
d'un mensonge d'une heure. Le pseudonyme chargé
d'un pamphlet sans sincérité était un militaire d'un
grade assez élevé : il fut destitué après les Cent-
Jours; on motiva sa destitution sur la conduite qu'il
avait tenue envers moi; il m'envoya ses amis; ils me
prièrent de m'interposer afin qu'un homme de mérite
ne perdît pas ses seuls moyens d'existence : j'écrivis
au ministre de la guerre, et j'obtins une pension de
retraite pour cet officier*. Il est mort : la femme de
cet officier est restée attachée à madame de Chateau-
briand avec une reconnaissance à laquelle j'étais loin
d'avoir des droits. Certains procédés sont trop esti-
més; les personnes les plus vulgaires sont suscep-
tibles de ces générosités. On se donne un renom de
1. Tout ceci — est-il besoin de le dire? — est rigoureusement
exact. Cet officier, que Chateaubriand, par un très louable sen-
timent de discrétion, n'a pas cru devoir nommer dans ses Mé-
moires, était un inspecteur aux revues, M. Bail. Voici quelques
lignes de la lettre que Chateaubriand écrivit en sa faveur au duc
de Feltre, ministre de la guerre :
« Paris, 22 août 1816.
« Un monsieur Bpil, inspecteur aux revues, a fait une bro-
•i chure contre moi. Il a, pour ce fait, dit-il, perdu sa place.
•« Oserais-je, monsieur le duc, espérer de votre indulgence que
« vous voudrez bien lui rendre vos bontés. La personne du roi
• est respectée dans la brochure. Veuillez, Monsieur le Maré-
« chai, oublier ce qui ne regarde que moi. »
(Lettre autographe an duc de Feltre. — Catalogues Charavay.)
MEMOIRES d'outre-tombe 509
Tertu à peu de frais : l'âme supérieure n'est pas celle
qui pardonne; c'est celle qui n'a pas besoin de
pardon.
Je ne sais où Bonaparte, à Sainte-Hélène, a trouvé
que f avais rendu à Gand des services essentiels : s'i\
jugeait trop favorablement mon rôle, du moins il y
avait dans son sentiment une appréciation de ma va-
leur politique.
Je me dérobais à Gand, le plus que je pouvais, à
des intrigues antipathiques à mon caractère et misé-
rables à mes yeux; car, au fond, dans notre mesquine
catastrophe j'apercevais la catastrophe de la société.
Mon refuge contre les oisifs et les croquants était
Yenclos du Béguinage : je parcourais ce petit uni-
vers de femmes voilées ou aguimpées, consacrées aux
diverses œuvres chrétiennes; région calme, placée
comme les syrtes africaines au bord des tempêtes. Là
aucune disparate ne heurtait mes idées, car le senti-
ment religieux est si haut, qu'il n'est jamais étranger
aux plus graves révolutions : les solitaires de la
Thébaïde et les Barbares, destructeurs du monde ro-
main, ne sont point des faits discordants et des exis-
tences qui s'excluent.
J'étais reçu gracieusement dans l'enclos comme
l'auteur du Génie du christianisme : partout où je vais,
parmi les chrétiens, les curés m'arrivent; ensuite les
mères m'amènent leurs enfants; ceux-ci me récitent
mon chapitre sur la première communion. Puis se
présentent des personnes malheureuses qui me disent
le bien que j'ai eu le bonheur de leur faire. Mon pas-
sage dans une ville catholique est annoncé comme
510 MEMOIRES d'outre-tombe
celui d'un missionnaire et d'un médecin. Je suis
touché de cette double réputation : c'est le seul sou-
venir agréable de moi que je conserve; je me déplais
dans tout le reste de ma personne et de ma re-
nommée.
J'étais assez souvent invité à des festins dans la
famille de M. et madame d'Ops, père et mère véné-
rables entourés d'une trentaine d'enfants, petits-
enfants et arrière-petits-enfants. Chez M. Coppens,
un gala, que je fus forcé d'accepter, se prolongea
depuis une heure de l'après-midi jusqu'à huit heures
du soir. Je comptai neuf services : on commença par
les confitures et l'on finit par les côtelettes. Les
Français seuls savent dîner avec méthode, comme eux
seuls savent composer un livre.
Mon ministère me retenait à Gand; madame de Cha-
teaubriand, moins occupée, alla voir Ostende, où je
m'embarquai pour Jersey en 1792. J'avais descendu
exilé et mourant ces mêmes canaux au bord desquels
je me promenais exilé encore, mais en parfaite santé:
toujours des fables dans ma carrière ! Les misères et
les joies de ma première émigration revivaient dans
ma pensée; je revoyais l'Angleterre, mes compagnons
d'infortune, et cette Charlotte que je devais aperce-
voir encore. Personnne ne se crée comme moi une
société réelle en invoquant des ombres; c'est au point
que la vie de mes souvenirs absorbe le sentiment de
ma vie réelle. Des personnes mêmes dont je ne me
suis jamais occupé, si elles meurent, envahissent ma
mémoire : on dirait que nul ne peut devenir mon
compagnon s'il n'a passé à travers la tombe, ce qui
me porte à croire que je suis un mort. Où les autres
MÉMOIRES d'outre-tombe 511
trouveront une éternelle séparation, je trouve une
réunion éternelle; qu'un de mes amis s'en aille de la
terre, c'est comme s'il venait demeurer à mes foyers;
il ne me quitte plus. A mesure que le monde présent
se retire, le monde passé me revient. Si les généra-
tions actuelles dédaignent les générations vieillies,
elles perdent les frais de leur mépris en ce qui me
touche : je ne m'aperçois même pas de leur exis-
tence.
Ma toison d'or n'était pas encore à Bruges*, ma-
dame de Chateaubriand ne me l'apporta pas. A Bruges,
en 1426, il y avait un homme appelé Jean, lequel in-
venta ou perfectionna la peinture à l'huile : remer-
cions Jean de Bruges^; sans la propagation de sa
méthode, les chefs-d'œuvre de Raphaël seraient au-
jourd'hui effacés. Où les peintres flamands ont-ils
dérobé la lumière dont ils éclairent leurs tableaux?
gael rayon de la Grèce s'est égaré au rivage de la
Batavie?
Après son voyage d'Ostende, madame de Chateau-
briand fît une course à Anvers. Elle y vit, dans un
cimetière, des âmes du purgatoire en plâtre toutes
barbouillées de noir et de feu. A Louvain elle me
recruta un bègue, savant professeur, qui vint tout
exprès à Gand pour contempler un homme aussi
extraordinaire que le mari de ma femme. 11 me dit :
« Illus...ttt...rr.,. ; » sa parole manqua à son admi-
ration et je le priai à dîner. Quand l'helléniste eut bu
1 . C'est à Bruges que l'Ordre de la Toison d'Or fut institué
en 1429 par le duc de Bourgogne Philippe le Bon.
•2. Jean Van Eyck (1386-1440), né à Maas-Eyck. Il alla de
bonne heure s'établir à Bruges avec son frère aîné Hubert Vaa
Eyck, ce qui le fait souvent appeler J«an de Br-uget.
612 MÉMOIRES d'outre-tombe
du curaçao, sa langue se délia. Nous nous mîmes sur
les mérites de Thucydide, que le vin nous faisait
trouver clair comme de l'eau. A force de tenir tête à
mon hôte, je finis, je crois, par parler hollandais; du
moins je ne me comprenais plus.
Madame de Chateaubriand eut une triste nuit d'au-
berge à Anvers : une jeune Anglaise, nouvellement
accouchée, se mourait; pendant deux heures elle fît
entendre des plaintes; puis sa voix s'affaiblit, et son
dernier gémissement, que saisit à peine une oreille
étrangère, se perdit dans un éternel silence. Les cris
de cette voyageuse, solitaire et abandonnée, sem-
blaient préluder aux mille voix de la mort prêtes à
s'élever à Waterloo.
La solitude accoutumée de Gand était rendue plus
sensible par la foule étrangère qui l'animait alors, et
qui bientôt s'allait écouler. Des recrues belges et an-
glaises apprenaient l'exercice sur les places et sous
les arbres des promenades ; des canonniers, des four-
nisseurs, des dragons, mettaient à terre des trains
d'artillerie, des troupeaux de bœufs, des chevaux qui
se débattaient en l'air tandis qu'on les descendait sus-
pendus dans des sangles; des vivandières débarquaient
avec les sacs, les enfants, les fusils de leurs maris :
tout cela se rendait, sans savoir pourquoi et sans y
avoir le moindre intérêt, au grand rendez-vous de
destruction que leur avait donné Bonaparte. On voyait
des politiques gesticuler le long d'un canal, auprès
d'un pêcheur immobile; des émigrés trotter de chez
le roi chez Monsieur, de chez Monsieur chez le roi. Le
chancelier de France, M. Dambray, habit vert, cha-
peau rond, un vieux roman sous le bras, se rendait
MÉMOIRES d'outre-tombe 51i
au conseil pour amender la charte ; le duc de Lévis al-
lait faire sa cour avec des savates débordées qui lui
sortaient des pieds, parce que, fort brave et nouvel
Achille, il avait été blessé au talon. Il était plein d'es-
prit, on peut en juger par le recueil de ses pensées *.
Le duc de Wellington venait de temps en temps
passer des revues. Louis XVIII sortait chaque après-
dînée dans un carrosse à six chevaux avec son premier
gentilhomme de la chambre et ses gardes, pour faire
le tour de Gand, tout comme s'il eût été dans Paris.
S'il rencontrait dans son chemin le duc de Wellington,
1. Oaston-Pierre-Marc, duc de Lévis (1764-1830). Après aToir
fait partie de la Constituante comme député de la noblesse du
bailliage de Senlis, il émigra pour aller servir à l'armée des
princes (1792). Blessé à Quiberon (1795), il réussit à s'embarquer
pour l'Angleterre, ne revint en France qu'après le 18 bru-
maire, et s'occupa alors, non sans succès, de travaux littéraires.
Il publia successivement, de 1808 à 1814, Maximes et réflexions
sur différents sujets, la Suite des quatre Facardins, imitation
des Contes d'Hamilton, Voyage de Khani ou Nouvelles Lettres
chinoises, Souvenirs et Portraits, L'Angleterre au commence-
ment du XIX' siècle. Nommé pair de France par Louis XVIIl le
4 juin 1814, il fut fait, en 1815, membre du conseil privé, et entra
à l'Académie française par ordonnance royale en 1816. — M™» de
Chateaubriand, dans ses Souvenirs, trace ce piquant portrait du
duc de Lévis : « En fait de femmes de la Société, il n'y avait de
Françaises à Gand que M™« la duchesse de Duras, la duchesse de
Lévis, la duchesse de Bellune, la marquise de la Tour du Pin et
moi ; encore la duchesse de Lévis y vint-elle fort tard avec son
mari, qui arriva en si piteux équipage que M. de Chateaubriand
fut obligé de lui prêter jusqu'à des bas pour aller chez le roi :
les bas allaient encore, mais pour le reste, c'était une vraie toi-
lette de carnaval ; le bon duc ne s'en mettait pas plus en peine
à Oand qu'aux Tuileries, où sa garde-robe n'était pas mieux
montée. Les souliers, par exemple, manquaient toujours; il
s'était abonné aux savates parce que, disait-il, il avait eu une
blessure au talon qui l'empêchait de relever les quartiers de son
Boulier. •
T. III. 33
514 MÉMOIRES D'oCTRE-TOMBE
il lui faisait en passant un petit signe de tête de pro-
tection.
Louis XVIII ne perdit jamais le souvenir de la préé-
minence de son berceau; il était roi partout, comme
Dieu est Dieu partout, dans une crèche ou dans un
temple, sur un autel d'or ou d'argile. Jamais son infor-
tune ne lui arracha la plus petite concession ; sa hau-
teur croissait en raison de son abaissement; son dia-
dème était son nom ; il avait Fairdedire: «Tuez-moi,
«< vous ne tuerez pas les siècles écrits sur mon front. »
Si l'on avait ratissé ses armes au Louvre, peu lui im-
portait : n'étaient-elles pas gravées sur le globe? Avait-
on envoyé des commissaires les gratter dans tous les
coins de l'univers I Les avait-on effacées aux Indes, à
Pondichéry, en Amérique, à Lima et à Mexico ; dans
l'Orient, à Antioche, àJérusalem, àSaint-Jean-d'Acre,
au Caire, à Gonstantinople, à Rhodes, en Morée ; dans
l'Occident, sur les murailles de Rome, aux plafonds
de Gaserte et de l'Escurial, aux voûtes des salles de
Ratisbonne et de 'Westminster, dans l'écusson de tous
les rois? Les avait-on arrachées à l'aiguille de la bous-
sole, où elles semblent annoncer le règne des lis aux
diverses régions de la terre?
L'idée fixe de la grandeur, de l'antiquité, de la di-
gnité, de la majesté de sa race, donnait à Louis XVIII
un véritable empire. On en sentait la domination ; les
généraux mêmes de Bonaparte la confessaient; ils
étaient plus intimidés devant ce vieillard impotent
que devait le maître terrible qui les avait comman-
dés dans cent batailles. A Paris, quand Louis XVIII
accordait aux monarques triomphants l'honneur de
dîner à sa table, il passait sans façon le premier devant
MEMOIRES d'outre-tombe 515
ces princes dont les soldats campaient dans la cour
du Louvre; il les traitait comme des vassaux qui
n'avaient fait que leur devoir en amenant des hommes
d'armes à leur seigneur suzerain. En Europe il n'est
qu'une monarchie, celle de France; le destin des
autres monarchies est lié au sort de ceUe-là. Toutes
les races royales sont d'hier auprès de la race de
Hugues Capet, et presque toutes en sont filles. Notre
ancien pouvoir royal était l'ancienne royauté du
monde : du bannissement des Capets datera l'ère de
l'expulsion des rois.
Plus cette superbe du descendant de saint Louis
était impolitique (elle est devenue funeste à ses héri-
, tiers), plus elle plaisait à l'orgueil national : les Fran-
çais jouissaient de voir des souverains qui, vaincus,
avaient porté les chaînes d'un homme, porter, vain-
queurs, le joug d'une race.
La foi inébranlable de Louis XVIII dans son sang
est la puissance réelle qui lui rendit le spectre ; c'est
cette foi qui, à deux reprises, fit tomber sur sa tète
une couronne pour laquelle l'Europe ne croyait pas,
ne prétendait pas épuiser ses populations et ses
trésors. Le banni sans soldats se trouvait au bout
de toutes les batailles qu'il n'avait pas livrées.
Louis XVIII était la légitimité incarnée; elle a cessé
d'être visible quand il a disparu.
Je faisais à Gand, comme je fais en tous lieux, des
courses à part. Les barques glissant sur d'étroits ca-
naux, obligées de traverser dix à douze lieues de
prairies pour arriver à la mer, avaient l'air de vo-
guer sur l'herbe; elles me rappelaient les canaux
516 MÉMOIRES d'outre-tombe
S uvages dans les marais à folle avoine du Missouri.
Arrêté au bord de l'eau, tandis qu'on immergeait des
zones de toile écrue, mes yeux erraient sur les clo-
chers de la ville; l'histoire m'apparaissait sur les
nuages du ciel.
Les Gantois s'insurgent contre Henri de Châtillon,
gouverneur pour la France ; la femme d'Edouard III
met au monde Jean de Gand, tige de la maison de
Lancastre ; règne populaire d'Artevelle : « Bonnes gens,
« qui vous meut? Pourquoi ôtes-vous si troublés sur
« moi? En quoi puis-je vous avoir courroucés? » —
Il vous faut mourir! criait le peuple : c'est ce que le
temps nous crie à tous. Plus tard je voyais les ducs
de Bourgogne ; les Espagnols arrivaient. Puis la paci-.
fication, les sièges et les prises de Gand.
Quand j'avais rêvé parmi les siècles, le son d'un pe-
tit clairon ou d'une musette écossaise me réveillait.
J'apercevais des soldats vivants qui accouraient pour
rejoindre les bataillons ensevelis de la Batavie : tou-
jours destructions, puissances abattues ; et, en fin de
compte, quelques ombres évanouies et des noms pas-
sés.
La Flandre maritime fut un des premiers cantonne-
ments des compagnons de Clodion et de Clovis. Gand.
Bruges et leurs campagnes fournissaient près d'un
dixième des grenadiers de la vieille garde : cette ter-
rible milice fut tirée en partie du berceau de nos
pères, et elle s'est venue faire exterminer auprès de
ce berceau. La Lys * a-t-elle donné sa fleur aux armes
de nos rois ?
1. La Lys, rivière de France et de Belgique, qui prend sa source
un peu au-dessous de Béthune et se jette dans l'Escaut \ Gand.
MÉMOIRES d'outre-tombe B17
Les mœurs espagnoles impriment leur caractère :
les édifices de Gand me retraçaient ceux de Grenade;
moins le ciel de la Vega. Une grande ville presque
sans habitants, des rues désertes, des canaux aussi
déserts que ces rues... vingt-six îles formées par ces
canaux, qui n'étaient pas ceux de Venise, une énorme
pièce d'artillerie du moyen-âge, voilà ce qui remplaçait
à Gand la cité des Zegris, le Duero et le Xenil, le Gé-
néralife et l'Alhambra : mes vieux songes, vous
reverrai-je jamais ?
Madame la duchesse d'Angoulême, embarquée sur
la Gironde, nous arriva par l'Angleterre avec le géné-
ral Donnadieu et M. Desèze, qui avait traversé l'Océan,
son cordon bleu par-dessus sa veste. Le duc et la du-
chesse de Lévis vinrent à la suite de la princesse : ils
s'étaient jetés dans la diligence et sauvés de Paris par
la route de Bordeaux. Les voyageurs, leurs compa-
gnons, parlaient politique : « Ce scélérat de Ghateau-
« briand, disait l'un d'eux, n'est pas si bête I depuis
« trois jours, sa voiture était chargée dans sa cour :
« l'oiseau a déniché. Ce n'est pas l'embarras, si Na-
« poléon l'avait attrapé ! . . . »
Madame la duchesse de Lévis ' était une personne
très belle, très bonne, aussi calme que madame la du-
chesse de Duras était agitée. Elle ne quittait point
madame de Chateaubriand ; elle fut à Gand notre
compagne assidue. Personne n'a répandu dans ma
vie plus de quiétude, chose dont j'ai grand besoin.
Les moments les moins troublés de mon existence
1. Pauline-Louise-Françoise de Paule Charpentier d'Ennen/,
mariée au duc de Lévis par contrat du 26 mai 1785. Elle mourut
le 2 noTembre 1819.
518 MÉMOIRES d'outre-tombe
sont ceux que j'ai passés à Noisiel, chez cette femme
dont les paroles et les sentiments n'entraient dans
votre âme que pour y ramener la sérénité. Je les rap-
pelle avec regret, ces moments écoulés sous les grands
marronniers de Noisiel I L'esprit apaisé, le cœur con-
valescent, je regardais les ruines de l'abbaye de Chel-
les, les petites lumières des barques arrêtées parmi
les saules de la Marne.
Le souvenir de madame de Lévis est pour moi celui
d'une silencieuse soirée d'automne. Elle a passé en
peu d'heures ; elle s'est mêlée à la mort comme à la
source de tout repos. Je l'ai vue descendre sans bruit
dans son tombeau au cimetière du Père-Lachaise ;
elle est placée au-dessus de M. de Fontanes, et celui-
ci dort auprès de son fils Saint-Marcellin, tué en duel.
C'est ainsi qu'en m'inclinant au monument de madame
de Lévis, je suis venu me heurter à deux autres sépul-
cres; l'homme ne peut éveiUer une douleur sans en
réveiller une autre ; pendant la nuit, les diverses
fleurs qui ne s'ouvrent qu'à l'ombre s'épanouissent.
A l'aflFectueuse bonté de Madame de Lévis pour moi
était jointe l'amitié de M. le duc de Lévis le père :
je ne dois plus compter que par générations. M. de
Lévis écrivait bien ; il avait l'imagination variée bt
féconde qui sentait sa noble race comme on la re-
trouvait à Quiberon dans son sang répandu sur les
grèves.
Tout ne devait pas finir là; c'était le mouvement
d'une amitié qui passait à la seconde génération.
M. le duc de Lévis le fils, * aujourd'hui attaché à M. le
l. Gaston-François-Christophe- Victor, duo de Ventadour et
ie Livia (1794-1863). Il reçut sont l'Empire on brevet de sous-
MÉMOIRES d'outre-tombe 519
comte de Chambord, s'est approché de moi ; mon af-
fection héréditaire ne lui manquera pas plus que ma
fidélité à son auguste maître. La nouvelle et char-
mante duchesse de Lévis*, sa femme, réunit au grand
nom de d'Aubusson les plus brillantes qualités du
cœur et de l'esprit : il y a de quoi vivre quand les
grâces empruntent à l'histoires des ailes infatigables 1
A Gand, comme à Paris, le pavillon Marsan * existait.
Chaque jour apportait de France à Monsieur des nou-
velles qu'enfantait l'intérêt ou l'imagination.
M. Gaillard, ancien oratorien, conseiller à la cour
royale, ami intime de Fouché ^, descendit au milieu
de nous ; il se fit reconnaître et fut mis en rapport
avec M. Capelle.
lieutenant, devint aide de camp du duc d'Angoulême en 1814,
prit part, en 1823, à la guerre d'Espagne, comme chef de batail-
lon, et, en 1828, à Texpédition de Morée, comme colonel. Ap-
pelé à succéder comme pair de France à son père, mort le 15
février 1830, il refusa de siéger après la révolution de Juillet,
et il accompagna dans l'exil la famille royale. Il fut longtemps
un des principaux conseillers du comte de Chambord et mourut
à Venise le 9 février 1863.
1. Marie-Catherine- Amanda d'Aubusson, fille de Pierre-Ray-
mond-Hector d'Aubusson, comte de la Feuillade, et de sa pre-
mière femme Agathe-Renée Barberie de Refuveille. Née en
1798, elle épousa le 10 mars 1821, Gaston-François- Christophe-
Victor, duc de Ventadour, plus tard duc de Lévis. Elle mourut
sans enfants le 10 mars 1854. — Sa sœur aînée, Henriette-
Blanche, s'était mariée en 1812 à Auguste de Caulaincourt,
frère du duc deVicence et général de division, qui fut tué, cinq
mois après son mariage, à la bataille de la Moskowa.
2. Au château des Tuileries, le pavillon Marsan, à l'angle du
Jardin et de la rue de Rivoli, était, sous Louis XVIIl, habité
par le comte d'Artois.
3. M. Gaillard avait été secrétaire de Fouché. Voir les Ma
moins de Madame de Chastenay, tome I, p. 49.
520 MÉMOIRES d'outre-tombe
Quand je me rendais chez Monsieur», ce qui était
rare, son entourage m'entretenait, à paroles couvertes
et avec maints soupirs, d'un homme qui (il fallait en
convenir) se conduisait à merveille : il entravait toutes
les opérations de l'empereur ; il défendait le faubourg
Saint-Germain, etc., etc. Le fidèle maréchal Soult
était aussi l'objet des prédilections de Monsieur, et,
après Fouché, l'homme le plus loyal de France.
Un jour, une voiture s'arrête à la porte de mon
auberge, j'en vois descendre madame la baronne de
VitroUes : elle arrivait chargée des pouvoirs du duc
d'Otrante. Elle remporta un billet écrit de la main de
Monsieur, par lequel le prince déclarait conserver une
reconnaissance éternelle à celui qui sauvait M. de
VitroUes. Fouché n'en voulait pas davantage ; armé
de ce billet, il était sûr de son avenir en cas de res-
tauration. Dès ce moment il ne fut plus question à
Gand que des immenses obligations que l'on avait à
l'excellent M. Fouché de Nantes, que de l'impossibilité
de rentrer en France autrement que par le bon plaisir
de ce juste : l'embarras était de faire goûter au roi le
nouveau rédempteur de la monarchie.
Après les Cent-Jours, madame de Custine me força
de dîner chez elle avec Fouché. Je l'avais vu une fois,
cinq ans auparavant, à propos de la condamnation de
mon pauvre cousin Armand. L'ancien ministre savait
que je m'étais opposé à sa nomination à Roye, à
1. Le comte d'Artois avait son pavilloa Marsan à Vhôtel des
Pays-Bas, place d'armes, où il était logé avec sa suite et ses
équipages, et payait mille francs par jour. — Louis XVIII oc-
cupait l'hôtel que le comte J.-B. d'Hane de Steenhuyse, l'un des
habitants notables de la ville, avait mis à sa disposition. Cet
hôtel est aujourd'hui en partie transformé en magasin d'épicerid.
MÉMOIRES d'outre- TOMBE 531
Gonesse, à Arnouville ; et comme il me supposait
puissant, il voulait faire sa paix avec moi. Ce qu'il y
avait de mieux en lui, c'était la mort de Louis XVI :
le régicide était son innocence. Bavard, ainsi que
tous les révolutionnaires, battant l'air de phrases
vides, il débitait un ramas de lieux communs farcis de
destin, de nécessité, de droit des choses, mêlant à ce
non-sens philosophique des non-sens sur le progrès
et la marche de la société, d'impudentes maximes au
profit du fort contre le faible ; ne se faisant faute
d'aveux effrontés sur la justice des succès, le peu de
valeur d'une tète qui tombe, l'équité de ce qui pros-
père, l'iniquité de ce qui souflfre, afifectant de parler
des plus affreux désastres avec légèreté et indiffé-
rence, comme un génie au-dessus de ces niaiseries.
Il ne lui échappa, à propos de quoi que ce soit, une
idée choisie, un aperçu remarquable. Je sortis en
haussant les épaules au crime.
M. Fouché ne m'a jamais pardonné ma sécheresse
et le peu d'effet qu'il produisit sur moi. Il avait pensé
me fasciner en faisant monter et descendre à mes
yeux, comme une gloire du Sinaï, le coutelas de l'ins-
trument fatal; il s'était imaginé que je tiendrais à
colosse Ténergumène qui, parlant du sol de Lyon,
avait dit : « Ce sol sera bouleversé ; sur les débris de
« cette ville superbe et rebelle s'élèveront des chau-
« mières éparses que les amis de l'égalité s'empresse-
« ront de venir habiter
« Nous aurons le courage énergique de traverser les
« vastes tombeaux des conspirateurs
« Il faut que leurs cadavres ensanglantés, précipités
« dans le Rhône, offrent sur les deux rives et à son
522 MÉMOIRES d'outre-tombe
« embouchure rimpression de l'épouvante et l'image
« de la toute-puissance du peuple
« Nous célébrerons la victoire de
« Toulon ; nous enverrons ce soir deux cent cinquante
« rebelles sous le fer de la foudr ^ »
Ces horribles pretintailles ne m'imposèrent point :
parce que M. de Nantes avait délayé des forfaits répu-
blicains dans de la boue impériale ; que le sans-culotte,
métamorphosé en duc, avait enveloppé la corde de la
lanterne dans le cordon de la Légion d'honneur, il ne
m'en paraissait ni plus habile ni plus grand. Les Jaco-
bins détestent les hommes qui ne font aucun cas de
leurs atrocités et qui méprisent leurs meurtres ; leur
orgueil est irrité, comme celui des auteurs dont on
conteste le talent.
En même temps que Fouché envoyait à Gand
M. Gaillard négocier avec le frère de Louis XVI, ses
agents à Bâle pourparlaient avec ceux du prince de
Metternich au sujet de Napoléon II, et M. de Saint-
Léon, dépêché par ce même Fouché, arrivait à Vienne
pour traiter de la couronne possible de M. le duc d'Or-
léans. Les amis du duc d'Otrante ne pouvaient pas
plus compter sur lui que ses ennemis : au retour des
princes légitimes, il maintint sur la liste des exilés
son ancien collègue M. Thibaudeau*, tandis que de
1. Auguste-Clair Thibaudeau (il6b-l9ôi), membre de la ConTen-
tion, où il vota la mort du roi, puis député au Conseil des Cinq-
Cents, il fut l'un des serviteurs les plus empressés de Napoléon,
qui le fit conseiller d'Etat, préfet de la Gironde et des Bouches-
du-Rhône, comte de l'Empire (31 décembre 1809). Aux Cent-
Jours, il fut nommé commissaire dans la 6' division militaire et
promu pair. Frappé d exil par l'Ordonnance du 24 juillet 1815, il
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 523
son côté M. de Talleyrand retranchait de la liste ou
ajoutait au catalogue tel ou tel proscrit, selon son
caprice. Le faubourg Saint-Germain n'avait-il pas
bien raison de croire en M. Fouché ?
M. de Saint-Léon à Vienne apportait trois billets
3ont l'un était adressé à M. de Talleyrand : le duc
d'Otrante proposait à l'ambassadeur de Louis XVIII
de pousser au trône, s'ily voyait jour, le fils d'Égalité.
Quelle probité dans ces négociations! qu'on était
heureux d'avoir affaire à de si honnêtes gens ! Nous
avons pourtant admiré, encensé, béni ces Cartouche ;
nous leur avons fait la cour ; nous les avons appelés
monseigneur ! Gela explique le monde actuel. M. de
Montrond vint de surcroît après M. de Saint-Léon ».
M. le duc d'Orléans ne conspirait pas de fait, mais
de consentement ; il laissait intriguer les affinités ré-
volutionnaires : douce société! Au fond de ce bois, le
plénipotentiaire du roi de France prêtait l'oreille aux
ouvertures de Fouché.
A propos de l'arrestation de IVi. de Talleyrand à la
ne rentra en France qu'après la rérolution de Juillet. Napo-
léon III en fit un sénateur et un grand officier de la Légion
d'honneur. Thibaudeau a laissé de nombreux écrits : Mémoires
sur la Convention et le directoire (1824) ; Mémoires sur le
Consulat (1826); Histoire générale de Napoléon Bonaparte
(1827-1828); le Consulat et l'Empire ou Histoire de France et
de Napoléon Bonaparte, de 1799 à 1815 (1837-1838, 10 vol.
in-S") ; Histoire des Etats généraux (1843).
1. M. de Saint-Léon était une créature de Fouché; M. de Mont-
rond était un des familiers de Talleyrand, et le plus spirituel de
tous. Avec lui, le prince n'avait jamais le dernier mot. — « Savez-
voui, duchesse, pourquoi j'aime assez Montrond? disait un jour
M. de TalleTrand ; c'est parce qu'il n'a pas beaucoup de préju-
gés. » — « Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime tant) M. de
Talleyrand? ripostait Montrond; c'est qu'il n en a pas du tout. »
524 MÉMOIRES d'outre-tombe
barrière d'Enfer, j'ai dit quelle avait été jusqu'alora
ridée fixe de M. de Talleyrand sur la régence de Marie-
Louise : il fut obligé de se ranger par l'événement à
l'éventualité des Bourbons ; mais il était toujours mal
à l'aise ; il lui semblait que, sous les hoirs de saint
Louis, un évoque marié ne serait jamais sûr de sa
place. L'idée de substituer la branche cadette à la
branche aînée lui sourit donc, et d'autant plus qu'il
avait eu d'anciennes liaisons avec le Palais-Royal.
Prenant parti, toutefois sans se découvrir en entier,
il hasarda quelques mots du projet de Fouché à
Alexandre. Le czar avait cessé de s'intéresser à
Louis XVIII : celui-ci l'avait blessé à Paris par son
affectation de supériorité de race ; il l'avait encore
blessé en rejetant le mariage du duc de Berry avec
une sœur de l'empereur; on refusait la princesse pour
trois raisons : elle était schismatique ; elle n'était pas
d'une assez vieille souche ; elle était d'une famille de
fous : raisons qu'on ne présentait pas debout, mais
de biais, et qui, entrevues, offensaient triplement
Alexandre. Pour dernier sujet de plainte contre le
vieux souverain de l'exil, le czar accusait l'alliance
projetée entre l'Angleterre, la France et l'Autriche. Du
reste, il semblait que la succession fût ouverte ; tout
le monde prétendait hériter des fils de Louis XIV :
Benjamin Constant, au nom de madame Murât, plai-
dait les droits que la sœur de Napoléon croyait avoir
au royaume de Naples ; Bernadotte jetait un regard
lointain sur Versailles, apparemment parce que le roi
de Suède venait de Pau.
La Besnardière ', chef de division aux relations ex-
1. Jean-Baptiate de Qouy, comte de la Besnardière, né à Pé-
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 525
térieures, passa à M. de Caulaincourt ; il brocha un
rapport, des griefs et contredits de la France à l'en-
droit de la légitimité. La ruade lâchée, M. de Talley-
rand trouva le moyen de communiquer le rapport à
Alexandre : mécontent et mobile, l'autocrate fut
frappé du pamphlet de La Besnardière. Tout à coup,
en plein congrès, à la stupéfaction de chacun, le czar
demande si ce ne serait pas matière à délibération
d'examiner en quoi M. le duc d'Orléans pourrait con-
venir comme roi à la France et à l'Europe. C'est peut-
être une des choses les plus surprenantes de ces
temps extraordinaires, et peut-être est-il plus extraor-
dinaire encore qu'on en ait si peu parlé *. Lord Clan-
carthy fit échouer la proposition russe : sa seigneurie
déclara n'avoir point de pouvoirs pour traiter une
question aussi grave : « Quant à moi, dit-il, en opi-
« nant comme simple particulier, je pense que mettre
« M. le duc d'Orléans sur le trône de France serait
« remplacer une usurpation militaire par une usur-
« pation de famille, plus dangereuse aux monarques
« que toutes les autres usurpations. » Les membres
riers (Manche). Employé depuis 1795 au département des affaires
étrangères, il y était devenu le collaborateur intime de Talley-
rand, auquel plaisaient sa personne et son travail. Il accompagna
le prince au Congrès de Vienne ; à son retour, fut titré comte
par le Roi, le 22 août 1815, nommé conseiller d'Etat en service
extraordinaire, et directeur des travaux politiques. En 1819, il
se retira complètement en Touraine, venant seulement chaque
année passer quelques semadnes à Paris, où il mourut le 30
arrU 1843.
1. Une brochure qui vient de paraître, intitulée ; Lettres de
VEtranger, et qui semble écrite par un diplomate habile et bien
instruit, indique cette étrange négociation russe à Vienne (Paris,
note de 1840). — Ch.
526 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
du congrès allèrent dîner et marquèrent avec le
sceptre de saint Louis, comme avec un fétu, le feuillet
où ils en étaient restés dans leurs protocoles.
Sur les obstacles que rencontra le czar, M. de Tal-
leyrand fît volte-face : prévoyant que le coup retenti-
rait, il rendit compte à Louis XVIII (dans une dépêche
que j'ai vue et qui portait le n° 25 ou 27) de l'étrange
séance du congrès * : il se croyait obligé d'informer
Sa Majesté d'une démarche aussi exorbitante, parce
que cette nouvelle, disait-il, ne tarderait pas de par-
venir aux oreilles du roi : singulière naïveté pour
M. le prince de Talleyrand,
Il avait été question d'une déclaration de l'Alliance,
afin de bien avertir le monde qu'on n'en voulait qu'à
Napoléon ; qu'on ne prétendait imposer à la France ni
une forme obligée de gouvernement, ni un souverain
qui ne fût pas de son choix. Cette dernière partie de
la déclaration fut supprimée, mais elle fut positive-
ment annoncée dans le journal officiel de Francfort.
L'Angleterre, dans ses négociations avec les cabinets,
se sert toujours de ce langage libéral, qui n'est qu'une
précaution contre la tribune parlementaire.
On voit qu'à la seconde restauration, pas plus qu'à
la première, les alliés ne se souciaient point du réta-
blissement de la légitimité : l'événement seul a tout
fait. Qu'importait à des souverains dont la vue était si
courte que la mère des monarchies de l'Europe fût
1. On prétend qu'en 1830, M. de Talleyrand a fait enlever des
Archives particulières de la Couronne sa correspondance avec
Louis XVIII, de même qu'il avait fait enlever dans les ArcMvei
de l'Empire tout ce qu'il avait écrit, lui, M. de Talleyrand, re-
lativement à la mort du duc d'Ënghien et aux affaires d'Espa-
gne (Paris, note de 1840). — Ch.
MÉMOIRES d'outre-tombe 527
égorgée? Cela les empêcherait-il de donner des fêtes
et d'avoir des gardes? Aujourd'hui les monarques
sont si solidement assis, le globe dans une main,
l'épée dans l'autre !
M. de Talleyrand, dont les intérêts étaient alors à
Vienne, craignait que les Anglais, dont l'opinion ne
lui était plus aussi favorable, engageassent la partie
militaire avant que toutes les armées fussent en ligne,
et que le cabinet de Saint-James acquît ainsi la pré-
pondérance : c'est pourquoi il voulait amener le roi à
rentrer par les provinces du sud-est, afin qu'il se
trouvât sous la tutelle des troupes de l'Empire et du
cabinet autrichien. Le duc de "Wellington avait donc
l'ordre précis de ne point commencer les hostilités ;
c'est donc Napoléon qui a voulu la bataille de Wa-
terloo : on n'arrête point les destinées d'une telle
nature.
Ces faits historiques, les plus curieux du monde,
ont été généralement ignorés ; c'est encore de même
qu'on s'est formé une opinion confuse des traités de
Vienne, relativement à la France : on les a crus
l'œuvre unique d'une troupe de souverains victorieux
acharnés à tiotre perte ; malheureusement, s'ils sont
durs, ils ont été envenimés par une main française :
quand M. de Talleyrand ne conspire pas, il trafique,
La Prusse voulait avoir la Saxe, qui tôt ou tard sera
sa proie ; la France devait favoriser ce désir, car la
Saxe obtenant un dédommagement dans les cercles
du Rhin, Landau nous restait avec nos enclaves ; Co-
bentz et d'autres forteresses passaient à un petit État
ami qui, placé entre nous et la Prusse, empêchait les
points de contact; les clefs de la France n'étaient
528 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
point livrées à l'ombre de Frédéric. Pour trois mil-
lions qu'il en coûta à la Saxe, M. de Talleyrand s'op-
posa aux combinaisons du cabinet de Berlin ; mais,
afin d'obtenir l'assentiment d'Alexandre à l'existence
de la vieille Saxe, notre ambassadeur fut obligé d'aban-
donner la Pologne au czar, bien que les autres puis-
sances désirassent qu'une Pologne quelconque rendît
les mouvements du Moscovite moins libres dans le
Nord. Les Bourbons de Naples se rachetèrent, comme
le souverain de Dresde, à prix d'argent*. M. de Tal-
leyrand prétendait qu'il avait droit à une subvention,
en échange de son duché de Bénévent : il vendait sa
livrée en quittant son maître. Lorsque la France per-
dait tant, M. de Talleyrand n'aurait-il pu perdre aussi
quelque chose? Bénévent, d'ailleurs, n'appartenait
1. h Ce qui est certain, dit Sainte-Beuve, c'est que M. de Tal-
lejrrand, au congrès de Vienne, ne perdit pas l'occasion de
reprendre sous mains ses habitudes de trafic et de marchés :
6 millions lui furent promis par les Bourbons de Naples pour fa-
voriser leur restauration, et l'on a su les circonstances assez parti-
culières et assez piquantes qui en accompagnèrent le payement. »
Un do ses hommes de confiance, M. de Perray,qui l'avait accom-
pagné à Vienne, et qui avait été témoin des engagements con-
tractés à prix d'argent, fut, au mois de juin 1815, dépêché à Naples
par le prince, pour hâter le payement des 6 millions promis. On
faisait des difficultés, parce que Talleyrand n'avait, paraît-il,
traité avec Ferdinand que déjà assuré de la décision du congrès
qui rétablissait les Bourbons de Naples. Bref, de Perray rap-
porta les 6 millions en traites sur la maison Baring, de Londres.
Talleyrand l'embrassa de joie à son arrivée. Cependant de Perray,
à qui il avait été alloué 1 500 francs pour ses frais de voyage, en
avait dépensé 2 000; il en fut pour 500 francs de retour, mais il
eut l'embrassade du prince. Il y avait, de plus, gagné une déco-
ration de l'ordre de Saint-Ferdinand, qui se portait au cou.
M. de Talleyrand, quand il la vit, s'en montra mécontent, parce
que cela affichait le voyage. (Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis,
lome Xll, p. 80.)
MÉMOIRES d'outre-tombe 529
pas au grand chambellan : en vertu du rétablissement
des anciens traités, cette principauté dépendait des
États de l'Église.
Telles étaient les transactions diplomatiques que
l'on passait à Vienne, tandis que nous séjournions à
Gand. Je reçus, dans cette dernière résidence, cette
lettre de M. de Talleyrand :
« Vienne, le 4 avril.
« J'ai appris avec grand plaisir, monsieur, que
« vous étiez à Gand, car les circonstances exigent
« que le roi soit entouré d'hommes forts et indépen-
« dants.
« Vous aurez sûrement pensé qu'il était utile de
« réfuter par des publications fortement raisonnées
« toute la nouvelle doctrine que l'on veut établir dans
« les pièces officielles qui paraissent en France.
« Il y aurait de l'utilité à ce qu'il parût quelque
« chose dont l'objet serait d'établir que la déclaration
« du 31 mars, faite à Paris par les alliés, que la dé-
« chéance, que l'abdication, que le traité du 11 avril
« qui en a été la conséquence, sont autant de condi-
« tions préliminaires, indispensables et absolues du
« traité du 30 mai ; c'est-à-dire que sans ces condi-
« tions préalables le traité n'eût pas été fait. Cela
« posé, celui qui viole lesdites conditions, ou qui en
« seconde la violation, rompt la paix que ce traité a
« établie. Ce sont donc lui et ses complices qui dé-
« clarent la guerre à l'Europe.
« Pour le dehors comme pour le dedans, une dis
« cussion prise dans ce sens ferait du bien ; il faut
T. III. 34
530 MÉMOIRES d'outre-tombe
« seulement qu'elle soit bien faite, ainsi chargez- vous-
« en.
« Agréez, monsieur, l'hommage de mon sincère
a attachement et de ma haute considération,
« Talleyrand.
« J'espère avoir l'honneur de vous voir à la fm du
■ mois. »
Notre ministre à Vienne était fidèle à sa haine
contre la grande chimère échappée des ombres ; il
redoutait un coup de fouet de son aile. Cette lettre
montre du reste tout ce que M. de Talleyrand était
capable de faire, quand il écrivait seul : il avait la
bonté de m'enseigner le motif, s'en rapportant à mes
fioritures. Il s'agissait bien de quelques phrases diplo-
matiques sur la déchéance, sur l'abdication, sur le
traité du 11 avril et du 30 mai, pour arrêter Napoléon I
Je fus très reconnaissant des instructions en vertu de
mon brevet d'Aomme fort, mais je ne les suivis pas :
ambassadeur in petto, je ne me mêlais point en ce mo-
ment des affaires étrangères ; ]q ne m'occupais que de
mon ministère de L'intérieur par intérim.
Mais que se passait-il à Paris ?
APPENDICE
I
l'abticle do mercork *
L'article du Mercure fut un événement. Il parut le
4 juillet 1807. L'empire était à son apogée. Napoléon ve-
nait d'avoir à Tilsit son entrevue avec Alexandre. Si sa
gloire n'avait jamais été plus haute, jamais son despotisme
n'avait été plus absolu. L'attaquer en face à ce moment,
faire entendre, au milieu du silence universel, une voix
libre, fière, indépendante, dénoncer les vices du pouvoir
absolu, rappeler à la France et à l'Europe ces Bourbons,
dont le nom est presque aboli, mais dont le droit et les
titres ne se peuvent prescrire, une telle entreprise était,
à une telle heure, d'une intrépidité rare, et, seule, elle
suffirait à rendre immortel le nom de Chateaubriand.
On a lu, dans le précédent volume, la page superbe,
qui ouvre l'article : « C'est en vain que Néron prospère,
Tacite est déjà né dans l'empire ; il croît inconnu auprès
des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence
' C{-detsu8, p 8.
632 MÉMOIRES d'outre-tombe
a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde...»
Puis, c'est la Turquie, dont l'écrivain évoque l'image, à
propos du despotisme impérial : « Si nous avions jamais
pensé que le gouvernement absolu est le meilleur des
gouvernements possibles, quelques mois de séjour en
Turquie nous auraient bien guéri de cette opinion. » Et
comme si le sens des allusions, éparses dans l'cu-ticle,
n'eût pas été assez clair, l'auteur parlait, avec un respect
attendri, des princes de la Maison de France : « En quel
lieu du monde, disait-il, nos tempêtes n'ont-elles point
jeté les enfants de saint Louis?... Il nous était réservé de
retrouver au fond de la mer Adriatique le tombeau de
deux filles de rois*, dont nous avions entendu pro-
noncer l'oraison funèbre dans un grenier à Londres,
Ah ! du moins la tombe qui renferme ces nobles dames
aura vu une fois interrompre son silence ; le bruit des
pas d'un Français aura fait tressaillir deux Françaises
dans leur cercueil. Les respects d'un pauvre gentilhomme,
à Versailles, n'eussent été rien pour des princesses ; la
prière d'un chrétien, en terre étrangère, aura peut-être
été agréable à des saintes. » D'autres passages montraient
l'auteur se complaisant à l'idée du génie en lutte contre la
force. Il parlait de Sertorius en guerre contre Sylla, et il
disait : « Il y a des autels, comme celui de l'honneur,
qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices.
Le Dieu n'est pas anéanti, quoique le temple soit désert.»
Et, s'animant, à cette idée, il écrivait : « Après tout,
qu'importent les revers, si notre nom prononcé dans la
postérité va faire battre un cœur généreux deux mille ans
après notre vie 1 » Et il ajoutait, pour plus de clarté dans
l'allusion : « Nous ne doutons pas que, du temps de Ser-
torius, les âmes pusillanimes qui prennent leur bassesse
1. Mesdames Victoire et Adélaïde de France, ta^ tes de Loois XVI.
Toutes deux avaieat été enterrées à Trieste, où. ellds étaieat mortes,
W Victoire, le 8 juin 1799, et M— Adélaïde, le 18 février 1800.
MÉMOIRES d'outre-tombe 533
pour de la raison ne trouvassent ridicule qu'un citoyen
obscur osât lutter seul contre toute la puissance de
Sylla. »
D'après Chateaubriand, quand l'article fut mis sous les
yeux de l'Empereur, celui-ci se serait écrié : « Chateau-
briand croit-il que je suis un imbécile, que je ne le com-
prends pas ! je le ferai sabrer sur les marches des Tui-
leries. » — Sainte-Beuve ne veut pas que Napoléon se soit
laissé aller à cette violence de langage et qu'il ait pro-
féré une telle menace. 11 semble bien pourtant qu'ici
encore Chateaubriand ne s'est pas départi de son habi-
tuelle exactitude. M. Villemain, qui avait été sous l'Em-
pire, le disciple chéri et le confident de Fontanes, raconte,
en effet, cet incident dans les mômes termes que Chateau-
briand, mais avec des détails plus précis, qu'il tenait évi-
demment de Fontanes lui-même : « Après le lourd et
méticuleux silence, écrit-il, qu'imposait alors la police de
l'Empire, Napoléon fut très irrité de cet article du Mercure.
Il en parla lui-même dans sa cour avec impatience et
menace. « Chateaubriand, dit-il à M. de Fontanes, devant le
m grand maréchal Duroc, croit-il que je suis un imbécile,
« que je ne le comprends pas? je le ferai sabrer sur les
« marches de mon palais '. »
Je trouve encore un écho de la grande et très réelle
colère de Napoléon, dans la lettre qu'il écrivait de Saint-
Cloudà M. de Layallette, le 14 août 1807 : « Il est temps
enfin que ceux qui ont, directement ou indirectement,
pris part aux affaires des Bourbons, se souviennent de
l'Histoire sainte et de ce qu'a fait David * contre la race
d'Achab. Cette observation est bonne aussi pour M. de
Chateaubriand et pour sa clique '. »
1. Villemain, if. de Chateaubriand, p. 160.
^. Il -veut dire Jéhu.
\ Lettres inédites de Napoléon I", publiées par l^on Lecestre, 1. 1,
J 100. — 1897.
534 MÉMOIRES d'outre-tombe
Et à quelques jours de là, le 1<"" septembre, Joubert,
qui avait un instant tremblé pour son ami, écrivait à
Chônedollé : « Le pauvre garçon (Chateaubriand) a eu
pour sa part d'assez grièves tribulations. L'article qui
m'avait tant mis en colère est resté quelque temps sus-
pendu sur sa tête, mais à la fin le tonnerre a grondé, le
nuage a crevé, et la Foudre en propre personne a dit à
Fontanes que si son ami recommençait, il serait frappé.
Tout cela a été vif et même violent, mais court... »
Napoléon, d'ailleurs, ne s'en tint point à une simple
menace. Chateaubriand, nous l'avons vu, avait acheté la
propriété du Mercure pour une somme de 20,000 francs.
C'était à peu près toute sa fortune. Il en fut dépossédé. Au
mois d'octobre 1807, le privilège du Mercure lui fut retiré,
et ce recueil fut réuni à la Décade, organe du parti opposé,
et qui s'intitulait alors : Revue philosophique, littéraire et
politique *.
Chateaubriand était ruiné; mais, outre que la chose
pour lui n'était pas nouvelle, il se pouvait consoler en
voyant le prodigieux succès de son article. On en multi-
pliait les copies, on en apprenait par cœur les passages
les plus significatifs, M. Guizot relate, à ce sujet, dans se»
Mémoires, un curieux épisode de sa jeunesse :
En août 1807, dit-il, je m'arrêtai quelques jours en Suisse en
allant voir ma mère à Nîmes, et dans le confiant empressement
de ma jeunesse, aussi curieux des grandes renommées qu'encore
inconnu moi-même, j'écrivis à M™« de Staël pour lui demander
l'honneur de la voir. Elle m'invita à dîner à Ouchy, près de
Lausanne, où elle se trouvait alors. J'étais assis à côté d'elle ;
je venais de Paris; elle me questionna sur ce qui s'y passait, ce
qu'on y disait, ce qui occupait le public et les salons. Je parlai
d'un article de M. de Chateaubriand dans le Afercur«,qui faisait du
bruit au moment de mon départ. Une phrase surtout m'avait
frappé, et je la citai textuellement, car elle s'était gravée dans
l. Histoire politique tt littéraire d4 la Presse en France, par EugèD*
Hatin, t. VU, p. 569,
MÉMOIRES d'outre-tombe 535
ma mémoire : « Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on
n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du
délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est aussi
dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce,
l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en
vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire ; il
croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'in-
tègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître
du monde. » Mon accent était sans doute ému et saisissant,
comme j'étais ému et saisi moi-même; M"»» de Staël me prit
rivenient par le bras en me disant : « Je suis sûre que vous
joueriez très bien la tragédie ; restez avec nous et prenez place
dans Andromaque. » C'était là, chez elle, le goût et l'amusement
du moment. Je me défendis de sa bienveillante conjecture, et
la conversation revint à M. de Chateaubriand et à son article,
qu'on admira beaucoup en s'en inquiétant un peu. On avait
raison d'admirer, car la phrase était vraiment éloquente, et
aussi de s'inquiéter, car le Mercure fut supprimé précisément à
cause de cette phrase. Ainsi, l'empereur Napoléon, vainqueur
de l'Europe et maître absolu de la France, ne croyait pas pou-
voir soufiFrir qu'on dît que son historien futur naîtrait peut-être
80US son règne, et se tenait pour obligé de prendre l'honneur
de Néron sous sa garde. C'était bien la peine d'être un si grand
homme pour avoir de telles craintes à témoigner et de teli
clients & protéger ' I
II
LES MARTYRS ET M. GDIZOT*
Les Martyrs, lors de leur apparition, furent l'objet de
nombreuses et violentes critiques. Ces attaques ne restè-
rent pas d'ailleurs sans réponse. Le Bulletin de Lyon, dans
une suite de sept articles, publiés à partir du 13 mai 1809,
se livra à un examen approfondi de l'ouvrage et s'attacha
1. Mémoires vour t0rvir d VhUtolrë d« mon itmps, pai U. Ouizoï.
». I. p. 11.
9. Ci-deisu*, p- U.
536 MÉMOIRES d'outre-tombe
à le défendre, surtout au point de vue du Christianisme.
Ces articles, bientôt réunis en brochure*, étaient ano-
nymes; ils avaient pour auteur M. Guy-Marie Déplace,
homme instruit et religieux, qui devait avoir l'honneur,
quelques années plus tard, d'être chargé par Joseph de
Maistre de préparer l'édition du Pape. Si remarquable
qu'elle fût, la brochure de M. Déplace n'arriva point à
Paris et n'y eut aucun écho. Heureusement, à cette même
date. Chateaubriand allait trouver, à Paris même, un
autre défenseur, dont les articles, pleins de vigueur et
d'éclat, obtinrent un vif succès. Insérés dans le Publiciste,
le journal de M. Suard, ils étaient signés G; leur auteur
était -M. Guizot, alors à ses débuts 2. Chateaubriand en fut
très touché et s'empressa de le témoigner au jeune écri-
vain. Un demi-siècle plus tard, M. Guizot relisait encore
avec plaisir cette correspondance, et il a eu la bonne idée
d'insérer dans ses Mémoires trois des lettres que l'auteur
des Martyrs lui écrivit à cette époque'. Ces lettres sont
trop intéressantes, elles seront ici trop bien à leur place,
pour que nous hésitions aies reproduire.
Val-de-Loup, ce 42 mai 1809.
Mille remercîments. Monsieur ; j'ai lu vos articles avec
un extrême plaisir. Vous me louez avec tant de grâce et
vous me donnez tant d'éloges que vous pouvez affaiblir
celles-ci; il en restera toujours assez pour satisfaire ma
ranité d'auteur, et toujours plus que je n'en mérite.
Je trouve vos critiques fort justes. Une surtout m'a
1. Examen de la critique des Martyrs, insérée dans le Journal d»
l'Empire; extrait du Bulletin de Lyon. — Lyon, s. d. in-S', 95 p.
2. Les articles de M. Guizot ont été reproduite dans le Temps passé,
mélanges de critique littéraire et de morale, par M. et M"* Guizot, tome
n, pp. 216 à 286. — Pans 1887.
3. Mémoires de M. Guizot, tome I, pp. 377 et suivantes.
MÉMOIRES d'outre-tombe 537
frappé par la finesse du goût. Vous dites que les catholi-
ques ne peuvent pas, comme les protestants, admettre
une mythologie chrétienne, parce que nous n'y avons pas
été formés et habitués par de grands poètes : cela est très
ingénieux. Et quand on trouverait mon ouvrage assez bon
pour dire que je commencerai pour nous cette mytholo-
gie, on pourrait répondre que je viens trop tard, que
notre goût est formé sur d'autres modèles, etc., etc..
Cependant, il resterait toujours le Tasse et tous les poèmes
latins catholiques du moyen âge. C'est la seule objection
de fait que l'on trouve contre votre critique.
Véritablement, Monsieur, je le dis très sincèrement, les
critiques qui ont jusqu'à présent paru sur mon ouvrage
me font une certaine honte pour les Français. Avez-vous
remarqué que personne ne semble avoir compris mon
ouvrage, que les règles de l'épopée sont si généralement
oubliées que l'on juge un ouvrage de sens et d'un immense
travail comme on parlerait d'un ouvrage d'un jour et d'un
roman ? Et tous ces cris contre le merveilleux ! ne dirait-
on pas que c'est moi qui suis l'auteur de ce merveilleux ?
que c'est une chose inouïe, singulière, inconnue? Et
pourtant nous avons le Tasse, Milton, Klopstock, Gessner,
Voltaire même I Et si l'on ne peut pas employer le mer-
veilleux chrétien, il n'y aura donc plus d'épopée chez
les modernes, car le merveilleux est essentiel au poème
épique, et je pense qu'on ne veut pas faire intervenir
Jupiter dans un sujet tiré de notre histoire. Tout cela est
sans bonne foi, comme tout en France. La question était
de savoir si mon ouvrage était bon ou mauvais comme
épopée, et voilà tout, sans s'embarrasser de savoir s'il
était ou non contraire à la religion, et mille choses de
cette espèce.
Je ne puis, moi, Monsieur, avoir d'opinion sur mon
propre ouvrage ; je ne puis que vous rapporter celle des
autres. M. de Fontanes est tout à fait décidé en faveur
538 MÉMOIRES d'outre-tombe
des Martyrs. Il trouve cet ouvrage fort supérieur à mes
premiers ouvrages, sous le rapport du plan, du style et
des caractères. Ce qui me paraît singulier, c'est que le
III' livre, que vous n'aimez pas, lui semble un des meil-
leurs de l'ouvrage. Sous les rapports du style, il dit que je
ne l'ai jamais porté plus haut que dans la peinture du
bonheur des justes, dans la description de la lumière du
ciel et dans le morceau sur la Vierge. Il excuse la lon-
gueur des deux discours du Père et du Fils sur la néces-
sité d'établir ma machine épique. Sans ces discours plus
de récit, plus d'action; le récit et l'action sont motivés par
les discours des essences incréées.
Je vous rapporte ceci. Monsieur, non pour vous con-
vaincre, mais pour vous montrer comment d'excellents
esprits peuvent voir un objet sous dix faces différentes.
Je n'aime point, comme vous, Monsieur, la description
des tortures ; mais elle m'a paru absolument nécessaire
dans un ouvrage sur des martyrs. Cela est consacré par
toute l'histoire et par tous les arts. La peinture et la
sculpture chrétiennes ont choisi ces sujets ; ce sont là les
véritables combats du sujet. Vous qui savez tout, Monsieur,
vous savez combien j'ai adouci le tableau et ce que j'ai
retranché des Acta Martyrum, surtout en faisant disparaî-
tre les douleurs physiques et opposant des images gra-
cieuses à d'horribles tourments. Vous êtes trop juste,
Monsieur, pour ne pas distinguer ce qui est ou Vinconvé-
nient du sujet ou la faute du poète.
Au reste, Monsieur, vous connaissez les tempêtes éle-
vées contre mon ouvrage et d'où elles partent. Il y a une
autre plaie cachée qu'on ne montre pas, et qui au fond
est la source de la colère ; c'est ce Hiéroclès qui égorge les
chrétiens au nom de la philosophie et de la liberté. Le
temps fera justice si mon livre en vaut la peine, et vous
hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles,
dussiez-vous les changer et les mutiler jusqu'à un certain
MÉMOIRES d'outre-tombe 539
degré. Montrez-moi mes fautes, Monsieur, je les corri-
gerai. Je ne méprise que les critiques aussi bas dans leur
langage que dans les raisons secrètes qui les font parler.
Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la bouche
de ces saltimbanques littéraires aux gages de la police,
qui dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais.
Je suis à ma chaumière. Monsieur, où je serai enchanté
de recevoir de vos nouvelles. Je serais trop heureux de
vous y donner l'hospitalité si vous étiez assez aimable
pour venir me la demander.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma profonde estime et
de ma haute considération.
De Chateaubriand.
Val-de-Loup, près d'Aonaj, par Antoay, département de la Sein«.
II
Val-de-Loup, ce 30 mai 4809.
Bien loin. Monsieur, de m'importuner, vous me faites
un plaisir extrême de vouloir bien me communiquer vos
idées. Cette fois-ci, je passerai condamnation sur le mer-
veilleux chrétien, et je croirai avec vous que nous autres
Français nous ne nous y ferons jamais. Mais je ne saurais,
Monsieur, vous accorder que les Martyrs soient fondés sur
une hérésie. II ne s'agit point, si je ne me trompe, d'une
rédemption, ce qui serait absurde, mais d'une expiation,
ce qui est tout à fait conforme à la foi. Dans tous les
temps, l'Église a cru que le sang d'un martyr pouvait
effacer les péchés du peuple et le délivrer de ses maux.
Vous savez mieux que moi, sans doute, qu'autrefois,
dans les temps de guerre et de calamités, on enfermait
un religieux dans une tour ou dans une cellule, où il jeû-
nait et priait pour le salut de tous. Je n'ai laissé sur mon
intention aucun doute, car je fais dire positivement à
540 MÉMOIRES d'outre-tombe
l'Éternel, dans le troisième livre, qu'Eudore attirera les
bénédictions du ciel sur les chrétiens par le mérite du sang
de Jésus-Christ; ce qui est, comme vous voyez, Monsieur,
précisément la phrase orthodoxe, et la leçon même du
catéchisme. La doctrine des expiations, si consolante
d'ailleurs, et consacrée par toute l'antiquité, a été reçue
dans notre religion : la mission du Christ ne l'a pas
détruite; et, pour le dire en passant, j'espère bien que le
' sacrifice de quelque victime innocente tombée dans notre
révolution obtiendra dans le ciel la grâce de notre cou-
pable patrie ; ceux que nous avons égorgés prient peut-
être en ce moment même pour nous; vous ne voudriei
pas sans doute, Monsieur, renoncer à ce sublime espoir,
fruit du sang et des larmes chrétiennes.
Au reste. Monsieur, la franchise et la noblesse de votre
procédé me font oublier un moment la turpitude de ce
siècle. Que penser d'un temps où l'on dit à un honnête
homme : « Vous aurez sur tel ouvrage telle opinion; vous
louerez ou vous blâmerez cet ouvrage, non pas d'après
votre conscience, mais d'après l'esprit du journal où vous
écrivez? » On est trop heureux, Monsieur, de retrouver
encore des hommes comme vous qui sont là pour pro-
tester contre la bassesse des temps, et pour conserver au
genre humain la tradition de l'honneur. En dernier résul-
tat, Monsieur, si vous examinez bien les Martyrs, vous y
trouverez beaucoup à reprendre, sans doute ; mais, tout
bien considéré, vous verrez que pour le plan, les carac-
tères et le style, c'est le moins mauvais et le moins défec-
tueux de mes faibles écrits.
J'ai en effet en Russie, Monsieur, un neveu appelé Mo-
reau : c'est le fils du fils d'une sœur de ma mère ; je le
connais à peine, mais je le crois un bon sujet. Son père,
qui était aussi en Russie, est revenu en France, il n'y a
guère plus d'un an. J'ai été charmé de l'occasion qui m'a
procuré l'honneur de faire connaissance avec mademoi-
MEMOIRES d'outre-tombe 541
selle de Meulan' : elle m'a paru, comme dans ce qu'elle
écrit, pleine d'esprit, de goût et de raison. Je crains bien
de l'avoir importunée par la longueur de ma visite : j'ai
le défaut de rester partout où je trouve des gens aimables,
et surtout des caractères élevés et des sentiments géné-
reux.
Je vous renouvelle bien sincèrement. Monsieur, l'assu-
rance de ma haute estime, de ma reconnaissance et de
mon dévouement. J'attends avec une vive impatience le
moment où je vous recevrai dans mon ermitage, ou celui
qui me conduira à votre solitude. Agréez, je vous en prie,
Monsieur, mes très humbles salutations et toutes mes
civilités.
De Ghateadbriànd.
Val-de-Lonp, près d'Aunay, par Aatony, ce 30 mai 1809.
III
Val-de-Loup, ce 12 juin 1809.
J'ai été absent de ma vallée. Monsieur, pendant quel-
ques jours, et c'est ce qui m'a empêché de répondre plus
tôt à votre lettre. Me voilà bien convaincu d'hérésie ;
j'avoue que le mot racheté m'est échappé, à la vérité,
contre mon intention. Mais enfin il y est; je vais sur-le-
champ l'effacer pour la première édition.
J'ai lu vos deux premiers articles. Monsieur. Je vous en
renouvelle mes remercîments : ils sont excellents, et
vous me louerez toujours au delà du peu que je vaux.
Ce qu'on a dit, Monsieur, sur l'église du Saint-Sépulcre
est très exact. Cette description n'a pu être faite que pa
quelqu'un qui conhaît les lieux. Méds le Saint-Sépulcre
lui-même aurait bien pu échapper à l'incendie sans qu'il
y ait eu pour cela aucun miracle. Il forme, au milieu de
I. M»* Pauline de Mealaa, que M. Gaizot devait épouser troia ans ploi
tard, le 7 avril 1813.
542 MÉMOIRES d'outre-tombe
la nef circulaire de l'église, une espèce de catafalque de
marbre blanc : la coupole de cèdre, en tombant, aurait
pu l'écraser, mais non pas y mettre le feu. C'est cepen-
dant une circonstance très extraordinaire et qui mérite-
rait de plus longs détails que ceux qu'on peut renfermer
dans les bornes d'une lettre.
Je voudrais bien. Monsieur, pouvoir aller vous donner
moi-même ces détails dans votre solitude. Malheureuse-
ment, madame de Chateaubriand est malade, je suis
obligé de rester auprès d'elle. Je ne renonce pourtant
point à l'espoir d'aller vous chercher ni à celui de vous
recevoir dans mon ermitage : les honnêtes gens doivent,
surtout à présent, se réunir pour se consoler. Les idées
généreuses et les sentiments élevés deviennent tous les
jours si rares qu'on est trop heureux quand on les re-
trouve. Je serais enchanté, Monsieur, que ma Société pût
TOUS être agréable, ainsi qu'à M. Stapfer, que je vous prie
de remercier beaucoup pour moi.
Agréez de nouveau. Monsieur, je vous en prie, l'assu-
rance de ma haute considération et de mon dévouement
sincère, et, si vous le permettez, d'une amitié que nous
commençons sous les auspices de la franchise et de l'hon-
neur.
De Chateaubriand.
La meilleure description de Jérusalem est celle de
Danville, mais le petit traité est fort rare ; en général,
tous les voyageurs sont fort exacts sur la Palestine. Il y
a une lettre dans les Lettres édifiantes (Missions du Levant)
qui ne laisse rien à désirer. Quant à M. de Volney, il est
bon sur le gouvernement des Turcs, mais il est évident
qu'il n'a jamais vu Jérusalem. Il est probable qu'il n'a pas
Basse Ramlé ou Rama, l'ancienne Arimathie.
Vous pourriez consulter encore le Theatrum Terrœ
Sanetck d'Adrichomius.
VÉMOIBES D'OUTRE-TOHBB 643
m
ABMANO DB CHATEAUBRIAND*
H. le comte G. de Contades, dans son livre, Emigrés et
Chouans^, a consacré une intéressante et très complète
étude à Armand de Chateaubriand. Si l'on rapproche son
travail des pages des Mémoires d'outre-tombe, il ressort de
c«tte comparaison que Chateaubriand, même dans les plus
petits détails, est resté scrupuleusement exact, et que son
récit ne renferme pas une seule erreur.
Du môme âge que son cousin, et comme lui né à Saint-
Malo en 1768, Armand de Chateaubriand était capitaine au
régiment de Poitou, lorsqu'il émigra en 1790. A l'armée
des princes il servit, en qualité de simple soldat, dans la
même compagnie que le futur auteur du Génie du chris-
tianisme. Tous deux portèrent l'uniforme des gentils-
hommes bretons, couleur bleu de roi avec retroussis à
l'hermine. Tous deux, après s'être battus sous les murs de
Thionville, durent aller chercher un refuge à Jersey; mais
tandis que François s'en éloignait bientôt pour aller à
Londres, Armand restait dans l'Ile et s'y mariait. A l'époque
de son mariage (1795), Armand de Chateaubriand était
chargé de la correspondance des princes avec les roya-
listes de Bretagne. Nui service n'était plus périlleux.
Armand de Chateaubriand le continua, une fois marié,
avec le même zèle et la même audace. De 1794 à 1797, il
ne fit pas moins de vingt-cinq voyages, des îles anglaises
en France', bravant, avec une inconcevable témérité, et les
périls de la mer et les dangers de la côte.
1. Ci-dessus, p. 24.
2. Un vol. in- 18, Perrin et C", éditeurs, 1895.
3. Livre des rapports des différent» voyages jalts en France, et iêê
différentes mixtions remplies par M. de Chateaubriand par ordre d'*
prince de Bouillon, depuis le mol* de décembre 1794 jusqu'aéi wxeiB
éaoût t19T. Britith Muséum, Puisaye papers, t. XXVI.
514 MÉMOIRES d'OUTRE-TOMHE
A la suite du traité de paix d'Amiens (25 mars 1802), le
gouvernement français exigea de l'Angleterre que cer-
tains agents particulièrement actifs fussent éloignés de
Jersey. Armand de Chateaubriand était de ceux-là, et il
lui fallut se rendre à Londres. C'était, pour le proscrit,
comme un second exil dans l'exil même.
Dès que la paix fut rompue, il reprit le chemin de
Jersey, et demanda bientôt qu'il lui fût permis de reprendre
son dangereux service, de courir de nouveau les périls
d'autrefois. Ce fut seulement en 1808 que l'autorisation
lui en fut donnée. Le 25 septembre, il s'embarquait à
Jersey pour la côte de France. Le même jour, à H heures
du soir, il abordait près de Saint-Cast. C'est à ce moment
que le prend le récit des Mémoires, pour le conduire jus-
qu'à la plaine de Grenelle, le matin du 31 mars 1809.
Sainte-Beuve a pris texte de ce douloureux épisode pour
adresser à Chateaubriand le plus sanglant des reproches.
Il l'accuse de n'avoir rien fait pour empêcher l'exécution
de son cousin, de s'être refusé à le sauver alors qu'il lui
était facile de le faire. « Napoléon, dit-il, lui aurait très
probablement accordé la grâce de son cousin, arrêté pour
conspiration, qui n'aurait pas été fusillé, si l'écrivain qui
se posait en adversaire avait consenti à la demander direc-
tement au maître et à lui en savoir gré. Les Mémoires
laissés par M™» de Rémusat, s'ils sont publiés, nous diront
un jour cela. » — Et plus loin, revenant sur ce sujet et
insistant, Sainte-Beuve ajoute : « La vérité est que M. de
Chateaubriand ayant fait parler à l'Empereur par M™« de
Rémusat en faveur de ce cousin, l'Empereur répondit très
nettement : « M. de Chateaubriand veut la grâce de son
« cousin? pourquoi ne la demande-t-il pas lui-même? »
Mais M. de Chateaubriand, qui, apparemment, ne vou-
hit pas en savoir gré ensuite ni contracter une obliga-
tion personnelle, ne fit point de demande en grâce toute
franche et directe, et la condamnation eut son effet. Il
MÉMOIRES d'outre-tombe 545
tenait plus à son grief et à sa vengeance future qu'à son
cousin^ ».
De telles et si odieuses accusations se doivent prouver.
Où est la preuve de Sainte-Beuve ? Elle se trouve, selon
lui, dans les Mémoires de M™» de Rémusat : « Us nouf
diront un jour cela », écrit-il avec assurance. De deux
choses Tune : ou Sainte-Beuve n'avait pas lu les Mémoires
de M™* de Rémusat, et alors comment osait-il être aussi
affîrmatif? ou il les avait lus, et alors il mentait. Ces
Mémoires, en effet, ont été publiés en 1879, et nous savons
maintenant qu'ils ne disent pas un mot du procès et de
l'exécution d'Armand de Chateaubriand, — et cela pour
une bonne raison : l'exécution est du mois de mars 1800,
et les Mémoires de M™» de Rémusat ne vont pas au delà du
mois de mars 1808.
La vérité est, n'en déplaise à Sainte-Beuve, que Chateau-
briand fit l'impossible pour sauver la vie de son compa-
gnon d'enfance. Il eut tout d'abord recours à Fontanes, et
celui-ci s'adressa à l'Empereur; ce fut en vain. 11 eut recours
aussi à M""» de Rémusat, qui n'eut pas de peine à décider
l'impératrice Joséphine et la reine Hortense à intervenir :
elles ne purent rien obtenir. Chateaubriand alors se ré-
solut à une démarche, qui dut singulièrement lui coûter.
Il sollicita une audience de Fouché et implora de lui la
grâce de son parent. De tout cela, Sainte-Beuve ne veut
rien savoir. D'après lui, une seule démarche pouvait être
utile: il fallait que Chateaubriand écrivît directement à
l'Empereur, et il ne l'a pas voulu faire, il s'est refusé à
cette démarche nécessaire. Or il se trouve que, contraire-
ment à l'affirmation de Sainte-Beuve, Chateaubriand a fait
cette démarche. Il a écrit directement à Napoléon, et Na-
poléon a jeté sa lettre au feu.
M™« de Chateaubriand, dans ses Souvenirs, partout si
1. Chateaubriand tt ion group» littéraire sont l'Empire, t. I, p. 103
«t385.
T. III. ->5
546 MÉMOIRES d'outre-tombe
exacts et si sincères, a donné sur tous ces épisodes de3
détails, dont la précision ne saurait laisser place à aucun
doute :
Nous apprîmes, dit-elle, que notre cousin Armand de Chateau-
briand avait été arrêté sur les côtes de Bretagne et qu'il était
déjà depuis treize jours en prison à Paris. Malgré sa répugnance,
mon mari demanda une audience à Fouché et se rendit chez lui
avec M™" de Custine qui le connaissait beaucoup. Fouché nia
que notre cousin fût arrêté, et plus tard, quand il se vit obligé
d'en convenir, il dit qu il nous l'avait caché, parce que lui-même
n'était pas sûr que le détenu fût M. de Chateaubriand. Il n'était
déjà plus temps de sauver ce malheureux jeune homme: il fut
condamné. Mon mari écrivit à Bonaparte, mais comme quelques
expressions de la lettre l'avaient, dit-on, choqué, il répondit :
« Chateaubriand me demande justice, il l'aura » ; et Fouché
ayant fait presser l'exécution, Armand fut fusillé le lendemain,
jour du Vendredi-Saint, à 4 heures du matin, dans la plaine de
Grenelle... Mon mari fut averti du moment de l'exécution, mais
seulement à 5 heures ; quand il arriva dans la plaine de Gre-
nelle, son malheureux cousin avait déjà payé sa dette à la fidé-
lité ; il était encore palpitant et couvert du sang qu'il venait de
répandre pour les Bourbons. . . Pendant le procès du malheureux
Armand, l'impératrice Joséphine et la reine Hortense firent tout
ce qu'elles purent pour le sauver ; et en général, hors le car-
dinal Fesch, toute la famille fut admirable.
Chateaubriand porta le deuil de son cousin, et, le croi-
rait-on? les entours de l'Empereur — sinon l'Empereur
lui-même — lui en firent un crime. On lit dans les Mé-
moires du baron de Méneval, secrétaire de Napoléon :
M. de Chateaubriand saisit plus tard (l'auteur vient de parler
de l'article du Mercure) une autre occasion de braver l'Empe-
reur, en portant, avec u/ne affectation insultante, le deuil d'un
de ses cousins. Celui-ci, chargé d'une mission secrète des princes
de la maison de Bourbon, avait été arrêté en état de flagrant
délit et condamné à mort*.
1. Mémoiret pour servir à (histoire de Napoléon I", par le baron on
MbnbvàL, t. I, p. 318. — Cf. Souvenirs du comte dé SetnalU, p. 114 et
•uiv.
MÉMOraES d'OUTBE-TO¥BE 547
IV
Ll DISCOURS DB RÉCEPTION A L'ACAn^MI» '.
Marie-Joseph Chénier mourut le 10 janvier 1811. Sa mort
laissait vacante une place à l'Institut, dans la seconde
classe, aflfectée à la langue et à la littérature française. Il
ne se pouvait guère que Chateaubriand songeât à le rem-
placer et qu'il posât sa candidature. Sans doute les plus
grands écrivains avaient toujours tenu à honneur d'être
membres de l'Académie française. Mais il convient ici de se
rappeler qu'en 1811 l'Académie n'était pas ce qu'elle avait
été avant 1789 et ce qu'elle est redevenue depuis 1816. La
Convention avait supprimé l'Académie française le 8 août
1793. Lorsqu'elle avait créé l'Institut, le 25 octobre 1795,
non seulement elle ne l'avait pas rétablie, mais elle s'était
tachée à en abolir jusqu'aux derniers vestiges ; elle
^tait appliquée à en rendre le retour impossible. Dans
le nouvel Institut, la Littérature — c'est-à-dire ce qui avaùt
été autrefois l'Académie française — était reléguée au der-
nier rang, dans ce qu'on appelait la « troisième classe ».
Sur les huit sections dont se composait cette classe, on
avait réservé aux lettres deux sections seulement, celles
de Grammaire et de Poésie. Chacune de ces deux sections
devait être composée de douze membres, dont six résidant
à Paris et six résidant dans les départements. Vingt-quatre
membres, dont douze obligatoirement pris parmi les gram-
mairiens et les poètes de chefs-lieux de district, voilà ce qui
restait des Quarante ! Il est vrai que, pour rehausser leur
prestige, la Convention leur donnait pour confrères des
comédiens et des chanteurs, la déclamation étant mise sur
la même ligne que la poésie. Comme les poètes de dépar-
tement, les comédiens de province avaient droit, eux aussi,
1. Ci-deasas, p. 33.
548 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
à un certain nombre de places dans la troisième classe de
l'Institut ! Du reste, plus de secrétaire perpétuel, plus de
discours de réception, plus de recrutement par les membres
de la classe même; les choix étaient faits par l'Institut
tout entier. Une vacance se produisait-elle dans la section
de Poésie, c'étaient les mathématiciens et les chimistes, ies
géomètres et les comédiens qui décidaient de rélection.
L'œuvre de destruction était donc complète.
Lorsqu'il rétablit l'ordre en France, Napoléon Bonaparte
fit, pour les lettres, les sciences et les arts, ce qu'il avait
fait pour la religion, pour la magistrature, l'administration
et les finances. Il rendit, le 23 janvier 1803, un arrêté
signé de son nom, à l'exclusion de ceux ûe ses deux col-
lègues*. Cet arrêté, sous couleur de réorganiser l'Institut
n'allait à rien moins qu'à détruire l'œuvre de la Conven-
tion : il mettait à néant le décret du 25 octobre 179b,
L'arrêté du 23 janvier, en effet, supprimait la classe des
sciences morales et politiques.
II rétablissait l'Académie des inscriptions et belles-lettres
sous le nom de classe d'histoire et de littérature ancienne.
Il donnait à la classe des sciences mathématiques et
physiques l'ancienne forme de l'Académie royale des
sciences.
II faisait, dans une certaine mesure, revivre l'Académie
française sous le nom de classe de la langue et de la litté-
rature française.
Il rétablissait les secrétaires perpétuels.
Il rétablissait au profit du chef du gouvernement le droit
de confirmer ou non les élections.
Il supprimait les 144 associés pris dans les départe-
ments, et les remplaçait par des « correspondants », qui
ne porteraient pas le titre de membres ni l'habit de l'Ins-
titut.
1. Arrêté du Gouvernement contenant une nooTelle organisation d*
l'Institut. 3 pluviôse an XI (23 janvier 1803).
MÉMOIRES d'outre-tombe 549
Il supprimait la section de Déclamation et fermait les
portes de l'Institut aux comédiens et aux chanteurs.
Il supprimait les élections faites en commun par l'Insti-
tut tout entier et y substituait les nominations faites par
chacune des classes où des places viendraient à vaquer.
Il supprimait l'interdiction faite aux membres de l'Ins-
titut d'être de plusieurs classes à la fois.
II supprimait les quatre séances publiques annuelles
dans lesquelles toutes les classes étaient réunies.
Ce décret réparateur avait été préparé par Ghaptal, alors
ministre de l'Intérieur, dont le rapport n'est rien moins
qu'un très habile et très éloquent réquisitoire contre
l'œuvre de la Convention. Sur deux points cependant,
Bonaparte n'avait pas accepté les propositions de Chaptal.
Il avait bien consenti à restaurer les anciennes académies,
mais il n'avait pu se décider à leur rendre leur nom. Ce
aom les faisait dater du règne des Bourbons, et c'est ce
qu'il ne voulait pas. De plus, l'Académie française rétablie
avec son nom, c'était la littérature replacée au premier
ranget au-dessus des sciences, ce qui n'était pas conforme
à ses idées. « C'était surtout, dit M. Paul Mesnard dans
son excellente Histoire de V Académie française, la littéra-
ture reconnue comme une puissance et cherchant peut-
être à ressaisir cette direction de l'opinion publique qui,
au XVIIIe siècle, l'avait rendue si redoutable »*. Bonaparte
ne l'entendait pas ainsi. L'arrêté consulaire du 23 janvier
maintint la division de l'Institut en classes. Les sciences
physiques et mathématiques restèrent dans la première. La
langue et la littérature française furent placées dans la se-
conde. Par le nombre de ses membres, par son mode
d'élection, par plusieurs de ses prérogatives, cette seconde
classe était bien la reproduction de l'ancienne Académie
française, mais elle n'en portait pas le nom, et cela suffi-
sait pour qu'elle ne recouvrât ni son autorité ni son pres-
1. Paul Mesnard, p. 313.
550 MÉMOIRES d'OUTIIE-TOMBE
tige. Membre de V Académie française, il n'y avait presque
rien au-dessus de ce titre. Membre de la II* Classe, cela ne
disait rien au public. Chateaubriand était donc médiocre-
ment soucieux d'un honneur qui n'ajouterait rien à son
illustration. Et dans tous les cas il ne pouvait lui convenir
de remplacer Chénier, puisqu'aussi bien il lui faudrait
alors faire l'éloge d'un homme qui n'avait pas seulement
poursuivi de ses railleries Atala et le Génie du christianisme,
— ce qui, après tout, se pouvait pardonner, — mais qui
avait voté la mort de Louis XVI, qui avait bafoué le pape
et traîné le catholicisme dans la Loue. Ses amis pensèrent
autrement. Ils estimèrent que l'Institut serait pour lui un
abri protecteur, et comme un lieu d'asile où il serait moins
exposé aux tracasseries de la police. Et pendant que ses
amis le pressaient ainsi de poser sa candidature, il se
trouva que, dans les plus hautes régions du pouvoir, et au
ministère même de la police, on travaillait à lui ouvrir les
portes de l'Académie. Bourrienne*, dont le témoignage est
appuyé par celui du duc de Rovigo *, raconte que tous
deux s'intéressaient à sa nomination ; Rovigo se chargeait
de vaincre les difficultés qui pourraient venir de l'empe-
reur. Mais, loin de rencontrer de ce côté aucune opposi-
tion, la candidature de Chateaubriand était, au contraire,
accueillie très favorablement par le souverain. D'après le
baron de Méneval, secrétaire de Napoléon, ce serait l'Em-
pereur lui-même qui aurait désigné lauteur du Génie du
christianisme aux suffrages de l'Académie. Le témoignante
de Méneval est ici confirmé par celui de Las Cases, dans le
Mémorial de Sainte-Hélène^, où il est raconté qu'un jour, aux
Tuileries, Napoléon, après une lecture de quelques pages
du grand écrivain, aurait dit tout d'un coup : « Comment
se fait-il que Chateaubriand ne soit pas de l'Institut? »
1 . Mémoiret de M. de Bourrienne, t. IX, p. 51«
2. Mémoir&i du duc de Rovigo, t. V, p. 17.
3. Tomo II, p. 632. — Ediiion Bourdiu, 1842.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBB 551
Amis et adversaires s'unissaient donc pour poser sa
candidature, et il lui devenait impossible de s'y soustraire.
Les adversaires étaient même plus pressants que les amis,
s'il en faut croire une lettre de Chateaubriand lui-même,
écrite à M. Abel le 29 septembre 1815, et oîi nous trou-
vons ces lignes : « J'avais reçu l'ordre du duc de Rovigo
de me présenter pour candidat à l'Institut, sous peine
d'être renfermé à Vincennes pour le reste de mes jours. »*
Il commença donc ses visites. Il y a plus d'une manière
de faire les visites académiques. On peut les faire, par
exemple, à la façon de Sainte-Beuve, façon si bien décrite
par Théodore Pavie, dans une lettre à son frère Victor :
« .... A travers la fumée d'un long et noir cigare de
Tuti-Corin, j'avisai dans la rue un petit monsieur en lé-
vite brune, élégamment taillée ; sur la tête un étroit cha-
peau placé comme le tien, sur le sommet du crâne, mais
reposant sur une espèce de chiendent roux et collé aux
tempes. Il précédait à pied un cabriolet de remise auquel
il signalait de la main la route à suivre, tandis que lui-
même s'arrêtait à toutes les bornes.
Comme fait un toutou qu'on lâche le matin.
C'était ce cher Delorme, en visite d'académicien, joufflu
et rouge comme une pomme d'api avant les gelées, pareil
en tout à celui qui, d'après la chanson badine de Musset,
serait grand chantre à Saint-Thomas d'Aquin. Quand il est
en tenue, notre ami ressemble un peu trop à un institu-
teur primaire ou à un notaire de campagne... » *
Chateaubriand fit ses visites d'une façon plus cavalière,
en gentilhomme. Un contemporain, le député Auguis,
rédacteur en son temps du Journal de Paris et du Courrier
français, aimait à raconter comment les choses se pas*
sèrent. Chateaubriand se rendit à cheval chez ses futurs
1. Charavay, Vente d'autographes, du 15 jniU«t 1878 (Collection Filloa,
sections V à VIII, n 1173, p. 1291.
2. Cartons de Victor Pavie : correspondance de Théodore Pavie.
552 MÉMOIRES d'outre TOMBE
confrères. Aux renommés et aux puissants, il faisait la
Tisite entière. Au fretin, il remettait sa carte et ne descen-
dait point du fougueux coursier. « Quand on en vint à la
délibération, ajoutait M. Auguis, M.*** vota pour le
cheval du nouveau confrère, disant que c'était de lui seul
qu'en bonne conscience il avait reçu visite. « *
En ce temps-là du reste on ne laissait pas les candidats
se morfondre pendant des semestres entiers. Quarante
jours révolus après la mort de Chénier, le mercredi 20
février 1811, la seconde classe procéda à l'élection. Cha-
teaubriand fut nommé à la presque unanimité des votants;
ces derniers, il est vrai, n'étaient que vingt-cinq. Les abs-
tentions avaient été nombreuses, Combien, parmi les
Quarante de 1811, à qui certains souvenirs de la Révolu-
tion ou leurs opinions philosophiques ne permettaient pas
de voter pour l'auteur du Génie du christianisme !
De même que les élections, à cette époque, suivaient de
près les vacances, de même aussi il s'écoulait peu de temps
entre le jour de l'élection et celui de la réception. Dès le
milieu d'avril, Chateaubriand prévint l'Académie que son
discours était fait. Une commission de cinq membres, dé-
signés par le sort, fut chargée d'en entendre la lecture.
C'étaient MM. François de Neufchâteau, le comte Regnaud
de Saint-Jean d'Angély, Lacretelle aîné, Laujon, Legouvé.
Le mercredi 24 avril, la commission déclara que, divisée
d'opinion sur la question de savoir si le discours pouvait
être approuvé, elle en référait au jugement de la Classe.
Le discours fut aussitôt lu, devant l'Académie, non par
l'auteur lui-même, comme quelques voix l'avaient de-
mandé, mais en son absence, et par l'un des membres de
la Commission. Puis, après un court débat, demeuré se-
cret, il y eut un scrutin décidant, à la majorité, que le
iiscours ne pouvait être admis. Chateaubriand, qui atten-
'^. Journal inédit de M. Ferdinand D« nis, cité pax l'abbé Paiihàs, Ch^
t*»nsbriand, fa femme et ses amis, p. 4SI.
MÉMOIRES d'outre-tombi 653
dait dans une pièce voisine, fut aussitôt prévenu de cette
décision. '
Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, lun des familiers de
l'Empereur, courut l'avertir de cet incident, plus politique
à ses yeux que littéraire. Il était porteur du discours,
dont Napoléon prit immédiatement connaissance. Grande
fut son irritation . Tout le discours lui parut dirigé contre
lui. Le comte de Ségur, grand maître des cérémonies et
membre de la seconde classe, était de ceux qui avaient
opiné pour que le discours fût admis. Ce fut lui qui reçut
le premier les éclats de la colère du Mciître. Son fils, le
général Philippe de Ségur, nous a conservé, dans ses
Mémoires, tous les détails de cet incident. C'était le 24
avril, le soir, à Saint-Cloud. 11 y avait spectacle. L'Empe-
reur, au sortir de sa loge, rencontrant le grand maître des
cérémonies, lui dit assez brusquement : « Venez au cou-
cher, monsieur! » Le comte de Ségur l'y suivit. Napoléon,
dès qu'il l'aperçut en avant de la foule nombreuse d'offi-
ciers de sa cour rangés en cercle autour de sa personne,
vint droit à lui. « Monsieur, s'écria-t-il aussitôt, les
gens de lettres veulent donc mettre le feu à la France !
J'ai mis tous mes soins à apaiser les partis, à rétablir le
calme, et les idéologues voudraient rétablir l'anarchie I
Sachez, monsieur, que la résurrection de la monarchie
est un mystère. C'est comme l'arche ! Ceux qui y touchent
peuvent être frappés de la foudre ! Comment l'Académie
ose-t-elle parler des régicides quand moi, qui suis cou-
ronné et qui dois les haïr plus qu'elle, je dîne avec eux
et je m'asseois à côté de Cambacérès? — Votre Majesté,
répondit M. de Ségur, veut sans doute parler de la com-
mission de l'Institut, mais je ne vois pas en quoi elle a
pu mériter de pareils reproches. — Elle en a mérité de
plus graves, repartit l'Empereur, et vous et M. de Fon-
1. Villemain, M. de Chateaubriand, sa vit, sts écrit», ion influença
littéraire et politique sur son temps, p. li-L
554 MÉMOIRES d'outre-tohbe
tanes, comme conseiller d'État, et comme grand-maître
de l'Université, vous mériteriez que je vous misse à Vin-
cennesl » M, de Ségur répliqua : « Je ne vous crois point
capable, sire, de cette injustice. On peut trouver naturel
d'entendre blâmer la condamnation à mort de Louis XVI
sans croire contrarier un gouvernement qui vient de dres-
ser à Saint-Denis des autels expiatoires ! » A ces mots,
l'Empereur en t;>lère, frappant du pied, s'écria : « Je
sais ce que je dois faire, et quand et comment je dois le
faire ! Ce n'est point à vous de le juger, vous n'êtes point
ici au Conseil d'État, et je ne vous demande point votre
avis ! — Je ne le donne pas, répondit M. de Ségur, je me
justifie ! — Et comment, reprit l'Empereur, justifiez-vous
une pareille inconvenance ? — Sire, M, de Chateaubriand,
dans son discours, compare Chénier à Milton, qui était un
grand homme, et, quand il le condamne, c'est en ne trai-
tant que d'erreur d'une â.me élevée le républicanisme et
le vote de Chénier. Je n'ai vu à cela rien d'inconvenant.
— Enfin, ajouta Napoléon, au lieu de faire l'éloge de son
prédécesseur, il a condamné tous les régicides, dont une
partie est dans l'Institut. L'auriez-vous osé comme lui en
face d'eux ? — Et c'est justement, sire, dit M. de Ségur,
ce que j'ai fait dans le Tableau politique de l'Europe^y
quand ils gouvernaient encore, sous la République, et là,
ce que M. de Chateaubriand appelle seulement une erreur,
je l'ai appelé un crime 1 Ces messieurs ne m'en ont pas su
mauvais gré, ils sont plus accoutumés que vous ne le pen-
sez aux discussions politiques. — Monsieur, reprit l'Em-
pereur, on lit froidement un ouvrage dans son cabinet, il
n'en est pas de même d'un discours prononcé en public,
cela aurait fait un scandale honteux. — En le permettant,
répondit M. de Ségur, c'aurait été tout au plus un scan-
dale de vingt-quatre heures ; en le défendant, ce sera
peut-être celui d'un mois ! — Je vous répète, Monsieur,
1. Tableau hUtorique et politique de VEurope, de 1166 à 11$t,
MÉMOIRES d'outre-tombe 555
reprit rudement l'Empereur, que je ne demande pas de
conseils. Vous présidez la seconde classe de l'Institut, je
vous ordonne de lui dire que je ne veux pas qu'on traite
de politique dans ses séances. — En ce cas, sire, ajouta
M. de Ségur, je dois renoncer à l'éloge de Malesherbes^
qu'elle m'a chargé de faire. — Je n'y vois pas un très
grand mal, répondit Napoléon. Puis, de sa voix brève et
la plus impérieuse : — Exécutez mes ordres I Allez, et
songez bien que, si la classe désobéit, je la casserai
comme un mauvais club* ! »
Lorsque, deux jours après, le comte Daru, ministre de
la secrétairerie d'État et membre de la seconde classe,
comme M. de Ségur, vint chercher l'arrêt définitif du
Maître sur le discours, il dut traverser le séilon, oii atten-
daient quelques grands dignitaires, des généraux, des
sénateurs. Entré dans le cabinet de l'Empereur, il le
trouva tenant en main le discours, plus calme, mais ce-
pendant toujours irrité. Cette fois, ce ne fut plus un dia-
logue, comme l'avant-veille avec M. de Ségur, mais un
monologue, au cours duquel il arriva, par moments, à
Napoléon, de parler d'une voix retentissante : « Je ne
puis rien souffrir de tout cela, disait-il, ni ces souve-
nirs imprudents, ni ces reproches au passé, ni ce blâme
secret du présent, malgré quelques louanges ; je dirais à
l'auteur, s'il était là, devant moi : Vous n'êtes pas de ce
pays-ci, monsieur. Votre admiration, vos vœux sont ail-
leurs. Vous ne comprenez, ni mes intentions, ni mes actes.
Eh bien ! si vous êtes mal à l'aise en France, sortez de
France; sortez, monsieur, car nous ne nous entendons pas;
et c'est moi qui suis le maître ici. Vous n'appréciez pas mon
œuvre; et vous la gâteriez, si je vous laissais faire; sortez,
monsieur, passez la frontière, et laissez la France en paix
et en union sous un Pouvoir dont elle a besoin'. »
l. Histoire et Mémoires, paj le général Philippe de Ségur.
9. VillemaiD, p. 187.
556 MÉMOIRES d'outre-tombe
Quelques-unes de ces paroles, plus fortement accen«
tuées, les mots : « Sortez, monsieur! » trois fois répétés
sur un ton de colère, avaient traversé la double porte du
cabinet et étaient arrivés au salon voisin. Lorsque M.
Daru y repassa, chacun s'écarta de lui ; on semblait ne
pas le voir, ou craindre de l'aborder. A un de ses amis,
qui le regardait avec tristesse, il demanda ce que signi-
fiait cet accueil, et son ami de lui répondre : « Mon Dieu !
c'est l'effet de quelques paroles qu'on a trop entendues
ici, L'Empereur paraît bien irrité : il semble qu'il vous a
destitué, qu'il vous exile, comme M. de Marbois, ou le duc
d'Otrante ; cela consterne vos amis et tient tout le monde
à distance et en observation. » M. Daru rassura son inter-
locuteur, lui dit qu'on avait mal entendu ou mal compris;
qu'il s'agissait seulement d'exiler un académicien ; que
cela même n'aurait pas lieu, et que l'orage serait passé
dans deux jours; puis, saluant de bonne grâce quelques
personnes qui, voyant sa sérénité, se rapprochèrent de
lui, il sortit en riant*.
Sur un petit mot du comte Daru, Chateaubriand se
rendit à Saint-Cloud le 28 avril, et reçut des mains du
ministre son manuscrit, raturé en plusieurs passages de
la main même de Napoléon.
Plusieurs de ses confrères auraient voulu qu'il fît un nou-
veau discours. Il s'y refusa, et, dans la séance du mercredi
2 mai, on lut de sa part, à l'Académie, la lettre que voici :
<i Monsieur le Président,
Mes affaires et le mauvais état de ma santé ne me permet-
tant pas de me livrer au travail, il m'est impossible, dans c«
moment, de fixer l'époque à laquelle je désirerai avoir l'honReor
d'être reçu à l'Académie.
Je suis, avec respect, etc...
De Chateaubriand.
29 avril 1811.
1. Villemain, p. 188. — Voir aussi Charles de Lacretelle, Hiitoir» êtt
Consulat et de l'Empire, tome V, pp. 86-88.
MÉMOIRES d'outre-tombe 557
Son élection ne fut pas annulée ; mais les effets en
demeurèrent suspendus. Il ne fut point admis, sous
l'Empire, à prendre place parmi ses confrères.
Non prononcé, le discours de Chateaubriand eut plus
de retentissement que s'il avait été lu en séance publi-
que. Au témoignage de l'auteur, dans ses Mémoires,
j'ajouterai ici celui de deux de ses contemporains. « On
en discuta beaucoup, dans quelques salons, dit M. Ville-
main ; on se communiqua des copies, et on fit des lec-
tures à petit bruit de cette œuvre interdite *. » M. de
Marcellus dit, de son côté : " Je conserve encore moi-
même une copie du discours, tel qu'il circula furtive-
ment dans nos provinces, tout de suite après l'époque
où il devait être prononcé. Je l'avais transcrit en entier
de ma main au collège, entre une leçon de rhétorique
et l'autre. J'ai confronté les deux textes (après la publi-
cation du discours dans les Mémoires) ; il y a dans le
mien, en plus : « Un Français fut toujours libre au pied
du trône. »
Cet épisode de la nomination de Chateaubriand à l'Aca-
démie a donné lieu, dans des Mémoires récemment publiés,
ceux du comte Ferrand, à une étrange accusation. Par-
lant de la publication de la Monarchie selon la Charte (sep-
tembre 1816) et du Post-Scriptum, où le roi Louis XVIII
était personnellement rais en cause, le comte Ferrand
écrit ce qui suit :
Le Roi, quoique personnnellement ofifensé, ne voulut point
user de l'avantage que lui donnait sur Chateaubriand un fait
antérieur et dont la preuve était dans les cartons de la police.
Plusieurs années avant, il avait été question de le nommer à
l'Académie française. Cette question se traita comme si c'eût
été une grâce qu'on eût attendue de lui, et ce fut ainsi qu'il la
présenta lui-même. Pour consentir à être nommé, il demanda
1. ViUemain, p. 189
558 MÉMOIRES d'outre-tombe
que l'on payât ses dettes ; elles montaient à 70,000 francs. L«
paiement fut convenu et effectué en deux termes par Maret, duc
de Bassano. La nomination fut faite*.
A l'appui de sa singulière et monstrueuse accusation,
il eut peut-être été séant que M. le comte Ferrand produi-
sît ses preuves. Elles étaient, à l'en croire, « dans les car-
tons de la police », à l'époque où parut la Monarchie selon
la Charte, c'est-à-dire en 1816. Elles y étaient donc égale-
ment en 1815. Mais alors comment expliquera-t-on que le
gouvernement des Cent-Jours ne les ait pas fait sortir des
« cartons » où elles étaient déposées ? Chateaubriand avait
publié, en 1814, contre Bonaparte le plus sanglant et le
plus terrible des pamphlets. Une telle et si furieuse atta-
que légitimait, certes, toutes les représailles. On devait
d'autant moins hésiter à y recourir, en 1815, qu'à ce mo-
ment l'auteur de Bonaparte et les Bourbons était à Gand,
auprès de Louis XVIIl, avec le titre de ministre de l'Inté-
rieur, et qu'il venait, dans son Rapport au Roi, de renou-
veler ses attaques contre l'Empereur. Le gouvernement
impérial ne laissa point son nouvel écrit sans réponse.
Plusieurs brochures furent lancées contre lui. Elles étaient
les plus injurieuses du monde et les plus perfides ; quel-
ques-unes sortaient des bureaux de la police. Dans aucune,
il n'est fait allusion aux 70,000 francs versés par M. Maret.
M. Maret est redevenu ministre d'Etat; il peut déshonorer
le plus redoutable ennemi de son maître ; il n'a pour cela
qu'un mot à dire ; et ce mot, il ne le dit pas I La Police a
entre les mains, contre le ministre de Louis XVIII, une
arme terrible, et elle refuse de s'en servir ! A qui fera-t-on
croire ces choses, et que de tels scrupules aient arrêté un
seul instant la Police des Cent-Jours?
Mais il y a mieux, et nous avons la preuve qu'en 18H,
au moment de sa nomination à l'Académie, Chateaubriand
1. Mémoires du comte Ferrand, ministre d'Etat sous Louis XVin,
p. ITO. — Paris. 1897.
MÉMOIRES d'outre-tohbe 559
n'avait pas reçu 70,000 francs des mains de M. Maret, et
que le gouvernement n'avait pas payé ses dettes. Cette
preuve, elle se trouve dans sa correspondance, dans ses
lettres à ses amis les plus intimes, lettres qui apparemment
n'étaient pas écrites en vue de la publicité.
Le 10 mai 1811, il écrit à son ami M. Frisell, alors en
Italie :
J'ai reçu votre lettre, mon cher ami, datée de la ville où j'ai-
merais le mieux vivre et mourir. Je suis bien aise que vous ayez
reçu la même impression que moi de cette belle Italie. Quel
soleil ! quelle lumière ! quels souvenirs 1 Combien nous sommes
barbares en deçà des Alpes ! Si j'étais riche et que je pusse
voyager à mon aise, l'Italie me verrait tous les deux ans, et
peut-être finirais-je par me fixer au milieu des ruines de
Rome. Mais je deviens vieux; je n'ai pas un sou, et ne pouvant
plus parcourir le monde, je ne cherche plus qu'à le quitter. Il
faut faire une fin, et je vous attends pour savoir si c'est la
Trappe ou la rivière qui doit finir la tragi-comédie
Et quelques jours plus tard, le 31 mai, il écrit à la du-
chesse de Duras, à celle qu'il appelle sa sœur :
Il faut qu'Ussé* soit bien loin, car la réponse de ma sœur a été
bien longtemps en route. J'attendais avec impatience le premier
mot écrit du château de la belle cousine. Je suis désolé de voir
que ma cousine est très triste. Je ne suis pas gai non plus. Mes
affaires vont très mal. Rien ne s'arrange; et fai devant moi
un avenir si trouble et si noir que je ne sais comment j'échap-
perai à la catastrophe qui m.e m.enace...
Les dettes de Chateaubriand ont été si peu payées en
1811, que M™« de Duras a dû prendre, au commencement
de 1812, l'initiative de régler les créanciers du grand écri-
vain. M. Bardoux, dans son livre sur la Duchesse de Duras,
nous a fourni sur cet incident de précieux détails. Cha-
teaubriand, pressé par la gêne, avait engagé à un créan-
cier son manuscrit du Dernier Abencerage ; M. de Tocque-
1. L« ch&tean d'Ussé eu louraiDO, résidence d« madaue de Duras.
560 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
▼lUe lui procura l'argent nécessaire pour le dégager. Quant
à M"* de Duras, elle travaillait à constituer une société de
dix actionnaires qui paieraient les dettes et rendraient
ainsi à l'auteur d'Atala la liberté d'esprit nécessaire pour
composer de nouvelles œuvres. L'emprunt qu'il allait ainsi
contracter serait gagé sur son travail, (.es premiers sous-
cripteurs furent, avec la duchesse de Duras, Adrien de
Montmorency et son aimable femme que Chateaubriand,
dans sa correspondance, appelle familièrement Y Advienne.
Ses deux neveux, Louis et Christian de Chateaubriand,
offrirent de leur côté, de prendre deux actions *.
Tandis que sa vaillante amie, sa sœur dévouée poursuit
!a conclusion de cet emprunt, il lui écrit: « J'attends une
offre sérieuse d'un pays étranger, et j'espère trouver une
autre patrie moins ingrate et plus généreuse. »
Le 29 juin 1812, il écrit à M°»« de Duras qu'il est allé à
Chartres chercher un nouvel actionnaire, et il ajoute:
« Si je puis parvenir à garder mon champ et mes livres, je
serai la plus heureuse personne de la terre. Je vais entre-
prendre quelque long ouvrage ^ qui puisse m'occuper plu-
sieurs années. Rien ne fait mieux sentir le charme de la
solitude et ne calme mieux la tête et le cœur que le tra-
vail. Cet été, j'irai peut-être voir mes amis, je dis peut-
être, car je suis si pauvre que je ne sais si j'aurai les moyens
de me déplacer... »
Le chiffre de ses dettes s'élevait à une quarantaine de
mille francs. M™» de Duras courut au plus pressé et put
lui prêter quelques milliers de francs pour éteindre des
dettes criardes. Elles n'avaient donc pas été payées par le
gouvernement, malgré le dire de ce bon M. Ferrand,
dont la caution ici, décidément, n'est pas bourgeoise,
A force de démarches. M™* de Duras parvint à réunir le
nombre d'actionnaires désiré. Le pauvre grand homme
1. A. Bardoux, la Duchesse de Daran, p. 124.
8. L«B Études Hitloriques, dont il cumuiecçAit dès lort à n'occuper.
MÉMOIRES d'outre-tombe 561
n'en restait pas moins dans une situation très embarras-
sée. Il écrivait à la chère sœur : « Vous êtes la seule per-
sonne à qui je peux dire : N'oubliez pas le trimestre ; au
lieu qu'avec tout autre, je me tairai. Dans ce temps-ci, on
n'a pas le sou ; si ce n'était pas ce temps-ci, je n'aurais
besoin de personne. Je suis si las de toutes ces misères,
que je vous prie de n'en plus parler. » Et l'année suivante
encore, en 1813, il est si peu sorti de ses misères et de
ses embarras, qu'il écrit, toujours à M™* de Duras : « Faute
d'argent, j'ai renoncé aux eaux et à tous les projets de
voyage. Je suis confiné dans mon désert. Je travaille à
l'histoire... Il est singulier comme cette histoire de France
est toute à faire, et comme on s'en est jamais douté. » Et
puis sa tristesse le reprend, il veut quitter la France : « C'est
bien dommage, chère sœur, qu'il faille abandonner cette
belle entreprise pour aller mourrir en Russie. Je ne sais
que vous dire de notre petite société. Je n'entends plus
parler de personne, si ce n'est de quelques créanciers qui
me donnent de temps en temps signe de vie. On passe très bien
une heure ou deux avec cela, comme avec la torture. »
Il me semble bien qu'il ne reste rien de l'étrange
allégation du comte Ferrand. Encore un mot cepen-
dant.
Chateaubriand, nous l'avons vu tout à l'heure, écrivait à
M"» de Duras : « Si je puis parvenir à garder mon champ et
mes livres, je serai la plus heureuse personne de la terre. »
A la fin de 1816, à la date où M. Ferrand écrit que l'au-
teur des Martyrs s'est vendu à l'Empire pour 70,000 francs,
Chateaubriand fait sans hésiter, alors que rien ne l'y
oblige, le sacrifice de son titre de ministre d'Etat, qui re-
présentait pour lui un traitement annuel de 24,000 francs.
Il se condamne volontairement à une telle gêne, qu'il est
forcé de vendre son champ et ses livres. Le Journal des Dé'
bdts du 12 avril 1817 annonce la mise aux enchères de la
ValUe-aux^Loups, et le même journal annonce, le 29 avril,
T. III. 36
5ft2 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBË
que «la bibliothèque de M. de Chateaubriand sera vendue
ce jour-là et les jours suivants, à la salle Sylvestre, rue
des Bons-Enfants, par le ministère de M. Merlin. »
Y
ÏM" PKIX DECENNAUX ET LB « Gtsit DO CHRISTIANISUB » *.
Par un décret daté d'Aix-la-Chapelle 24 fructidor an XII
(10 septembre 1804), Napoléon avait établi: « qu'il y aurait
de dix ans en dix ans, le jour anniversaire du 18 brumaire,
une distribution de grands prix donnés de sa propre main. »
La première de ces solennités était fixée au 18 brum.aire
an XVIII (9 novembre 1810). Ces prix, connus sous le nom
de prix décennaux, et destinés à récompenser les meil-
leurs ouvrages et les plus utiles inventions qui auraient
honoré les sciences, les lettres et les arts dans la pùriode
de dix années, écoulée au moment de la distribution, de-
vaient être au nombre de vingt-deux, neuf de 10,000 francs,
treize de 5,000 francs. Un décret du 28 novembre 1809, au
lieu de vingt-deux prix, en institua trente-cinq, dix-neuf
de première classe, seize de seconde. La classe de langue et
de littérature française avait pour sa part à porter son ju-
gement sur cinq des grands prix de première classe, sur
quatre des grands prix de seconde classe. Ces neuf prix
devaient être attribués au poème épique, à la tragédie, à la
comédie, à l'ouvrage de littérature qui réunirait au plus haut
degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et
l'élégance du style; au meilleur ouvrage de philosophie en
général, soit de morale, soit d'éducation ; au meilleur poème
didactique ou descriptif ; aux meilleurs petits poèmes dont
les sujets seraient tirés de Vhistoire de France ; à la traduction
1. Voir ci-dessQS p. SI.
MÉMOIRES DOUTRE-TOHBE 563
en vers de poèmes grecs ou latins; au meilleur poème lyrique
mis en musique.
A qui serait confiée la tâche délicate d'assigner à cha-
cun sa place et son rang. Voici quelles étaient à cet égard
les dispositions des décrets de l'an XII et de 1809. Un jury
composé des présidents et des secrétaires perpétuels de
chacune des classes de l'Institut était appelé à donner son
avis sur les ouvrages présentés au concours. Ce jugement,
en quelque sorte préliminaire, devait être soumis aux
diverses classes, chargées chacune, en ce qui était de sa
compétence, de l'examiner et de le réformer s'il y avait
lieu. Mais cet arrêt des classes n'était pas lui-même en
dernier ressort ; à l'empereur seul, juge suprême, était
réservé le droit de rendre une sentence définitive ; en ma-
tière de science, de littérature et de beaux-arts, comme
en toutes choses, il était l'arbitre souverain : c'était lui
qui, par décret impérial, devait décei'ner les prix.
Le jour approchait cependant où la solennité, projetée
en l'an XII, à Aix-la-Chapelle, dans le palais de Charle-
magne, allait avoir lieu à Paris dans le Louvre de Fran-
çois I", de Louis XIV et de Napoléon. Le 12 décembre 1809,
dans l'Exposé de la situation de l'Empire lu au corps légis-
latif, le ministre de l'Intérieur, M. de Montalivet, parla en
termes pompeux de la fête brillante qui se préparait : « La
première de ces époques mémorables faites pour exalter
les plus nobles ambitions est arrivée », lisons-nous dans
cet Exposé dont l'auteur ajoute aussitôt: « Les prix décen-
naux vont être distribués par la main même de celui qui
est la source de toute vraie gloire. »
Au mois de juillet 1810, le Moniteur^ publia les rapports
du jury de l'Institat, jury composé, nous l'avons vu, des
présidents et des secrétaires perpétuels de chacune des
classes. Ils étaient signés de Bougainville, président, et de
Suard, secrétaire. Vint le 9 novembre 1810, date fixée dès
1. Voir le Moniteur du 14 aa 34 jaillet 1810.
564 MEMOIRES d'outre-tombe
Tan XII pour la solennité: elle n'eut pas lieu. Le 28 no-
vembre seulement le Moniteur commença, pour la conti-
nuer jusqu'au 13 décembre * , la publication du Rapport
de la Commission nommée par la classe de la langue et
de la littérature française pour examiner les propositions
du jury de l'Institut.
Que s'était-il donc passé, et pourquoi l'Empereur renon-
çait-il, pour cette année du moins, à la distribution des
prix décennaux? Plusieurs motifs sans doute le détermi-
nèrent. Peut-être trouva-t-il bien minces, bien pâles,
non pas peut-être dans les sciences, mais dans la litté-
rature, les productions dont pouvaient s'honorer les pre-
mières années de son règne. Parmi les livres désignés
pour un grand prix, un seul était vraiment remarquable,
le Lycée de la Harpe ; mais, par la date de sa composition,
il appartenait réellement à un autre temps, au règne de
Louis XVI beaucoup plus qu'au règne de Napoléon.
On a supposé encore d'autres motifs de mécontentement.
Le haut jury de l'Institut avait présenté, pour le grand
prix de philosophie morale l'ouvrage publié en 1798 par
Saint Lambert sous ce titre : Principes des mœurs chez toutes
les nations, ou Catéchisme universel, résumé froid et sénile
des théories matérialistes du XVIII' siècle, où l'auteur
s'efforçait d'établir que les vices et les vertus ne sont que
des choses de convention. Proposer de décerner à un tel
livre le grand prix de philosophie morale était un véritable
scandale. On protesta dans les journaux; on s'indigna à
la cour : le jury de l'Institut se tira d'affaire par une ques-
tion préjudicielle, et reconnut que l'ouvrage de Saint-
Lambert se trouvait par la date en deçà de l'époque décen-
nale. Tout en écartant, puisqu'on l'y obligeait, le Caté-
chisme universel, le jury présenta, pour le même prix,
l'ouvrage de Cabanis sur les Rapports du physique et du
1. Voir le Moniteur des 38, 39, 30 noTembre et des T, 11, 13 décembr*
ItlO.
MÉMOIRES d'outre-tombe 565
moral de l'homme, produit de la même école, où le système
sensualiste était poussé à ses dernières conséquences et
où la pensée était définie une sécrétion du cerveau.
A côté de ce scandale, il s'en était produit un autre. Un
des grands prix était destiné à l'ouvrage de littérature
ç[ui réunirait au plus haut degré la nouveauté des idées, le
talent de la composition et l'élégance du style. Un ouvrage
avait paru, en ces dix dernières années, qui réunissait,
au plus haut degré, toutes ces qualités : c'était le Génie du
christianisme. Le jury de l'Institut et la Classe de la langue
et de la littérature française s'étaient trouvés d'accord
pour n'en pas parler. Ils avaient passé à côté du chef-
d'œuvre sans le voir. Cette exclusion, dans l'esprit des
membres de l'Institut, était destinée peut-être à flatter le
Pouvoir. En ce cas ils n'atteignirent pas leur but. Napoléon
comprit que l'institution des Prix décennaux n'avait plus
sa raison d'être, si elle devait servir à consacrer de si
monstrueuses injustices. Par son ordre, le ministre de
l'Intérieur adressa, le 9 décembre 1810, au directeur de la
Classe de la langue et de la littérature française, une lettre
où il était dit : « Sa Majesté désire connaître pourquoi
l'Institut n'a pas fait mention dans son rapport sur les Prix
décennaux, à l'occasion du dixième, ou onzième grand
prix, du Génie du christianisme, par M. de Chateaubriand,
ouvrage dont on a beaucoup parlé, et qui est à la septième
ou huitième édition. Je vous prie de bien vouloir convo-
quer la Classe, pour qu'elle indique les motifs qui l'ont
déterminée à garder le silence sur cet ouvrage. »
L'Académie consulta les deux commissions spéciales
chargées de l'examen préparatoire pour les catégories du
dixième et onzième grand prix; et après de nouveaux
rapports et une discussion intérieure elle répondit que le
silence de la Classe était motivé sur la nature môme du
Génie du christianisme, qui ne pouvait être considéré, ni
comme un ouvrage de littérature proprement dite, ni
666 MEMOIRES d'outre-tombe
comme un ouvrage de philosophie générale, appartenant
à la morale ou à l'éducation *.
Tenant avec raison cette réponse pour peu satisfaisante,
le ministre fit observer que l'ouvrage de Chateaubriand
rentrait incontestablement dans les termes du programme
dressé par le décret qui avait institué les Prix décennaux.
Puis, il insista pour qu'il fut répondu à la note de l'Em-
pereur, objet de sa première lettre, par une opinion moti-
vée sur le Gé?n'e du christianisme.
A la suite de cette seconde lettre de M. de Montcdivet,
l'Académie nomma une commission nouvelle de cinq
membres, MM. Morellet, Arnault, Lacretelle aîné, Daru et
Sicard.
Le rapport fut fait par l'abbé Morellet, classique endurci
€t philosophe impénitent, l'un de ceux qui avaient jadis
critiqué le plus vivement Atala. L'abbé n'avait nul goût
pour l'imagination et pour les idées de Chateaubriand. Son
rapport fut modéré cependant et, sur quelques points, très
favorable au Génie du christianisme.
Il n'en fut pas de même de quelques opinions lues dans la
séance secrète de l'Académie. M. Villemain qui a eu sous
les yeux le texte de ces opinions et le procès-verbal de la
séance, les a très fidèlement analysés ^.
Népomucène Lemercier se montra nettement hostile.
Après avoir établi « qu'un ouvrage littéraire est mauvais,
s'il n'a pas la raison pour objet fondamental, un langage
propre et juste pour expression, et des figures vraies pour
ornement » il concluait que le Génie du christianisme, pé-
chant contre ces trois conditions, ne pourrait, sans une
petite teinte de ridicule, occuper plus longtemps l'Académie.
Le comte Regnaud de Saint Jean d'Angély se plaça sur-
tout au point de vue politique. Il reprocha à l'auteur les
choses les plus disparates, l'irrévérence envers la Révolu-
1. Villemain, M. de Chateaubriand, Ma vie ses écrits, p. 175.
S Villemain, pages 176 à ISi.
MÉMOIRES d'outre-tombe 667
tion, la froideur pour l'Empire, d'avoir appelé l'Encyclo-
pédie une Babel des sciences et de la raison, d'avoir blâmé
le divorce comme portant le désordre au sein des familles,
d'avoir dit qu'une des fêtes du culte catholique, la béné-
diction de la terre, choqua « cette Convention qui avait
fait alliance avec la mort, parce qu'elle était digne d'une
telle société. » Ailleurs, le comte Regnaud s'étonnait des
éloges décernés par Chateaubriand au pape Pie Vil, tandis
•( que cet auteur, ajoutait-il, n'a encore parlé nulle part,
que je sache, de la bienveillance et de la bonté du
Monarque qui lui a rendu sa patrie et lui a permis la celé'
brité, en attendant qu'il obtînt la gloire ! » Ailleurs encore
il se plaignait que, dans plusieurs chapitres, « l'amertume
de cruels souvenirs ne fût adoucie par aucun retour recon-
naissant vers le Pouvoir régénérateur qui, dès lors, avait
relevé les autels et permis à l'étendard sacré de la Reli-
gion de marcher, entouré de respect, au milieu des aigles
françaises triomphantes, et faisant hommage de la victoire
au Dieu des armées. » M. Regnaud terminait en ces termes
ces considérations, que l'esprit de parti avait seul dictées:
« C'est un droit pour l'Académie d'examiner si l'esprit de
parti n'a pas eu une part considérable dans le succès de
l'auteur et un devoir pour elle de le déclarer, si elle le
reconnaît. »
M. Lacretelle aîné — ce qui ne surprit personne, — M.
l'abbé Sicard — ce qui avait lieu d'étonner — se pronon-
cèrent tous les deux contre le Génie du christianisme avec
une extrême sévérité, et dans un style qui n'était même
pas un style de seconde classe.
Le comte Daru fut mieux inspiré. Il ne ménagea pas les
critiques à l'ouvrage, mais il reconnut le talent. Il s'honora
en notant avec complaisance les supériorités si diverses
dont le livre abonde : « dans telle partie, parce que toutes
les penséss sont d'un ordre élevé, les sentiments nobles,
les vues littéraires neuves et pleines de sagacité, l'élocu-
B68 MÉMOIRES d'outre-tombe
tion libre et fière ; dans une autre partie, parce que l'ou-
yrage mérite, pour l'ordre, la clarté, la justesse, des éloges
presque sans restrictions, et qu'on y trouve, à la fois, plus
de simplicité et plus d'éloquence, de belles formes de style,
des tableaux de la nature riches de couleurs, les pein-
tures énergiques de nos passions, des descriptions char-
mantes, des pensées aussi vraies que profondes, des sen-
timents élevés et des passages admirables. »
L'Académie termina le débat le 13 février 18 H. Sa
résolution portait « que le Génie du christianisme avait
paru à la classe défectueux, quant au fond et au plan; que,
malgré les défauts remarqués dans le plan et aussi dans
l'exécution de l'ouvrage, la classe avait reconnu un talent
très distingué de style, de nombreux morceaux de détail
remarquables par leur mérite, et, dans quelques parties,
des beautés du premier ordre; qu'elle avait trouvé toute-
fois que l'effet du style et la beauté des détails n'auraient
pas suffi pour assurer à l'ouvrage le succès qu'il a obtenu,
et que ce succès est dû aussi à l'esprit de parti et à des
passions du moment qui s'en sont emparées, soit pour
l'exalter à l'excès, soit pour le déprimer avec injustice. »
L'Académie concluait que l'ouvrage tel qu'il est lui parais-
sait mériter une distinction de Sa Majesté.
Cette résolution maintenait, sous une autre forme, pour
le Génie du christianisme, l'exclusion du concours. Cha-
teaubriand du reste n'y perdit rien, puisque les fameux
Prix décennaux n'ont jamais été distribués. La solennité
fut ajournée en 1811, comme elle l'avait été en 1810, et en
1812 il était trop tard. Plus un seul jour maintenant jus-
qu'à la chute de l'Empire, il n'y aura place pour les fêtes
de la paix.
MÉMOIRES d'outre-tombb 569
VI
PETITE GDERRE PENDANT LA CAMPAGNB DE RDS3IK*.
Le 4 septembre 1812, l'armée française, partagée en
J'Ois colonnes, partit de Gjatz et de ses environs. Napoléon
marchait à la rencontre de Kutusof, qu'il devait trouver
trois jours après dans les champs de la Moskowa. Ce même
jour, 4 septembre, Chateaubriand recevait l'ordre des'éloi-
gner de Paris. La disgrâce du grand écrivain était com-
plète, et les scribes aux gages du ministre de la police
multiplièrent contre lui leurs attaques. Elles avaient du
reste commencé dès 1811, à la suite de l'épisode du dis-
cours de réception. Chateaubriand était coupable d'indé-
pendance. C'était là un « crime abominable ». On le lui fit
bien voir.
Ce fut, pendant quelques mois, une pluie de brochures.
Il y eut Vltinéraire de Pantin au Mont-Calvaire ' en passant
par la rue Mouffetard, le faubourg Saint-Marceau, le fau-
bourg Saint- Jacques, le faubourg Saint-Germain, les quais,
les Champs-Elysées, le bois de Boulogne, Neuilly, Suresnes,
et revenant par Saint-Cloud, Boulogne, Auteuil et Chaillot,
etc. ; ou Lettres inédites de Chactas à Atala, ouvrage écrit
en style brillant et traduit pour la première fois du bas-bre-
ton sur In 9« édition, par M. de Chdteauterne (René Perrin) ;
— Monsieur de la Maison-Terne. — Les Persécuteurs . — Es-
prit, Maximes et Principes de M. de Chateaubriand. — Itiné-
raire de Lutèce au Moni-Valérien en suivant le fleuve séqua-
nien et en revenant par le Mont des Martyrs, etc., etc. Dans
cette dernière brochure, on voyait les aventures de M. de
1. Voy. ci-dessus p. 53.
2. Le Mont-Valériea
570 MÉMOIRES D'OCTRE-TOMBE
Saint-Géran, le pèlerinage de M. de Maisonterne el l'entre-
vue de ce dernier avec Madame Bélise, comtesse de Masca-
rillis (la comtesse de Genlis).
L'auteur des Martyrs n'avait fait que rire des pasquinades
dirigées contre M. de Châteauterne et M. de Maisonte'ne. Il
dut s'émouvoir le jour où l'on essaya de mettre en cause
non plus son style et son talent, mais son caractère et
son honneur. Au mois de novembre 1812, parut une bro-
chure intitulée : Lettre à M. le comte de B..., pendant son
séjour aux eaux d'Aix-la-Chapelle^. Elle était due à la plu-
me d'un certain Charles His, qui avait rédigé pendant la
Révolution un journal appelé le Républicain français, et
qui allait devenir sous la Restauration un royaliste zélé, si
bien que, sous Charles X, il fut un moment question de
l'anoblir. Un peu plus, il se serait appelé Charles d'His,
comme le Roi I En attendant, le pauvre diable était aux
gages du duc de Rovigo. Celui-ci lui avait remis un exem-
plaire de l'Essai sur Les Révolutions, et Charles His, à
l'aide de citations tronquées, avait présenté l'auteur du
Génie du christianisme comme un hypocrite et un athée.
La meilleure réponse à faire à ces prétendus extraits,
était de réimprimer l'Essai en entier. En conséquence,
Chateaubriand écrivit la lettre suivante au baron de Pom-
mereul, directeur générai de l'imprimerie et de la librai-
rie :
Monsieur le baron,
On s'est permis de publier des morceaux d'un ouvrage dont je
suis, l'auteur. Je juge, d'après cela, que vous ne verrez aucun
inconvénient à laisser paraître l'ouvrage tout entier.
Je vous demande donc, Monsieur le baron, Tautorisation né-
cessaire pour mettre sous presse, chez Le Normant, mon ouvrage
intitulé : Essai historique, politique et moral sur les Révolu-
tions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapporta
1. A Paris, au d#pût<ie la librairie Dentu, gaJerie de bcj«, d" 365 el
966.- 1812.
MÉMOIRES d'outre-tombe 671
9vec la Révolution française. Je n'y changerai pas un seul mot ;
j'y ajouterai pour toute préface celle du Génie du christia-
nisme.
J'ai l'honnenr d'être, etc.
Paris, ce 17 novembre 1812.
Dès le lendemain, M. de Pommereul lui répondait:
Paris, ce 18 novembre 1812.
Je mettrai mardi prochain, Monsieur, votre demande sous les
yeux du ministre de l'Intérieur; mais votre ouvrage, fait en
1797, est bien peu convenable au temps présent, et s'il devait
paraître aujourd'hui pour la première fois, je doute que ce pût
être avec l'assentiment de l'autorité. On vous attaque sur cette
production ; nous ne ressemblons point aux jonmadistes qui ad-
mettent l'attaque et repoussent la défense, et la vôtre ne trouvera
pour paraître aucun obstacle à la direction de la librairie. J'au-
rai soin. Monsieur, de vous informer de la décision du ministre
sur votre demande de réimpression.
Agréez, je vous prie. Monsieur, la haute considération avec
laquelle j"ai l'honneur d'être, etc.
Le 24 novembre, Chateaubriand reçut de M. de Pomme-
reul cette autre lettre :
Paris, le 24 novembre 1812.
J'ai mis aujourd'hui, Monsieur, sous les yeux du ministre de
l'Intérieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire
le 17 courant, et la réponse que je vous ai faite le 18. Son Excel-
lence a décidé que l'ouvrage que vous me demandez à réimpri-
mer, puisqu'il n'a point été publié en France, doit être soumis
aux formalités prescrites par les décrets impériaux concernant
la librairie. En conséquence. Monsieur, vous devez, vous ou
votre imprimeur, faire à la direction générale de l'imprimerie la
déclaration de vouloir l'imprimer, et y déposer en même temps
l'édition dont vous demamdez la réimpression, afin qu'elle puisse
passer à la censure.
Agréez, Monsieur, etc.
Baron dk Pommereui..
11 était clair que la censure aurait enlevé tout ce que l'au-
teur disait à l'éloge de Louis XVI, des Bourbons, de la
572 MÉMOIRES d'outre-tombe
vieille monarchie, et toutes ses réclamations en faveur de
la liberté. Ainsi dépouillé de tout ce qui servait de con-
trepoids à ses erreurs, l'extrait èe serait réduit à un extrait
à peu près semblable à celui dont Chateaubriand se plai-
gnait. Force lui était donc de renoncer à le réimprimer.
Si la censure ne lui permettait pas de rééditer son livre,
du moins ne s'opposait-elle pas à ce que ses amis prissent
sa défense dans les journaux. Ces querelles avaient le
grand mérite, aux yeux du gouvernement, d'occuper les
esprits, de les détourner des affaires publiques. Cette
petite guerre faisait oublier la grande. C'était l'heure où
nos soldats tombaient chaque jour par milliers dans les
plaines de la Russie. Les bulletins de la Grande-Armée
dissimulaient soigneusement ces horribles désastres, à ce
point, que la veille même du jour où il devint nécessaire
aux projets de Napoléon de faire connaître enfin la vérité,
la veille de cette sombre journée du 18 décembre 1812, où
éclata comme un coup de foudre la publication du vingt-
neuvième bulletin, il était permis de croire que notre ar-
mée, toujours victorieuse, n'avait encore éprouvé que des
pertes insignifiantes et que seule l'armée russe était dé-
truite. Les journaux, tous dans la main de la police,
avaient mission d'entretenir le public dans sa quiétude et
son ignorance. Paris trompé ne s'occupait que de querel-
les littéraires et théâtrales, des attaques de Geoffroy con-
tre Talma ou de celles de Charles His et de ses compères
contre Chateaubriand.
Ce dernier avait eu d'abord l'idée de répondre à la bro-
chure de Charles His. Il voulait réfuter lui-même un li-
belle où la loyauté de son caractère et la sincérité de ses
sentiments étaient mises en doute. Ses amis, convaincus
que sa rentrée en scène aurait pour effet de lui attirer de
nouvelles persécutions, obtinrent, non sans peine, qu'il
garderait le silence. Seulement, il fut convenu qu'un jeune
écrivain, qui venait de débuter, non sans éclat, dans le
MEMOIRES d'outre-tombe 573
Journal de VEmpire, M. Damaze de Raymond, se charge-
rait du soin de sa défense.
Damaze de Raymond s'acquitta en effet de ce soin avec
un plein succès. Sa brochure était intitulée : Réponse aux
attaques dirigées contre M. de Chateaubriand. Un des meil*
leurs critiques du temps, M. Dussault, la qualifia, dans le
Journal de V Empire , de « réfutation victorieuse », « com-
plète », d' « écrit désormais inséparable des autres livres
sortis de la plume brillante » de M. de Chateaubriand. —
« Les adversaires de cet écrivain, disait encore Dussault, ne
seraient-ils que des amis déguisés ? Et l'auteur de la der-
nière brochure n'a-t-il cherché, par une attaque si mala-
droite, qu'à lui préparer un nouveau triomphe? M. Da-
maze de Raymond entre en part de cette gloire nouvelle.
La voilà donc vidée, cette grande querelle, suscitée à l'un
des écrivains qui font le plus d'honneur aux temps ac-
tuels, comme pour le punir de sa gloire. — Depuis quelque
temps, il n'est question que de M. de Chateaubriand : arti-
cles plus ou moins violents, pamphlets plus ou moins
scientifiques, brochures amères, pasquinades burlesques,
tout a été mis en usage pour l'attaquer. Jamais auteur ne
fut en butte à plus de traits. Je ne sais pas à quel point il
peut aimer à occuper la renommée, mais il me semble
que ses adversaires, ou plutôt ses ennemis, se sont com-
portés comme s'ils eussent craint qu'elle ne l'oubliât trop.
Sans cesse, ils ont replacé son nom sous les yeux du pu-
blic, et rappelé, même en dépit d'eux, ses titres à la
gloire; on dirait qu'ils sont fâchés que M. de Chateau-
briand laisse un moment se reposer sa plume éloquente,
et qu'ils veulent suppléer par le fracas de leurs colères
aux intervalles de silence que garde cet écrivain... »
Dussault avait raison de dire que la brochure de Damaze
de Raymond était désormais inséparable des autres écrits
de l'auteur des Martyrs. Si cette brochure, en effet, n'est
pas dans toutes ses parties l'œuvre de Chateaubriand,
574 MÉMOIRES d'OUTRE-TOMBE
elle a été faite, à n'en pas douter, sur des notes de lui.
M. Damaze n'est pas seulement en mesure de citer le li-
vre de ÏEssai, devenu pourtant comme introuvable; il cite
aussi des morceaux du discours non prononcé à l'Acadé-
mie et resté manuscrit. Il y a de plus, dans sa Réponse,
des traits qui, par la vigueur et l'éclat, rappellent la tOH-
che du Maître. Exemple :
Comme il rapporte à la mort de sa mère son retour aux idées
religieuses, on a remué la tombe de M'^* de Chateaubriand,
et l'on a prétendu qu'elle était morte avant la publication du li-
vre dont M. de Chateaubriand faisait le sacrifice à ses volontés
dernières. Mais il est constant que VEssai a été publié en 1797,
et que M™» de Chateaubriand est morte en 1798, comme le prouve
surabondamment son extrait m,ortuaire. Je tiens ce fait, d'ail-
leurs facile à vérifier, de personnes dont la véracité ne peut être
soupçonnée. Quelle imputation que celle qui forcerait un hon-
nête hom,m.e à descendre à de pareilles explications et qui obli-
gerait un fils à produire l'acte de décès de sa m,ère !
Or, ce trait se retrouvera plus tard dans les Mémoires
d Outre-Tombe: « Quelle critique que celle qui force un
honnête homme à entrer dans de pareils détails, qui
oblige un fils à produire l'extrait mortuaire de sa mère ! »
Damaze de Raymond eut à ce moment son heure de
gloire. Il venait d'inscrire son nom au bas de celui de Cha-
teaubriand. Peut-être était-il appelé à conquérir plus
tard une renommée durable. Un malheureux événement
arrêta soudain les espérances que ses brillants débuts
avaient fait concevoir. Le 27 février 1813. il périt en duel
à la suite d'une querelle de jeu.
TABLE DES MATIÈRES
DEUXIEME PARTIE
LIVRE V
Années 1807, 1808, 1809 et 1810. — Article du Mercure au
mois de juillet 1807. — J'achète la Vallée-aux-Loups et
je m'y retire. — Les Martyrs. — Armand de Chateau-
briand. — Années 1811, 1812, 1813, 1814. — Publication
de VTtinéraire. — Lettre du cardinal de Bausset. — Mort
de Chénier. — Je suis reçu membre de l'Institut. — Af-
faire de mon discours. — Prix décennaux. — L'Essai sur
les Révolutions. — Les Natohes
TROISIEME PARTIE
LIVRE PREMIER
De Bonaparte.— Bonaparte. — Sa famille. — Branche par-
ticulière des Bonaparte de la Corse. — Naissance et en-
fance de Bonaparte. — La Corse de Bonaparte. — Paoli.
— Deux pamphlets. — Brevet de capitaine. — Toulon. —
Journées de Vendémiaire. — Suite. — Campagnes d'Ita-
lie. — Congrès de Rastadt. — Retour de Napoléon «n
France. — Napoléon est nommé chef de l'armée dite d'An
576 TABLE DES MATIÈRES
gleterre. — Il part pour l'expédition d'Egypte. — Expé'
dition d'Egypte. — Malte. — Bataille des Pyramides. —
Le Caire. — Napoléon dans la grande pyramide. — Sues.
— Opinion de l'armée. — Campagne de Syrie. — Retour
en Egypte. — Conquête de la Haute-Egypte. — Bataille
d'Aboukir. — Billets et lettres de Napoléon. — Il repasse
en France. — Dix-huit brumaire. — Deuxième coalition.
Position de la France au retour de Bonaparte de la
campagne d'Egypte. — Consulat. — Deuxième campagne
d'Italie. — Victoire de Marengo. — Victoire de Hohen-
linden. — Paix de Lunéville. — Paix d'Amiens. — Rup-
ture du traité. — Bonaparte élevé à l'empire. — Empire.
— Sacre. — Royaume d'Italie. — Invasion de l'Alle-
magne. — Austerlitz. — Traité de paix de Presboiu'g.
— Le Sanhédrin. — Quatrième coalition. — Campagne
de Prusse. — Décret de Berlin. — Guerre en Pologne
contre la Russie. Tilsit. — Projet de Partage du monde
entre Napoléon et Alexandre. — Paix, — Guerre d'Es-
pagne. — Erfurt. — Apparition de Wellington. —
Pie VIL — Réunion des Etats romains à la France. —
Protestation du Souverain Pontife. — Il est enlevé de
Rome. — Cinquième coalition. — Prise de Vienne. —
Bataille d'Essling. — Bataille de Wagram. — Paix si-
gnée dans le palais de l'Empereur d'Autriche. — Divorce.
— Napoléon épouse Marie-Louise. — Naissance du roi
de Rome 63
UVUE II
Projets et préparatifs de la guerre de Russie. — Embarras
de Napoléon. — Réunion à Dresde. — Bonaparte passe
en revue son armée et arrive au bord du Niémen. — In-
vasion de la Russie. — Wilna. — Le Sénateur polonais
Wibicki. — Le parlementaire russe Balachof. — Smo-
iensk. — Murât. — Le fils de Platof. — Retraite des
Russes. — Le Borysthène. — Obsession de Bonaparte.
— Kutuzof succède à Barclay dans le commandement de
l'armée russe. — Bataille de la Moskowa ou de Borodino.
— Bulletin. — Aspect du champ de bataille. — Extrait
du dix-huitième bulletin de la Grande-Armée. — Marche
en avant des Français. — Rostopschin. — Bonaparte au
Mont-du-Salut. — Vue de Moscou. — Entrée de Napo-
TABLE DES MATIÈRES 577
léon au Kremlin. — Incendie de Moscou. — Bonaparte
gagne avec peine Pétrowski. — Écriteau de Rostopschin.
— Séjour sur les ruines de Moscou. — Occupations de
Bonaparte. — Retraite. — Smolensk. — Suite de la re-
traite. — Passage de la Bérésina. — Jugement sur la cam-
pagne de Russie. — Dernier bulletin de la Grande-Armée.
— Retour de Bonaparte à Paris. — Harangue du Sénat.
— Malheurs de la France. — Joies forcées. — Séjour à
ma vallée. — Réveil de la légitimité. — Le pape à Fon-
tainebleau. — Défections. — Mort de Lagrange et de De-
lille. — Batailles de Lûizen, de Bautzen et de Dresde. —
Revers en Espagne. — Campagne de Saxe ou des poètes.
— Bataille de Leipzick. — Retour de Bonaparte à Paris.
— Traité de Valençay. — Le corps législatif convoqué,
puis ajourné. — Les alliés passent le Rhin. — Colère de
Bonaparte. — Premier jour de Tan 1814. — Notes qui
devinrent la brochure : De Bonaparte et des Bourbons.
— Je prends un appartement rue de Rivoli. — Admirable
campagne de France, 1814. — Je commence à imprimer
ma brochure. — Une note de Madame de Chateaubriand.
— La guerre établie aux barrières de Paris. — Vue de
Paris. — Combat de Belleville. — Fuite de Marie-Louise
. et de la régence. — M. de Talleyrand reste à Paris. —
Proclamation du prince généralissime Schwarzenberg. —
Discours d'Alexandre. — Capitulation de Paris 255
LIVRE III
Entrée des alliés dans Paris. — Bonaparte à Fontaine-
bleau. — La régence à Blois. — Publication de ma bro-
chure : De Bonaparte et des Bourbons. — Le Sénat
rend le décret de déchéance. — Hôtel de la rue Saint-
Florentin. - M. de Talleyrand. — Adresses du gouver-
nement provisoire. — Constitution proposée par le Sénat.
Arrivée du eomte d'Artois. — Aodication de Bona-
parte à Fontainebleau. — Itinéraire de Napoléon à l'île
d'Elbe. — Louis XVIII à Compiègne. — Son entrée à
Paris. — La vieille garde. — Faute irréparable. — Décla-
ration de Saint-Ouen. — Traité de Paris. — La Charte.
— Départ des alliés. — Première année de la Restaura-
tion. — Est-ce aux royalistes qu'il faut s'en prendre de
la Restauration? — Premier ministère. — Je pu'^lie les
578 TABLE DES MATIÈRES
Riflexiotu politiques. — Madame la duchesse de Doras.
Je suis nommé ambassadeur en Suède. — Exliiuna-
tion des restes de Louis XVI. — Premier 7" i^vier à
Saint-Denis 387
UVRE IV
L'île d'Elbe. — Commencement des Cent-Jours. — Retour
de l'île d'Elbe. — Torpeur de la légitimité. — Article de
Benjamin Constant. — Ordre du jour du maréchal Soult.
— Séance royale. — Pétition de l'école de droit à la
Chambre des Députés. — Projet de défense de Paris. —
Fuite du roi. — Je pars avec madame de Chateaubriand.
Embarras de la route. — Le duc d'Orléans et le
prince de Condé. — Tournai. — Bruxelles. — Souve-
nirs. — Le duc de Richelieu. — Le roi à Gand m'ap-
pelle auprès de lui. — Les Cent-Jours à Gand. — Suite
des Cent-Jours à Gand. — Affaires à Vienne 465
APPENDICE
I, L'article du Mercure 531
II. Les Martyrs et M. Gnizoï 535
III. Armand de Chateaubriand 543
IV. Le discours de réception à l'Académie 547
V. Les prix décennaux et le Génie du christianisme 562
VI. Petite guerre pendant la campagne de Russie 569
ERRATA ET ADDENDA
Page 99, ligne 8, au lieu de Mottedo, lire Moltedo, et ajouter
la note suivante :
Jean-André- Antoine Moltedo, né à Vico (Corse) le 14 août 1751
grand-Ticaire de l'évêque constitutionnel de la Corse, membre de
Tadministration de ce département, député de la Corse à la Con-
Tention nationale, puis au Conseil des Cinq-Cents, consul de
France à Smyrne (1797-1798), directeur des Droits-réunis dans
les Alpes-Maritimes (1804), conseiller à la Cour impériale d'A-
jaccio (1811-1815), mort à Vico le 26 août 1829.
Page 389, note 1. Cette note doit être complétée ainsi :
Le roi de Prusse occupa l'hôtel de Villeroi, rue de Bourbon
(aujourd'hui rue de Lille) ; les princes Henri et Guillaume de
Prusse descendirent à l'hôtel de Salm, quai d'Orsay. Cet hôtel
était, depuis 1802, le palais de la Légion d'honneur. Le prince de
Schwarzenberg qui, au moment de l'entrée des Alliés ii Paris,
représentait l'empereur d'Autriche absent, était logé dans l'hôtel
qui lui appartenait rue du Mont-Blanc (aujourd'hui rue de la
Chaussée-d'Antin). L'empereur d'Autriche n'arrira que le 16
avril; il habita l'ancien hôtel Charost, rua du faubourg Saint
Honoré. Cet hôtel était «ontigu à rÉljséa-Bourbon.
P»rJf. (Fr«nce). — Im.p. Paul Dwwwt (Cl.). — 7.8.19-25
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